XVII, — LES CONSULTATIONS
Du 2 au 4 avril, on s'occupa de reviser les soixantedix griefs extraits des réponses de Jeanne, et d'en résumer la substance en douze articles.
Ces douze articles furent envoyés à l'Université de Paris, au Chapitre de Rouen, aux évoques de Lisieux, d'Avranches, de Coutances, et à une cinquantaine de docteurs, avec prière d'opiner, pour Je bien de la foi, sur les assertions à eux soumises.
Mais on avait eu soin de réunir préalablement vingt-deux théologiens, dont la réponse devait donner le ton aux autres personnes consultées.
Ces clercs, assemblés le 12 avril dans la chapelle de l'archevêché de Rouen, se prononcèrent ainsi :
« Vu la qualité, les dits et les faits de la personne accusée, nous déclarons ses révélations mensongères et procédant du diable, ses divinations superstitieuses, ses paroles présomptueuses et téméraires, ses actes scan daleux et impies.
» Elle a blasphémé Dieu et les saints; s'est montrée rebelle envers ses parents; a violé le précepte de l'amour du prochain ; est tombée dans le schisme vis-à-vis de l'Église et est véhémentement suspecte d'hérésie. »
Les avis des divers théologiens furent calqués sur celui-là.
— « Que peut mon ignorance, disait Gilles, abbé de Fécamp, après tant de savants hommes, comme on n'en trouverait pas dans l'univers entier? Très révérends pères en Notre-Seigneur, ordonnez tout ce que vous voudrez. Pour vous obéir, ma force pourra faiblir, mais non ma volonté. »
L'évêque de Coutances s'excusa d'avoir à juger une œuvre si bien élaborée, et entra dans les vues de Cauchon à qui il fît la politesse d'emprunter ses propres expressions.
L'évêque de Lisieux procéda de même, et allégua contre la mission de Jeanne, entre autres motifs, la basse condition de sa personne.
L'aumônier de l'abbaye de Fécamp affirma également l'entière culpabilité de Jeanne, et, pour qu'on le crût bien, il eut soin de rappeler, au début de sa consultation, qu'il était docteur en théologie depuis plus de vingt-quatre ans.
Il se trouva des prêtres zélés qui, non contents de déclarer Jeanne coupable, tirèrent des conclusions sur le châtiment mérité.
— « Si elle renonce à ses erreurs, disaient-ils, qu'on la garde en prison, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse, pour qu'elle pleure ses péchés!
» Si elle n'y renonce pas, qu'on la livre au brar. séculier! » — ce qui signifiait : « Qu'on la brûle! »
Cependant r onze avocats consultés essayèrent de faire quelques réserves.
— « Nous trouvons cette fille coupable, disaient-ils. Nous la trouvons même très coupable, ajoutaient-ils en vrais Normands, à moins qu'elle n'ait eu ordre de Dieu. »
Plus hardi, l'évêque d'Avranches osa déclarer qu'il convenait de déférer la question au pape et au concile.
On eut soin que son avis ne fût pas consigné au procès.
D'autre part, le chapitre de Rouen n'avait pas hâte de se prononcer.
Le corps des chanoines voyait de mauvais œil le futur avènement de Gauchon, à qui les Anglais avaient promis l'archevêché de Rouen, et qui se laissait appeler d'avance « monseigneur l'archevêque ».
— « Pour donner un avis plus sûr, disaient les chanoines, nous attendrons qu'on nous mette sous les yeux la délibération de l'Université de Paris. »
Ils n'attendirent pas. Le 4 mai, l'évêque les décida à faire une déclaration ainsi conçue :
— «Nous estimons fondée en raison l'opinion des docteurs qui se sont prononcés contre Jeanne. Cette femme doit être réputée hérétique. »
Enfin, le 19 mai, arriva l'avis de l'Université de Paris. Il était tel que les Anglais l'attendaient de son zèle.
La Faculté de théologie et la Faculté des décrets avaient examiné, chacune à son tour, les douze articles.
Dans la longue décision de la Faculté de théologie, calquée sur les douze articles, il était dit :
1° « Les apparitions de Jeanne sont fictives, mensongères et inspirées par les esprits diaboliques. » — Pour qu'on n'en ignorât, la Faculté nommait ces esprits, à savoir Bélial, Satan et JJéhemmoth.
2° « Le signe donné au roi est une imposture attentatoire à la dignité des anges. »
3° « La foi de Jeanne dans les visites de saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, est une croyance téméraire, injurieuse pour la foi. »
4° « Ses prédictions ne sont qu'outrecuidance et superstition. »
5° « L'usage qu'elle fait d'un habit d'homme en alléguant le consentement de Dieu est un blasphème envers Dieu, une violation de la loi divine et des décrets ecclésiastiques, un témoignage d'idolâtrie. »
6° « Ses lettres sont l'œuvre d'une femme séditieuse, traîtresse, perfide, cruelle, altérée de sang humain. »
7° « Son départ pour Chinon est une violation du commandement d'honorer père et mère, un scandale où s'allient l'impiété filiale et l'aberration dans la foi. »
8° « Le saut de Beaurevoir fait Jeanne coupable de suicide. »
9° « La confiance de Jeanne en son salut est une présomption sacrilège. »
10° « L'affirmation que sainte Catherine et sainte Marguerite ne parlent pas anglais, est un blasphème envers ces deux saintes et une violation du précepte de l'amour du prochain. »
11° « Les honneurs que Jeanne rend à ses visions ne sont qu'idolâtrie et culte des démons. »
12° « Le refus de s'en rapporter de ses faits à l'Église fait de Jeanne une schismatique et une apostate, obstinée dans l'erreur. »
Dans la décision de la Faculté des décrets, il était dit:
« Si cette femme n'avait pas perdu la raison quand elle a affirmé les propositions que contiennent les douze articles, on peut dire, par manière de conseil et pour parler le plus charitablement possible, qu'elle est schismatique, hérétique, apostate, devineresse, obstinée dans l'irréligion, et sacrilège.
» C'est pourquoi s;, avertie bénévolement, elle ne veut pas revenir à la foi catholique, elle doit être abandonnée au bras séculier pour être châtiée selon justice. »
Ces décisions, approuvées par tous les gens d'Église qui formaient le corps de l'Université, avaient été envoyées à Rouen avec deux lettres.
L'une de ces lettres était adressée au roi d'Angleterre, l'autre à Gauehon.
Les clercs de l'Université de Paris disaient au roi d'Angleterre, qui était alors un enfant :
« Sire, nous vous louons de votre ardeur à défendre la foi et à extirper l'erreur.
, » Faites diligence pour que le procès de la Pucelle soit mené vite. Tout ajournement serait périlleux.
» Une notable et grande réparation est très nécessaire, afin que*le peuple, qui a été induit en scandale, soit ramené à bonne et saine doctrine. »
A l'évêque de Beauvais, l'Université disait :
« Excellent pasteur, nous vous complimentons du zèle que vous montrez contre cette femme dont le venin avait infecté tout le bercail des fidèles.
» Il vous est honorable d'avoir conduit ce procès avec si sainte gravité et d'y avoir été assisté par tant de doctes théologiens qui n'ont épargné ni leurs personnes ni leurs peines.
» Persistez à ne rien négliger jusqu'à ce qu'ait été vengée la Majesté divine. »
Pharisiens !