XJY. — INTERROGATOIRES SUR L'HABIT DE JEANNE
Il importait de trouver Jeanne en état de péché. L'évêque lai dit :
— « Vous croyez être en état de grâce et vous êtes en perpétuel état de damnation. »
— « Pourquoi ? »
— « A cause de votre habit d'homme.
» Ecoutez cequeDieu ditpar labouchede Moïse, dans le Deutéronome : « Une femme ne prendra point un habit d'homme, et un homme ne prendra point un habit de femme. Qui le fait est abominable devant Dieu. »
» Écoutez encore ce qu'a dit un saint concile tenu jiu ive siècle : « Si une femme répudie le costume de son sexe et prend l'habit d'homme, qu'elle soit anathème!»
— « J'ai toujours cru que l'habit était petite chose. »
— « Grave erreur. Porter l'habit d'homme, c'est vous souiller. »
— « L'âme ne tient point à l'habit. »
— « Avez-vous revêtu l'habit d'homme à la requête du sire de Beaudricourt ? »
— « Je l'ai revêtu par ma propre volonté et non à la requête d'aucune personne. »
LA .MARTYRE i79
— « Pour quelle raison ? »
— « Il était naturel que, faisant œuvre d'homme et guerroyant avec des hommes, je portasse habit d'homme. »
— « Pourquoi avoir fait œuvre d'homme, au lieu de vous adonner aux œuvres de femme ? »
— « Les œuvres dont vous parlez, il y a toujours assez de femmes pour les faire. »
— k Dieu a-t-il voulu que vous prissiez l'habit d'homme ? »
— « Je n'ai rien fait que par l'ordre de Dieu. J'attends de lui bonne garant et bon aide. »
— « Avez-vous reçu les sacrements de l'Église en habit d'homme ? »
— « Oui; mais j'avais soin de déposer mes armes. »
— « Vous déciderez -vous bientôt à quitter l'habit d'homme ? »
— « Il n'est pas en mon pouvoir de dire quand je pourrai revêtir l'habit de femme. »
— « C'est dès maintenant que vous devriez revêtir l'habit de femme. »
— « Eh bien, donnez-m'en un. Je le prendrai et m'en irai. »
— « Vous ne vous en irez pas ainsi de votre prison. »
— « Si je dois rester aux mains de mes gardes, je m'en tiendrai à l'habit que j'ai. »
— « Mais que ferez-vous, si, à cause de cela, on vous prive d'entendre la messe ? »
— « Notre-Seigneur peut bien me la faire entendre sans vous. »
— « Jeanne, voici le saint jour de Pâques. Si vous ne changez d'habit, il vous sera interdit d'aller à la Table Sainte. »
— « Quoi ! se dit Jeanne. Dans ce grand jour des alléluias, je serais exclue de la communion des fidèles! »
Cette pensée lui poignait le cœur.
— « Eh bien, dit-elle, je consentirai, si vous me donnez une robe descendant jusqu'à terre, telle que celles que portent les filles des bourgeois. »
— « Alors vous ne reprendrez plus l'habit d'homme?»
— « Voulant faire le plaisir de Dieu, je ne m'engagerai jamais à ne plus porter l'habit que j'ai accoutumé de porter dans les combats. »
— « Jeanne, tout ceci finira mal pour vous. » Jeanne tressaillit.
— « Je vous en prie, messeigneurs de l'Eglise, dit-elle, si je dois mourir, faites-moi donner, à la mort, une longue chemise de femme. »
— « Ainsi, en cas de mort, vous voulez avoir chemise de femme ? »
— « 11 suffit qu'elle soit longue. »
— « Encore une fois, Jeanne, résolvez-vous à abandonner cet habit d'homme; reniez votre souillure. »
— « J'aime mieux faire mon martyre tout d'un coup que de révoquer ce que j'ai fait par le commandement de Notre-Seigneur. »
XV. — INTERROGATOIRES SUR LA SOUMISSION DEj JEANNE A L'ÉGLISE
Toujours Jeanne alléguait le nom de Dieu, sans faire intervenir aucune autorité ecclésiastique. Les juges virent là un grief très sérieux contre elle.
— « Vous ne parlez toujours que de Dieu, Jeanne. Il y a cependant l'Église qui sert d'intermédiaire. »
— « J'aime l'Église, et je la voudrais soutenir de tout mon pouvoir. »
— « Voulez-vous vous en remettre de tous vos dits et faits à la détermination de l'Église ? »
— « Pour les œuvres que j'ai accomplies, jedoism'en rapporter au roi du ciel, qui m'a envoyée. »
— « Vous dédaignez donc l'Église? »
— « C'est tout un de Notre-Seigneur et de l'Église. »
— « Jeanne, écoutez bien ceci. Il faut distinguer l'Église triomphante: Dieu, les saints, les élus du paradis ; et l'Église militante : le pape, les cardinaux, le clergé, laquelle Église, bien assemblée, ne peut errer et est gouvernée par le Saint-Esprit. Ne voulez-vous pas vous soumettre à l'Église militante? »
— « Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie, de par les bonnes saintes et l'Église
victorieuse de là-haut. A cette Eglise je me soumets et tout ce que j'ai fait ou ferai. »
— « Et à l'Église militari!' ? »
— « Je ne répondrai main enant autre chose. »
— « Jeanne, vos réponses -ie sont pas selon la foi. »
— « Si dans mes réponses il y avait quelque chose de mal contre la foi chrétienne que notre sire Dieu a commandée, je ne le voudrais soutenir. »
— « Que ne vous en rapportez-vous à l'Eglise militante? »
— « Il faudrait qu'elle ne me commandât rien d'impossible. Pour homme qui vive je ne révoquerai point ce que j'ai dit et fait de par Dieu. »
— « Voulez-vous vous soumettre à notre saint-père le pape ? »
— <( Conduisez-moi devant lui et je lui répondrai. »
— « Vous en rapporterez-vous à l'église de Poitiers où vous avez été examinée ? »
— « Croyez-vous me prendre de cette manière et par là m'attirer à vous ? »
— « Or ça, Jeanne, ne croyez-vous pas que vous êtes sujette à l'Église qui est sur terre, à savoir à notre saint-père le pape, aux cardinaux, aux archevêques et aux évêques ? »
— « Oui, notre sire Dieu premier servi. »
— « Jeanne, vous allez contre l'article : Unam sanctam catholicam; vous vous montrez hérétique ; vous risquez d'être brûlée. »
— « Si je voyais le bûcher allumé devant moi et les
bourreaux prêts à me précipiter dans les flammes, je ne dirais pas autre chose. »
— « Nous vous répétons que vous vous mettez en grand péril. Vous devez redouter à la fois le feu éternel qui dévore les âmes, et le feu de ce monde qui dévore les corps. »
— « Vous n'exécuterez point ces menaces, sans qu'il vous en prenne mal au corps et à l'âme. »
A ce moment, un des assesseurs eut un mouvement de pitié et de justice.
— « Jeanne, dit-il, il se tient actuellement à Bâle un concile général. Ne vous soumettriez-vous pas à lui? »
— « Qu'est-ce, dit Jeanne, qu'un concile général? »
— « C'est une réunion de l'Eglise universelle, reprit l'assesseur ; et il s'y trouve autant de docteurs de votre parti que du parti des Anglais. »
— « En ce cas, je m'y soumets, » dit Jeanne.
— « Docteur, taisez-vous, de par le diable », s'écria Cauchon courroucé ; et il défendit aux secrétaires de mentionner la réponse de Jeanne.
— « Hélas ! dit la pauvre fille, vous écrivez ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour. »
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