‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · LES DERNIERS EXPLOITS · texte numérisé non relu

LES DERNIERS EXPLOITS

Résultats de la retraite sur la Loire. — Philippe le Bon lieutenant général pour les Anglais. — Séparation d» Jeanne et du duc d'Alençon. — Séjour ifi )a Pjapell^ «p Tovirmtà j^t ej^ Bem. -r- Jeanne et Catherine de h Béh

cli?/|«- rr S?»îït-piÇTr,He-Mputier. -7 La phyp^é-çur-Mrf • -- WS^fWP^ rendus à la Pucelle. — Fuite de Sully. — Révélation sur les fossés de

Melun. — Lagny. — L'enfant ressuscité. — Jeanne et Franquet d'Arras. —

Gomplègne. — ïeanne prisonnière. — Regnauld de Chartres et le berger

du Btswdfo^'

Pl^effifiT mut m^tim d^piwr^; vmw il A-^nteodail; p93 r^nQOper aux yi^M qui 9'4t«Qpt dganée^ à l^i, 9t, tout m jreporto^t k c$ff^P Aa 90H gonvsra.em0Qt dariii^r^ la loir fi, il youlifit w ^«iiilenir l'inAujeace wr tes bo^ds ^ h Seipe ei; 4^ rpiw, nui^ ^nrfroDs 4q la capitale, qn'U comptait I^iep pecer mr qn^qoB ionjs d«i maioa au 4p.c d§ Bourgogne. Il «vait 4qpc insiîtifé pcmr lea paya qu'il quittait une UeiatçDwo g^Qiir^o 4opt k aiéga é^it ii Seulia, où demeura Bi)guaul4 4e jSbsrtr^Sy pour orgauiiser ce gouyememeut nmvem, et surtout pour poutiquer les négociations avec la duc de Bourgogpe. Charles de Bourbon » comte de Clermrat, Était titi^de cette Ueptpnance, et deyait donner dps ordres aux

gouverneurs des diverses places qui avaient reconnu Tautorité du roi de France. Louis de Bourbon, comte de Yendôme , continuait d'occuper Saint- Denis; et Lagny, qui avait fait sa soumission peu de temps avant le départ du roi, avait reçu une garnison , commandée par Ambroise de Loré et Jean Foucaut. Mais Charles avait emmené avec lui le gros de Tarmée, et cette retraite ne tarda pas à produire les effets déplorables qu'on en devait attendre , tant au point de vue militaire qu'au point de vue politique.

Au point de vue militaire , le premier effet de la retraite du roi fut naturellement d'enhardir ses adversaires. Le siège à peine levé, la garnison anglo- bourguignonne qui avait défendu Paris reprit l'offensive. Elle se porta en masse sur Saint-Denis. Louis de Bourbon, contraint de se retirer devant des forces supérieures, laissa prendre et piller la ville. L'évèque de Tbérouanne, chancelier de France pour les Anglais , donna Tordre d'enlever de la basilique l'armure de la Pucelle, qu'il fit transporter à Paris comme un trophée de sa victoire. C'était là , comme le dit le chroniqueur Jean Chartier, un sacrilège manifeste. Mais les ennemis de la Pucelle, avides de vengeance, s'en mettaient fort peu en peine. Ils en devaient commettre bien d'autres, hélasl

Un autre effet de la retraite fut d'enlever toute unité aux efforts des Français, et de supprimer toute discipline. La Pucelle avait fait la grande guerre, et déployé, à la tète d'une armée nombreuse, les hardiesses de sa stratégie; elle avait, par l'influence de son héroïque sainteté, établi dans ses camps Tordre et l'obéissance. Quand elle ne fut plus là, les faibles débris de l'armée royale laissés au nord de la Loire, disséminés dans leurs garnisons, ou groupés en de petites bandes, se livrèrent à Tenvi à la violence de leurs mœurs. La guerre se fit à l'aventure, par courses, par

embuscades , par coups de main ; le vol y l'incendie , le pillage, se donnèrent carrière. Les Anglais de Normandie , les Bourguignons, malgré la trêve , se mirent aux champs de toutes parts; les laboureurs et les bourgeois » qui tremblaient devant eux, ne tremblaient pas moins devant les Français. Un tas de petits la Hire accomplissaient partout ^ sans vergogne, d'horribles exploits. Quel que fût leur drapeau, ils n'en valaient pas mieux, c Ces pays étaient riches, dit Jean Ghartier, bien peuplés et bien labourés; mais bientôt les laboureurs furent massacrés , et plusieurs villes oppressées et appauvries. Plusieurs cantons demeurèrent déserts et sans culture. J> Charles de Bourbon, lieutenant général, voyant son autorité méconnue, abandonna Senlis, et s'en retourna dans ses domaines. Le comte de Vendôme, qui le remplaça, ne fut pas mieux obéi. Et pourtant, parmi ces forfaits, que de vaillance, que d'héroïsme perdus, tournés au mal, qui, dans les mains de la Pucelle et tournés au bien, auraient pu peut-être en peu de mois chasser les Anglais de France. Mais Dieu, dont les décrets sont adorables, réservait maintenant Jeanne au martyre, la plus glorieuse des victoires! Au point de vue politique, le résultat de la retraite fut plus désastreux encore* Le roi s'était retiré pour complaire au duc de Bourgogne , espérant , par son moyen , recouvrer Paris sans coup férir. Mais la retraite ayant de beaucoup diminué la terreur que la Pucelle inspirait à Philippe le Bon , ce prince retomba décidément dans sa politique ordinaire de ruse et de duplicité ; et, pour commencer, il abusa avec une rare perfidie de la confiance que Charles avait si imprudemment mise en lui. Le sire de Charny vint de sa part trouver le roi, et luHlemanda un sauf- conduit pour que le duc pût se rendre sans crainte dans la capitale. Muni de cette pièce, qui lui assurait le libre passage à travers les garnisons fran-

