XIII. — INTERROGATOIRES SUR LA SAINTETÉ DE JEANNE
Il semblait que Jeanne, en faisant des prédictions, s'attribuât la sainteté.
Les juges se demandèrent s'ils ne pouvaient pas tirer de là une accusation de sacrilège.
— « Jeanne, êtes-vous prophétesse ? »
— « Non. Je ne sais qu'une chose de l'avenir, c'est que les Anglais seront mis hors de France. Sans cette révélation qui me soutient, je serais morte. »
— « N'a-t-on pas fait de vous des images en papier, en plomb et en métal, qu'on portait suspendues au
cou ? »
— « Si on m'a prise pour une sainte et si on a fait bénir des images de moi, je n'en ai jamais rien su. »
— « Gomment admettez-vous qu'on dise messes et oraisons en votre honneur ? »
— « Si ceux de mon parti prient pour moi, m'est avis qu'ils ne font point de mal. »
— « Ceux de votre parti vous croient-ils envoyée
de Dieu ? »
— « J'ignore si ceux de mon parti me croient envoyée de Dieu pour ce que j'ai fait; et, dans le cas où ils le croiraient, m'est avis qu'ils ne se trompent pas. »
— « On a raconté qu'à Lagny vous aviez ressuscité un enfant. Est-ce vrai ? »
— « Il est vrai que des jeunes filles de la ville s'étaient rassemblées à l'Église, priant Dieu de rendre vie à un enfant pour qu'il fût baptisé. Il est vrai aussi que j'allai prier avec elles. L'enfant ouvrit les yeux, bâilla trois ou quatre fois, reçut le baptême et mourut. Yoilà tout ce que je sais. »
— « Avez-vous été marraine d'enfants ? »
— « Oui. »
— « Quel nom leur donniez-vous ? »
— « Aux garçons le nom de Charles, aux filles celui de Jeanne. »
— « Ne venait-il pas des gens pour vous baiser les mains? »
— « Ils me baisaient les mains le moins que je pouvais. »
— « Quelle était leur pensée ? »
— « Les pauvres gens venaient volontiers à moi parce que je ne leur faisais pas déplaisir, mais les soutenais selon mon pouvoir. »
— « Savez-vous être en la grâce de Dieu ? »
— « C'est grande chose de répondre à telle demande. »
— « Oui, c'est grande chose, murmura un des assesseurs. L'accusée n'est pas tenue de répondre. »
— « Vous feriez mieux de vous taire, » cria l'évêque rouge de colère.
— « Nous la tenons, murmurèrent quelques théolo-
giens. Si elle dit oui, quelle témérité sacrilège! Si elle dit non, quel aveu d'indignité! »
— « Jeanne, savez-vous être en état de grâce? » reprit l'interrogateur.
— « Si je n'y suis, Dieu m'y mette. Si j'y suis, Dieu
m'y tienne. »
Les théologiens s'entre-regardèrent, tout décon-
ertés.
L'interrogateur continua :
— « Désirez-vous bien être en la grâce de Dieu ? »
— « Ah ! si je savais ne pas être en la grâce de Dieu je serais laplus dolente du monde. Mais, si j'étais en état de péché, les voix ne viendraient pas sans doute. Je voudrais que chacun pût les entendre comme je les
entends. »
— « Les voix vous ont-elles dit que vous étiez exempte de péché ? »
— « Elles m'ont promis le paradis. »
— « Et depuis, vous tenez-vous sûre de ne pas aller en enfer ? »
— « Je crois ce qu'elles m'ont dit, aussi fermement que si j'étais sauvée déjà. »
— « Cette réponse est de bien grand poids, Jeanne. »
— « Oui, c'est pour moi un grand trésor. »
— « Ainsi vous croyez que vous ne pouvez qu'être sauvée? »
— « Je serai sauvée pourvu que je garde bien ma virginité de corps et d'âme. »
— « Est-il besoin de se confesser quand on croit être sauvée? »
— « On ne saurait trop nettoyer sa conscience. »
— « Mais croyez-vous ne jamais faire un péché mortel? »
— « Je n'en sais rien. Je me remets de tout à Notre- Seigneur. »