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LA RÉHABILITATION DE JEANNE

Il sembla qu'après un silence de vingt-cinq ans la France entière élevait la voix pour attester les vertus de sa libératrice.

La marne ville qui avait vu supplicier Jeanne, la vit réhabiliter le 7 juillet 1456.

La sentence constatait que, de l'avis des docteurs consultés, « les faits et gestes de Jeanne étaient dignes d'admiration, non de condamnation, quoique d'ailleurs il y eut lieu de reconnaître la difficulté de porter un jugement certain sur ses visions et révélations ».

Elle déclarait calomnieuses les accusations portées contre Jeanne ; frauduleuse la procédure suivie ; nulle la sentence prononcée.

Elle relevait Jeanne et ses parents des suites flétrissantes d'une condamnation inique.

Elle ordonnait enfin que les douze articles, dressés par les accusateurs de Jeanne, seraient lacérés publi quement au lieu même où l'héroïne avait été brûlée (1).

Jeanne, solennellement réhabilitée par les derniers juges de Rouen, devait l'être, avec encore beaucoup plus d'éclat, par l'histoire.

(1) Voir Procès de réhabilitation de Jeaxxe d'Arc, traduit d'après les textes authentiques des procès-verbaux officiels.

Il est curieux de suivre ies diverses fortunes de Jeanne d'Arc chez les principaux historiens qui se sont occupés d'elle.

Si l'on considère d'abord les chroniques du xve siècle (chroniques auxquelles Quicherat, soit dans son recueil en cinq volumes, soit dans les deux articles déjà cités, a consacré des notices excellentes auxquelles je renvoie les érudits), on remarque un double courant : un courant hostile à Jeanne, dans des chroniques bourguignonnes et anglaises, dont la principale est la chronique de Monstrelet; un courant favorable à Jeanne, dans les diverses chroniques non rattachées par leur origine au parti anglais.

Parmi ces dernières, il en est où la fantaisie domine et noie l'histoire dans la légende. A cette catégorie se ramènent les récits de Philippe de Bergame, non moins que cette chronique de Lorraine où sont attribués à Jeanne d'Arc toutes sortes d'exploits imaginaires.

D'autres chroniques allient à la sympathie pour Jeanne le souci habituel de la vérité historique, mais non sans un certain parti pris de froide idéalisation :

telles la Chronique de Perceval de C^gny; la Chronique de Jean Chartier, l'historiographe du roi ; le Journal du siège d'Orléans; la Chronique de la Pucelle

Pour qui veut voir quelle était l'opinion que les esprits les plus ouverts et les plus impartiaux professaient au quinzième siècle sur la Pucelle, il y a des indications excellentes dans les Mémoires d'OEneas-Sylvius Picolomini, mort pape sous le nom de Pie II en 1664, homme très intelligent et qui avait beaucoup frayé avec les deux partis.

Pie II représente Jeanne comme une vierge admirable qui a relevé la France de la ruine. Il constate que, devenue chef de guerre, elle a gardé sa pudeur sans tache et n'a jamais prêté à la médisance. Il rapporte bien cet on dit, accrédité parmi les Bourguignons, d'après lequel elle aurait été suscitée par d'habiles politiques. Mais il ne s'y arrête pas; et il remarque que ce qui est bien certain ce sont ses grandes qualités et ses grands services. C'est elle qui a fait lever le siège d'Orléans; reconquis sur les Anglais une partie de la France depuis Bourges jusqu'à Paris; amené par ses sages conseils la soumission de Reims et le sacre du roi. C'est elle dont l'impétueux courage a mis en fuite Talbot et taillé en pièces son armée ; dont l'énergique audace a failli gagner Paris; dont la sage habileté a remis en bon état les affaires de la France. Pie II se demande s'il faut voir en tout cela la main de Dieu ou la main des hommes. Il ne sait; et il conclut en décla-

rant que l'histoire véridique de Jeanne rencontrera dans la postérité plus d'admiration que de créance (1).

Au xvie siècle, il se trouva des habiles qui jugèrent bar trop naïves les opinions accréditées sur Jeanne. Ils réagirent. Ils y étaient encouragés par des chroniques anglaises où le caractère de Jeanne était avili et sa vertu mise en suspicion. Ce leur fut un plaisir de servir d'écho aux chroniqueurs bourguignons , notamment à Monstrelet. Oter à Jeanne la meilleure part de son auréole devint une mode. Voilà où pousse l'attrait de la nouveauté, écueil de tant d'historiens.

Du Bellay, lui-même, donna dans la réaction. Nous voyons ce brave capitaine, dans le chapitre neuvième des Instructions sur le fait de la guerre, représenter Jeanne comme un instrument politique adroitement mis en œuvre par le roi.

Mais c'est surtout l'historiographe du Haillan qui fut injuste envers Jeanne. Son livre sur les Affaires de France contient les pires insinuations. Non content d'imaginer que Jeanne a joué une pure comédie sous la conduite de rusés compères, il admet qu'elle ait pu se prêter à de coupables complaisances envers Baudricourt, Dunois et autres.

Du Haillan fut vivement contredit par le savant

(1) « Digna res quae mémorise mandaretur, quamvis apud posteros plus admirationis sit habitura quam fidei. »

Guillaume Postel, qui s'écriait, avec cette ardeur d'enthousiasme dont il était coutumier : «C'est attenter à la patrie que de suspecter Jeanne d'Arc. Ses faits et gestes sont nécessaires à maintenir autant que l'Evangile. »

A la voix de Guillaume Postel se joignit la voix si autorisée du célèbre jurisconsulte Etienne Pasquier . Dans ses Recherches sur la France, il appelle la mission de Jeanne « un vrai miracle de Dieu » ; il loue la pudicité de ses mœurs, la prouesse de ses actions, la sublimité de ses paroles, la générosité de son martyre; et il s'écrie : « Grande pitié ! Jamais personne ne secourut la France si à propos ni si heureusement que cette pucelle ; et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée que la sienne.»

Mais la plus éloquente protestation en faveur de Jeanne, durant le xvie siècle, fut la publication faite en 1576 de V Histoire et Discours du siège mis devant Orléans par les Anglais. Ce sont les magistrats d'Orléans qui eurent l'heureuse idée de faire imprimer aux frais de la ville cette relation écrite vers 1667, plusieurs années après la mort de Jeanne, mais riche de détails qui ont dû être recueillis dans des registres contemporains du siège d'Orléans. Ils la firent précéder d'une préface où ils disaient : « C'est chose lamentable que la Pucelle, respectée par les étrangers qui tous, l'Anglais excepté, l'ont recommandée, soit maltraitée par plusieurs des nôtres, plus ennemis de l'honneur français que ceux qui n'appartiennent pas à la France. »

De fait, en Italie, en Allemagne, en Belgique, on tendait justice à Jeanne. Dans les Annales de Flandre, Jacques Meyer, qui, par sa naissance, semblait destiné à épouser les partis pris des Bourguignons, s'appropriait les éloges naguère adressés à la Pucelle par l'évêque Thomas Basin dans son Histoire de Charles VII (1), et glorifiait l'héroïne comme une envoyée de Dieu.

En Angleterre même, il avait été rendu de justes hommages à la Pucelle. L'historiographe Polydore "Virgile, qui, il est vrai, appartenait à l'Italie par son origine, publia, l'an 1534, une Histoire d'Angleterre en vingt-six livres, où il louait les vertus de Jeanne, trouvait du divin dans sa mission, et déplorait la cruauté de ses juges, tout en essayant de les excuser comme contraints et forcés.

Au xvue siècle, on se représenta volontiers Jeanne d'Arc, d'après le type des héroïnes de la Fronde, comme une fière amazone.

Elle eut d'abord pour panégyristes divers membres de sa famille qui tiraient leur gloire de la sienne.

En 1610 parut le livre sur Y Extraction et la parenté de la Pucelle d'Orléans, livre dont la raison d'être a été

(1) De Rébus gestis Caroli VII, Francorum régis, ristoriarium libri V. (Bibl. nation. Manuscrit n° 5962). — Jusqu'à nos jours, les historiens avaient attribué à Amelgard, prêtre de Liège, l'œuvre écrite par l'évêque de Lisieux. Basin a été édité par Quicherat et figure dans la collection de la Société de l'Histoire de France.

amplement confirmée par les fantaisies de l'érudition allemande, tantôt attribuant à la famille de Jeanne une origine italienne, tantôt faisant sortir Jeanne du sang des rois.

En 1612, parut un Traité sommaire sur le nom, les armes, la naissance et la parenté de la Pucelle et de ses frères, par Charles du Lys.

La même année, un autre descendant des frères de la Pucelle, Jean Hordal, publia en latin une Histoire de Jeanne d'Arc, la très noble héroïne (1). Non content de glorifier Jeanne pour son propre compte, Jean Hordal réunit dans ce livre des extraits des divers auteurs qui avaient antérieurement parlé de Jeanne et fortifia son témoignage par les leurs.

