XX. —JEANNE RELAPSE
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Le jour même de l'abjuration, le vice-inquisiteur, assisté de plusieurs ecclésiastiques, se rendit à la prison
et dit à Jeanne :
— « Conformément aux ordres de l'Église, vous allez prendre l'habit de femme. Soyez prévenue que, si vous retombiez dans vos égarements, l'Église vous abandonnerait. »
Jeanne accepta l'habit qui lui fut présenté.
— « Adieu, Jeanne, ajouta le moine, et remerciez l'Église de sa grande miséricorde. »
Quelle miséricorde !
Jeanne était réduite au pain et à l'eau.
Pendant le jour, elle était liée à une poutre par une forte chaîne de fer.
Pendant la nuit, des anneaux de fer lui tenaient les jambes attachées au pied de son lit.
Elle était sous la garde de cinq soldats anglais, dont trois se tenaient dans sa prison et deux à la porte.
Il venait des hommes grossiers qui la brutalisaient.
Il y eut même un milord d'Angleterre qui voulut lui faire violence.
Au bout de deux jours, se répandit cette nouvelle : « Jeanne est retombée en faute. Elle donné créance à ses voix et a repris ses habits d'homme. »
Aussitôt plusieurs assesseurs d'accourir à la prison.
Mais les soldats anglais redoutaient qu'ils ne vinssent pour tout accommoder.
— « Vous êtes des traîtres », criaient-ils. Et ils menaçaient ces hommes d'Église de leurs haches.
Les assesseurs se retirèrent.
Le lendemain, 28 mai, l'évêque de Beauvais arriva, accompagné du vice-inquisiteur et de sept ou huit prêtres.
Quand l'évêque et ses compagnons entrèrent dans la prison, on les accueillit par ces cris joyeux : « Elle est prise ! Elle est prise ! »
En même temps, les hommes d'armes montraient Jeanne qui avait l'habit d'homme.
Eplorée et meurtrie, les vêtements en désordre et les cheveux épars, la pauvre fille se tenait debout près de la grosse poutre où elle était attachée.
— « Jeanne, dit l'évêque, n'aviez-vous pas juré de ne pas reprendre l'habit d'homme ? »
— « Je n'ai jamais entendu faire un tel serment», répondit Jeanne.
— « Pourquoi avez- vous repris cet habit? »
— « Parce qu'il est plus convenable d'avoir habit d'homme, étant entre les mains des hommes. »
— « Yous aviez cependant promis de garder l'habit de femme, sous peine de mort. »
— « J'aime mieux mourir que d'être aux fers. »
— « Ainsi vous entendez ne pas quitter l'habit d'homme ? »
— « Si on veut me laisser aller à la messe et m'ôter les chaînes, si on veut me mettre en prison douce et que j'aie une femme près de moi, je ferai ce que l'Église voudra. »
— « Jeanne, reprit Tévêque, vous voilà déjà relapse, vu votre vêtement. Parlez-nous maintenant de vos voix. Les avez-vous entendues depuis le 24 mai ? »
— « Oui », dit Jeanne.
— « Et que vous ont-elles dit ? »
— « Mes saintes m'ont dit que c'était grande pitié d'avoir trahi Dieu par mon abjuration, et que je perdais mon âme pour sauver ma vie. »
— « Voilà une réponse mortelle », murmura un des assesseurs.
— « En effet, cette fille est deux fois relapse », dit l'évêque.
— « A votre guise, reprit Jeanne. Mes voix m'ont dit que l'autre jour j'aurais dû répondre hardiment à ce faux prêcheur. Je fis mal en confessant par peur du feu que ce que j'avais fait n'était pas bien fait. »
— « Vous affirmez donc encore vos apparitions? »
— « Les renier serait mentir. Je regrette d'avoir été faible. J'entends ne rien révoquer sans le bon plaisir de Dieu. »
— « Voulez-vous donc mourir? »
— « J'aime autant mourir en une fois que mourir si longuement dans une prison. »
Ainsi voilà qui est entendu. Selon vous, votre abjuration a été une chose contre Dieu. »
— « Jamais je n'ai voulu faire chose contre Dieu ou la foi. Ce qui était en la cédule d'abjuration je ne l'entendais point; et je n'ai eu la pensée de rien révoquer qu'autant que ce serait le plaisir de Dieu. »
— « Finalement, voulez-vous ou non vous conformer à nos ordres? »
— « Si c'est le vouloir de mes juges, je reprendrai » l'habit de femme. Pour le reste je n'en ferai autre » chose (1) ».
— « Eh bien, nous n'avons plus qu'à procéder comme de raison ».
Jeanne en avait assez dit. Elle était perdue.
