‹ Jeanne d'Arc; libératrice de la FranceChapitre 36 sur 66 · II. — JEANNE DANS LES DONJONS DU SIRE DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

II. — JEANNE DANS LES DONJONS DU SIRE DE LUXEMBOURG

Jeanne était prisonnière du sire de Luxembourg, chef bourguignon commandant le siège de Gompiègne.

Elle fut conduite, sous bonne escorte, au château de Beaulieu, près de Noyon.

— « Ta captivité ne sera que passagère, » lui disaient ses voix. Et elle épiait les moyens de s'évader.

Un jour, se frayant un passage entre deux pièces de bois, Jeanne parvint à sortir de la tour où on la tenait.

Elle s'apprêtait à y enfermer ses gardiens pour assurer sa fuite, lorsque le concierge du château l'aperçut et la saisit.

Jeanne se laissa doucement ramener, disant : « Je vois qu'il ne plaît pas à Dieu que j'échappe aujourd'hui. »

Peu après, en août, le sire de Luxembourg fît transférer Jeanne à Beaurevoir, près de Cambrai.

Il avait là un second château plus sûr que le premier et moins rapproché du théâtre de la guerre.

A Beaurevoir , Jeanne fut gardée très sévèrement ;

mais elle trouva grande consolation dans les douces prévenances dont l'entourèrent la femme et la tante du sire de Luxembourg.

Ces dames venaient chaque jour lui faire visite au donjon où elle était enfermée, et, plus elles la voyaient, plus elles l'aimaient.

Une seule chose les offusquait, c'était que Jeanne ne portât pas les vêtements de son sexe.

A plusieurs reprises, elles lui offrirent des habits de femme et la pressèrent de s'en revêtir.

Jeanne refusa toujours. Elle voulait garder le costume guerrier sous lequel elle avait accompli de si grandes choses.

— « Il m'en coûte de ne pas vous obéir, tant vous m'êtes bonnes, disait-elle aux deux châtelaines. Si je devais reprendre l'habit de femme, je le ferais à votre requête, plutôt qu'à celle d'autres dames qui fussent en France, la reine exceptée. »

Jeanne avait tout à craindre pour elle-même. Mais elle ne pensait pas à sa personne ; elle pensait à cette bonne cité de Gompiègne qu'elle ne pouvait plus secourir.

Les dames du château avaient aussi toute leur pensée à Compiègne, mais pour un intérêt différent.

Jeanne s'inquiétait des assiégés. Elles s'inquiétaient des assiégeants et du sire de Luxembourg.

Quand les nouvelles tardaient, c'était grandes angoisses de part et d'autre.

Un jour, on vint apprendre à Jeanne que la ville était

à la veille d'être prise et que tous les habitants, depuis l'âge de sept ans, devaient être passés au fil de l'épée.

Elle ne put tenir davantage.

Depuis longtemps elle était tourmentée du désir de sauter du haut de la tour, malgré ses voix qui lui disaient de prendre patience.

Devant la terrible nouvelle, ses hésitations cessèrent.

— « Non, s'écria-t-elle, Dieu ne laissera pas mourir sans mon secours ces bonnes gens de Gompiègne si loyaux à leur seigneur. »

Et, se recommandant à Dieu, elle sauta.

On la trouva presque morte au pied de la tour.

De prompts secours lui furent donnés, et les deux châtelaines s'appliquèrent de bon cœur à la réconforter.

Au bout de deux jours seulement, Jeanne put manger. Peu à peu les forces lui revinrent.

Il lui semblait entendre sainte Catherine lui disant de reprendre courage et de crier merci à Dieu. Ce qu'elle fît.

A peine rétablie, au commencement de novembre, Jeanne fut conduite à Arras et de là au château du Crotoy où elle allait être abandonnée aux Anglais.

Le donjon du Crotoy était une gigantesque masse de pierres, s'élevant à l'embouchure de la Somme, tout près du petit bras de mer qui sépare la France de l'Angleterre.

De sa prison, à travers les barreaux d'une étroite fenêtre, Jeanne contemplait les flots et interrogeait au loin l'horizon.

— « Là-bas, se disait-elle, est la terre ennemie. Que ne puis-je y aller délivrer les Français qui y sont prisonniers! »

De nobles dames d'Abbeville obtinrent la permission de venir lai faire visite.

Gomme toutes les femmes, elles aimaient et admiraient Jeanne.

La Pucelle remerciait avec tendresse ses visiteuses ; et, les voyant pleurer, elle ne pouvait s'empêcher de pleurer.

Quand elles partaient, elle leur répétait : « A Dieu, à Dieu; » et les baisait bien amiablement.

— « Ah! disaient les nobles dames, quel malheur qu'une si généreuse Française soit au pouvoir des Anglais! »

m. — JEANNE VENDUE AUX ANGLAIS

Jeanne, prisonnière des Bourguignons, fut livrée aux Anglais par un marché que négocièrent des hommes d'église.

Les préliminaires de ce marché datent des premiers jours de sa captivité.

Il y avait à peine quarante-huit heures que la Pucelle était prise lorsque frère Martin, vicaire général de l'inquisition de la foi au royaume de France, écrivit au duc de Bourgogne :

« Usant de l'autorité à nous commise par le saintsiège de Rome, et agissant en faveur de la foi catholique, nous requérons que Jeanne la Pucelle, véhémentement soupçonnée ae plusieurs crimes sentant l'hérésie, soit amenée prisonnière par devers nous. »

Une lettre de l'Université de Paris appuyait cette mise en demeure.