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çaiseB, Philippe passa TOise et vint à Paris ^ où le duc de Bedford et le cardinal de Winchester arrivèrent de leur côté. Ils y étaient réunis le jeudi 6 octobre y et tandis que de uonvelles conférences s'ouvraient à Saint- Deois (10 octobre) entre les deux chanceliers^ Regnauld de Chartres, archevêque, de Reims, et Louis de Luxembourg, évéque de Thérouanne, TalUance anglo- bourguignonne se resserrait à Paris. Bedford ^ ne se réservant que la Normandie^ transporta tous ses pouvoirs au duc de Bourgogne , avec le titre de lieutenant général du roi Henri YL Les troupes anglaises évacuèrent la capitale. Philippe le Bon, demeuré le maître, se garda bien de livrer la ville au roi de France. Gapendant il ne voulut pas. rompre sans retour avec lui, et se hâta de publier solennellement une nouvelle trôve, qui avait été conclue le 28 septembre. Les hostilités devaient demeurer suspendues jusqu'à Pâques de Tan 1430. Compiègne ayant absolument refusé de se soumettre au due de Bourgogne^ il avait reçu en échange Pont '^ Sainte «-Maxence* Satisfait d'avoir joué si complètement le conseil de France , Philippe ne sembla pas prendre trop au sérieux son nouveau titre. Il lui suffisait d'avoir paralysé la politique de Charles VU, et dominé celle de Bedford. Le 17 octobre ^ il quitta Paris ^ sans même y laisser de garnison , et s'en alla célébrer en Flandre son mariage avec Isabdle de Portugal ^

Arrivé à Gien le SI septembre 1429, Charles, toujours à court d'argent 9 avait aussitôt licencié l'armée du sacre. Les capitaines s'en étaient allés « les uns dans leurs garnisons^ les autres dans leurs domaines. Le duo d'Alençon s'était

1 Vallet de VirivUle, t. II, pp. 121-124, 137, 138. — Cf. V^allon, 1. 1, pp. 205, 20e, 275-279. — Henri Martin, pp. 147, l48. ^Procèê, t. IV,

pp. 48y8e,eo.

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retiré dans sa vicomte de Beaumont-sur^^Oiseï et la Pucèlle était demeurée auprès du roi, dans une iftaotion qui la dé80«* lait. Après un peu de temps^ Jean d'AIeoçou, qui songeait toujours à recouvrer ses apanages dé Normandie, assembla un oertain nombre de gens de guerre pour entrer dans cette province par les marches de Bretagne et du Maine« Fort éveillé sur ses intérêts personnels » qui, au reste » se confon-^ daient encore à cette époque evec la cause nationale , il vint demander au roi la permission d'emmener la Pucelle^ ne doutant pas que le prestige de Jeanne n'attirât beaucoup de monde sous ses drapeaux , et ne fit réussir son entreprise. Mais la Trémouille^ qui tenait à garder sous sa main Vh&* roïque jeune fille , envers qui sa jalouse méflaAce croissait de jour en jour, et qui , de plus , ne se souciait pas d'aecrottre Tinfluenoe d'un prince auquel il s'était toujours montré hostile, s'opposa de toutes ses forces à ce projet, et le roi ^ qui ne voyait que par ses yeux , répondit au duc d'Alençon par un refus absolu. La Pucelle et le duc , qui depuis Orléans n'avaient oessé de combattre côte à côte, se séparèrent dès lors pour ne plus se revoir. Regnauld de Chartres et 6aa«court avaient, dans cette eiroonstanoe ^ prêté leur appui à la Trémouiile* Si , d'une part, eu égard à sa conduite posté» rieure, on peut à bon droit soupçonner le duc d'Alençon d'avoir voulu exploiter à son profit le prestige de la Pu*' celle , on ne peut guère douter non plus que les condeillers du roi n'aient été guidés, en cette affaire comme en toutea les autres, par leur étroite et envieuse politique. Dans ce conflit d'intrigues et d'intérêts vulgaires, bornons-* nous à admirer l'bérolque simplicité , l'absolu désintéresSMient de la vierge de Domremy ^

1 Froeèa, t. IV, pp. 29, 30, 48, 40.

Le roi, dominé par son conseil, qui s'efforçait de le tenir le plus possible à Técart, éloigné des grandes affaires , avait repris depuis son retour sa vie d'autrefois , promenant son indolente inquiétude de l'une à l'autre de ses résidences, en Touraine, en Poitou et en Berri *. La Pucelle demeura presque toujours en sa compagnie , parfaitement bien traitée, comblée d'honneurs , mais souffrant vivement en son grand cœur de ce repos de la royauté, qu'elle jugeait fatal au pays. Pendant son séjour à Jargeau et à Montfaucon, en octobre 1429, elle donna une curieuse preuve de ce bon sens spirituel et parfois légèrement railleur qui se conciliait si bien chez elle avec l'héroïsme et avec la sainteté. Voici en quelle circonstance :

