V. — TROISIÈME COMBAT DE JEANNE DEVANT ORLÉANS
Jeanne voulait qu'on attaquât le fort des Tourelles dès le lendemain. La majorité des chefs opinait pour attendre.
— « Le conseil a décidé qu'on différerait jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts, » dirent-ils à Jeanne.
— « Vous avez été à votre conseil et j'ai été au mien, répondit Jeanne. Le conseil de messire Dieu tiendra'; celui des hommes périra. »
Et, s'adressant aux personnes de son entoura -e elle dit:
« Qu'on se tienne prêts de bonne heure! J'aurai demain fort à faire. Il sortira du sang de mon corps. »
A la pointe du jour, Jeanne montait à cheval. Les capitaines s'efforçaient de la retenir. Le bourgeois chez qui elle logeait la suppliait aussi de rester et lui disait :
— « Jeanne, demeurez. Nous voulons vous faire goûter d'un excellent poisson. »
— « Attendez jusqu'à ce soir, répondit-elle. Je vous amènerai quelques goddem qui ea mangeront leur part.»
LA GUERRTÈRE :;\>
Elle partit.
Tout un flot de soldats et de bourgeois la suivait Aux portes de la ville, elle trouva le gouverneur Gaucourt qui s'opposait à sa sortie.
— « Vous êtes un méchant homme, dit-elle. Qu'il vous plaise ou non, les hommes d'armes passeront et gagneront comme ils ont gagné. »
A ces mots grand tumulte. Le sire de Gaucourt faillît être mis en pièces, et les portes durent s'ouvrir devant la furie du peuple.
Bientôt après, et les capitaines récalcitrants et le sire de Gaucourt lui-même suivaient la Pucelle.
Vers huit heures du matin commença la lutte, lutte de géants.
Les Anglais, hardis de maintien et froidement résolus, criblèrent les assaillants de boulets et de traits.
Les Français, sous le feu des canons, à travers flècheset pierres lancées contre eux, arrachaient les palissades, comblaient les fossés, escaladaient les murs.
Quelques-uns arrivaient au sommet. Ils retombaient aussitôt, frappés parles haches, les piques, les maillets de plomb de l'ennemi.
Mais rien ne les décourageait. Ils recommençaient leurs assauts ; et les braves Anglais ne pouvaient s'empêcher de dire : « Ces Français se croient donc immortels? »
Jeanne était partout, animant les courages :
— « Ayez bon cœur et bon espoir! s'écriait-elle.
L'heure approche où les Anglais seront déconfits. Tout viendra à bonne fin. »
Cependant, vers une heure, les assaillants, lassés, semblaient mollir.
-- « Ne doutez point. La place est vôtre, dit Jeanne. Qui m'aime me suive! »
Elle descendit dans le fossé, appliqua une échelle contre le rempart et se mit à monter.
Au moment môme, un trait l'atteignit entre l'épaule <et la gorge. Elle tomba.
On accourut ; on l'emporta ; on la désarma pour panser sa blessure.
Son sang coulait.
Le cœur lui faillit et elle se prit à pleurer.
Mais, ayant prié, elle n'eût plus d'effroi. Elle-même arracha le fer de la plaie.
Des hommes d'armes lui proposèrent de charmer sa blessure par des paroles magiques, selon la superstition du temps.
Jeanne refusa.
— « J'aimerais mieux mourir que de pécher ainsi dit-elle. Voyez s'il n'y a pas un moyen de guérir ma blessure sans mal faire. »
On lui mit une compresse d'huile d'olive.
Cependant, la nouvelle que Jeanne avait été blessée avait jeté le découragement dans l'armée. Les capitaines faisaient sonner la retraite.
Jeanne retrouvant ses forces, courut à eux.
— « Au nom de Dieu, dit-elle à Dunois, ne partez pas. Faites seulement reposer nos gens; mangez et buvez; puis, retournez à l'assaut. Sans nulle faute, les Anglais faibliront; et seront prises leurs tourelles et leurs boulevards. »
On l'écouta.
Pendant que ses compagnons reprenaient haleine, Jeanne se mit en prières dans une vigne.
Après une courte relâche, l'attaque recommença plus ardente que jamais.
Parmi les combattants était l'écuyer de Jeanne. Il tenait l'étendard de la Pucelle.
Voyant au loin remuer son étendard, Jeanne ne put tenir en place. Elle courut le ravoir, malgré sa blessure.
Les Anglais croyaient Jeanne mourante. Quand ils l'aperçurent debout sur le bord du fossé, sa bannière à la main, ils furent tout saisis.
— « Regardez si mon étendard touche le mur, » dit Jeanne à un gentilhomme.
— « Il y touche. »
— « Eh bien, tout est à vous. Entrez. » s'écria-t-elle. Et les Anglais frissonnaient d'épouvante ; et les Français se ruaient à l'assaut avec une impétuosité invincible.
Aussi pressée est une bande d'oisillons allant percher sur un buisson, aussi serrée était cette nuée d'assaillants.
Ils escaladaient le mur si lestement qu'on eût dit qu'ils montaient les degrés d'un escalier.
Bientôt, sur le parapet, s'engagèrent des luttes furieuses où Anglais et Français ferraillaient corps à corps.
Le capitaine anglais, Glasdale, faisait des prodiges de vaillance. On l'eût pris pour le démon de la guerre.
— « Tenez ferme, criait-il à ses compagnons, la fleur des guerriers anglais. Nous vaincrons. Nous entrerons dans Orléans, et nous n'y laisserons ni homme ni femme qui vive ! »
Mais, devant l'élan des Français et à l'aspect de cette maudite Pucelle, les Anglais étaient pris de vertige.
Ils croyaient voir, qui, des légions d'anges planant au-dessus des Français ; qui, des colombes blanches voltigeant autour de l'étendard de Jeanne; qui, l'archange saint Michel menant l'assaut.
— « Rends-toi, Glasdale, criait de loin la Pucelle; rends-toi au roi des cieux ! Ah ! Glasdale, tu m'as vilainement injuriée; mais j'ai grande pitié de ton âme et de celle des tiens. »
Glasdale, voulant battre en retraite, monta sur un pont où les assaillants venaient de mettre le feu. Le pont, attaqué par les flammes, céda. Glasdale et les siens furent précipités dans les flots.
A ce spectacle, Jeanne, émue ùe compassion, pleura.
Bientôt après, les soldats français qui, par deux côtés, avaient attaqué les Tourelles, se rejoignaient dans les murs du fort.
Le soir, le? cloches d'Orléans sonnaient à toute volée ;
tout le peuple faisait cortège à Jeanne rentrant dans la ville, et des milliers de voix chantaient l'hymne d'actions de grâces : « 0 Dieu, nous vous louons. »
C'est au bruit de ce triomphe que se réunirent en conseil les chefs anglais qui occupaient la rive droite de la Loire.
Leurs troupes étaient si découragées qu'ils n'avaient osé ni porter secours à Glasdale, ni attaquer la ville pendant le combat des Tourelles.
La levée du siège fut décidée.