IV. — JEANNE QUITTE SON VILLAGE
Jeanne avait commencé à entendre ses voix dès l'âge de treize ans, au lendemain d'une sauvage incursion débandes ennemies qui étaient venues dévaster le pays.
A mesure qu'elle grandit, les visions devinrent plus fréquentes.
— « Va, Jeanne, » répétaient les voix.
— « Va, Jeanne, » dirent-elles encore plus fort, le jour où arriva la nouvelle que les Anglais venaient de mettre le siège devant Orléans.
On savait que partout l'ennemi devenait le maître et que les bords de la Loire étaient le dernier asile du dauphin. « Si Orléans cède, c'en est fait, » se disait-on, et on était dans une grande angoisse.
— « Jeanne, que tardes-tu ? » criaient les voix. Et elle ne pouvait plus ni manger, ni dormir, ni tenir en place.
Ayant le cœur plein, la pauvre enfant prononça quelques paroles qui purent donner l'éveil.
Un jour, elle dit au laboureur Gérardin de qui elle avait tenu un enfant en baptême : « Compère, si vous n'étiez Bourguignon , je vous dirais quelque
chose. » Gérardin imagina qu'il s'agissait d'une amourette.
Un autre jour, elle dit à un garçon du village, Michel Lebuin, son camarade d'enfance : « 11 y a entre Coussey et Vaucouleurs une jeune fille qui, 'avant qu'il soit un an, fera sacrer le roi de France. »
Soit par des indiscrétions, soit à la suite d'un songe, le père de Jeanne se douta des visées de sa fille
— « Jeanne est folle, s'écria-t-il. Voyez-vous cette bergerette qui parle d'aller guerroyer ? Plutôt que de la laisser partir avec les hommes d'armes, je la noierais de mes- propres mains. »
On tenta de marier Jeanne. Elle fut citée devant le tribunal ecclésiastique de Toul par un homme qui réclamait sa main, alléguant qu'elle lui avait promis mariage. Jeanne comparut à Toul et confondit le prétendant.
Sur ces entrefaites, une troupe bourguignonne vint saccager Domrémy.
Les habitants s'enfuirent avec leurs troupeaux et trouvèrent asile derrière les murailles de Neufchâteau.
Peu de jours après, l'ennemi ayant disparu, on rentra à Domrémy.
La campagne était dévastée, les maisons pillées, l'église brûlée.
Devant cette désolation, Jeanne se dit : « Il faut remède à tant de maux. Je veux partir. »
Une visite à un oncle qui habitait un village voisin, Burey-le-Petit, lui servit de prétexte.
Il en coûtait à la douce jeune fille de quitter ses parents, ses compagnes, ses troupeaux, son église, son village. Mais force lui était d'aller là où ses voix l'appelaient.
Elle embrassa son père, sa mère, sa sœur, ses frères, et ses amies.
Parmi celles-ci, il y en avait une qu'elle aimait pardessus toutes. Redoutant d'être trop attendrie, elle partit sans la voir (1).
(1) On remarquera une différence très marquée, non pour le fond des choses, mais pour le détail des faits, entre le récit du départ de Jeanne et de son séjour chez Laxart, tel qu'il est fait ici, et ce même récit tel qu'il est présenté dans le Mois de Jeanne d Arc. C'est que les détails des deux procès comportent deux versions différentes. Au surplus, j'ai marqué dans une note qui accompagne ma traduction de la déposition de Durand Laxart (Procès de réhabilitation, ch. XII) comment, sur certains points, les deux versions peuvent se concilier.