‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 9 sur 45 · Y UE EXTÉRIEURE · texte numérisé non relu

Y UE EXTÉRIEURE

l'appel

indices et d’autres semblent avoir inquiété avant l'heure Jacques d’Àrc, le rude et franc laboureur. Deux ans avant la première vision de Jeanne, ce brave campagnard rêva, la nuit, qu’elle l’abandonnait, qu’elle partait en compagnie de gens de guerre. Le lendemain, encore tout ému de ce songe, il disait à ses fils :

— Si je croyais qu’une telle chose arrivât, j’aimerais mieux vous voir noyer ma fille, et, au cas oii vous y manqueriez, je la noierais moi -même.

Quant à Isabelle Roméo, la bonne et pieuse ménagère, elle vivait, elle aussi, dans l’angoisse. Pendant qu’ellela portait dans son sein, elle rêva qu’elle accouchait de la foudre.

On s’avisa d’un stratagème.

De concert avec les parents de Jeanne, un jeune homme des environs, très épris de ses grandes et belles qualités, la demande en mariage, et, comme la vierge, déjà consacrée à Dieu par un vœu spécial, repoussait avec horreur celte proposition, le prétendant l’assigne devant l’ofiicialité deTouI, affirmant qu’elle lui avait promis fiançailles. Mais ses voix la soutinrent dans cette épreuve, la première qui l'habituait à comparaître devant les tribunaux, pour défendre son honneur et sa vertu. Elle se rendit à Toul, comparut devant ses juges, plaida elle-même sa cause, confondit l’imposture de son adversaire et gagna sans peine son procès.

Découragés, les parents la soumirent à une plus étroite surveillance. Mais, leurs précautions seront vaines et leur fille, dirigée par les célestes conseillères, allait déjouer leurs desseins.

A Burey-le-Petit, un petit villageà deux lieues de Domrémy, vivait un honnête laboureur, que Dieu avait choisi pour être le Mardochée de la nouvelle Esther. Durand Las-

JEANNE r>’ARC LA VÉNÉRABLE

cart, oncle par sa femme de Jeanne d’A-rc, sera l’instrument de la vocation de son héroïque nièce (1).

Jeanne, sans doute sur le conseil de ses voix, demanda et obtint l’autorisation d’aller passer huit jours à Burey.Les huit jours passés, . elle entretint le bon villageois de son dessein .

— Je veux, dit-elle, aller en France, voir le dauphin pour le faire couronner.

Ebahi de la confidence, Lascart fit, naturellement, toutes les objections qu’on devine.

— JN’est-il pas dit, répliqua modestement sa jeune nièce, qu’une femme (Isabeau de Bavière) perdrait la France et qu’une jeune fille des marches de la Lorraine la relèverait ?

L’oncle reconnut que la prophétie était bien telle. Puis, touché de l’accent divin qui se faisait sentir dans les paroles de sa nièce, cet homme, au cœur simple et droit, se rendit à l’appel du ciel.

On était en plein mois de mai 1428, aux environs de l’Ascension.

La nièce et l’oncle cheminaient sur la route qui mène de Buxey-le- Petit à Yaucouleurs, et que nous avons déjà décrite. L’oncle semblait soucieux. Quelle que fut sa confiance en l’inspiration de Jeanne, il se demandait quel accueil lui réservait le sire de Baudricourt, si tant est que le capitaine consentît à les recevoir. Mais, Jeanne marchait sereine et assurée, dans ses habits de paysanne. Ses voix lui disaient, comme autrefois le Maître aux disciples :

— Ne vous inquiétez point de savoir comment vous leur répondrez. Mon Esprit vous suggérera lui-même ce qu’il faut répondre.

1. L’habitation de Durand Lascart ù Burey-le-Pelit, ou Burey-la-Côle, existe encore; elle est connue par une tradition constante et familière à tout le monde. En 1869, Mgr Dupanloup Thonora de sa visite. - C’est une maison évidemment très ancienne, n’ayant qu’un rez-de-chaussée et quelques ornements de style ogival du xv e siècle. (Bouroaot, op. oit ., p. 13.)

Ses voix la guidèrent vers Baudricourt et le lui firent reconnaître, au milieu de ses soldats, quoiqu’elle ne l’eût jamais vu.