Le livre de Jean Hordal fut mis à contribution par Edmond Richer, syndic de la faculté de théologie de Paris, à qui est due une très consciencieuse Histoire de la Pucelle d'Orléans, achevée en 1628 et demeurée manuscrite.

Richer raconte tour à tour la vie et la mort de Jeanne; le procès de condamnation et le procès de réhabilitation. Il complète ces trois parties de son œuvre par une quatrième partie, qui est un recueil d'extraits relatifs à Jeanne.

Vers la fin de la première partie, à la page centième du manuscrit, Richer explique en ces termes l'authenthicité exceptionnelle de l'histoire de Jeanne :

(1) Johann^: Darc heroin.e nobilissule historia.

« Tout ainsi qu'en un procès, les pièces et titres que » les parties produisent, ayant été exactement et res- » pectivement contredites de part et d'autre, demeurent » indubitables; au cas pareil, il est certain que la vie » et les actions de cette fille innocente eussent été ré- » putées pour fabuleuses et inventées par les Français, » ou à tout le moins y eût-on mêlé infinis contes faits à » à plaisir, sinon qu'elles eussent pris jour [si elles » n'eussent pris jour] et lumière indubitable en l'extrême » iniquité de ses ennemis capitaux qui l'ont fait mou- » rir. Procédé qui est possible [peut-être] arrivé à elle » seule, ou à bien peu d'autres personnes dont nous » ayons les vies : desquelles personnes les seuls amis » intimes et bienveillants, ou autres gens mendiés et » recherchés à gages, rendent ordinairement témoi- » gnage, ou en écrivent l'histoire comme bon leur » semble. De manière que bien souvent il arrive que, » pensant avoir une histoire véritable de quelqu'un, » nous lisons seulement les désirs et passions de ceux » qui l'ont écrite. »

Voici maintenant en quels termes, à la page 36 du manuscrit, Richer caractérise les services que la Pucelle rendit à la patrie :

« Et peut-on dire assurément que Jeanne a servi » à la France d'ange de paix, pour en exterminer lota- » lement les Anglais : car, tant qu'ils ont eu la » Guienne et la Normandie, il était impossible aux » Français de jouir de la paix, et rien ne se peut imao giner de plus misérable qu'était le pauvre peuple de

» France. Tous les ans, au temps que la moisson ap- » prochait, les Anglais faisaient une descente à Calais, » ou en quelque autre port de mer, et de là couraient » et ravageaient la France jusques en Auvergne, et » repassaient en Guienne, brûlant et saccageant tout » ce qu'ils rencontraient; et n'y avait que les grosses » villes et forts châteaux exempts de cette calamité » et désolation : de sorte qu'on ne pouvait ni labou- » rer, ni cultiver les terres, ni même recueillir le peu » qu'on avait ensemencé. Et si aucun voulait brouiller » et remuer ménage en France, il était assuré d'avoir » toujours les Anglaisa sa dévotion. Ces calamités ont ,> duré plus de soixante ans, et, pour ce sujet, disait- » on, en commun proverbe : Que les Anglais, par leur » puissance, avaient fait venir les bois en France, ainsi » qu'il me souvient l'avoir mainte fois ouï dire en ma »> jeunesse à des vieilles gens, qui certifiaient avoir » vu toute la France déserte et remplie de bois : que » leurs pères avaient expérimenté les ravages des An- » glais ; et que sous les règnes de Charles VII et de » Louis XI, on avait commencé à essarter les bois, à » défricher les champs et rebâtir les villages. Tel est » en somme le grand bien qu'il a plu à Dieu nous » moyenner par la Pucelle, qui devrait autant avoir » de statues de bronze en France, que jadis on en » dressa à Démétrius Phalerœus en Grèce : le méritant » beaucoup mieux. »

Il s'en faut que toutes les pages du manuscrit de Richer soient dignes de celle-là. Il abonde en réflexions

qui font sourire. Ainsi il insiste longuement pour établir que c'étaient les anges et les saintes qui inspiraient Jeanne, mais non les démons. « Les voix des » malins esprits, dit-il gravement, sont des voix rudes, » horribles, effroyables, tout ainsi que des vis à pres- » soir, le bruit des roues de charrettes ou quelque » éclat de tonnerre, et en outre pleines de ténèbres et » de puanteur sulfurée. »

Mais, quelles que soient les puérilités où l'engage son pédantisme théologique, il demeure vrai que Richer a fait une œuvre très digne d'être mise au jour. J'espère qu'il se trouvera un éditeur intelligent pour imprimer le manuscrit qui dort encore à la Bibliothèque nationale, sous le numéro J0448.

Avec plus d'éclat, de nerf et de méthode que Richer, mais aussi avec moins de soin, d'étendue et d'exactitude, l'historien Mézerai a parlé de Jeanne dans sa grande Histoire de France parue de 1643 à 1651.

Cet écrivain, plus soucieux du pittoresque de la forme que de la vérité du fond, s'est plu à ajouter le merveilleux au merveilleux dans l'histoire de la Pucelle. Il met en œuvre la légende sans aucun esprit de critique.

D'après Mézerai, Jeanne, séduite par les louanges des gens de guerre, aurait outrepassé sa céleste mission, en ne quittant pas le roi dès le lendemain du sacre de Reims. « Dieu, qui est jaloux qu'on lui obéisse ponc-

» tuellement, n'était pas obligé de continuer ses mi- » racles en sa faveur. »

. Cette thèse du célèbre historien, longtemps accréditée, a été encore soutenue à une époque récente par le marquis de Gaucourt, par le père Gazeau et par M. de Beaucourt. Mais les documents sont là qui en établissent le néant. Il est évident que Mézerai ne s'était pas donné la peine de consulter le manuscrit latin du procès de condamnation.

L'éloquent mais très négligé historien Eudes de Mézerai eut pour contemporain le terne mais très érudit historiographe Denis Godefroy, auteur de YHistoire du roi Charles VII, contenant les choses mémorables advenues de 1422 à 1461, parue en 1661. Non content d'éditer les chroniques du héraut d'armes Jacques le Bouvier, dit Berry, de Jean Ghartier et de Guillaume Gruel, Godefroy a eu le mérite de publier pour la première fois le précieux manuscrit de la Chronique de la Pucelle,

Voici venir maintenant, à la fin du xvne siècle, V Histoire de France du jésuite Daniel, très long ouvrage qui ne put faire oublier celui de Mézerai, quoiqu'il en eût partiellement rectifié les nombreuses erreurs, en ce qui concerne les événements de l'ère des Garlovingiens et de l'ère des Capétiens.

Quand il parle de Jeanne d'Arc, le père Daniel a un ton embarrassé qui nous frappe. D'un côté, il veut

qu'on voie dans l'œuvre de l'héroïne un miracle divin. D'un autre côté, il s'ingénie à diminuer Jeanne pour absoudre les théologiens qui la condamnèrent. Il reconnaît bien, quelque part, que l'évêque de Beauvais ne fut pas absolument équitable. Mais comme on sent que cet aveu lui coûte ! Il a moins à cœur de glorifier Jeanne que de réhabiliter ses juges. L'intérêt ecclésiastique prime pour lui la vérité historique.

Le père Daniel pousse le parti pris jusqu'à mettre dans la bouche de Jeanne sur le point de mourir une abjuration qui n'a jamais existé que dans l'imagination prévenue des gens du parti anglais. Conduite bien digne de ce compilateur qui a outrageusement escamoté ou falsifié les faits dans toute la partie de ses œuvres relative aux guerres de religion, et qui, à partir du xvie siècle, sous prétexte de raconter les gloires de la France, ne fait guère qu'exalter hors de propos la Compagnie de Jésus.

Le xvme siècle tendit à éliminer le surnaturel de la vie de Jeanne, et à expliquer, mieux qu'on ne l'avait fait, sa condamnation et sa mort.

En 1724, fut publiée à la Haye Y Histoire d'Angleterre du neveu de Pellisson, Rapin-Thoyras, dont le tome quatrième est en partie consacré à la Pucelle.

Réfugié en Angleterre au lendemain de la révocation de l'édit de Nantes, ce Français s'était fait Anglais

au point d'exagérer contre la France les ressentiments de sa nouvelle patrie.

Dans les pages où il parle de la Pucelle, Rapin-Thoyras prend pour guide Monstrelet, — à l'exemple de Larrey, autre réfugié devenu l'historiographe de l'Angleterre, — et il accentue la thèse insoutenable qui représente Jeanne d'Arc comme une fausse inspirée, complice de fins politiques exploitant la crédulité des Français pour ranimer leur courage. Toutefois, il ne peut s'empêcher de reconnaître l'esprit d'injustice qui présida au jugement et à la mort de la vaillante Qlle.

La malveillance que laissent entrevoir Larrey et Rapin Thoyras envers Jeanne d'Arc, devient particulièrement sensible chez l'historien Thomas Carte. Dans le second volume de son Histoire d'Angleterre, publié en 1750, ce prêtre anglican, non content d'attribuer l'entreprise de la Pucelle à une intrigue de Baudricourt, représente Jeanne comme ayant coupé la tête à Franquet d'Arras, et voit en elle, à côté de la chaste héroïne, une hérétique qui, par sa révolte contre l'Église, avait mérité le supplice.

