‹ Jeanne d'Arc; libératrice de la FranceChapitre 58 sur 66 · IV. — PORTRAIT DE LA PUCELLE (Voir page · texte numérisé non relu

IV. — PORTRAIT DE LA PUCELLE (Voir page

Quel dommage que nous ne possédions pas, ou peinte, ou gravée, ou sculptée, une image authentique de Jeanne d'Arc !

Nous la vénérerions comme la figure même de la patrie.

Malheureusement il paraît démontré que toutes celles qu'on a cru avoir trouvées sont apocryphes.

C'est ce qui ressort des recherches faites par divers érudits et notamment par Vallet de Viriville sur Y Iconographie de Jeanne d'Arc.

Quant aux œuvres d'art que la Pucelle a inspirées, je ne les passerai pas ici eu revue. Elles sont nombreuses. Quelques-unes sont remarquables. Toutes demeurent infiniment au-dessous de cet idéal qui est dans nos imaginations.

Tout au plus pourrait-on reconnaître l'héroïne, foudroyant les Anglais et ses juges du haut de sa céleste sérénité, dans un chef-d'œuvre de Raphaël, qui pourtant ne songeait pas à elle : l'Archange saint Michel écrasant le dragon.

Pour se faire une idée de l'aspect extérieur de Jeanne, il faut consulter les témoignages de ses contemporains et des chroniqueurs les plus voisins de son temps.

Le chevalier d'Aulon, son intendant, déclare, dans

sa déposition, qu'elle était « belle et bien formée ». Le duc d'Alençon, compagnon de Jeanne, qui avait maintes fois aperçu les formes que cachait la cuirasse, dit que Jeanne avait un beau sein (mammœ pulchrœ erant).

Dans la Chronique de la Pucelle et dans la Chronique de Lorraine, Jeanne est représentée comme forte et bien compassée de ses membres.

Dans le Mirouer des femmes vertueuses, il est dit qu'elle était « grande et moult belle ».

Le moine augustin, Philippe de Bergame, dans son livre souvent très fantaisiste sur les Femmes illustres, allègue au sujet de Jeanne le témoignage d'un seigneur italien, Guillaume Guasche, qui avait été attaché à la cour de Charles VII et avait vu Jeanne avec son costume d'homme.

Voici ce qu'il dit de Jeanne :

(1) « Jeanne était de petite taille (2), avait le visage rustique et les cheveux noirs. Elle était très forte de tout son corps. Son parler, comme c'est l'usage chez les femmes de France, ne manquait pas de douceur. »

(1) « Erat brevi quidem statura, rustieanaque facie et nigro capillo, sed toto corpore pnevalida. Ejus sermo satis, et more feininaruni illius patriae, lenis erat. »

(2) M. Wallon a fait justement remarquer que, tout en étant de fait assez grande, Jeanne pouvait paraître petite sous l'habit d'homme. C'est ce qu'avait dit aussi Lebrun de Charmettes : « Pour ne point paraître fort petite, pour paraître d'une taille v médiocre sous des habits d'homme, il faut qu'une femme soit » grande pour son sexe. »

2o6 PORTRAIT DE JEANNE

Jeanne n'était pas blonde, elle était brune. Il faut que les peintres en prennent leur parti, et qu'au lieu de cheveux d'or ils lui donnent désormais des cheveux d'ébène.

A l'hôtel de ville de Riom, on peut voir, sur une lettre de Jeanne et mêlé à des débris de son cachet, le reste d'un cheveu noir qui paraît avoir été mis originairement dans la cire. Indice douteux, je le reconnais. C'est pourtant un indice.

On vient de lire ce qu'un témoin oculaire rapporte de l'extérieur de Jeanne. Que dit-il de ses cheveux? Qu'ils sont noirs. Yoilà un témoignage significatif.

A l'appui de ce témoignage il y en a un autre qui achève de décider la question. Dans une relation sur Jeanne d'Arc, faite de son vivant par le greffier de l'hôtel de ville de la Rochelle et éditée par Quicherat, en 1877, dans la Revue historique, il est dit expressément que Jeanne avait les cheveux noirs.

