‹ Jeanne d'Arc; libératrice de la FranceChapitre 38 sur 66 · V. — LE TRIBUNAL ECCLESIASTIQUE · texte numérisé non relu

V. — LE TRIBUNAL ECCLESIASTIQUE

C'est à Rouen que se réunirent les hommes d'Église chargés d'instruire le procès de Jeanne.

Les uns étaient des moines ; les autres des prêtres. Il y avait plusieurs prieurs, plusieurs abbés et plusieurs prélats.

Tous étaient Français, hors un clerc.

Derrière eux, dans l'ombre, deux Anglais, l'archevêque de Winchester et le duc de Bedfort, dirigeaient tout.

Dès le 21 novembre, l'évêque Pierre Gauchon se faisait presser par l'Université de Paris d'avoir à hâter l'affaire.

— « Que Votre Paternité veuille bien montrer plus de zèle, lui disaient les théologiens.

» Songez combien il importe que vous, qui êtes revêtu d'une si grande dignité dans l'Eglise, vous supprimiez les scandales commis contre la religion chrétienne, surtout quand le soin d'en juger est de votre juridiction »

Il y eut cependant quelques retards.

Les chanoines de Rouen faisaient des difficultés pour

autoriser Cauchon a établir son siège de justice dans un diocèse qui n'était pas le sien.

Mais le cardinal de Winchester les rendit accommodants.

Le 3 janvier 1431, arrivèrent des lettres patentes où le Conseil du roi d'Angleterre faisait dire à Henri VI, encore enfant :

« Nous, roi d'Angleterre et de France, sur la demande de l'évêque de Beauvais et de l'Université de Paris, ordonnons que la femme qui se fait appeler laPucellesoit livrée audit évêque, pour l'interroger et procéder contre elle, comme violatrice de la foi catholique. »

Il était ajouté :

« Nous nous réservons de reprendre l'accusée, si elle n'est point atteinte et convaincue des méfaits à elle imputés. »

Ainsi Jeanne n'était abandonnée à l'Église qu'autant que l'Église , en la condamnant , l'abandonnerait au bourreau.

On consentait à s'en remettre aux prêtres pour l'immolation de la victime; mais, dans aucun cas, on ne voulait lui faire grâce.

— « Un charme est attaché à la vie de cette femme, disaient les Anglais. Du fond de son cachot elle remporte encore des victoires. Tant qu'elle respirera, nous serons battus. » Et ils avaient soif de sa mort.

Le 9 janvier, Cauchon tint une consultation préliminaire avec quelques docteurs de Rouen.

— « N'y a-t-il pas lieu d'intenter à Jeanne un procès de magie? » leur demanda-t-il.

Tout examiné, ils répondirent :

« Mieux vaut s'en tenir à un procès d'hérésie » .

— « Va pour un procès d'hérésie, » ditl'évêque. L'évêque s'adjoignit son vicaire, Jean d'Estivet. D'Estivet était un prêtre à l'allure brutale et au

langage grossier. La fonction de procureur général lui fut réservée.

A côté de l'évêque devait figurer « par respect pour le Saint-Siège qui a établi les inquisiteurs en vue de la correction des hérétiques » le moine qui, à Rouen, représentait l'inquisition.

Le vicaire inquisiteur fit d'abord des difficultés. Ayant pleins pouvoirs contre les hérétiques du diocèse de Rouen, il doutait de son droit d'intervenir dans un procès que Gauchon avait entrepris à raison de sa juridiction sur le diocèse de Beauvais. Il admettait au surplus que l'évêque commençât le procès, en le tenant au courant de tout, jusqu'au jour où l'inquisiteur général l'aurait fixé sur sa compétence.

Le 4 mars, frère Jean Gravèrent écrivit à son vicaire : « Nous, inquisiteur de France par délégation de l'autorité apostolique, vous donnons commission de procéder au jugement de la femme dite la Pucelle, espérant que tout votre effort tendra à la gloire de Dieu et à l'exaltation de la foi. »

En conséquence, à partir du 13 mars, Lemaitre s'adjoignit officiellement à Cauchon comme juge.

