XIII. — JEANNE DEVANT TROYES
Il y avait alors à Troyes un moine fameux, prédicateur infatigable. On le nommait frère Richard.
Ayant ouï les merveilles qu'on contait de la Pucelle, il voulut aller la voir pour vérifier qui elle était.
Mais, aussitôt qu'il l'aperçut, un grand trouble le prit. Il redoutait qu'elle ne fût, comme le disaient les Anglais, un émissaire du diable.
Il s'avança donc avec précaution, aspergeant la route d'eau bénite, faisant de grands signes de croix, et disant : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je t'exorcise, esprit immonde. »
Témoin de son embarras, Jeanne sourit et lui dit de loin : « Approchez hardiment, bon frère. Je ne m'envolerai pas. »
Frère Richard approcha ; et Jeanne le gagna si bien, qu'il fut désormais le plus zélé avocat de la cause du roi.
Cependant la ville ne se montrait pas disposée à ouvrir ses portes.
Les vivres manquaient aux gens du roi. Faute de pain, ils se soutenaient en égrenant des épis ou en cueillant des fèves dans les champs voisins.
De même que les vivres, les munitions étaient épui-
sées. On était en peine pour se battre comme pour se nourrir.
En cette extrémité, le Conseil du roi s'assembla.
L'archevêque de Reims parla un des premiers, et dit :
« Depuis cinq jours, nous parlementons en vain avec les habitants de Troyes. Ils n'ont aucune envie de se soumettre, et nous n'avons pas de quoi leur faire peur.
» Autant nous sommes dépourvus, autant la ville est approvisionnée. Ses murailles sont solides et ses défenseurs nombreux. Impossible de la forcer, n'ayant ni artillerie, ni bombardes.
» Donc, ne commettons pas la folie de demeurer ici plus longtemps. Revenons vers la Loire. »
Les autres conseillers du roi opinèrent successivement, et presque tous furent de l'avis de l'archevêque.
Cependant un vieillard, Robert le Masson, sire de Trêves sur Loire, se souvint de Jeanne qu'on n'avait pas invitée au conseil.
Quand vint son tour de parler, il s'exprima ainsi:
« Lorsque le roi a entrepris cette expédition, ce n'est pas à cause de la grande puissance des gens de guerre qui le suivaient, ce n'est pas à cause de la quantité d'argent dont il disposait, ce n'est pas parce que le succès lui semblait bien possible, c'est seulement parce qu'il avait été exhorté par Jeanne qui lui disait d'aller en avant et qu'il trouverait peu de résistance; car c'était la volonté de Dieu.
» Donc, il faut envoyer quérir la Pucelle et voir si elle n'a rien de plus à dire que ce qui a été 4it au conseil. »
Le vieillard achevait de parler, lorsqu'on entendit frapper à la porte.
C'était Jeanne qui venait, ayant appris qu'on délibérait.
Mise au courant, elle dit au dauphin :
— « Serai-je crue de ce que je dirai? »
— « On vous croira si vous dites choses raisonnables et profitables, » dit le dauphin.
— « Serai-je crue? » répéta-t-elle.
— « Oui, selon ce que vous direz. »
— « Eh bien, noble roi de France, ordonnez à vos gens d'assaillir la ville, et ne tenez pas de plus longs conseils. Troyes sera en votre obéissance par force ou par amour avant que trois jours soient écoulés. »
— « Nous en attendrions bien six, si nous étions sûrs que vous dites vrai, » reprit l'archevêque de Reims.
— « N'ayez doute, s'écria Jeanne. Vous serez demain les maîtres. »
Quoique la nuit fût venue, Jeanne, toute rayonnante d'ardeur, monta à cheval, arbora sa bannière, mit en mouvement tous les hommes d'armes, fît apporter fagots, tables, portes, fenêtres, bois de toute sorte pour protéger les approches de la place, enfin activa les préparatifs de l'assaut avec si merveilleuse diligence qu'on disait : « A elle seule, la Pucelle fait la besogne de deux ou trois chefs de guerre expérimentés. »
Les habitants de la ville furent fort agités et inquiets, en entendant le grand bruit qui se faisait dans le camp.
Au lever du soleil, tout le monde accourut aux remparts, et on vit flotter entre les mains de la Pucelle cette bannière qui passait pour faire des prodiges.
— « A l'assaut ! à l'assaut ! » criait Jeanne d'une voix retentissante ; et tous les hommes d'armes la suivaient, comblant les fossés et portant des échelles pour escalader les murs.
Les assiégés prirent peur.
Beaucoup de simples gens croyaient voir une multitude de papillons blancs voltiger autour de la Pucelle.
— « C'est une armée d'esprits qui combattent avec elle, disaient-ils. Elle est invincible. »
Et de toutes parts, on criait : « Que cela plaise ou non aux seigneurs, nous voulons traiter. »
On entra en pourparlers. Il fut convenu que la garnison sortirait librement avec tout son avoir.
Mais dans cet avoir se trouvaient compris des Français prisonniers.
Le roi les avait oubliés. Jeanne pensa à eux.
A la vue de ces captifs que l'ennemi emmenait, le rouge lui monta au visage.
— « Par le nom de Dieu, s'écria-t-elle, ils ne les emmèneront pas. »
Elle arrêta le convoi, et le roi dût racheter les prisonniers.