XIX. — L'ABJURATION
Pourtant il en coûtait aux juges de condamner Jeanne, avant qu'elle se fût condamnée elle-même. Autant qu'à sa vie, ils en voulaient à sa gloire- Tentant un dernier effort, ils entreprirent d'ébranler la jeune fille par le spectacle d'une grande foule, la lecture publique de la sentence, la vue du bûcher, l'espoir de la délivrance.
Le 24 mai, Jeanne fut menée au cimetière de Saint- Ouen.
Une multitude d'Anglais et de Français couvrait la plaine.
Au milieu, deux estrades étaient dressées.
Sur l'une siégeaient le cardinal de Winchester, l'évêque de Beauvais, le vicaire de l'inquisition, et une foule de théologiens, prélats, moines et abbés.
Sur l'autre devait monter Jeanne, accompagnée des prêtres appariteurs, des prêtres secrétaires, de son confesseur et du docteur Guillaume Érard chargé de la sermonner.
Au pied de cette seconde estrade se tenait le bourreau, avec une charrette.
Au loin apparaissait la place du Vieux-Marché où le bûcher était préparé.
C'était un fameux prédicateur que Guillaume Érard. On attendait beaucoup de son éloquence.
Dès le matin, dans la prison, de grands théologiens avaient fait de longs discours à Jeanne.
Au cimetière, elle avait à côté d'elle Loyseleur lui répétant sans cesse à l'oreille : « Jeanne, soumettezvous à notre sainte mère l'Eglise. »
Le docte Guillaume devait frapper le dernier coup.
Guillaume prêcha sur ce texte de saint Jean : « Une branche de vigne ne peut porter de fruits, si elle ne tient au cep. »
— « L'Église, disait-il, est le cep que la main de Dieu a planté.
» Or vous, Jeanne, vous vous en êtes séparée par vos erreurs et par vos crimes.
» Qu'êtes-vous, sinon une sorcière, une blasphématrice, une schismatique, une hérétique? Qu'êtes-vous, sinon une femme diffamée et de honte pleine ? »
Jeanne écoutait silencieusement et avec calme ces invectives.
Brûlant de zèle, le prédicateur ajouta :
« 0 noble maison de France, qui as toujours été protectrice de la foi, comment es-tu descendue si bas que ton roi ait adhéré au schisme et à l'hérésie ? »
Jeanne interrompit alors. .
— « Parlez de moi, s'écria-t-elle, et non pas du roi! »
Le prédicateur reprit :
« Oui, je te le dis et répète, Jeanne, ton roi est hérétique et schismatique. »
— « Par ma foi, messire, s'écria Jeanne, je vous ose bien jurer, sous peine de ma vie, que mon roi est le plus noble chrétien qui soit dans la chrétienté. Il n'est point tel que vous dites. »
— « Faites-la taire ! Faites-la taire ! » cria l'évêque de Beauvais.
Le prédicateur continua son discours et finit par ces mots: « Jeanne, obéissez enfin aux sommations qui vous ont été tant de fois adressées par les meilleurs clercs de France. Soumette* vos dits et faits à notre sainte mère l'Eglise I »
Il se tut.
Tout le monde était attentif et espérait que Jeanne allait céder.
D'une voix forte elle dit :
« Je répondrai ce que j'ai déjà répondu.
» De mes dits et faits je m'en remets à Dieu qui me les a inspirés.
» S'ils vous paraissent blâmables, n'en chargez que moi. Au cas où il y aurait faute, la faute serait à moi, non à mon roi ni à tout autre. »
— « Mais, Jeanne, reprit Guillaume, pour le bien de votre âme, il faut réprouver ceux de vos dits et faits que l'Eglise réprouve. »
— « Envoyez à Rome, et faites juge notre saint père le pape. Je m'en rapporterai à lui, après Dieu.
— « Le pape est trop loin. L'évêque de Bauvaie est ici le pape. »
— « Je le récuse. »
— « Il faut donc prononcer la sentence », dit l'évêque. Au milieu d'un grand silence, l'évêque commença
la lecture de la sentence.
Après quelques mots, Gauchon s'interrompit. Il voulait voir l'effet produit.
— « Jeanne, abjurez, dit Guillaume d'un ton doux. Nous avons tant pitié de vous ! »
— « Je m'en rapporte à l'Église universelle. »
— « Tu abjureras présentement, ou tu vas être brûlée ! » reprit Guillaume, furieux.