Jugée par l'évêque et par le vicaire de l'inquisition, Jeanne devait être soumise à la procédure inquisitoriale.

Or, la procédure inquisitoriale permettait d'amener hypocritement l'accusée à être sa propre accusatrice.

Dans les règlements inquisitoriaux formulés par le dominicain Etienne deBelleville, au xiue siècle, il est dit:

« Que nul n'approche l'hérétique en sa prison, » hormis, de temps à autre, deux fidèles adroits qui » l'avertissent, avec précaution et comme s'ils avaient » compassion pour lui, de se garantir de la mort en » confessant ses erreurs. »

Gauchon décida un chanoine de Rouen, Nicolas Loyseleur, à s'introduire dans la prison de Jeanne en costume laïque et à se faire passer pour un prisonnier de son parti.

Une fois la confiance de Jeanne gagnée, Nicolas devait lui apprendre qu'il était prêtre et ainsi obtenir d'elle qu'elle complétât ses aveux dans le secret de la confession.

Grâce à un trou pratiqué à travers le mur, des secrétaires et des témoins apostés dans une chambre voisine prendraient note de tout.

Ainsi fut fait, comme l'avoua depuis un des secrétaires, le prêtre Manchon.

Dès le mois de février, arrivèrent de divers côtés les théologiens qui devaient servir d'assesseurs, interroger l'accusée et donner leur avis.

Les plus en vue venaient de l'Université de Paris, qui envoya, entre autres, cinq de ses anciens recteurs.

Tout ce monde fut grassement payé par les Anglais, à tant par séance.

Outre une rémunération fixe, les plus zélés recevaient des cadeaux.

Des seigneurs anglais s'étaient réservé de surveiller la besogne des doctes ecclésiastiques.

Au moindre relâchement, ils se plaignaient de ce que cette cléricaille ne gagnait pas son argent.

Il faut convenir que ces seigneurs étaient exigeants. En général les théologiens travaillaient de leur mieux.

La cupidité alléchait les uns ; l'ambition excitait les autres. Certains n'avaient qu'à écouter leur fanatisme. Plusieurs obéissaient à la peur. Tous, apparte nant au parti anglais, étaient prévenus contre Jeanne, l'héroïne du parti français.

Il se rencontra néanmoins un docteur qui eut le courage de montrer de l'indépendance, Nicolas de Houppeville. Il osa dire :

— « L'évêque de Beauvais est suspect de partialité, étant l'ami des ennemis de la Pucelle.

» En outre, cet évêque n'a pas le droit de revenir sur un cas déjà jugé à Poitiers par son métropolitain, l'archevêque de Reims.

» Donc le présent procès est illégal. »

Gauchon, furieux, fît saisir ce contradicteur importun. On le mit en prison. Et peu s'en fallut qu'il ne fût jeté dans la Seine.

Nicolas de Houppeville avait opposé à l'évêque de Beauvais l'archevêque de Reims.

C'était à cet archevêque qu'il aurait appartenu d'intervenir lui-même, et d'écrire à l'évêque de Beauvais, son sufTragant, d'avoir à ne pas passer outre.

C'était aux théologiens qui avaient jadis examiné Jeanne à Poitiers qu'il aurait appartenu de lui rendre un public témoignage.

Mais ces théologiens se turent, et l'archevêque aussi.

L'archevêque fît plus.

Dès que Jeanne fut aux mains des ennemis, il écrivit à son cher clergé et à ses chers fidèles du diocèse de Reims pour les inviter à ne pas en prendre souci.

Il leur racontait qu'un gardeur de brebis, venu des montagnes du Gévaudan, promettait de faire ni plus ni moins que ce qu'avait fait Jeanne.

Il ajoutait que Dieu avait permis la captivité de cette fille parce qu'elle ne voulait croire aucun conseil et faisait tout à son plaisir.

Ce prélat avait dit en son cœur : « Je n'ai pu faire de Jeanne ma créature. Libre aux Anglais d'en faire leur victime. »

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