Le duc de Bourgogne ne s'arrêta point à l'injonction de l'inquisiteur et des théologiens.

Alors intervint un nouveau personnage, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui, partisan des Anglais,

avait quitté cette ville quand elle se rendit à Charles VII.

La Pucelle ayant été prise sur le territoire du diocèse de Beàuvais, l'évêque revendiqua un droit égal à celui du frère inquisiteur, et demanda à juger Jeanne concuiremment avec lui.

Sa requête fut approuvée, et par l'Université de Paris dont il était l'ancien recteur, et par le conseil du roi d'Angleterre dont il se faisait la créature.

Le 16 juillet, l'évêque, accompagné de quelques gens d'Église, se présenta à Philippe de Bourgogne et à Jean de Luxembourg, en leur camp, près de Compiègne.

— « Au nom du roi d'Angleterre, au nom de l'Université de Paris et en mon propre nom, leur dit-il, moi, évêque de Beàuvais, je viens vous demander d'abandonner votre captive au jugement du tribunal ecclésiastique. »

En même temps, le prélat remit aux deux seigneurs des lettres du roi et de l'Université.

L'Université disait :

« Nous craignons beaucoup que, par la malice de l'ennemi d'enfer et par la subtilité de nos adversaires, cette fille ne soit mise hors de votre puissance. Or, au jugement de tout bon catholique, jamais il ne serait advenu si grande lésion de la sainte foi que si Jeanne échappait sans punition convenable. »

Les deux seigneurs n'eurent pas l'air de se soucier beaucoup des lésions de la sainte foi.

La réquisition du roi leur fit plus grand effet que

les instances des théologiens. Néanmoins, tout en témoignant de leur déférence pour le roi d'Angleterre, ils persistèrent dans leur refus.

L'évêque Cauchon était un homme pratique. Il savait quels sont les arguments les plus convaincants auprès des personnes de son espèce, et il finit par y recourir.

Déliant les cordons de la bourse, il dit :

« Quoique cette femme qu'on nomme Jeanne la Pucelle ne doive pas être regardée comme prisonnière de guerre, néanmoins, pour la rémunération de ceux qui l'ont prise et détenue, le roi est disposé à donner libéralement trente-sept mille francs. »

Trente-sept mille francs, c'était quelque chose; ce n'était pas assez pour les nobles seigneurs.

L'évêque le comprit. Il éleva son offre à soixante et un mille francs.

Le sire de Luxembourg voulut bien à ce prix sauver la religion, en perdant la Pucelle.

— « Au nom de l'honneur et de l'humanité, ne faites pas cela! » s'écria la tante du sire de Luxembourg. Et, les yeux en pleurs, les mains jointes, elle se jeta aux pieds de son neveu.

— « Je le ferai, répondit-il, à moins que monseigneur le duc de Bourgogne ne s'y oppose. »

Après des hésitations, le duc de Bourgogne finit par donner son consentement.

Les soixante et un mille francs étaient tout trouvés

grâce au soin qu'avait eu le duc de Bedfort de prélever sur les habitants de la Normandie une somme de quatre cent quatre vingt-neuf mille francs. On prit là-dessus le prix de vente stipulé.

Ainsi, ce fut par l'intermédiaire de prêtres français et avec l'argent français, que les Anglais achetèrent le sang de la libératrice des Français.

A côté du cardinal Winchester, le grand promoteur de ce marché fut le duc de Bedfort, qui jouait avec les théologiens comme avec des pantins, qui faisait espérer à l'évêque Gauchon l'archevêché de Rouen pour prix de son infamie, et qui voulait faire déshonorer Jeanne avant de la faire mourir.

Etant Français, je laisse ici la parole à d'autres. Voici comment un Anglais juge la conduite de cet Anglais :

« Œuvre de vengeance ou œuvre de politique, dit » le célèbre David Hume dans YHistoire d'Angle- » terre, l'action du duc de Bedfort achetant Jeanne » et lui faisant faire un procès, fut également barbare » et déshonorante.

» Il n'y avait aucune raison plausible pour que Jeanne » ne fût pas regardée comme prisonnière de guerre, et » n'eût pas droit, comme telle, à tous les bons traite- » ments que les nations civilisées ont en pareil cas pour » leurs ennemis.

» Elle n'avait jamais, dans le cours de ses campagnes, » mérité par aucun acte de mauvaise foi ou de cruauté

134 JEANNE D'ARC, LIBÉRATRICE DE LA FRANCE » d'être privée de ces égards. On ne pouvait lui repro- » cher de crime dans la vie civile ; elle avait même >> toujours pratiqué avec rigidité toutes les vertus et » observé les bienséances convenables à son sexe.

» 11 est vrai que sa hardiesse à se montrer au milieu >, des armées et à les conduire au combat peut paraître » une atteinte à ces bienséances. (Shocking ? Brave „ David 1) Mais elle avait rendu par là de si grands » services à son roi, que cette irrégularité en était bien » compensée et devenait même un sujet d'éloges et » d'admiration.

» Dès lors, il fallut que le duc de Bedfort intéressât >, la religion dans cette affaire et couvrît de son voile » la violation la plus criante de la justice et de Vhu-

» manité.

» Cette héroïne, digne de vénération, à qui la super- » stition plus généreuse des anciens aurait élevé des au- » tels, devait, sous le prétexte d'hérésie et de magie, » être livrée vivante aux flammes, et expier par un » supplice horrible les services signalés qu'elle avait » rendus à son prince et à sa patrie. »

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