RELAPSE, APOSTATE, IDOLATRE
Jeanne monta dans la charrette du bourreau.
Huit cents Anglais, portant haches et bâtons, faisaient cortège.
Frère Martin Lad venu et frère Isambard étaient près de la Pucelle, lui adressant leurs exhortations.
Elle priait et pleurait.
Adieu le fracas des armes, les clameurs de la bataille, le frémissement de la bannière victorieuse.
Adieu les verts sentiers, les sources fraîches, le bois chenu, et cette chère maison paternelle où Jeanne songeait toujours à retourner.
Là-bas, ses compagnes d'autrefois jouissaient paisiblement de leur vie en sa belle saison, aimaient, se mariaient, devenaient mères. Ici, Jeanne, escortée de soldats brutaux allait mourir. Elle allait mourir, et l'Anglais souillait encore le sol de France!
Tout à coup, un prêtre perça la foule, se précipita vers Jeanne, et se jeta à ses genoux.
C'était Loyseleur. Pris de remords, il venait demander pardon.
Les Anglais, courroucés, Pécartèrent et menacèrent de le tuer.
La charrette continuait à avancer lentement. On .arriva à la place du Vieux-Marché.
Trois estrades étaient dressées. *
Sur Tune se tenaient le cardinal de Winchester et plusieurs prélats français.
Sur la seconde siégeaient les juges et les assesseurs.
Jeanne devait prendre place sur la troisième, où se détachait un écriteau portant ces mots en grosses lettres:
« JEANNE, DITE LA PUCELLE, MENTERESSE, PERNICIEUSE, « ABUSERESSE DU PEUPLE, DEVINERESSE, SUPERSTITIEUSE, « BLASPHÉMATRICE DE DIEU, PRÉSOMPTUEUSE, MÉCRÉANTE, <i IDOLATRE, CRUELLE, DISSOLUE, INVOCATRICE DE DIABLES, « APOSTATE, SCHEMATIQUE, HÉRÉTIQUE. »
Au-dessus apparaissait le bûcher.
Apercevant tout cet appareil et l'horrible instrument 4u supplice, Jeanne s'écria :
« Rouen ! Rouen ! mourrai-je donc ici? » Et ses sanglots redoublèrent.
Peu à peu Jeanne se calma. On la fit tenir debout sur l'estrade des criminels et on l'invita à écouter le sermon de maître Nicolas Midi.
— « Mes frères, dit le théologien, si un membre souffre, tous les membres souffrent, a dit saint
Paul. »
11 développa longuement ce texte et conclut par ces
mots :
« Pour préserver les autres membres, il faut retrancher le membre malade.
» Jeanne, l'Église, voulant éviter l'infection, te retranche de son corps.
» Elle ne peut plus te défendre. Va en paix ! » — Ce qui voulait dire : « Meurs ! »
Jeanne, joignant les mains, s'agenouilla et se mitàinvoquer tout haut Dieu, la Vierge, les saintes et les saints.
— « Vous qui êtes ici, priez pour moi, disait-elle aux assistants.
» Prêtres, je vous en supplie, souvenez-vous de moi dans vos églises, et dites chacun une messe pour mon âme.
» Si j'ai offensé tel ou tel d'entre vous, pardonnez-lemoi. Je pardonne tout le mal qui m'est fait. »
Il y eut un moment d'universelle pitié. Winchester lui-même pleurait.
Mais la pitié fut courte parmi les juges.
S'étant raffermi, l'évêque Cauchon lut la sentence r
— « Jeanne, dit-il, comme le chien retourne à son vomissement, tu es retournée à tes erreurs et à tes crimes.
» Te voilà redevenue une pourriture qu'il faut rejeter de l'Église.
» Le nom de Dieu invoqué, nous te livrons à la puissance séculière. »
Conformément à l'usage, il ajouta :
« Prière est faite de modérer la peine en ce qui touche la mort ou la mutilation. »
Cette formule signifiait : « Arrière le glaive! Le bûcher suffit. »
Jeanne, entendant la sentence fatale, adressa un suprême appel à ses voix.
Il y avait en elle tant de jeunesse, de vie et d'espérance ! Il lui semblait encore possible de ne pas mourir.
Ne surviendrait-il pas quelque trouble sauveur? Ses chères saintes ne feraient-elles pas un miracle pour la ravir au supplice? L'archange qui l'avait menée dans les batailles pouvait-il l'abandonner au bûcher? On l'entendit crier plusieurs fois à voix très haute : « Saint Michel! Saint Michel! A mon secours! Saint Michel! Saint Michel ! »
Cris inutiles. C'en était fait. Les juges ecclésiastiques étaient descendus de leur estrade; elle était abandonnée au bras séculier; elle allait être livrée aux flammes.
Alors, par un énergique vouloir, Jeanne refoula toutes ses pensées de la terre.
— « Donnez-moi une croix ! » dit-elle.
Un Anglais en fit une avec un bâton.
Elle la prit, la baisa, et la mit dans son sein.
Mais il ne lui suffisait pas de sentir une croix sur sa chair. Elle voulait avoir une croix devant les yeux.
A sa demande, frère Isambard alla chercher celle de l'Église voisine.
Jeanne la couvrit de ses baisers et de ses larmes.
— « Bon frère, dit-elle, tenez-la élevée tout droit devant moi, jusques au pas de la mort. »
Tout cela semblait bien long aux Anglais.
— « Prêtre, dit un capitaine à Isambard, nous ferastu dîner ici ? »
— « Donnez-la nous, criaient des soldats, et ce sera bientôt fini. »
— « Bourreau, à ton office ! » répétaient plusieurs voix.
— « Emmenez-la ! emmenez-la! » dit le bailli, sans s'assujettir à la formalité de la sentence.