— Je viens,, dit-elle avec fermeté, de la part de mon Seigneur, afin que vous mandiez au dauphin (J) de se hier tenir et de ne point assigner bataille à ses ennemis, parce que le Seigneur lui donnera secours, avant le milieu du Carême prochain.

Baudricourt la regardait, stupéfait, se demandant si cette fille inconnue jouissait de tout son bon sens. Elle ajouta :

— Mon Seigneur veut que le dauphin devienne roi et qu’il ait ce royaume en commen.de (2). En dépit de ses ennemis, il sera roi, et c’est moi qui le conduirai au sacre.

Pour le coup, Baudricourt l’estima folie. 11 lui demanda, en riant :

— Et quel est ton Seigneur?

1. Pour Jeanne, Charles VII fut toujours le dauphin, tant qu’elle ne l’eut j)as conduit à Reims et elle ne le traita de roi qif après son sacre.

2. Cette parole fournit au P. Ayroles l’occasion de réflexions qu'on lira avec profit: « Jésus-Christ, dit- il {Jeanne cV Arc sur les autels, p. 302), Jésus- Christ est la source de la souveraineté. Les droits de Charles proviennent d’un acte positif de la volonté du roi des nations... Charles n'est qu’un roi lieutenant, locum tenens , du vrai roi Jésus-Christ.

« D'après la Pucelle,le roi lieutenant n’entre pas en possession par le sang* ou même par la mort de son père; mais bien par le sacre. Là, il s’engage envers Jésus-Christ à, gouverner le fief d’après la divine constitution apportée par l’Homme-Dieu aux royaumes non moins qu'aux individus. Il promet d’être, au nom du suzerain, le protecteur de tout ce qui est faible contre l’oppression de la force, d’être l’invincible tenant de la justice. Jésus-Christ, par l’intermédiaire de ses ministres, accepte l’engagement, et couvre le vassal des rayons de sa majesté.

« Les pontifes, en installant le roi sur son trône, lui disent :

« Occupez, gardez désormais la place où Dieu vous délègue en vertu de « son autorité toute-puissante, et par la présente intronisation, faite par le « mutuel accord de tous les évêques et de tous les autres serviteurs de « Dieu. »

Puis, s’adressant à Dieu, le pontife consécrateur lui demande, entre autres faveurs, d’être « le bouclier, la cuirasse, la sagesse du nouveau monar- « que; que les peuples lui gardent la fidélité; que les grands ne troublent « pas la paix; que la nation croisse et multiplie sous le nouveau règne, fon- « due dans l’unité par les éternelles bénédictions.

— Le Roi du ciel, répondit Jeanne.

Sire Robert de Baudricourt haussa les épaules.

— Bon homme, dit-il à l’oncle de la Pucelle, elle mériterait que je la livre à mes gens, mais je veux bien la ménager, car elle est folle. Vous ferez bien de la ramener à son père, après l’avoir bien souffletée.

Les voix lui avaient prédit cet affront. L’humble enfant ne s’en émut point, c’était le prélude de bien d’autres résistances qui l'attendaient sur la route de son héroïque mission. Elle ne se laissa donc point abattre, elle venait d’entrer dans la période active de sa carrière. « Le doigt de Dieu lui indiquait le chemin que son héroïsme devait suivre, route glorieuse où bien des triomphes l’attendaient, bien des angoisses, et au bout de laquelle la Providence distinguait, dans sa prescience éternelle, le bûcher, encore enfoncé dans la brume de l’avenir, où la sainteté de l’héroïsme devait recevoir, avec la palme des martyrs, la couronne des bienheureux (1). »

Jeanne revint à Domrémy, sans s’émouvoir du premier échec humiliant que ses voix lui avaient annoncé. Elle reprit sa vie douce, humble et docile, mais rien n’était changé au fond de son cœur. A quelques mots qui lui échappaient de temps à autre et ([lie les témoins du procès ont relatés, un observateur attentif pouvait reconnaître la fermeté de ses résolutions. Le père et la mère de Jeanne ne s'y trompèrent point. Elle attendait l’heure de Dieu.

La veille de la Saint-Jean d’hiver, elle dit à un jeune arçon du village, Michel Lebuin de Domrémy :

— Il y a entre Coussey et Vaucouleurs — c’est-à-dire à Domrémy même, qui est entre les deux — une jeune fille

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