Plus exact dans son récit et plus généreux dans ses sentiments est David Hume. Historien aux vues élevées, ce philosophe, en parlant de Jeanne, oublie qu'il est Anglais, et se montre avant tout un homme, homme de sens et de cœur.

J'ai cité, dans le cours de ce livre, une page qui ho-

nore David Hume. Je ne reprocherai au consciencieux historien que deux torts : le premier, c'est d'avoir vieilli Jeanne en imaginant, avec Thomas Carte, qu'elle avait vingt-sept ans au début de sa mission ; le second, plus grave , c'est d'avoir accueilli la fable qui en fait une ancienne servante d'auberge et d'avoir cru qu'on lui forgea de parti pris une légende poétique pour assurer sa popularité.

Du moins David Hume n'a-t-il pas élevé l'ombre d'un doute sur la pureté des mœurs de Jeanne. Il proclame sa vie irréprochable. S'il veut qu'elle ait été fille d'auberge, c'est avant tout pour expliquer sa dextérité à manier le cheval. A l'entendre, Jeanne avait acquis cette dextérité dans ses premières occupations, car : « elle était » accoutumée à soigner les chevaux des hôtes, à les » monter hardiment à poil et à les mener à l'abreuvoir.»

Point n'est besoin de dire que David Hume ne croit pas à la réalité de révélations célestes faites à Jeanne. Mais il n'a garde de laisser planer aucun soupçon sur sa sincérité.

Villaret, qui a continué Y Histoire de France de Velly, depuis Philippe de Valois jusqu'à Louis XI, de manière à surpasser son modèle, apporta dans l'étude de Jeanne d'Arc les mêmes dispositions que David Hume, sinon le même talent. En le lisant on reconnaît un esprit philosophique auquel il répugne d'accorder la moindre part au surnaturel.

Avant que Villaret ne parlât de Jeanne dans les

quatorzième et quinzième volumes de son Histoire de France, l'abbé Lenglet Dufresnoy avait publié, dès 1753, son Histoire de Jeanne d'Arc, vierge, héroïne et martyre d'État, suscitée par la Providence pour rétablir la monarchie française.

Cette œuvre a quelque renom. Ce renom est usurpé.

Dans la première partie, Lenglet expose sommairement la vie de Jeanne d'Arc et le procès de condamnation. La seconde partie est consacrée au procès de réhabilitation. Dans la troisième, Lenglet, à l'exemple de Hordal et de Richer, fait connaître divers témoignages en faveur de Jeanne d'Arc.

Les quelques pages où Lenglet raconte la Pucelle manquent totalement de vie. Il a décharné en quelque sorte son héroïne. On voit agir la guerrière ; on ne sent pas l'illuminée. Cela n'empêche que Lenglet met souvent en scène la Providence. Il est tantôt mystique, tantôt raisonneur, toujours prétentieux et banal.

Une des parties un peu intéressantes de l'ouvrage est celle ou, à propos de Jeanne d'Arc, l'érudit Lenglet rappelle le courage héroïque de plusieurs autres femmes célèbres, telles que la comtesse de Montfort défendant la Bretagne contre toutes les forces de la France ; la Napolitaine Marie de Pouzzoles, guerrière sobre, chaste et vaillante, se faisant remarquer dans les combats singuliers non moins que dans les batailles ; la fille du vicomte de Turenne, soutenant bravement deux sièges dans la ville de Tournon attaquée par les huguenots ; la femme du maréchal Balagni se signa-

lant dans la résistance de Cambrai ; les femmes et les filles de Beauvais, de Sienne, de l'île de Malte, de Cursola, se dévouant à la défense de leurs villes contre les assiégeants.

Il est assez curieux de remarquer comment Lenglet fut amené à composer son histoire. Le libraire Debure avait eu l'heureuse inspiration de déterrer et de mettre au jour l'histoire d'Edmond Richer. L'impression allait commencer quand il montra le manuscrit à Lenglet Dufresnoy. Voilà l'abbé mis au courant par Edmond Richer des documents à consulter. Il court aux sources, exploite largement Richer à qui il emprunte même des erreurs, et bâcle sa compilation en trois parties.

La publication de l'œuvre de Lenglet enraya la publication de l'œuvre de Richer, dont on se contenta de donner la préface.

Chose frappante, Lenglet avait eu tout d'abord contre la Pucelle les préventions alors dans l'air. La lecture du résumé des deux procès, dans le manuscrit de Richer • le convertit.

Mais il fallait les faire connaître, ces deux procès. C'est la tâche dont s'acquitta en partie Clément de L'Averdy.

Clément de l'Averdy, ancien contrôleur des finances près de Louis XV, avait occupé les loisirs que lui fit sa disgrâce à étudier des manuscrits de la Bibliothèque royale. En 1790, parurent ses Notices sur le procès de condamnation et sur le procès de réhabilitation de

Jeanne d'Arc. L'Averdy, chercheur consciencieux et intelligent, fait une analyse très exacte des deux procès, parle avec une érudition magistrale des différentes pièces qui s'y rapportent, et complète ses résumés par de savantes dissertations.

Cette œuvre capitale, continuée par les publications et notices de Petitot, Buchon, Michaud et Poujoulat, a été de nos jours complétée, sous les auspices de la Société de l'histoire de France, par Quicherat, qui, réalisant enfin le vœu qu'avait jadis formulé cet excellent Edmond Richer (1), a publié le texte des deux procès, et réuni le plus grand nombre possible de documents originaux relatifs à l'histoire de Jeanne. Quicherat a eu un digne émule dans Vallet de Yiriville, son collègue à l'école des Chartes, le docte auteur de nombreuses recherches sur Jeanne d'Arc et de V Histoire de Charles VIL C'est justice d'associer ces deux noms au nom de l'Averdy, quand on veut signaler les travaux définitifs que l'érudition a produits sur Jeanne d'Arc.

Un des points sur lesquels a particulièrement insisté l'Averdy, c'est l'iniquité du jugement dont Jeanne fut

(1) « Vraiment, dit Edmond Richer, à la page 4 de son ma- » nuscrit {Avertissement au lecteur), il serait à désirer que, » pour conserver ces pièces originales, j'entends le procès et la » révision d'icelluy, quelqu'un en fit imprimer cent ou six vingts » exemplaires en un beau caractère pour les mettre en diverses » bibliothèques afin de les conserver et transmettre fidèlement à » la postérité; car autrement elles se perdront par l'injure du » temps. Pour mon regard, j'offrirais volontiers ma peine et mon » travail à revoir et conférer les copies et impressions sur les » originaux. »

victime. Il s'applique à mettre en lumière tous les vices juridiques du procès de condamnation, en se plaçant au point de vue des formes judiciaires telles qu'il les connaît. Mais Quicherat, qui d'ailleurs a un peu exagéré les choses, n'a pas eu de peine à démontrer que Clément de l'Averdy connaissait mal le droit inquisitorial et prêtait gratuitement à Cauchon des illégalités.

Est-ce à dire que, comme l'a prétendu Villiaumé, dans le livre intitulé Histoire de Jeanne Darc et réfutation des diverses erreurs publiées jusqu'à ce jour, il faille voir dans Quicherat un détracteur de la Pucelle et un panégyriste de Cauchon ?

Nullement. La correction des formes n'empêche pas l'iniquité du fond. Les juges de Jeanne, gens habiles, n'affectèrent un scrupuleux respect de la légalité que pour mieux consommer les violations les plus flagrantes de la justice.

La seule excuse qu'on ait pu imaginer en leur faveur a été de les représenter comme des ministres de la divine Providence châtiant l'indocilité de Jeanne qui, après Reims, se serait laissé décider ou se serait obstinée d'elle-même à courir les batailles, quand ses voix lui signifiaient que sa mission était terminée et qu'eile devait retourner à Domrémy. La désobéissance de Jeanne appelait sa condamnation et son supplice : « Adorons, mes frères, s'écriait, en 1759, le célèbre prédicateur, Claude de Marolles, adorons cet épouvantable éclat de la colère d'un Dieu jaloux. »

Mais la rébellion imputée à Jeanne est imaginaire. Et]

ses réponses aux juges de Rouen à qui elle déclare qu'elle ne veut pas quitter l'habit d'homme avant d'avoir achevé ce pour quoi elle était envoyée, et sa lettre aux Anglais à qui elle disait : « Je suis envoyée de par Dieu pour vous bouter hors de toute France » et des dépositions significatives, telles que celle du duc d'Alençon, établissent avec évidence l'impossibilité où était Jeanne d'imaginer son mandat accompli tant que tout le pays n'était pas délivré.

N'empêche que chez Bossuet, dans les rédactions soufflées par lui à son royal élève, et chez tous les historiens de la Pucelle, sauf Henri Martin et M. Wallon, on trouve des traces de cette légende due aux calculs d'une basse politique et imaginée par l'archevêque de Reims qui, on s'en souvient, taxa d'indocilité la prisonnière des Anglais.