Il est rare que les âmes sublimes, les génies extraordinaires, ne suscitent pas bientôt, dans les pays oii ils apparaissent, de vulgaires imitateurs. A la suite des vrais prophètes , qu'anime un souffle divin , on voit paraître de faux prophètes , ou méchants ou niais , qui s'appliquent à les contrefaire, et dont la malice humaine abuse souvent contre eux. On vit un jour arriver à la cour de Charles VU une sorte d'aventurière nommée Catherine de la Rochelle , qui se disait inspirée de Dieu. Cette femme prétendait que, la nuit, venait à elle une dame blanche , vêtue de drap d*or, qui lui commandait d'aller par les bonnes villes, précédée de hérauts et de trompettes fournis par le roi , pour faire crier que quiconque aurait de l'or, de l'argent ou quelque trésor caché , l'apportât immédiatement ; et que ceux qui ne le feraient , elle les connaîtrait bien, et saurait trouver ces trésors cachés, qui, disait- elle, devaient servir à payer les troupes de Jeanne. Le conseil envoya cette femme à la Pucelle, la

1 Procès, t. IV, p. 31.

priant de dire son avis. Jeanne aussitôt conseilla à Catherine de s'en retourner chez son mari , pour faire son ménage et nourrir ses enfants. Comme l'ayenturière insistait , Jeanne consulta ses voùv, sainte Catherine et sainte Marguerite , qui lui répondirent que cette femme était une folle, et ses paroles des niaiseries. Jeanne transmit cette réponse au roi, et comme Catherine s'obstinait à soutenir la réalité de ses visions/ la Pucelle lui joua un excellent tour. <c Cette femme dont tous parlez vient-elle toutes les nuits? lui demanda-t-elle. — Oui , dit l'autre. — Je coucherai donc avec vous la nuit prochaine , et je la verrai. ]» Jeanne veilla jusqu'à minuit, et ne vit rien. Alors elle s'endormit. Le lendemain matin , elle demanda à l'aventurière : c Votre dame est-elle venue? — Oui ; mais vous donniez si fort, que je n'ai pu vous éveiller. — Yiendrat-elle demain? — Oui. ]» Jeanne prit ses précautions; elle dormit pendant le jour, de façon qu'elle pût veiller toute la nuit suivante. Elle renouvela donc l'épreuve , et s'amusa à tourmenter sa compagne. De temps à autre elle se tournait vers Catherine , et lui demandait avec une malicieuse bonhomie : c Viendra- 1- elle point? ]» L'aventurière, toute déconfite, répondit piteusement : <c Oui, tantôt. j> Mais la dame ne vint pas. C'est Jeanne. elle-même qui, durant son procès, raconta à ses juges cette piquante anecdote. Malheureux qui ne sentirait pas toute la gr&ce , toute la finesse de cette plaisanterie naïve ! Malheureux qui s'étonnerait que la Pucelle de France fôt Française par l'esprit comme par le cœur I Quand on lit dans le texte original , emprunté à la minute du greffier, ce charmant récit, le sourire vient naturellement sur vos lèvres ; puis on songe aux juges, à la prisou, au bûcher, et l'on a envie de pleurer ^

1 Procèê, 1. 1, pp. i06-i09.

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Catherine , e^ le conçoit , ne fat pas contente de cette expériwiee décieiva Le cordeliev Richard , qui^ depuis Tjpoyes, suivait la cour, et avait la singulière prétention de dirigev la PuceUe, fut aussi fort méconteat : il aurait voulu qu'oa mit en œuvre raventurière, qu'il comptait sans doute plus facilement gouverner. Ces deux visionnaires (urent pour Jeapne deux ennemis de plus ^

Cependant, à la fin du mois d'octobre 4429, lé conseil résolut de reprendre le plan qui avait failli prévaloir avant la marebe sur Reims, c'est-^à^^dire d^attaquer les quelques positions que les ennemis conservaient encore sur le cours aupéniottr de la Loire. Il se décida donc à remettre Jeanne en eampagna. Charles d'Albret, frère utérin de la Trémouille, lui fut donné pour lieutenant, probablement avec mission db la surveilla au moins autant que de la seconder. La Pucelle se rendit de Mebun^ur^Yèvre, où résidait alors le roi, à Rourge^, qui avait été choisi comme point de rasseniTT blement pour l'armée. Dans les premiers jours du mois de novembre, elle mit le siège devant Sainti-Pierre->le-Moutier. La gamiaon étant très-forte et composée de vaillants hommes de guerre ,. un premier assaut fut repoussé. Jean d'Aulon , éouyM? de la Pucelle , blessé d'un trait au talon , s'était retiré du combat, quand soudain il a*aperçut que , loin de suivre la retraite, Jeanne était demeurée presque seule sous les mura de la placer Aussitôt, craignant pour l'héroïque jeune fille, cpie le roi avait spécialement confiée à sa garde, il oublie sa blessure , monte à cheval , court vers elle , et lui demande ce qu'elle fait là , et pourquoi elle ne se retire pas pomme tes autres. La Pucelle, qui semblait animée d'une

1 Procès, 1. 1, p. 107. — Cf. Henri Martin, pp. 155, 156. — M. Martin exagère, au moins dans les termes, lé parti que tirèrent de ces deux personnages les ennemis de la Pucelle.