Selon l'usage des guerriers du temps, Jeanne portait les cheveux taillés en rond. Ils formaient sur sa tête une espèce de calotte. Ce détail, confirmé par la chronique rocheloise, ressort de divers passages du Procès de condamnation, notamment de celui où il est dit que Jeanne, ayant abjuré, permit qu'on coupât ses cheveux, qu'elle portait auparavant taillés en rond. « Capillos quos in rotundum tonsos per prius habebat abradi permisit. »

Quel était le costume de Jeanne? Vallet de Vi ri ville

a essayé de le décrire. D'après les indices les plus raisonnables, la Pucelle, chaussée de cuir, portait un chapeau de feutre noir, une cuirasse de fer poli, des jambières garnies de grègues de fer, une cotte d'étoffe brune tombant entre la cuirasse et les jambières tout près des çenoux, des manches rouges collantes, et, par dessus, des manches grises ouvertes adaptées aux épaules.

L'adresse et la grâce de Jeanne frappaient ceux qui la voyaient. Sur ce point les témoignages abondent. On remarque, entre autres, celui d'une femme, Marguerite la Touroulde, qui hébergea la Pucelle à Bourges pendant trois semaines.

Mais, pour voir vivement et naïvement exprimée l'impression produite par la vue de Jeanne, il faut lire la lettre que les jeunes Guy et André de Laval écrivirent aux dames de Laval, leur aïeule et mère, à la date du 8 juin 1429, un mois après la levée du siège d'Orléans.

J'extrais de cette lettre tout ce qui se rapporte à Jeanne (1) :

«... Le lundi (6 juin) me party d'avec le roi pour » venir à Selles en Berry à quatre lieues de Saint-Ai- <> gnan, et fit le roi venir au devant de lui la Pucelle » qui était auparavant à Selles. Fit la dite Pucelle très » bonne chère à mon frère et à moi, armée de toutes » pièces sauf la tête et tenant la lance en main. Et

(1) Ici, comme dan9 d'autres citations, j'ai modernisé l'orthographe, et j'ai remplacé par leurs équivalents actuels certains termes devenus inintelligibles. En général, on ne peut lire avec intérêt que' ce qu'on lit sans fatigue.

»■ après que fûmes descendus à Selles, j'allai à son logis » la voir; et fit venir le vin et me dit qu'elle m'en ferait » bientôt boire à Paris; et semble chose toute divine de » son fait et de la voir et de l'ouïr. Et est partie ce lundi » soir, de Selles, pour aller àRomorantin, le maréchal » de Boussac et grand nombre de gens armés et de la » commune avec elle ; et la vis monter à cheval armée » tout en blanc sauf la tête, une petite hache en sa main, » sur un grand coursier noir qui à l'huis de son logis se » démenait très fort et ne souffrait qu'elle montât; et » lors elle dit : « Menez-le à la croix » qui était devant » l'église tout près au bord du chemin. Et lors elle » monta sans qu'il se mût comme s'il fût lié. Et lors se » tourna vers l'huis de l'église qui était bien prochain, » et dit en assez voix de femme : « Vous, les prêtres et » gens d'Eglise, faites processions et prières à Dieu. » • Et lors se retourna à son chemin, en disant : « Tirez » avant, tirez avant », son étendard ployé que portait >> un gracieux page, et avait sa hache petite en la main. > Et un sien frère, qui est venu depuis huit jours, par- » tait aussi avec elle, tout armé en blanc. Cejourd'hui, » monseigneur d'Alençon, le Bâtard d'Orléans et Gau- » court doivent partir de ce lieu de Selles et aller après » la Pu celle.

» Vous avez fait bailler je ne sais quelles lettres à ■> mon cousin de la Trémouille, par occasion desquelles » le roi s'efforce de me vouloir retenir avec lui, jusques » à ce que la Pucelle ait été devant les places anglaises » d'environ d'Orléans. Et ne s'en émeut point la Pucelle

» disant que, lorsque le roi prendra son chemin à tirer » vers Reims, j'irai avec lui. Mais jà Dieu ne veuille » que je le fasse et que je n'aille pas au siège desdites » places ! Et autant en dit mon frère et que abandonné » serait celai qui demeurerait. Et viennent gens de I» toutes parts chaque jour. Tous ont si bonne espé- » rance en Dieu que je crois qu'il nous aidera.