Jeanne d'Arc a été étudiée au xixe siècle plus que dans tous les siècles précédents. Les sources de son histoire sont mieux explorées; sa personnalité et son œuvre, mieux comprises.

En 1817, Lebrun des Charmettes, utilisant avec un zèle laborieux tous les matériaux connus, fît paraître une Histoire de Jeanne d'Arc, qui remplit quatre volumes. Il y a, dans cette œuvre, quelque talent, beaucoup de sagacité et infiniment de conscience. Elle est prolixe, affecte des formes déclamatoires, abonde en hypothèses aventureuses, et fatigue par un luxe outré de citations. Elle n'en est pas moins, si on la compare

aux travaux qui Font précédée, l'histoire de Jeanne la plus complète, et, à tout prendre, la meilleure.

Berriat-Saint-Prix, encadrant la figure de la Pucelle dans un tableau des révolutions de la France au temps de Charles VI et de Charles VII, écrivit une histoire de Jeanne d'Arc qui parut dans la même année que celle de Lebrun.

Comme Lebrun des Charmettes, Berriat-Saint-Prix admire Jeanne; mais il mêle à son admiration un esprit de scepticisme dont Lebrun était bien éloigné. Sans adopter pleinement la thèse bourguignonne, il admet une espèce d'entente entre Jeanne et les politiques, forgeant des miracles pour allumer l'enthousiasme. A ses yeux, Jeanne était une héroïne répugnant a toute fourberie. Mais, au début de sa mission, elle put se prêter aux mesures qu'on prit pour faire que la multitude eût confiance en elle. Il fallait user de quelque merveilleux. C'était un tribut payé aux opinions du temps.

Dans une des nombreuses notes de son livre, Berriat- Saint-Prix a eu l'heureuse inspiration d'indiquer, en un tableau chronologique dressé d'après les documents que nous possédons, les divers itinéraires et séjours de la Pucelle. Je vais reproduire ce tableau avec quelques additions et quelques rectifications dues à Quicherat. A mon avis, dans tous les lieux qui y sont mentionnés, il devrait être érigé un monument à la mémoire de Jeanne.

Vers 1428; Fuite à Neufchâteau. — Voyage à Toul. 1428. Mai: De Domrémy à Burey-le-Pet^ -< 13. Vaucouleurs. — Retour à Domrémy.

1429. Février: De Dornrémy à Vaucouleurs. — TouL — Nancy.

— Saint-Nicolas-du-Port. — 13. Retour à Vaucouleurs. — 25 (date approximative). Saint-Urbain. — Auxerre.

Mars: Gien. — Sainte-Catherine-de-Fierbois. — 6. Chinon. — Le Coudray en Touraine. — Poitiers.

Avril: Chinon. — Tours. — Saint-Florent-lès-Saumur. — 25. Rlois. — 28. Rully, près de Checy. — 29. Orléans.

Mai: 2. Reconnaissance autour d'Orléans. — 4. Sorties sur la route de Blois et contre Saint-Loup. — 6. Sortie sur Saint-Jeanle-Blanc. — 7. Journée des Toureiles. — 8. Sortie pour observer la retraite des Anglais. — 10. Départ d'Orléans pour Blois. — Tours. — Loches.

Juin: 4. Selles en Berry. — Sortie à la rencontre du roi dans la direction de Saint-Aignan. — 6. Départ de Selles pour Romorantin. — Orléans. — 11. Jargeau. — 13. Orléans. — 15. Meungsur-Loire. — 16. Beaugency. — 17. Position prise entre Beaugency et Meung. — 18. Patay et Janville. — 19. Départ de Patay pour Orléans. — Saint-Benoît-sur-Loire. — 22. Châteauneuf. — 24. Départ d'Orléans pour Gien. — 27. Départ de Gien dans la direction de Montargis. — Environs d' Auxerre.

Juillet: 1er. Devant Auxerre. — 2. Saint-Florentin. — Brinonl'Archevêque. — 4. Saint-Phal. — 5. Devant Troyes. — 10. Entrée à Troyes. — 14. Bussy-Lettré. — 15. Châlons-sur-Marne. — 16. Septsaulx. — 16. Reims. — 21. Saint-Marcoul-de-Corbeny. — 22. Vailly. — 23. Soissons. — 29. Château-Thierry.

Août: 1er. Montrnirail-en-Brie. — 2. Provins. — Sortie jusqu'à Lamote-de-Nangis. — Bray-sur-Seine. — 5. Retour sur Paris par Provins. — 7. Coulomniiers. — Château-Thierry. — 40. La Ferté-Milon. — 11. Crépy-en- Valois. — 12. Lagny-le-Sec.

— 13. Dammartin et Thieux. — 14. Baron, Montépilloy. — 15. Crépy. — 18. Compiègne. — Senlis. — 23. Départ de Compiègne. — 26. Saint-Denis.

Septembre: 5. La Chapelle près Paris. — 8. Attaque de la porte Saint-Honoré. — 9. Retraite de la Chapelle à Saint-Denis.

— 13. Départ de Saint-Denis. — 14. Lagny-sur-Marne. — 15. Provins. — Bray-sur-Seine. — Passage de l'Yonne à un gué près de Sens. — Courtenay. — Châteaurenard. — Montargis. — 21. Gien. — Selles en Berry. — Bourges.

Octobre: Meung-sur-Yèvre. — Bourses.

Novembre: Saint-Pierre-le-Moutier. — 9. Moulins. — 24. La Charité-sur-Loire. — Meung-sur-Yèvre.

Décembre: 25. Jargeau.

1430. Janvier: 18. Bourges. — 19. Orléans. Mars: 3. Sully. — 28. Fuite de Sully.

Avril: 15. Devant Melun. — Lagny. — Sortie contre Franquet d'Arras. — Senlis. — Borenglise. — Compiègne. — Expédition sur Pont-1'Évêque. — Compiègne. — Soissons. — Compiègne.

Mai: Lagny. — Crépy. — Compiègne. — 23. Sortie de Compiègne sur Margny et Clairoix.

Mai; juin; juillet: Beaulieu en Vermandois.

Août; septembre; octobre; novembre: Beaurevoir.

Novembre : Arras. — Drugy, près de Saint-Riquier. — 21 (date approximative). Le Crotoy.

Décembre: Saint- Valéry-sur-Somme. — Eu. — Dieppe. — Rouen.

1431. Janvier, février, mars, avril, mai : Rouen.

L'esprit rationaliste avec lequel Berriat-Saint-Prix a écrit sur Jeanne d'Arc se trouve encore plus accentué dans Sismondi. Cet écrivain s'occupe de la Pucelle au tome treizième de son Histoire des Français, publiée de 1821 à 1844. Son récit est généralement-exact, mais terne et toujours un peu sec. Sismondi insiste sur l'opposition faite à la Pucelle par les puissances ecclésiastiques. « L'Église, dit-il, était contre la Pucelle. Toute » personne qui prétendait à des pouvoirs surnaturels » non délégués par elle était accusée de magie. »

Autant Sismondi aime à semer des réflexions dans ses récits, autant Barante en est sobre. Écrivain doué du sens artistique, l'auteur de Y Histoire des ducs de Bourgogne, parue en 1824, vise à dissimuler l'historien et à faire parler les faits. Le mal est que cet esprit dis-

tingué n'a pas grande vigueur, et pêche par une recherche exagérée de la couleur locale. En outre, il manque de sens critique et quelquefois choisit mal ses guides. Dans la partie de son œuvre où il est question de la Pucelle, Barante est demeuré intéressant, mais incomplet et superficiel.

En 1821, Jollois, l'ingénieur sous la direction duquel fut élevé le monument de Jeanne d'Arc à Domrémy, écrivit, à la suite de minutieuses recherches archéologiques, une Histoire de la vie et des exploits de la Pucelle, qu'il accompagna d'une notice descriptive sur la chaumière où était née l'héroïne et sur les objets antiques qui y étaient enfermés.

Le livre de Jollois révèle un antiquaire consciencieux et un écrivain médiocre.

En 1823, l'anglais Sharon Turner publia le troisième volume de son Histoire d'Angleterre, où, sans atteindre à une vraie impartialité, il glorifie la sagacité instinctive de Jeanne, cette confiance qui supprimait les obstacles, cette ardeur d'enthousiasme qui, par une contagion heureuse, transfigura les Français et assura le triomphe. Il ne fait pas de Jeanne la complice d'un stratagème ; mais il voit en elle un merveilleux instrument dont on sut user.

En 1834, l'Allemand Guido Gœrres, après avoir fait de longues fouilles dans diverses bibliothèques de l'Eu-

rope, publia son ouvrage sur Jeanne d'Arc étudiée d'après les chroniques contemporaines.

Il eut le mérite de préluder aux recherches érudites qui depuis ont été faites en France. Il eut le tort de donner dans les exagérations d'un nuageux mysticisme ; de faire une place trop grande à la légende, et de dissimuler ou d'atténuer tout ce qui était à la charge des théologiens.

La partie la plus intéressante de son œuvre est celle où il donne des détails sur divers illuminés et dépeint le milieu mystique dans lequel parut Jeanne d'Arc.