— « Tout va bien! tout va bienl » dit l'évêque à Warwick, qui l'attendait au sortir de la prison. »
(1) Il ressort des procès-verbaux que ce n'est pas, comme on le dit partout, la question de vêtement, mais la question de conscience qui fut principalement en jeu. Jeanne, renonçant aux conditions qu'elle y avait mises, finit par déclarer qu'elle « accepterait de reprendre l'habit de femme ». Mais elle ne consentit à céder une seconde fois que pour cette question de l'habit. Au suiet de sa mission et de ses voix, elle se montra intraitable.
C'est cette obstination de la voyante affirmant la sainteté de
XXL — LE SUPPLICE
Vercingétorix et Velléda, martyrs en 'qui s'incarna jadis la patrie, voici que Jeanne va vous rejoindre, la dernière et la plus grande d'une trinité glorieuse.
Toi, Vercingétorix, tu étais fait pour sauver la Gaule et chasser César ; mais tu fus trahi par les prêtres et par les seigneurs; tu fus enfermé six ans dans un -cachot; tu ornas le triomphe du vainqueur; et tu péris ■étranglé.
Toi, Velléda, tu prêchas la guerre de l'indépendance ■et tu éveillas les Gaulois du sommeil de la servitude ; puis, prise et menée captive, tu mourus à Rome d'une mort misérable.
Héros de notre vieille Gaule, le 30 mai 1431, vous dûtes vous lever de votre poussière, pour regarder mourir l'héroïne de notre vieille France !
La veille, l'évêque de Beauvais avait recueilli les avis des gens d'Église, prélats, moines et abbés. Tous avaient déclaré Jeanne relapse. Elle devait être livrée au bras séculier et périr.
Le 30 mai, dès le matin, frère Martin Lad venu vint
ses voix et opposant aux consignes ecclésiastiques l'intime témoignage de son âme, qui restera l'unique grief dont puissent se prévaloir ses juges; et c'est uniquement sur elle que sera fondée la sentence. (Voir le Mois de Jeanne d'Arc, La relapse fidèle à ses voix (page 265 à 281) et le Procès de condamnation.
trouver Jeanne dans la prison pour la préparer à mourir.
— « Jeanne, dit-il, votre heure est venue. Vous allez être brûlée aujourd'hui. »
A cette nouvelle d'une mort si proche et si cruelle, la pauvre fille se mit à s'arracher les cheveux et à pousser des cris douloureux qui faisaient pitié.
— «Hélas ! disait-elle, me traite-t-on si horriblement que mon corps, qui est pur et ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et réduit en cendres!
» Ah! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée.
» Hélas ! si j'eusse été mise en prison ecclésiastique et que je n'eusse pas été gardée par mes ennemis, il ne me fût pas advenu si misérable sort !
» Oh! j'en appelle devant Dieu, le grand juge, des cruautés et injustices qu'on me fait! »
Tandis qu'elle se lamentait, Cauchon survint.
A sa vue, Jeanne s'écria :
— « Évêque, je meurs par vous ! J'en appelle de vous à Dieu. »
L'évêque de Beauvais voulait arracher à la Pucelle une suprême rétractation.
On ne pouvait faire nier à Jeanne l'existence de ses voix. Mais il semblait possible d'obtenir qu'elle se déclarât déçue par elles.
— « Jeanne, dit-il, vous avez toujours prétendu que vos voix vous annonçaient votre délivrance. Vous voyez bien qu'elles vous ont trompée. »
— .« Je le vois », répondit-elle.
— « Croyez-vous encore à ces voix? »
— « Je crois en Dieu seul », répondit la pauvre fille un moment ébranlée.
Et, se tournant vers un des assesseurs :
— « Maître Pierre, lui dit-elle, où serai-je ce soir? »
— « N'avez-vous pas bonne espérance? » répondit le prêtre.
— « Oui, reprit-elle, Dieu aidant, j'espère aller en paradis. »
C'est Ladvenu qui reçut la dernière confession de Jeanne. Il l'avait déclarée hérétique et relapse. En l'écoutant, comme il dut s'accuser!
La confession finie, Jeanne fut admise à communier : ce qui était une grande grâce que l'Église faisait à la condamnée.
L'hostie fut apportée sur une patène couverte d'un voile.
On avait eu soin de supprimer l'appareil ordinaire. Ni cierge, ni étole, ni surplis. Gela indigna le frère Martin. Il envoya quérir une étole et de la lumière.
Pendant la communion de Jeanne, les assistants à genoux prononcèrent les litanies des agonissants : « Seigneur, ayez pitié ! Christ, ayez pitié ! Sainte Marie, priez pour elle; Saints et saintes, priez pour elle!
Au dehors, près de la porte de la prison, s'étaient rassemblée une grande multitude de bonnes gens.
Ils tenaient des cierges à la main, et, agenouillés sur
le pavé, ils psalmodiaient eux aussi les Iilanics. De la prison, on les entendait entonner en chœur l'appel suprême : « Orate pro ea. » Priez pour elle.
Vers neuf heures on passa à Jeanne la chemise longue des suppliciés ; et on lui posa sur la tête une mitre représentant des diables, avec ces mots : « hérétique,