XII. — INTERROGATOIRES SUR LES PRÉVISIONS DE JEANNE
Voyant Jeanne si sereine, les juges se demandaient si elle n'avait pas au cœur bonne assurance sur la fin de sa captivité.
— « Jeanne, savez-vous par révélation si vous échapperez ? »
— « Cela ne touche point le procès. Voulez-vous que je parle contre moi? »
— « Les voix ne vous en ont-elles rien dit? »
— <c Je m'en rapporte à Notre-Seigneur, qui fera selon sa volonté. »
— « Répondez plus clairement. »
— « Eh bien, ceux qui veulent m'ôter de ce monde, pourraient bien s'en aller avant moi. »
— « Vous comptez donc être délivrée ? »
— « Par ma foi, je ne sais quand cela sera. Le plaisir de Dieu soit fait ! »
— « Dites-nous du moins ce que vos voix vous ont dit là-dessus, en général? »
— « Elles m'ont dit que je serais délivrée ; que je sois gaie et hardie. »
— « Vraiment, vos saintes vous ont dit cela ? »
— « Elles me disent que je serai délivrée à grande victoire. Elles me disent aussi : « Prends tout en gré ; ne te soucie de ton martyre ; tu en viendras enfin au royaume du Paradis. »
— « Votre délivrance est-elle proche ? »
— « Dans trois mois je vous répondrai. »
Dans trois mois Jeanne devait être délivrée, non par la victoire, mais par le supplice.
Une chose dont les juges évitaient de parler et dont Jeanne aimait à parler, c'était le triomphe de la France.
En présence de ces Anglais et de ces amis des Anglais qui l'entouraient, elle répétait à chaque occasion : « Tout le royaume reviendra à Charles, fils de Charles, seul roi. »
— « Vous oubliez, lui disait-on, que les Bourguignons sont pour Henri, roi d'Angleterre. »
Elle répondait :
— « Les Bourguignons auront guerre s'ils ne font ce qu'ils doivent, et, comme les Anglais, ils succomberont.»
— « Aux uns et aux autres vous avez envoyé des lettres où vous leur faisiez des menaces ? »
— « Je ne les renie pas. »
— « Vous espérez donc toujours pour votre roi ? »
— « Je n'espère pas. Je suis sûre. Dieu enverra aux Français grande victoire. Je le sais, comme je sais que vous êtes là. »
— « Gomment le savez-vous ? »
— « Par révélation, et je serais bien attristée que ce fût longtemps différé. »
— « Quand cela arrivera- t-il ? »
— « Je ne sais ni le jour, ni l'heure. »
— « En quelle année ? »
— « Vous ne le saurez pas encore. Mais je voudrais bien que ce fût avant la Saint-Jean. »
— « N'avez-vous pas dit que ce serait avant la Saint- Martin d'hiver?
— « Avant la Saint-Martin d'hiver on verra bien des choses, et il se peut qu'on voie les Anglais jetés bas. »
Jeanne s'interrompit un moment. Puis elle reprit avec force :
— « Oui, le temps arrive où les Anglais éprouveront le pire dommage qu'ils aient jamais éprouvé en France. Avant qu'il soit sept ans, ils délaisseront un plus grand gage qu'il n'ont fait devant Orléans et perdront iout dans ce pays. »
— « Pourquoi nous dire cela ? »
— « Je le dis afin que, quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l'ai dit. »
Paris, Je grand gage, devait en effet être enlevé aux Anglais avant sept ans. Mais la France ne fut délivrée d'eux qu'au bout d'une vingtaine d'années.