Vers 1840, Jeanne fournit le sujet d'une improvisation à la plume infatigable d'Alexandre Dumas, cet enchanteur qui eut le double don de la bonté et de la vie.

Sa Jehanne la Pucelle est un mélange de vérités et de fictions prises de toutes mains dans les chroniques les plus diverses et combinées avec un art brillant de mise en scène.

Dumas disait de son livre que c'était une œuvre de foi. C'était aussi, et trop, une œuvre d'imagination.

Henri Martin a appelé Jeanne « le Messie de la France ». Dumas l'appelait « le Christ de la France ». — « Elle a racheté, disait-il, les crimes de la monar- » chie, comme Jésus a racheté les péchés du monde. Un » an suffît à Jehanne la Pucelle pour sauver la France. » Venue de Dieu, elle retourna à Dieu; seulement » elle était descendue du ciel avec la couronne des

» anges, elle y remonta avec la palme du martyre. »

Pour parler dignement de Jeanne d'Arc il ne suffisait pas d'avoir le génie du roman, il fallait le génie de l'histoire.

Voici venir Michelet, l'Hérodote du peuple, le Delacroix de l'histoire , le chercheur perspicace , le grand évocateur, dont l'âme, débordante d'idéal, a senti et rendu, avec un si chaud lyrisme, l'infini de la nature et l'infini de l'humanité.

Dans les livres où ce voyant nous fait assister à la double genèse de la patrie et de la révolution, la figure de Jeanne se détache, pure, fière, belle entre toutes.

C'est au tome cinquième de YHistoire de France parue en 1841, que se trouvent les cent trente pages consacrées à la Pu celle, pages où, de l'avis commun, Michelet a surpassé ses devanciers et s'est surpassé luimême.

Il y a quelques divagations. Mais, dans ces divagations, le génie étincelle.

Il y a une prédilection légèrement démesurée pour les détails d'ordre physiologique. Mais cette prédilection tient à la réaction très juste de l'auteur contre un idéalisme qui fausse l'histoire à force de n'y voir en jeu que de purs esprits.

Il y a quelques inexactitudes et quelques étrangetés. Mais elles tiennent, les unes à l'ignorance où on était encore du texte intégral des deux procès; les autres à la préoccupation de ne pas dédaigner les infiniment

petits dont l'influence est parfois si grande; et l'ensemble demeure aussi juste que saisissant.

Il y a des soubresauts de phrases qui donnent au style une allure tant soit peu épileptique. Mais le style est si imagé, si libre, si vif, si adapté par le rythme des mots au mouvement de la pensée !

Bref, on ne trouve que des taches minimes dans cette résurrection éloquente de Jeanne et de son temps.

A propos de la publication des documents édités par Quicherat, Sainte-Beuve a consacré, en 1856, à la Jeanne de Michelet les lignes suivantes :

« Des historiens, dans ces dernières années, ont » enfin compris Jeanne d'Arc et l'ont présentée sous » sous son vrai jour. Il est impossible de ne pas rap- » peler ici ce qui est dit d'elle au tome cinquième de » l'histoire de France de M. Michelet. Ce n'est pas » qu'une critique sévère et précise, une critique d'un » goût simple ne pût relever, dans ce brillant et » vivant morceau, bien des inexactitudes et des infrac- » tions au ton vrai du sujet. L'auteur, comme tou- » jours, pousse à l'effet ; il force les couleurs ; il fait » grimacer les personnages qui interviennent ; il ba- » dine hors de propos; il se fait gai, vif, fringant et » pimpant contre nature ; il dramatise, il symbolise. » Dans le récit du procès, il crée, d'un interrogatoire » à l'autre, des péripéties qui ne ressortent pas de la » lecture des pièces mêmes. En général, l'impression » qui résulte de cette lecture des originaux, quand on » la fait avec suite, est beaucoup plus grave, plus

» naïve et plus simple. Mais quand on a posé toutes » ces réserves, on doit, pour être juste, reconnaître » que M. Michelet a bien saisi la pensée même du per- » sonnage, qu'il a rendu avec vie, avec entrain et » verve, le mouvement de l'ensemble, l'ivresse de la po- » pulation, ce cri public d'enthousiasme qui, plus vrai » que toute réflexion et toute doctrine, plus fort que » toute puissance régulière, s'éleva alors en l'honneur » de la noble enfant, et qui n'a pas cessé de l'envi- » ronner depuis. La Jeanne d'Arc de M. Michelet est » plus vraie qu'aucune des précédentes. »

Sainte-Beuve ajoute :

« 11 en reste, je crois, une dernière à dégager des » pièces aujourd'hui publiées par M. Quicherat, » une Jeanne d'Arc exposée avec plus de tenue et de » simplicité, et sur laquelle la critique pourtant sache » garder assez de prise pour n'y guère rien laisser » qui ne soit de nature à satisfaire les esprits à la » fois généreux et judicieux. Quand même la critique » et la science rencontreraient dans Jeanne d'Arc des » points à jamais inexplicables, je sais que le malheur, » après tout, ne serait pas grand, et qu'il n'y aurait pas » tant de quoi s'étonner. Shakspeare fait dire admira- » blement à son Hamlet : « Il y a plus de choses au ciel » et sur la terre qu'il n'en est rêvé dans votre philoso- » phie. » Mais, à lire attentivement les pièces, et même » en tenant compte des difficultés constatées par M. Qui- » cherat, je ne crois pas du tout impossible qu'on ar- » rive à tirer de l'ensemble des documents bien lus et

» contrôlés, et sans leur faire violence, une Jeanne » d'Arc à la fois sincère, sublime et naturelle. »

Après Michelet, Henri Martin.

On connaît le monument élevé par cet historien, au prix d'un patient labeur.

L'épisode de Jeanne d'Arc en est une des meilleures parties (1).

Là, comme ailleurs, Henri Martin prodigue les doctes commentaires et les accents généreux. A chaque page déborde son enthousiasme pour le « Messie de la France ».

Peut-être, docile à ses prédilections, outre-t-il un peu les choses en insistant sur l'influence celtique subie par la « fille des Gaules ».

Peut-être, de même que Quicherat, est-il trop affirmatif quand il parle du « complot impie » ourdi contre Jeanne, entre Charles VII, La Trémouille et l'archevêque de Reims.

Peut-être exagère-t-il l'attitude insoumise de Jeanne vis-à-vis de l'Église et grossit-il la portée de sa revendication des droits de la personne humaine en face de l'autorité spirituelle, comme le lui reproche M. Wallon, qui lui-même tend à l'exagération en sens contraire.

C'est ici le cas de rappeler ce que dit Pascal dans les Provinciales et dans les Pensées : « La vérité est si v délicate que, pour peu qu'on s'en retire, on tombe n dans l'erreur; mais cette erreur est si déliée que, pour

(1) Jeanne d'Arc occupe un tiers environ du tome VI de l'His- «TOire de France (Fume, éditeur).

» peu qu'on s'en éloigne, on se trouve dans la vérité.

» La vérité est une pointe si subtile que nos instru-

» ments sont trop émoussés pour y toucher exacte-

» ment. S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et

» appuient tout autour, plus sur le faux que sur le

» vrai. »

Peu après la publication de I'Histoire de Henri Martin, M. Wallon consacra à Jeanne d'Arc un livre très consciencieux, où il conclut à la mission surnaturelle de la Pucelle, directement inspirée de Dieu et guidée par saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparaissant bien réellement.

M. Wallon a un faible pour les miracles. J'avoue que je me sens moins porté que lui à tourner au miracle l'histoire de la Pucelle. Tout y est merveilleux. Rien n'y est miraculeux.

L'Académie française, rendant justice au mérite du livre de M. Wallon, lui décerna le grand prix Gobert, antérieurement décerné à Henri Martin.

Sur l'œuvre de M. Wallon, Louis Veuillot a écrit quelques lignes pleines de saveur. Cet écrivain de race y peint Y écrivain estimable, avec des touches à la La Bruyère qui font du morceau un régal. Je ne résiste pas au plaisir de reproduire la page de Veuillot, tout en le trouvant peu généreux de n'accorder à M. Wallon que « de l'estime ».

« La Jeanne d'Arc de M. Wallon est un livre sérieux » et solide, au fond duquel était caché, mais bien

» caché, un livre vivant. M. Wallon est ce qu'on appelle » un écrivain estimable. Avant de confectionner sa » république, il avait produit quantité de choses hon- » nêtes tirées de travaux déjà connus, au moins de » nom, mais généralement longs, lourds et mêlés. De » beaucoup de volumes il en faisait un plus court, où » Ton trouvait en ordre à peu près tout ce que les » autres contenaient d'essentiel. Il n'y mettait rien de » brillant, rien de neuf, surtout rien d'enlevant. Un » écrivain estimable n'est pas un de ces écrivains qui » écrivent, ni non plus précisément un de ces écrivains » qui copient : c'est un de ces écrivains qui rangent et » qui balayent. Ils désobstruent les magasins, enlèvent » les articles vieillis, en introduisent d'autres, mettent » tout en place avec une certaine logique qui est en » eux ou qu'ils ont entendu conseiller, donnent un » coup d'époussetoir ; et on se promène plus commo- » dément dans ces anciens fouillis. Telle est la besogne » des écrivains estimables. On n'en admire pas l'agré- » ment, ni le pittoresque, ni la fraîcheur, mais l'utilité, » la patience et la propreté. Ils écrivent proprement » et ennuyeusement, dit La Bruyère. Voilà M. Wallon, » propre et ennuyeux.