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ardeur extraordinaire, lui répond eu ôtant sou dasque de dessus sa t6te : c Je ne suis pas seule : j'ai encore en ma compagnie cinquante mille de mes gens; je ne partirai point d*ici que la Tille ne soit prise. » — <r Elle n'avait pourtant avec elle, j'en suis bien sAr, rapporte Jean d^Aulon , que quatre ou cinq hommes. » Le bon écuyer renourelle ses instances. Pour toute réponse , Jeanne lui commande de^ faire apporter des fagots et des claies , pcfur faire sur les fossés dé h: tillë un pont oiÉ les assaillants pussent passer. Elle* même crie d'une voix forte : c Aux fagots , aux claies tettt le motide, éÛn de feire le ponti i> Les Français l'entendent; Hé reprediifent courage ; ils accourent en foule. Le pont est slussitftt établi ; on arrive au pied des murs» on drei^e les échelle, on escalade. La résistance cesse comme par eucbafntement, et voici que la ville est prise. Les vainqueurs se livrent au pillage; leur cupidité ne recule pas même devant le sacrilège r ils pénètrent dans une église, ef veulent enlevei^ les vases sacrés. Mais Jeanne ne le peut souffrir ; elle les réprimande avec bnë vigueur singulière ; et, reprenant sur ces hommes farouiches tout son ascendant d'autrefois , elle préserve la maison de Dieu. Sa piété est toujours la même, comme sfl naïVeté^ sa finesse et son héroïsme, comme son génie ^

Après ce brillant fait d^arines, le conseil , poursuivait l'exécution de son plan, résolut d^envoyer Teanne dbvant la GharitéHnir-Loire. Mais tel n^étaait p^s TâVis d)e la' Pboellé ; car ses voiœ demeuraient muettes , et , pour elle , c'était ed France, c'est*-à-dire dans rile->-de-France et fa Picardie; qu'elle voulait aller, dam cee bonnes villes qui l'aveientf si bien reçue avant et après le sacre, près do ce Paris, qui hit

1 Procès, t. in, pp. 23, 217, 218. — Vallet de ViriTiUe, t. II , pp. 125, 126. — Henri Martin, pp. 151, 152.

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tenait toujours au cœur. Mais comme on fit appel à son dé- Youement ^ elle se soumit. Il n'en fut pas de même de Catherine de la Rochelle , qu'on voulait envoyer avec Jeanne au siège de la Charité. Cette aventurière répondit qu'il faisait trop froid. Au surplus , cette indigne rivale de la Pucelle s'attribuait depuis quelque temps une valeur plus haute que celle d'un chef de guerre. Elle demandait qu'on mtt à l'essai son talent diplomatique , et offrait d'aller trouver le duc de Bourgogne pour faire la paix. C'est alors que Jeanne prononça cette belle parole, que nous avons déjà plusieurs fois citée, et qui ne fait pas moins d'honneur à son bon sens qu'à son patriotisme : <c II me semble qu'on n'y trouvera point de paix, si ce n'est par le bout de la lance ^ ^

Dès qu'elle eut consenti à diriger l'expédition, Jeanne fit tout son possible pour en assurer le succès. Elle n'avait pas d'artillerie; elle en demanda aux habitants de Riom. Elle s'adressa aux bourgeois d'Orléans, de Bourges, pour avoir de l'argent, des munitions, des vivres; car la cour, qui envoyait Jeanne faire ce siège malgré elle, la laissait pourtant manquer de tout. La Pucelle, accompagnée de Charles d'Albret et du maréchal de Boussac, parut, le 24 novembre , sous les murs de la place ; mais le siège tratna bientôt en longueur, les assauts furent repoussés. Le conseil royal s'abstenait d'envoyer aucun secours d'aucune espèce. Le capitaine de la ville, Perrinet Grasset, Bourguignon plein de vaillance et de finesse , laissa l'armée française s'user en d'infructueux efforts. Enfin, après un mois de souffrances pour les soldats et d'angoisses pour la Pucelle, que ses conseils ne soutenaient point, il fallut lever le siège. Toute l'artillerie tomba au pouvoir de l'ennemi ; et ainsi fut con-

t Proeéa, t. I,p|>. 108,409.

sommé le second échec de Jeanne d'Arc. Parmi les causes de ce revers, il en est qui sont demeurées obscures, et où, dit-on, Ton pourrait soupçonner la main de la Trémouille. Toujours est-il que le i i janvier 1429, moins d'un mois après la levée du siège, la Charité se rendit spontanément au roi de France, après que treize cents écus d'or y eussent été expédiés de Bourges ^

Quand la Pucelle reparut à Mehun-sur-Yèvre en Berri, où le roi tenait alors sa cour, celui-ci eut du moins le bon sens de ne lui imputer pas un échec dont les conseillers de la couronne étaient seuls responsables. Charles, dans le fond, n'eut jamais pour la Pucelle Tinsigne malveillance d'un Regnauld de Chartres ou d'un la Trémouille. Il ne la soutint guère durant ses glorieuses campagnes; il l'abandonna durant son martyre; mais, tant qu'elle vécut à ses côtés, il lui témoigna une affection réelle , dont il n'aurait pas demandé mieux que de lui prodiguer les marques, pourvu qu'elle voulût se tenir tranquille, se reposer, ou servir d'instrument docile à la politique tortueuse de ses favoris. En ce moment , loin de lui témoigner de la froideur, il se montra à son égard plein de bonne gr&ce et de générosité royale. Il lui maintint un train de maison digne d'un comte, lui fit don de belles armes, de riches vêtements, de chevaux de prix. Il fit plus : par lettres patentes données à Mehun-sur-Yèvre, en décembre 1429, et contre -signées la Trémouille , il l'anoblit, elle et toute sa famille; et, par un privilège jusqu'alors sans exemple dans l'histoire de la monarchie, il décida que la noblesse, dans la famille de Jeanne, se transmettrait par les femmes comme par les hommes. Dès le 2 juin, il lui avait