» Mes très redoutées dames et mères, nous nous re- » commandons, mon frère et moi, à vous le plus hum- » blement que pouvons. On besognera bientôt. Dieu » veuille que ce soit à notre désir !

» Vos humbles fils, Guy et André de Laval. »

Voyez-vous la Pucelle ayant sa hache petite en la main? La voyez-vous monter, armée toi" en blanc, sur ce grand coursier noir qui d'abord s'eb cabré, et qui s'adoucit à son commandement? Tout à Prieure, avec quelle gentillesse elle offrait du vin aux deux gentilshommes et promettait de leur en offrir bientôt à Paris ! Maintenant, avec quelle autorité elle donne de brefs commandements de sa douce voix de femme ! Et chez ces nobles jeunes gens quelle curiosité émue l Quelle attente enthousiaste ! Quelle impatience belliqueuse que ne peut modérer la sollicitude inquiète de leurs mères ! Quelle naïve disposition à trouver merveilleux tout ce que fait Jeanne ! Gomme on sent que la Pucelle tient les âmes ! Un rayon est sur son front. Elle est l'astre autour duquel tout gravite.

Le merveilleux avènement de Jeanne ne pouvait qu'ébranler fortement les imaginations. Plusieurs de ses contemporains lui bâtirent une légende. On voulut que la naissance de la Pucelle et son enfance eussent été accompagnées de merveilles.

Le conseiller-chambellan Perceval deBoulainvilliers, dans une letlre écrite en latin et adressée au duc de Milan le 21 mai 1429, racontait les faits suivants qu'on retrouve plus ou moins brodés en diverses chroniques:

Jeanne vint au monde dans la nuit de l'Epiphanie. Cette nuit-là tous les habitants de Domrémy furent saisis, sans savoir pourquoi, d'une folle joie qui tenait du délire. Ils couraient par les rues se disant les uns aux autres : « Que se passe-t-il donc de nouveau pour que nous ressentions un tel contentement? » Il y avait des cœurs comme brisés d'allégresse. Bien plus, les coqs, pour annoncer l'événement, se mirent à chanter bruyamment pendant deux heures. Au lieu de leur chant accoutumé, ils faisaient entendre des sons qu'on n'avait jamais ouïs. En même temps, ils battaient des

ailes, en signe de la gloire de l'enfant qui venait de naître.

L'enfant grandit. A sept ans Jeanne était employée à la garde des troupeaux. Toujours le loup respecta les moutons gardés par elle.

A l'âge de douze ans, Jeanne eut sa première vision. Et voici comme : Elle était à la prairie avec d'autres jeunes filles. On joua à courir. Jeanne courut avec une agilité si grande qu'elle semblait ne pas toucher terre et qu'une de ses compagnes lui dit : « Mais, Jeanne, tu voles! » Jeanne qui, d'un bond, venait d'atteindre le but fixé, était tout émue et voulait se reposer. Or, il se trouva là un jeune homme qui lui dit : « Jeanne , cours à la maison ; ta mère te demande. » Jeanne courut à la maison. Et, apercevant sa mère: « Ne m'avez-vous pas demandée? » lui dit-elle. — « Non, » répondit sa mère. La jeune fille, voyant l'erreur, voulut aller rejoindre ses camarades. Mais, tout à coup, une nuée transparente s offrit à sa vue ; et, du sein de la nuée, sortit une voix qui lui dit : « Jeanne, il faut que tu prennes une autre vie. Tu feras miracles. C'est toi que le roi du ciel a choisie pour rétablir le roi de France. Tu porteras un habit d'homme ; tu seras chef de guerre, et tout se décidera par ton conseil. » La voix se tut ; la nuée disparut, et la jeune fille demeura toute saisie, ne sachant que croire. Mais voici que, jour et nuit, des apparitions semblables se reproduisaient. Jeanne s'en ouvrit à son curé et à lui seul. Et, environ cinq ans, elle resta en grande perplexité.