» Sa Jeanne d'Arc est son meilleur ouvrage. Toute- » fois, ce bon travail, patient, probe et soigné comme » tout ce qu'il fait (en littérature), a le défaut d'être bien » morne encore. Cela semble une chose difficile et » impossible de parler de Jeanne d'Arc et de rester » morne. M. Wallon y a réussi, moins qu'à l'ordinaire

» il est vrai, assez cependant. Jeanne d'Arc, cette » Jeanne d'Arc, si belle, si agissante, cette belle illumi- » née des cbamps, cette fleur de lis si svelte, si robuste, » si fraîche et si franche, et d'un si grand parfum, elle » ne vit pas dans son livre; c'est une pierre; non, pas » même : un marbre. »

Il y aurait à mentionner encore la Jeanne d'Arc de Lamartine, improvisation peu digne d'un si brillant écrivain ; la Jeanne d'Arc de M. Abel Desjardins, animée du même esprit de foi que celle de M. Wallon; VHistoire de Jeanne Darc de Villaumé, où se trouvent des critiques brutales, et souvent peu justifiées, à l'adresse de M. Wallon et de Quicherat, qu'ils assimile à un vulgaire compilateur; la partie de VHistoire de France de M. Duruy, relative à Jeanne d'Arc ; le livre de M. Lafontaine; le livre de M. Renzi; le livre de M. Porchat; les études de M. Siméon Luce ; le livre de l'Allemand Eysell, et bien d'autres.

En 1879, la Revue occidentale a publié une étude sur Jeanne d'Arc, due à la plume d'un positiviste anglais, M. Gotter Morison.

L'auteur, — d'accord en cela avec Auguste Comte, qui eut pour Jeanne d'Arc une admiration presque égale à l'enthousiasme que professaient pour elle les deux grands révolutionnaires, Mazzini et Barbes, — rend pleine justice à l'héroïsme et au génie de la Pucelle ; et son travail marque bien l'heureuse évolution

survenue dans les idées de ses compatriotes sur la libératrice de la France.

Cette évolution date de la fin du xvme siècle.

En 1796, au théâtre de Govent-Garden, des acteurs s'avisèrent de représenter Jeanne entraînée aux enfers par une légion de diables. Le public se révolta. Sur ses instances on dut remplacer les démons par des anges et la damnation par une apothéose.

Pourquoi l'historien Lingard, généralement si élevé et si impartial, n'est-il pas mieux entré dans ces dispositions de ses compatriotes ? N'est-ce pas pitié de le voir rééditer, comme Bossuet d'ailleurs, la légende de la Pucelle servante d'hôtellerie, et justifier les meurtriers de l'héroïne en faisant d'elle la meurtrière de Franquet d'Arras (1)?

(i) Dans une note du tome cinquième de Y Histoire de France, Michelet reproche à Lingard d'avoir supprimé un détail important donné par Massieu, à savoir que les Anglais, voulant faire trouver Jeanne relapse, l'avaient forcée à reprendre les habits d'homme en lui enlevant les habits de femme.

Moi aussi, malgré l'autorité de Michelet, de Henri Martin et de tant d'autres historiens, j'ai supprimé ce détail ; et je l'ai supprimé parce qu'il m'a paru évidemment faux.

D'après Massieu, Jeanne, étant couchée, aurait dit, le dimanche matin, à ses gardes: « Déferrez-moi, je vais me lever. » Et alors les gardes lui auraient retiré ses vêtements de femme et n'auraient laissé à sa disposition qu'un habit d'homme. — « Messieurs, aurait dit Jeanne, vous savez que ce vêtement m'est interdit. Sans faute je ne le prendrai pas. » Mais on aurait refusé de lui donner un autre vêtement. Selon Massieu, le débat dura jusqu'à midi. A cette heure-là, Jeanne, « par nécessité de corps », fut contrainte de sortir de son lit et de prendre l'habit d'homme. « Et

Quand une âme grande apparaît dans le monde, tous les peuples, même ceux dont la puissance ou la vanité a pu en souffrir, doivent à cette grande âme justice et admiration : car ses vertus et ses œuvres, bien loin de

» après qu'elle fut retournée, ils ne lui en voulurent point laisser » d'autre,nonobstant quelque supplication et requête qu'elle en fit. »

Voilà ce qu'a rapporté Massieu, et ce que les historiens ont redit, d'après lui.

Est-ce admissible? N'est-ce pas contredit par les réponses de Jeanne à ses juges? — Mais, dira-t-on, le procès-verbal aura pu passer~sous silence les plaintes de Jeanne à ce sujet. — Soit. Mais, à ce compte, le procès-verbal n'aurait-il pas mis dans la bouche de Jeanne d'autres paroles que celles qui lui sont attribuées, et qui chargent si singulièrement ses ennemis ? En effet, elle ne se contente pas de déclarer qu'elle a repris l'habit d'homme de son plein gré, sans nulle contrainte (ex sua voluntate, nemine ipsam impellente). Elle déclare aussi l'avoir repris parce qu'il lui est plus convenable d'avoir habit d'homme étant avec des hommes (quia erat magis licitum vel conveniens habere habitum virilem, cum erat inter viros). Et elle ajoute, ce qui est bien significatif, qu'elle prendra l'habit de femme si on veut la mettre enprison gracieuse et lui donner une femme pour compagne.

Ici il y aurait un nouvel argument à tirer de la divergence qui existe entre la minute de Manchon et le procès-verbal définitif où Thomas de Courcelles supprima le vœu que formait Jeanne d'avoir une femme près d'elle. Cette suppression en dit long ! — (Voir Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, traduit du latin en français d'après les procès-verbaux officiels.)

Au surplus, ne suffirait-il pas d'alléguer contre le témoignage de Massieu le témoignage de Manchon disant: « Ipsa contenta de hujusmodihabitu, ut videbat (videbatur?) petiit mulieres sibi dari cum ea et mitti ad carceres Ecclesise, et quod detineretur per viros ecclesiasticos ; et postmodum assumpsit habitum viri- Um, se excusando quod, si fuisset missa ad carceres Ecclesise, non assumpsisset ipsum habitum virilem, et quod cum habitu mulieô?u non fuisset ausa se tenere cum custodibus anglicis. »

rester enfermées dans un pays, deviennent pour tous une semence féconde d'oeuvres et de vertus, et ainsi elles entrent dans le trésor de l'humanité, qui est tenue de s'en montrer reconnaissante.

Voilà un témoignage décisif et bien d'accord avec le procèsverbal. Jeanne voulut reprendre l'habit d'homme et elle le re prit, parce que cet habit la protégeait mieux contre les outrages des soudards anglais.

C'est bien assez que des habits d'homme aient été laissés à la disposition de Jeanne et que, par d'ignobles outrages, on l'ait excitée à vouloir les reprendre. Dire qu'on l'y a encore matériellement forcée, c'est trop dire.

J'assimilerais volontiers à cette légende de Jeanne contrainte de devenir relapse la légende de Jeanne trahie à Compiègne par le gouverneur Flavy et livrée aux ennemis.

Que Flavy fût un vilain homme, la suite de sa vie l'a montré et je l'admets sans peine. Mais qu'il ait commis le crime que lui attribuent certains historiens, entre autres le très consciencieux Vallet de Viriville, dans son Histoire de Charles VII, et M. Jules Troubat dans le chapitre du Blason de la Révolution, intitulé : Jeanne-d'Arc et Guillaume de Flavy, je le conteste absolument. La Pucelle était venue, le matin même, et de son plein gré, défendre Compiègne ; et le soir elle aurait été livrée 1 Par qui ? Par le même homme qui, pendant six mois, bien loin de vendre Compiègne à l'ennemi, défendit cette ville en désespéré. — Mais Jeanne avait parlé de trahison, dira-t-on. — Si elle avait parlé de trahison, ce n'était point à Flavy qu'elle avait songé. La preuve en est dans sa venue à Compiègne, et surtout dans l'ardeur avec laquelle elle chercha par tous les moyens à échapper de sa prison, pour courir rendre son aide à ses bons amis de Compiègne.

Aimons Jeanne, admirons-la ; mais ne nous laissons pas aller trop facilement à admettre des monstruosités, parce que ces monstruosités rendent encore plus intéressante l'héroïque victime.

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La figure de Jeanne frappe et dépasse l'imagination. De là le très grand nombre de vers et le très petit nombre de bons vers qu'elle a inspirés.