— « Ma très chère amie,, soumettez-vous », lui disait son confesseur.
De tous côtés des voix s'élevaient :
— « Faites ce qui vous est conseillé. Voulez-vous votre mort? »
^- « Vous vous donnez tous bien du mal pour me séduire », dit Jeanne.
Les appariteurs qui se trouvaient près d'elle étaient émus de pitié :
— « Cédez pour vous sauver », lui disaient-ils.
— « Jeanne, vous ne voulez donc pas être délivrée de votre prison ? » reprit Guillaume.
— « Or çà, dit l'évêque, puisque toutes les exhortations la trouvent rebelle, achevons la lecture de la sen-
tence. Jeanne, je vais vous déclarer retranchée de 1 Eglise et livrée au bourreau. »
A ces mots, Jeanne brisée défaillit.
— « J'obéirai », murmura-t-elle.
— « Vous ne voulez plus soutenir vos révélations ? » dit Guillaume avec empressement.
— « Je m'en rapporte à notre sainte mère l'Eglise. »
— « Alors il faut abjurer et signer cette déclaration », reprit Guillaume.
Et il fit lire à Jeanne une pièce qu'on tenait prête.
Toute l'assistance était dans l'agitation. Beaucoup de Français criaient : « Jeanne , signez ; prenez pitié de vous-même ! »
Jeanne demanda un délai.
— « Pas de délai. L'abjuration ou le bûcher ! » cria Guillaume.
— « J'aime mieux signer que d'être brûlée », dit Jeanne vaincue.
Et elle traça une croix au bas de la déclaration.
— « Elle est sauvée ! » s'écrièrent des Français. Les Anglais furent hors d'eux-mêmes.
— « Tous ces hommes d'Eglise sont des traîtres », disaient-ils , et ils lançaient des pierres sur les estrades.
Au milieu de ce tumulte, un secrétaire du roi d'Angleterre s'approcha de Jeanne, lui prit la main, et lui fit signer une déclaration dont elle ne connaissait pas le texte.
Dans cette déclaration autrement explicite que la première, Jeanne s'accusait d'avoir blasphémé Dieu, ses saints et ses saintes ; d'avoir porté un habit infamant; d'avoir désiré cruellement l'effusion du sang humain ; d'avoir adoré les mauvais esprits.
— « Je me soumets, y disait-elle, à la correction de l'Église, promettant en particulier à mon révérend père en Dieu l'évêque de Beauvais et à sa très religieuse personne le vicaire de l'inquisition, que jamais je ne retournerai à mes erreurs et à mes crimes. »
Cette déclaration, extorquée à Jeanne, fut la seule que les juges consignèrent au procès-verbal. Après avoir trompé la pauvre fille, ils espéraient tromper l'histoire.
Jeanne ayant fléchi, l'évêque de Beauvais se retourna vers le cardinal de Winchester et lui demanda respectueusement ce qu'il fallait faire.
— « Admettre l'accusée à la pénitence », répondit le
prélat.
L'archevêque et l'évêque étaient bien sûrs de la ressaisir.
— « Considérant l'abjuration de Jeanne, dit l'évêque de Beauvais, l'inquisiteur et moi nous l'absolvons de l'excommunication.
» Toutefois, comme elle a péché contre Dieu et la sainte Église, voulant lui ménager charitablement une pénitence salutaire, nous la condamnons à vivre au pain et à l'eau dans une prison perpétuelle, afin qu'elle
pleure les péchés commis et n'en commette plus qui soient à pleurer. »
— « Soit, j'irai en prison, dit Jeanne. Mais ce sera une prison ecclésiastique, non une prison des Anglais. »
Être tirée des prisons anglaises lui semblait être déjà la liberté.
— « Reconduisez-la où vous l'avez prise », dit Cauchon.
Et, au milieu des huées, on la ramena dans l'horrible tour des Anglais.
Pourtant les hommes d'armes accusaient les docteurs d'avoir volé l'argent du roi d'Angleterre.
Warwick lui-même se plaignit à l'évêque de Beauvais et aux assesseurs.
— « L'affaire va mal, dit-il, puisque Jeanne échappe. »
— « Milord, ne soyez pas en peine, lui fut-il répondu. Nous la retrouverons. »