Mais il arriva que, lors de la venue du comte de Salisbury en France, les apparitions devinrent plus fréquentes. La jeune fille avait l'esprit frappé, l'imagination enflammée. Un jour qu'elle rêvait aux champs, l'apparition eut lieu, mais plus grandiose, plus éclatante que jamais. Une voix vint à elle : « Jusqu'à quand tarderas-tu ? Pourquoi ne pas te hâter à l'appel du roi du ciel ? Tu restes là, et la France est détruite. Il n'y a que villes dévastées. Les plus honnêtes, les plus nobles Français sont tués. Un sang illustre arrose la terre. » Jeanne, tant soit peu excitée, et avertie par son curé, répondit: «Fais, m'est-il dit. Fais. Quoi? Gomment? Où ? Je ne connais ni les routes, ni les gens, ni le foi. On ne me croira pas. Je serai raillée, et justement. Est-il plus sotte chose que d'aller dire aux grands qu'une petite fille va délivrer la France, diriger les armées, triompher de l'ennemi? Et comme on se moquerait de cette petite fille vêtue d'un habit d'homme ! »

Jeanne dit cela et bien d'autres choses encore. Il lui fut répondu: « Le roi du ciel le veut et l'ordonne ainsi. Ne t'inquiète pas comment cela sera. Comme Dieu veut au ciel, ainsi il est fait sur la terre. Va-t'en à la ville prochaine, à Vaucouleurs. Celui qui y commande te conduira, sans empêchement et selon ton désir. »

Jeanne obéit. Et bientôt, à la suite de plusieurs merveilles qui le frappèrent, le gouverneur de Vaucouleurs donnait à de nobles hommes la mission de conduire la Pucelle au roi (1).

(1) Il y aurait eu lieu de mentionner ici la légende qui s'ac-

LEGENDE SUR JExVNNE 263

Le même Perceval de Boulainvilliers, qui a accrédité cette légende sur l'avènement de Jeanne, fait d'elle ce portrait, plus exact que son récit :

« Cette jeune fille est d'une remarquable élégance, a une attitude virile, parle peu et montre une merveilleuse prudence dans tout ce qu'elle dit. Elle a une douce voix de femme ; est sobre dans le manger et encore plus dans le boire ; se plaît à cheval sous une belle armure ; aime fort nobles et gens de guerre ; répugne à la fréquentation et à la conversation du grand nombre et a une abondance de larmes. Elle est gaie de visage ; extraordinairement dure au travail : et si vaillante sous les armes qu'il lui arrive de rester complètement armée pendant six journées, jour et nuit, sans interruption (1), »

Du portrait qui précède, je ne critiquerai qu'un passage où sûrement l'imagination du gentilhomme a fait des siennes. C'est celui où il montre Jeanne ayantquelque dégoût pour le petit monde. Une telle asser-

crédita au sujet de l'entrevue de Jeanne avec le roi. Mais j'en ai suffisamment parlé ailleurs. (Voir Procès de réhabilitation. — Appendice : Le signe du roi.)

(1) « Hsecpuella competentis est elegantiae, virilem sibivindicat gestuin, paucum loquitur, miram prudentiam demonstratin dictis et dicendis. Vocem mulieris ad instar babet gracilem, parce comedit, parcius vinum suinit; in equo et armorum pulcbritudine complacet, armatos viros et nobiles multum diligit, frequentiam et collocutionem multorum fastidit , abundantia lacryrnarum manat, hilarem gerit vultum, inaudibilis laboris, et in armorum portatione et sustentatione adeo fortis ut, per sex dies, die nocteque, indesinenter et complète maneat armata. »