Dans le second des deux ouvrages qui servent de complément à celui-ci, j'ai parlé des Stances de Christine de Pisan et de Y Hymne de la fête d'Orléans. En même temps, j'ai consacré un long chapitre au Mystère du siège d'Orléans, œuvre originale trop ignorée, que Quicherat a traitée avec un injuste dédain parce qu'il ne la connaissait pas, et qui, à mes yeux, est le monument le plus remarquable élevé par la France à Jeanne d'Arc (1).

Je passerai ici sommairement en revue les autres œuvres poétiques relatives à la Pucelle.

Mais, d'abord, je veux signaler le silence de Charles d'Orléans. Ce duc, que Jeanne aimait tant sans le connaître et qu'elle espérait délivrer des mains des Anglais, a répondu au plus héroïque dévouement par la plus lamentable indifférence. Il a chanté les coquettes de Londres ; il s'est tu sur la rédemptrice de la France

(1) Voir Procès de réhabilitation de Jeanne-d'Arc, traduit d'après les textes authentiques des procès-verbaux officiels. (Appendice : Jeanne d'Arc et le peuple de France). Je me permettrai de signaler aussi le Mystère de la délivrance d'Orléans , ■en seize tableaux, où j'ai tenté une adaptation du Vieux Mystère.

Jeanne délivrait Orléans ; et le duc d'Orléans, sans se soucier de la vierge qui sauvait son patrimoine, rimait des vers aux Ghloris anglaises. Jeanne expiait son patriotisme sur un bûcher ; et le duc d'Orléans ne trouvait d'accents que pour chanter les feux dont Gupido embrase les cœurs.

Rien du héros chez ce beau diseur. Rien non plus de l'homme qui est ouvert à des sentiments plus élevés que les sensations du plaisir. Son père est mort assassiné; sa mère est morte désespérée ; son pays se meurt ; et il ne trouve ni cris de pitié, ni cris de douleur, ni cris de vengeance. Il s'ingénie à expliquer qu'il est prisonnier de Beauté encore plus que prisonnier des Anglais; il chante Liesse et Bel-Accueil ; il se promène dans les forêts de Longue-Attente ; il remémore les amusements passés et imagine les amusements à venir ; il demeure un enfant qui, au milieu de scènes tragiques, ne rêve que joujoux. Jeune, il a chanté l'amour et le plaisir. A soixante ans, il chante encore le plaisir et l'amour, lui ridé, fané, vidé. A soixante-dix ans, même refrain; et la tête se courbe, et les jambes chancellent, et le cercueil est là. Meurs, harmonieux bavard ! Tu n'aurais pas dû naître fils de France.

Le silence de Charles d'Orléans (1) ne fut pas imité

(1) Je dois pourtant reconnaître que, dans le courant de juin 1429, le duc d'Orléans voulut bien faire offrir un habillement de velours aux couleurs de sa maison, et coûtant treize écus d'or, à la libératrice d'Orléans.

J'ajouterai que, le 28 juillet 1443, le duc d'Orléans fit don à

par un de ses vassaux, Antoine d'Asti, mauvais versificateur qui se crut bon poète. L'an 1430, il adressait au duc prisonnier une épître en vers latins sur Jeanne d'Arc. Cette épître est une simple paraphrase de la lettre de Perceval de Boulainvilliers, que j'ai fait connaître en parlant de la légende sur Jeanne d'Arc.

Des vers latins, plus intéressants par le fond, mais non moins poncifs de forme, furent composés à peu près à la même époque sur l'avènement de la Pucelle et sur la délivrance d'Orléans. Ces vers, édités dans le tome cinquième du recueil de Quicherat, forment un poème en deux chants. L'auteur, demeuré anonyme, prête à Jeanne de grands discours fagotés avec des centons de Virgile, et lui adresse des invocations grotesques où il lui dit qu'elle est la déesse des champs ; qu'elle sent la violette, le lis et la rose ; qu'elle est un miroir, une arche et un tonnerre. Passons.

En 1440, Martin Le Franc, prévôt de la cathédrale de Lausanne, fît une petite place à « dame Jehanne la Pucelle nouvellement veue en France », dans le Champion des dames.

Pierre d'Arc, frère de Jeanne, de Vile aux Bœufs, terre de mince rapport, près d'Orléans, « ouïe la supplication dudit mes- » sire Pierre, qui, en compagnie de Jeanne la Pucelle, et depuis, x a exposé son corps et ses biens au service du roi notre sire et » de monseigneur le duc d'Orléans » ; et que, le 31 juillet 1450, il fit faire au frère de Jeanne une aumône de vingt-sept sols tournois, six deDiers, « pour l'aider à avoir ses nécessités ».

Au début du morceau, le champion, Franc- Vouloir,

s'écrie

Que purent faire les duchesses Contre leurs ennemis nuisans, Les reines et les princesses ?

Qu'en penseront les connaissans, Quand naguère pucelle, sans Abondance de biens mondains, A rompu tous les plus puissans Et mis à mort les plus soudains ?

Ce fut elle qui recouvra L'honneur des Français tellement Que par raison elle en aura Renom perpétuellement.

L'adversaire, Court-Entendement, répond à Franc- Vouloir et réédite, en quelques mots, les accusations du parti anglais.

Franc-Vouloir réplique que la Pucelle était inspirée, non par les diables, mais par les anges, qui aimaient sa chasteté et son bon cœur. Quant au fait d'avoir porté l'habit d'homme, « quoique ce soit chose inusitée, ditil, ne t'étonne pas

« Si la Pucelle se vêtait

De pourpoint et robe écourtée (tunique) ;

Car elle en était redoutée

Bien plus, et aperte et légère,

Et pour un fier prince comptée,

Non pas pour simplette bergère.

Chapeau de feutre elle portait,

Petite cotte et robes (lévites) courtes :

Je l'accorde ; aussi autre était

Son fait, que cil (celui) des femmes toutes.

La longue cotte (tu n'as doutes), Es {dans les) faits de guerre n'est pas boine {bonne) Item, moult souvent tu écoutes {entends dire) Que l'habit ne fait pas le moine.

Disent d'elle {que ses ennemis disent d'elle) ce qu'ils voudront, Le parler est leur et le taire ; Mais ses louanges ne faudront Pour mensonges qu'ils sachent faire. »

L'adversaire, Court-Entendement, dit alors que, si Dieu eût envoyé la Pucelle, il n'aurait pas permis qu'elle fût brûlée à Rouen. Ce propos lui attire une belle réponse qui est le couronnement de cet heureux épisode du Champion des Dames.

C'est mal entendu, grosse tête,

Répond Franc-Vouloir prestement.

De quants saints {de combien de saints) faisons-

Qui moururent honteusement! [nous la fête

Pense à Jésus premièrement,

Et puis à ses martyrs benois;

Sy {ainsi) jugeras évidemment

Qu'en ce fait tu ne te connois {connais).

Guère ne font tes arguments

Contre la Pucelle innocente,

Ou que des secrets jugements

De Dieu sur elle pis on sente ;

Et droit est que chacun consente

A lui donner honneur et gloire

Pour sa vertu très excellente,

Pour sa force et pour sa victoire.

En 1484, Martial de Paris publiait, sous le titre de

Vigiles du roi Charles Vil, une traduction rimée de la Chronique de Jean Chartier.

La partie qui concerne Jeanne débute ainsi :

En cette saison de douleur Vint au roi une bergerelle Du village dit Vaucouleur, Qu'on nommait Jeanne la Pucelle.

C'était une pauvre bergère Qui gardait les brebis aux champs D'une douce et humble manière, De l'âge de dix-huit ans.

Devant le roi on la mena Un ou deux de sa connaissance, Et alors elle s'inclina En lui faisant la révérence.

La complainte continue sur le même ton. Parmi les vers plats qui suivent, je ne trouve d'intéressant à citer que ce portrait de Jeanne :

Elle était très douce, amiable, Moutonne, sans orgueil n'envie [ni envie), Gracieuse, moult serviable, Et qui menait bien belle vie.

Le versificateur se traîne d'un bout à l'autre sur les pas du chroniqueur. Pourtant, il se permet deux ou trois réflexions personnelles. En voici une que je reproduis parce qu'elle est d'un ton bien au-dessus du reste de l'œuvre.

Notre Seigneur communément

N'a point accoutumé d'ouvrer (travailler),

Ni de donner allégement, Quand ailleurs on le peut trouver.

Mais où nature et les humains N'ont plus de pouvoir et puissance, C'est alors qu'il y met les mains, Et qu'il fait sa grâce et clémence.

Sous Louis XI, Villon se souvint de la Pucelle. Écrivant sa fameuse ballade des Dames du temps jadis, il introduisit dans ce défilé de beautés et de grandeurs évanouies Fangélique figure de Jeanne :

La reine blanche comme un lys Qui chantait à voix de sirène, Berthe au grand pied, Biétris, Allis, Haremburge qui tint le Maine, Et Jeanne la bonne Lorraine Qu'Anglais brûlèrent à Rouen, Où sont-ils, vierge souveraine ?

Mais où sont les neiges d'antan ?