1 VaUet de ViriTUle, t. II, p. 126. — Henri Martin, pp. 153, 154. -* Proeéf, trv, pp. ai -91. •

concédé des armoiries, et ce blason était noblement et ingénieusement imaginé : c'était nne épée d'or, la pointe en haut, sur champ d'azur, entre deux fleurs de lis. Mais Jeanne s'abstint d'en faire usage, préférant les religieux insignes qu'elle avait fait peindre sur sa bannière, oc Persécutée de prévenances et d'honneurs, 7> elle laissait faire, tout en gardant toujours sa naïveté angéliqne, son héroïque simplicité. Mais son &me était pleine d'angoisses; elle souffrait vivement de ce repos qui lui était commandé par le roi , tandis que la guerre se rallumait dans l'Ile- de -France et la Picardie, et que le duc de Bourgogne , se rapprochant décidément des Anglais, se disposait à reprendre les hostilités, sans môme attendre Fexpiration de la trêve conclue avec Charles VH*. Le gouvernement anglais avait fait les derniers efforts pour s'assurer le concours actif du* puissant vassal , si vivement courtisé par les conseillers du roi de France, qu'il avait déjà tant de fois dupés. Informé que Charles VII avait promis à Philippe le Bon de lui donner en apanage, s'il faisait la paix , les comtés de Champagne et de Brie , le conseil d'Angleterre les lui avait immédiatement accordés par lettres patentes du 8 mars 1430, en y joignant un don de douze mille cinq cents livres, qui lui furent immédiatement payées, malgré la pénurie du trésor. Le duc de Bourgogne commença alors à dessiner plus nettement sa politique. Sortant des ambiguïtés oii il s'était complu depuis plusieurs mois , il rassembla ses forces et commença à menacer les places françaises de la Champagne et de la Picardie. Les habitants de Reims, dévorés d'inquiétudes, s'adressaient au lieutenant

1 Procès, 1. 1 , pp. 117, 118. — VaUet do Viriville , t. Il , pp. 127, 128 , 136. — Henri Itfartin, p. 154. — Wallon, 1. 1, p. 212. — Quicberat, Aperçus nouveaux, p. 36.

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général comte de Vendôme, à leur archevêque, Regnauld de Chartres y et surtout à la Pucelle. Jeanne , dont leurs dépèches excitaient Tindignation et enflammaient le courage , résolut de rompre, s'il le fallait, avec le conseil royal, et de se porter immédiatement sur le théâtre de la guerre ^

Depuis son retour du siège de la Charité, elle n'avait guère quitté le roi. En ce moment (derniers jours de mars 1429), elle se trouvait en sa compagnie, et résidait depuis un mois environ au château fort de Snlly-sur-Loire , propriété du fkvori la Trémouille , qui tenait ainsi sous sa main , resserrés dans les étroites limites de son égoïsme, le gouvernement, dans la personne du roi , et le sentiment national , dans la personne de la Pucelle. leaLue, pour s'éloigner, usa de stratagème. Elle sortit un jour sans prendre congé du roi, sous prétexte d'aller se divertir dans la campagne; mais une fois aux champs , en pleine possession d'elle-même , elle prit avec tine faible escorte le chemin de l'Ile-de-France. Cette fois , hélas I elle ne courait pas à la victoire , mais à la captivité et au martyre. Ses voix^ qui depuis quelque temps sans doute lui tenaient un langage de plus en plus sombre, le lui firent bientôt entendre*.

Le i5 avril 1430, la Pucelle se trouvait sur les fossés de Melun, qui venait de reconnaître l'autorité du roi de France. Ses saintes lui firent ce jour- là une douloureuse révélation. Elles lui apprirent qu'avant la Saint- Jean prochaine elle serait prise, qu'il fallait qu'il en fût ainsi, qu'elle ne s'étonnât donc point, mais prit tout en gré, et que Dieu lui viendrait en aide. Depuis lors jusqu'à ta fatale sortie de Compiègne , elles lui répétèrent maintes fois , ' pres()ue tous

1 VaUet de Viriville, t. Il, p. 439. — Wallon , 1. 1 , p. 216. 3 Procèa, t. IV, p. 32.

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les jours, cette prédiction terrible. Mais Jeanne ne put savoir d'elles Tépoque précise que Dieu avait fixée pour sa captivité; et quand elle suppliait ses voix d'obtenir qu'elle mourût sans souffrir les tourments d'une longue prison , elle ne recevait point d'antre réponse, sinon qu'il fallait que la prédiction s'accomplit, et qu'elle prit tout en gré. Jeanne alors, sans en revenir sur la décision hardie qu'elle avait exécutée en se séparant du roi pour se jeter au milieu des labeurs et des périls de la guerre, résolut de renoncer à l'initiative qu'elle prenait d'ordinaire au nom de son inspiration et de son génie dans la conduite des opérations militaires, et de s'en remettre le plus souvent à la volonté des capitaines qu'elle était venue rejoindre. Mais elle leur cacha ses anxiétés et l'avenir qui pesait sur elle, montrant toujours la mâme vaillance et la même sérénité, bien qu'elle n'eût plus le même espoir ^

Lagny-sur-Mame, qui depuis la campagne de Charles YII dans rile-de-France était demeuré au pouvoir des Français, était occupé par une garnison vaillante, qui avait de fréquentes escarmouches avec les bandes ennemies.. La Pucelle s'y jeta , et son séjour dans cette ville fut marqué par un fait qui a un caractère miraculeux, et par un brillant exploit •.