tion est démentie, comme on le verra ailleurs (1), par les témoignages recueillis au procès de réhabilitation. J'y opposerai ici simplement un trait bien touchant que j'ai déjà mis en œuvre dans mon récit (page 118) ; et qui se trouve dans le Miroir des femmes vertueuses : « La Pucelle, ung bien matin, fist dire messe à » Sainct-Jacques, et se confessa et reçut son Créateur, » puis se retira près d'ung des piliers d'icelle église, et » dit à plusieurs gens de la ville qui là estoient (et y » avoit cent ou six vingts petits enfants qui moult » désiroient à la voir) : « Mes enfans et chers amys, je » vous signifie que l'on m'a vendue et trahie, et que, » de brief (sous peu), seray livrée à la mort. Si (Ainsi) » vous supplie que vous priez Dieu pour moy; car » jamais n'auray plus de puissance de faire service au » roy ne (ni) au royaulme de France. » Et ces paroles » ay ouï à Compiègne, l'an mil quatre cent quatre- » vingt-dix-huit, au mois de juillet, à deux vieux et » anciens hommes de la ville de Compiègne, âgés, » l'ung de quatre-vingt-dix-huit ans et l'aultre de » quatre-vingt-six ; lesquels disoyent avoir esté pré- » sens en l'église de Sainct-Jacques de Compiègne *> alors que la susdite Pucelle prononça celles (ces) » paroles. »

(1) Procès de réhabilitation.

(23 mars 1430. — Voir page 96.)

Le même enthousiasme, qui peuplait de légendes le passé de Jeanne, prophétisait à son avenir les exploits les plus divers.

C'est sur Jeanne que Bonne Visconti comptait pour recouvrer le duché de Milan. Elle adressait un pressant appel à l'héroïne et l'appelait « la très honorée et très dévote Pucelle, envoyée du Roi des cieux pour l'extirpation des Anglais tyrannisant la France. »

C'est de Jeanne que beaucoup -de croyants attendaient, non seulement la conquête de la Terre sainte reprise aux infidèles, mais encore l'extermination des hérétiques et la pacification de l'Eglise.

De fait, Jeanne rêvait une grande guerre de la chrétienté contre les sarrasins. Elle songea à y préluder par la défaite des Hussites, ainsi que l'a constaté Nyder, dans le Formicarium, traité écrit en latin qu'il lut devant le concile deBâle, en 1439, huit ans après la mort de la Pucelle : « Jeanne en était venue, dit ce théologien, à un tel excès de présomption, qu'avant même d'avoir conquis la France elle envoyait une lettre de menaces en Bohême, où était une multitude d'hérétiques. »

On trouvera à l'appendice du livre intitulé Procès de réhabilitation de Jeanne, le recueil des lettres de la Pucelle, si simples, si nobles, si vivantes. Ici je me contenterai de donner ia lettre à laauelle fait allusion Jean Nyder.

Michelet, Quicherat, M. Henri Martin, ont fait connaître cette lettre d'après la traduction très inexacte qui en avait été faite en allemand et qu'avait publiée M. Hornayr en 1834.

Dans ce texte, qui a été le seul vulgarisé, les fioritures de mauvais goût abondent. Jeanne y parle de Y inconstante renommée, de la voix du peuple certaine comme la voix de Dieu, de son bras vengeur, etc.

En 1860, M. Sickel a retrouvé dans les archives de Vienne le texte latin de la lettre aux Hussites que quelques écrivains autorisés , entre autres M. Wallon, avaient crue fabriquée en Allemagne. Elle est incontestablement l'œuvre de l'aumônier de Jeanne, Jean Pasquerel, écrivant au nom de la Pucelle.

Je vais traduire cette lettre et en reproduire le texte authentique.

« Jésus, Marie (1).

« Depuis longtemps la renommée m'a appris, à moi Jeanne la Pucelle, que de vrais chrétiens vous êtes devenus hérétiques et en tout pareils aux Sarrasins; que vous avez aboli la religion et le culte véritables; que vous avez adopté une superstition révoltante et funeste; que vos audacieux efforts pour la protéger

(1) « Jésus, Maria.