Le bourreau saisit Jeanne.
Embrassant la croix, elle marcha vers le bûcher. Des hommes d'armes la trouvaient trop lente et la poussaient.
Le bûcher, masse énorme, était formé de larges couches de bois sec superposées et enduites de poix
Au-dessus du bûcher avait été dressé un grand échafaudage.
Jeanne monta sur cet échafaudage d'où elle était vue de tous, et le bourreau l'attacha au poteau des crimiîels avec une chaîne de fer.
Avant d'être liée, elle voulut encore embrasser la croix et rappela à Isambard delà tenir devant elle jusqu'à ce que son cœur cessât de battre.
— « Ma fille, ayez bon courage, lui répétait le dominicain.. Dieu vous sera en aide.
Le bourreau approcha la torche.
Voyant le feu s'allumer, Jeanne poussa un grand cri : « Jésus ! Jésus ! »
Puis, comme frère Isambard était encore près d'elle, elle s'émut à son sujet et l'invita à descendre.
— « Tenez-vous en bas, lui dit-elle, et dites-moi de pieuses choses jusqu'à la fin. »
A cette heure suprême, l'évêque de Beauvais s'approcha, avec l'espoir d'arracher à la pauvre fille quelques paroles où elle s'accuserait.
— « Jeanne, dit-il, je viens vous adresser mes bénignes exhortations. »
— « Évêque, je meurs par vous », lui répondit Jeanne, avec un ton de doux reproche.
Gauchon essaya encore de parler et nomma le roi de
France.
— « Que j'aie bien fait ou que j'aie mal fait, dit Jeanne vivement, mon roi n'y est pour rien. Ce n'est pas lui qui m'a conseillée. »
L'évêque s'éloigna.
A l'aspect de toute cette foule qui la laissait mourir, Jeanne se reprit à pleurer.
Elle pleurait sur elle-même, elle pleurait aussi sur ses bourreaux.
- « Je vous demande merci à tous. Je vous donne pardon à tous, s'écriait-elle. Ah! Rouen, Rouen, j'ai bien peur que tu n'aies à souffrir de ma mort! »
Cependant la flamme montait.
Le visage de Jeanne s'illumina d'une beauté sereine.
— « La mort va m'ouvrir le paradis, se dit-elle. C'est j là la délivrance dont me parlaient mes voix. »
Et, fortifiée dans sa foi, elle s'écria : « Oui, mes voix étaient de Dieu ! Mes voix ne m'ont pas trompée ! »
Déjà la fumée l'enveloppait.
Elle allait être étouffée avant d'être brûlée.
Les deux moines qui l'assistaient virent sa tête se tourner radieuse vers le ciel, puis s'affaisser au milieu des tourbillons enflammés.
Jeanne expira en murmurant : « Jésus ! Jésus ! »
Jésus ! c'était le doux maître qui, sur la montagne de Galilée, avait dit aux pauvres gens amassés autour de lui : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. »
Jésus ! c'était le libérateur que les siens avaient méconnu. Autant abbés, moines et évêques s'étaient montrés ardents à faire mourir la Pucelle, autant les scribes, les prêtres, les pharisiens de son temps avaient eu à cœur de le faire mourir.
Jésus ! c'était la victime qui avait dit, parlant de ses bourreaux : « Pardonnez-leur parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. »
Jeanne, la suppliciée de Rouen, évoquait justement le supplicié de Jérusalem ; et c'était sa force d'adorer dans ce supplicié son Dieu. (1)
Au spectacle de cette mort de Jeanne, si grande
(1) Entre Jésus et Jeanne, les analogies sont nombreuses. J'y ai consacré un chapitre dans le Mois de Jeanne d'Arc (1892).
et si lamentable, dix mille nommes pleuraient. Seuls quelques soudards anglais s'efforcèrent de ricaner.
Un d'entre eux avait juré de porter un fagot au bûcher. Quand il approcha, le cœur lui faillit. Il raconta depuis qu'il avait cru voir l'âme de Jeanne s'envoler sous la forme d'une colombe.
Tels de ceux qui avaient été les plus féroces se mirent à courir sans savoir où, en s'écriant : a Nous sommes perdus. Nous avons fait mourir une sainte. » Le bourreau alla se jeter aux genoux d'un prêtre. « J'ai l'âme à la torture, disait-il. Dieu ne me pardonnera jamais ce que j'ai fait aujourd'hui. »
Il ajouta, s'il faut en croire frère Isambard et l'huissier Massieu, que « le reste du corps étant brûlé et réduit en poussière, le cœur de Jeanne était demeuré intact et plein de sang (intactum et sanguine plénum. » Touchante tradition d'après laquelle Jeanne, en rendant son âme à Dieu, aurait laissé son cœur, son impérissable cœur, à la France!
Maintenant, plusieurs d'entre ces assesseurs qui avaient été unanimes à condamner Jeanne, notamment frère Martin Ladvenu et frère Isambard de la Pierre, lui rendaient une tardive justice. Ils la proclamaient sainte, après l'avoir faite martyre.
Les femmes surtout s'attendrissaient.
Nobles ou roturières, Anglaises ou Françaises, elles pleurèrent toutes sur la victime de dix-neuf ans que le bûcher venait de consumer.
Ces larmes acquittaient une juste dette.
Les femmes sont le cœur même de l'humanité, et Jeanne d'Arc a été l'expression la plus pure de l'héroïsme dont l'amour de la patrie les rend capables.
Irrité de ces regrets et voulant prévenir les hommages de la postérité, le cardinal de Winchester ordonna que les cendres de Jeanne fussent jetées dans la Seine.
Mais qu'importe ce qu'il advint de ses cendres? Jeanne est entrée en possession de l'immortalité. Elle vit dans l'admiration des patriotes de tous les pays.