Un enfant était né depuis trois jours, et on n^ l'avait pu baptiser, parce qu'il ne donnait pas signe de vie. On le porta devant l'image de Notre-Dame, et les jeunes filles de la ville se mirent en prière. On vint demander à Jeanne de se joindre à elles , et la sainte enfant y consentit volontiers.

1 Procèê, 1. 1, pp. 114, 115, 147, 253. — Cf. WaUon, t. I, p. 219. — Vallet de ViriTiUe, t. H, p. 141. — Henri Martin, p. 162, et Prooèê, t. V, p. 381.

3 Proeèê, t. IV, p4d2.

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Elle y alla, et pria dmec les autres. Tout à coup l'enfant donne signe de vie : il a b&illé trois fois. Tout à l'heure il était noir; la couleur lui revient soudain. On le baptisa en toute h&te, et après sa mort, qui ne tarda guère, on put rinhumer en terre sainte. Quand les juges de Rouen demandèrent à la Pucelle si <c Ton ne disait point par la yille que ce miracle était l'effet de sa prière », elle répondit avec sa simplicité , son humilité ordinaires : c Je ne m'en enquérais pointa »

Un de ces aventuriers sans foi ni loi, plein de bravoure et de scélératesse, et dont la vie militaire n'était qu'un tissu de crimes, ravageait en ce moment les environs de Lagny , avec une bande composée de trois à quatre cents Anglais. Pour lui , il était né Français ; mais il suivait le parti du duc de Bourgogne. On le nommait Franquet d'Arras. Jeanne marcha contre lui*, accompagnée de Jean Foucaut, l'un des deux capitaines à qui le roi avait confié la défense de la ville, de Geoffroy de Saint-Belin, d'un capitaine nommé Barrette, et d'un chef écossais au service de la France , sir Hugh de Kennedy. Leur troupe était à peu près égale en nombre à celle de Franquet d'Arras. Celui-ci, quand il apergut l'ennemi, ordonna à ses gens de mettre pied à terre, et, suivant la tactique anglaise , les rangea en bon ordre le long d'une haie. Le combat fut long et sanglant ; par deux fois les Français reculèrent. Mais enfin ils remportèrent une victoire complète , et tous les Anglais furent tués ou pris*.

Au nombre des prisonniers se trouvait Franquet d'Arras. Jeanne avait dessein de l'échanger contre un Parisien du parti français, hôtelier à l'enseigne de VOurs. Mais le bailli

1 Procès, 1. 1, pp. 105, 106.

2 Procèê, t. lY, pp. 91, 02, 399, 400.

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de Lagny le réclama comme son justiciable, à cause des crimes qu'il avait commis dans le ressort du baillage. Il apprit à Jeanne que le Parisien auquel elle s'intéressait était mort, et lui représenta qu'en refusant de livrer Franquet elle faisait grand tort à la justice, oc Puisque l'homme que je voulais avoir est mort, répondit-elle, faites ce que vous devez faire. » Après un procès en forme , qui dura quinze jours, Franquet fut condamné à mort et décapité. Il s'était mis par ses excès en dehors du droit des gens. Cependant la mort de ce brigand , qui avait avoué ses crimes, fut l'un des griefs relevés contre Jeanne durant son procès ^

De Lagny la Pucelle se rendit à Senlis; puis, si l'on en croit une tradition fort ancienne et très -vraisemblable, elle séjourna quelque temps au château de Borenglise, dans la paroisse d'Ëlincourt, située entre Compiègne et Ressohs, et dont l'église était placée sous l'invocation de sainte Marguerite , l'un des conseils de Jeanne. Elle ne tarda pas à se rendre k Compiègne même. Cette ville, objet des convoitises du duc de Bourgogne, s'attendait d'un jour à l'autre à soutenir un siège ; car l'entrée en campagne de Philippe le Bon ne pouvait plus laisser aucun doute sur ses intentions , et la chimère du chancelier Regnauld de Chartres s'évanouissait devant la triste réalité. Le diplomate en était réduit, pour le moment, à préparer la résistance. Il n'en conservait pas moins , à l'endroit de la Pucelle , sa malveillance ordinaire*.