« Jam duduin mihi Johanne puelle rumor ipse famaque per- » tulit quod, ex veris cliristiaiiishereticis et sarraceni[s] siiniles * facti, veraui religionem atque cultum sustulistis, assutnpsi- » stisque superstitionem fedam ac ncfariain; quam dura tueri et >» augere studetis, nulla rst turpitudo neque crudelitas quaru » non audeatis : sacrainenta eclesie labefactatis, articulos fidei

et l'étendre ne reculent devant aucune cruauté ni aucune infamie; que vous souillez les sacrements de l'Église, déchirez les articles de notre foi, renversez les temples, brisez et livrez aux flammes les statues commémoratives des saints, enfin mettez à mort les chrétiens qui ne veulent pas adhérer à votre créance. » Quelle est donc cette fureur, cette folie, cette rage qui vous tient? Cette foi que le Dieu tout-puissant, le Fils et le Saint-Esprit ont créée et instituée, qu'ils ont exal-

» laniatis, templa diruitis, simulacra, que memorie causa sunt » confecta,perfringitisacsuccendifts,Kristianosquod[non]vestrain » teneant fidem trucidatis. Quis hic vester furor est,autque vos » insania et rabies agitât? Quam Deus nmnipotens, quam Filius, » quam Spiritus Sanctus excitavit, instituit, extulit et mille mo- » dis mille miraculis illustravit, eam vos fidem persequiinini, » eam evertere, eam exterminare cogitatis. Vos vos caeci estis, » et non qui visu et oculis carent. Numquid creditis impunes » abituros, aut ignoratis ideo Deum non impedire vestros nefa- » rios conatus permittereque in tenebris vos et errore versari, » ut quanto magis in scelere eritis et sacrilegiis debacbati, tanto » majorem vobis penam atque supplicia paret? Ego vero, ut » quod verum est fateor, nisi in bellis Anglicis essem occupata » jampridem visitatum vos venissem : verumtamen, nisi emen- » datos vos intelligam, dimittam forte Anglicos adversusque » vos proficiscar, ut ferro, si alio modo non possum, banc va- » nam vestram et obscenam superstitionem exterminem,vosque » vel beresi privem vel vita. Sed si ad Katolicam fidem et pris- » tinam lucem redire mavultis, vestros ad me ambasiatores » mittatis, ipsis dicam quid illud sit quod facere vos oporteat ; » sin autem minime, et obstinate vultis contra stimulum calci- » trare, mementote que dampua sitis et facinora perpetrati, ne-. » que [meque] expectetis summis cum viribus humanis divinia, » parem omnibus vicem relaturam.

» Datum Suliaci, XXIII Martii, Boheruis hereti[ci]s.

« Pajqukrel. »

tée de mille manières et illustrée par mille miracles, vous, vous la persécutez ; vous, vous avez dessein de la détruire et de l'exterminer. Ah! vous êtes des aveugles, à bien plus juste titre que ceux qui sont privés de la vue et de la lumière des yeux. Croyezvous que vous demeurerez impunis? Ne savez-vous pas que Dieu laisse se développer vos scélérates menées et vous permet de durer dans les ténèbres et dans l'erreur, afin que, plus vous vous serez abandonnés à ce déchaînement de crimes et de sacrilèges, plus il vous châtie par les pires supplices?

» Quant à moi, pour vous dire sincèrement la vérité, si je n'étais* occupée ici dans les guerres anglaises, je serais venue depuis longtemps vous faire visite. Mais , si je n'apprends bientôt que vous vous êtes amendés, je laisserai peut-être les Anglais et je me tournerai contre vous, afin que, par le fer, si je ne le puis autrement, j'extirpe votre abominable superstition et vous arrache ou l'hérésie ou la vie.

» Que si vous préférez revenir à la lumière et rentrer dans le giron catholique, adressez-moi vos envoyés. Je leur dirai ce que vous avez à faire. Dans le cas contraire, si vous vous obstinez à regimber contre l'éperon, souvenez-vous de tous les méfaits, de tous les malheurs dont vous êtes coupables, et attendez-vous à me voir. h viendrai, avec les plus grandes forces divines et humaines, vous traiter comme vous avez traité les autres.

» Écrit à Sully, le 23 mars, aux héréti[qu\es de Bohême. » Pasquerel. »

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