Oui, où est Jeanne, la bonne, la vaillante Lorraine? Où était-elle en 1870? Ah ! si alors une goutte de son *ang eût coulé dans les veines de certains généraux, la patrie ne serait pas aujourd'hui mutilée! Mais, ici, les neiges d'antan peuvent renaître. Dans le vivace pays de France les relèvements suivent de près les chutes. Déjà, il y a comme une aube de patriotiques espérances. Tout dépend de nous.

Le xvie siècle, tout entier à l'exhumation de l'antiquité et à la création du monde moderne, s'occupa peu dcJeanne d'Arc. Il n'y a guère à signaler en France que

Y Histoire tragique de la Pucelle de Domrémy, en cinq actes, composée par le jésuite Fronton du Duc, représentée à Pont-à-Mousson en 1580 et éditée par Jean Barnet en 1581.

Le sens dramatique et l'intérêt manquent complètement dans ce pastiche d'école.

On n'y rencontre que deux ou trois bribes de poésie. L'archange saint Michel dit à Jeanne captive :

Dieu frappe ses élus, afin que plus avant

Ils poussent leur mérite, et par vertueux gestes

Se dressent plus haut siège entre les rangs célestes.

Dans le récit diffus de la mort de Jeanne, il est dit, non sans grâce, que les assistants ont vu

Une blanche colombe hors du feu s'envoler Et, battant doucement ses ailes émaillées, S'élever de droit fil aux voûtes étoilées.

L'auteur de cette tragédie a eu le mérite de ne pas ménager l'anathème à l'évêque Gauchon. Il lui fait adresser par le chœur, composé de jeunes garçons et de jeunes filles, cette apostrophe énergique :

Est-ce ainsi, ô pasteur lâche, Qui dois souffrir qu'on te hache Et tue pour ton troupeau, Que cette brebis tu donnes, Au gré des bouches félonnes Des loups, craintif de ta peau ?

Voilà des vers bien meilleurs que les strophes lamentablement plates qui couronnent l'œuvre. Je cite la

dernière. Elle donnera une idée du ton général de la tragédie du père Ducœus : (1)

Hélas doncques es-tu morte Condamnée injustement A un si cruel tourment ?

Vierge très chaste et très forte, De la France le bonheur Et de Lorraine l'honneur !

Sortons de France. Nous trouvons, vers la fin du xvie siècle, le grand Shakspeare, qui, consacrant les premiers essais de son génie au remaniement d'œu vres dues à des talents inférieurs, s'inspire de Greene dans le drame où il met en scène la Pucelle.

Ce drame, qui est la première partie de la trilogie de Henri VI, traduit les colères de l'Angleterre vaincue.

Tout d'abord Shakspeare respecte l'héroïne; il la montre repoussant de profanes hommages, et disant

1. L'admiration de Fronton du Duc pour Jeanne se retrouve chez plusieurs autres jésuites. Le père Mariana, l'historien le plus célèbre qu'ait produit la Compagnie, dit, dans son Histoire des choses d'Espagne (Historia de rébus Hispaniœ libri XX-Tolède 1592), que ceux-là mêmes qui condamnèrent Jeanne avaient le sentiment de la vertu de cette vierge, dont la mémoire sera, parmi les hommes, l'objet d'une éternelle vénération. Le père Le Moyne , dans la Galerie des femmes fortes publiée à Paris en 1647, compare Jeanne à Débora et à Judith; puis il ajoute : « Les Anglais mirent le comble à leurs péchés en la suppli- » ciant. Dieu le permit, afin qu'elle remplit tous les devoirs de » la femme forte ; qu'elle vainquît par sa patience comme elle » avait vaincu par sa valeur, et que les Anglais fussent défaits » par sa mort noD moins que par ses victoires. »

au roi : « Je ne dois point subir le pouvoir de l'amour; car ma mission sainte me vient d'en haut. Un jour que, le visage brûlé par un soleil ardent, je faisais paître mes agneaux, la Mère de Dieu m'apparut et, dans une vision pleine de majesté, elle m'ordonna de quitter mon humble condition, pour venir mettre un terme aux malheurs du pays. » Elle ajoute, en un langage brillant, mais peu naturel : « La gloire est comme un cercle dans l'onde, qui va toujours s'élargissant, jusqu'à ce qu'à force de s'étendre, il finisse par disparaître. A la mort de Henri, les Anglais ont vu s'évanouir le cercle de leurs prospérités et leur gloire s'est éclipsée. Je suis maintenant cette barque fière et superbe qui portait César et sa fortune : »

Ainsi parle Jeanne au premier acte.

Au second acte elle ne fait que passer.

Au troisième acte, elle occupe de nouveau la scène ; et le poète nous la montre adressant au duc de Bourgogne un éloquent appel: « Grand duc, contemple ton pays, contemple la fertile France ; vois ses villes et ses hameaux défigurés par les ravages destructeurs d'un ennemi sans pitié ; jette sur ta patrie expirante ce regard de tendresse avec lequel une mère couve son enfant dont la mort va clore les paupières; envisage de quelles blessures ta main dénaturée a déchiré son malheureux sein. Ah ! tourne, tourne ailleurs la pointe de ton épée. Frappe qui blesse la France ; ne blesse pas qui la défend. Avec qui fais-tu cause commune ? Avec une nation altière dont l'alliance ne durera qu'autant que dureront ses intérêts.»

Le quatrième acte est rempli par Talbot et par son fils, dont Shakspeare a retracé l'émulation héroïque et la mort généreuse dans trois scènes sublimes. Jeanne ne s'y montre que pour dire deux mots d'éloge en l'honneur du vaillant fils de Talbot. .

C'est au cinquième acte que se trouve la monstrueuse profanation de l'héroïne, dont le rôle devient aussi grotesque que grossier. Jeanne, tombée aux mains des Anglais, renie son père, qui s'écrie : « Brûlezla I Le gibet est trop bon pour cette vilaine fille; » elle se calomnie — et ici le poète ne fait que s'inspirer de William Caxton et de Polydore Virgile qui, dans leurs histoires, ont été les échos complaisants d'une invention accréditée parmi la populace anglaise — en prétendant, pour retarder son supplice, qu'elle est enceinte; enfin, elle offre son corps et son âme aux démons pour prix d'un salut qu'ils lui refusent avec grimaces et ricanements.

Puisse~t-il être vrai, et cela me paraît presque certain, que, dans ce cinquième acte, Shakspeare n'ait eu que le tort, déjà très grave, d'endosser la responsabilité de l'œuvre d' autrui !

Au début du xvne siècle, l'an 1600, un seigneur normand qui se mêlait d'être poète, Virey, sire des Graviers, fit paraître à Rouen une tragédie sur Jeanne d? Arques, dite la Pucelle d'Orléans.

Il y a dans l'œuvre de Yirey de meilleures intentions que dans le Henri VI de Shakspeare. Mais si les inten-

lions sont bonnes, les vers sont exécrables. L'auteur donne dans le pire ronsardisme. Ainsi Jeanne s'écrie au début du second acte :

C'est assez enlacé les printanières fleurs, Couru dessus les prés émaillés de couleurs, Écouté les amours des troupes forestières.

Ailleurs elle dit à la Loire :

Toi, fleuve roule-argent, aime-or, porte-bateaux, Tu n'abreuveras plus l'étranger de tes eaux.

Elle répond au calant Dunois :

Non, non, je n'ai les yeux pour servir d'hameçon Aux enfants d'Aphrodite.

Et elle ajoute :

Mes ans sont dédiés à la Tritonnienne, Nous pouvons en rester à la Tritonnienne.

Mieux inspiré fut un autre gentilhomme, Nicolas Chrétien, sieur des Croix, Argentenois, qui, dans une grande pastorale, en cinq actes et avec prologue, intitulée les Amantes t imagina de mêler épisodiquement Clovis, Charlemagne, Godefroy de Bouillon, saint Louis et Jeanne d'Arc à une collection de bergères et de bergers machinant, en compagnie d'un magicien, d'un matamore, d'un valet et d'un satyre, toute sorte d'amoureux stratagèmes, pour « l'honneste récréation du lecteur ».

La conversion du roi Clovis; la prise de Compostelle par Charlemagne; la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon; la prise de Damiette par saint Louis; la Pucelle d'Orléans : tels sont les titres des cinq intermèdes héroïques que le poète patriote intercala entre les actes de sa pastorale, publiée, l'an 1613, à Rouen.

Le principal mérite de Chrétien est de balbutier avec bonheur la future langue du grand Corneille.

Il y a un monologue où Jeanne dit :

Qu'on ne s'étonne pas si, fille que je suis,

Je porte le cœur d'homme et plus qu'homme je puis.

Dieu de ce qui lui plaît se sert en ses ouvrages,

Et qui le sert ne peut encourir de naufrages.

A la honte des grands au vice appesantis,

Il élève en honneur les faibles, les petits.

On connaît ces dialogues cornéliens où les reparties s'entre-choquent comme des épées. Chrétien, dans son intermède sur Jeanne, nous en offre une ébauche qui me paraît très digne de remarque. Je cite le morceau, me bornant à supprimer quelques vers parasites et à en modifier trois ou quatre.

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