Philippe, ayant pris en personne le commandement de ses troupes, s'était emparé du château de Gournay-sur- Aronde, et, après avoir séjourné environ huit jours à Noyon,

1 Procès, t. I, pp. 158, 159.

2 Procès, t. IV, pp. 32-49 ; t. V, pp. 165-381.

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il était venu assiéger Cboisy-sur-Âisae. Les Français résolurent de secourir cette place. La Pucelle , accompagnée de Xaintrailles, de Jacques de Chabannes, de Rigaultde Fontaines, avec environ deux mille combattants, essaya de forcer le passage de TOise à Pont-l'Évôque. Mais , après une rude escarmouche, le petit corps d'armée fut repoussé. Louis de Bourbon , comte de Vendôme , se décida à faire une nouvelle tentative sur un autre point. Emmenant avec lui le chancelier Regnauld de Chartres et la Pucelle , il se dirigea vers SoissonSy où il espérait passer l'Aisne. La ville était aux mains des Français; mais le gouverneur, Guichard Bournel, écuyer picard, à qui ce poste avait été confié parle comte de Clermont, persuada aux habitante qu'on voulait leur imposer la charge d'une garnison , ce qui , attendu les méfaits des gens de guerre, ne plaisait jamais aux bourgeois. Il ne permit l'entrée au lieutenant général, au chancelier et à la Pucelle, qu'à condition que l'armée resterait dehors. Il fallut dès lors renoncer à secourir Choisy , qui ne tarda pas à succomber. Là petite armée du comte de Vendôme se dispersa. Louis de Bourbon et le chancelier gagnèrent Senlia; la Pucelle se retira à Grespy- en -Valois. Guichard Bournel, aussitôt qu'il se vit débarrassé de leur présence, vendit Soissons à Jean de Luxembourg, l'un des principaux lieutenants du duc de Bourgogne. Celui-ci, repassant l'Oise avec toutes ses forces, vint mettre le siège devant Compiègne. Il fut bientôt rejoint par un corps d'armée auxi* liaire, composé d'Anglais^ et commandé par les comtes de Stafford et d'Arundel. Tous ces événements s'étaient accom^ plis du 15 avril au 23 mai 1430^

1 Procès, t. rv, pp.32,48,:50,395,397, 3Ô8. — Henri Biartin , pp. 164, 105. — VaUet de ViriviUe, t. U, p. 151. — Cf. Wallon, 1. 1, pp. 223, 224.

SOS JEANNB D'ARC

Qaand Jeanne apprit que Compiègne était assiégé, elle rassembla en toute h&te trois à quatre cents hommes d'armes pour courir prendre part à la défense de cette bonne ville qui, malgré le roi lui-même, avait voulu demeurer française. En vain lui fit -on observer qu'elle n'avait que bien peu de monde pour passer à travers l'armée anglo-bourguignonne : 4c Nous sommes assez, répondit- elle; je veux aller voir mes bons amis de Compiègne. » Le 24 mai 1430, à minuit, elle se mit en marche, trompa, gr&ce à l'obscurité, la vigilance de l'ennemi, et pénétra dans ' Compiègne au soleil levant. Elle concerta sur-le-champ avec le capitaine de la ville, Guillaume de Flavy, une sortie, qu'elle exécuta au déclin du jour, et dont le plan était si habilement congu, qu'il n'a pu échouer que par une véritable fatalité, ou plutôt, disons mieux , par un décret de la Providence, qui destinait Jeanne au martyre. Ses voix ne l'encouragèrent pas à cette entreprise; elles ne l'en détournèrent pas non plus. c Si j'avais su que je dusse être prise, je n'y serais point allée, dit-elle, à moins que mes voix ne me l'eussent expressément commandé, auquel cas j'y serais allée, quoi qu'il m'en dût advenir S

Compiègne, situé sur la rive gauche de l'Oise, communique avec la rive droite par un pont, qui aboutit à une chaussée destinée à frayer aux voyageurs une route commode, à travers une plaine basse et souvent inondée, jusqu'à la côte de Picardie, qui, semblable à un mur, ferme l'horizon en face de la ville. Une de ces redoutes, qu'on appelait botilevard, servait de tète de pont, et, dominant la chaussée, formait une sorte d'ouvrage avancé, qui défendait de ce côté l'approche de Compiègne. Au bout de la chaussée on

1 Procé», 1. 1, pp. 115, 116; t. IV, pp. 32, 33.

aperçoit Margny, où les Bourguignons avaient un camp ; ils en avaient un autre à Glairoix , à trois quarts de lieue environ, en remontant la rivière , au confluent de l'Oise et de TAronde; enfin les Anglais étaient établis à Venette, à une demi-lieue en descendant vers Pont-Sainte-Maxence. Le duc de Bourgogne campait à Coudun- sur- Ar onde , en arrière de Glairoix y avec un corps de réserve ^

Le plan de la Pucelle consistait à s'avancer droit sur Margny, à enlever ce village par un coup de main, puis, se rabattant à droite sur Glairoix , à s'y établir de vive force pour y attendre le duc de Bourgogne » s'il venait de Goudun au secours de ses gens. On négligeait, il est vrai, les Anglais de Yenette, qui pouvaient tenter de s'emparer de la chaussée pour couper la retraite aux Français; mais, à défaut de Jeanne, Guillaume de Flavy avait promis de pourvoir à ce danger. Il disposa de l'artillerie et des gens de trait sur le front et sur les flancs du boulevard qui commandait la chaussée, et prépara en outre sur l'Oise un grand nombre de bateaux couverts qui devaient, en tout cas, permettre aux fantassins d'opérer sûrement leur retraite *.

Vers cinq heures de l'après-midi, toutes les portes de la ville étant fermées, sauf celle du pont, Jeanne sortit de Gompiègne et se porta sur Margny, avec cinq à six cents hommes. Les Bourguignons, commandés par Baudo de Noyelle, furent culbutés, et le village emporté. La garaison de Glairoix accourut pour les secourir, tandis que les Anglais de Venette se mettaient en marche vers la chaussée. Une lutte violente, où les deux partis reculaient et avançaient tour

1 Quicherat , Aperçus nouveaux, pp. 85 , 86. — Cf, Wallon , 1. 1 , p. 225. — Henri Martin , p. 167.

3 Quicberat, Aperçus nouveaux, pp. 86, 87.

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à tour^ s'engagea dans la prairie. Grâce à Tartillerie du boalevard , les Anglais allaient être arrêtés dans leur mouvement, et tout ce qu'ils auraient pu faire ^ c'aurait été d'aller grossir le corps de bataille des Bourguignons ^ quand tout à coup une terreur panique s'empare de ceux des soldats de Jeanne qui, se trouvant aux derniers rangs , pouvaient suivre du regard le mouvement des Anglais. Sans réfléchir que le boulevard les protège , ils croient déjà voir la retraite ooupée; ils perdent la têtei ils se débandent et se précipitent les uns vers les bateaux » les autres vers la barrière du boule^ vard. Les Anglais, protégés par ces. fuyards eux-mêmes contre l'artillerie, dont on n'ose pas faire usage de crainte de frapper également amis et ennemis, s'établissent sur la chaussée, et, poussant devant eux les Français débandés ^ ils arrivent bientôt près du pont. Flavy, qui, du haut des remparts, voit cette confusion des siens ^ et les ennemis qui approchent, se prend à trembler pour la ville. Il donne l'ordre de fermer la porte et de baisser la herse. Jeanne cependant combat toujours dans la prairie ^

Avertie de la panique qui avait saisi ses gens, suppliée de battre en retraite , elle s'y refusa d'abord , en faisant sa réponse accoutumée I c Allez avant ^ ils sont à nous« 9 Cependant le désordre ne faisait qu'augmenter* Les Bourguignons, refoulant devant eux la petite troupe de Jeanne ^ inondaient déjà la plaine et la chaussée. La Pucelle enflammée d'une ardeur extraordinaire , soutenait vaillamment une lutte inégale. A la fin , son écuyer, Jean d' Aulon , s'emparant de la bride de son cheval ^ la force à retourner du côté de Com-^ piègne. Par malheur, l'entrée du boulevard n'était plus accessible. La petite troupe de Jeanne, poussée par les Bour-

1 Qnicherat, Aperçue nouveauœ, pp. 87, 88. — Proeéê, t. IV, p. 445.

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guignons victorieux sur les Anglais, maîtres des abords du pont; vint s'acculer dans Tangle formé par le flanc du boulevard et par le talus de la chaussée. Il n'y avait plus d'espoir de salut, l'ordre donné par Flavy venant d'être exécuté. L'escorte de la Pucelle succombe en un clin d'œil , et une foule d'ennemis portent à la fois la main sur elle. Violemment tirée par sa casaque de drap d'or vermeil, elle tombe de cheval, et enfin se laisse entraîner par un archer du bâtard de Wandomme , lieutenant du comte de Luxembourg. On l'emmène prisonnière au camp de Margny. Vaincue, mais indomptée, elle refuse de donner sa foi. <k Je l'ai donnée à autre qu'à vous, dit-elle, et je tiendrai mon serments i>

Le duc de Bourgogne qui venait d'arriver dans la plaine avec le corps de réserve pour secourir ses lieutenants, n'eut pas plutôt appris la capture de la Pucelle, qu'il alla voir Jeanne à Margny. Il eut avec elle un entretien dont le chroniqueur Monstrelet, bien qu'il déclare lui-même y avoir assisté, n*a pas jugé à propos de nous conserver les détails. La joie de Philippe le Bon était immense. Dès le soir même il expédia de toutes parts des courriers chargés de répandre la grande nouvelle. La joie des Anglais fut plus vive encore, s'il est possible, et ils en donneront bientôt de sinistres marques. Quant au sentiment éprouvé paroles Français, il faut distinguer entre le peuple et le conseil royal. Les populations furent frappées de stupeur d'abord, puis d'une douleur sans bornes. La ville de Tours prescrivit un deuil public. Si le conseil royal ne se réjouit pas précisément, comme les Anglais et les Bourguignons, de la chute de l'héroïne, on peut dire tout au moins qu'il ne s'en aflligea guère, et cher-

1 Quicherat , Aperçus nouveaux, pp. 88 , 89. — Procès , t. IV, pp. 34446. — Henri Martin , pp. 170 , 171. — VaUet de Viriville, t. U , pp. 154, 155.

cha à modérer la douleur des populations. G'est^ce qui résulte d'une lettre de Regnauld de Chartres aux habitants de Reims, dont l'analyse seulement nous a été conservée :

n II donne avis de la prise de Jeanne la Pucelle devant n Gompiègne. Elle ne voulait croire conseil , mais faisait tout d à son plaisir. Il était venu vers le roi un jeune pâtre, c gardeur de brebis des montagnes du Gévaudan , en l'é vôc ché de Mende , lequel disait ni plus ni moins qu'avait fait ce Jeanne la Pucelle : à savoir qu'il avait commandement de a Dieu d'aller avec les gens du roi^ et que sans faute les a Anglais et Bourguignons seraient déconfits. Et comme on « lui dit que les Anglais avaient fait mourir Jeanne la Puce celles il répondit que cela leur porterait malheur, et que d Dieu avait souffert que Jeanne la Pucelle fût prise , parce « qu'elle s'était constituée en orgueil , et à cause des riches a habits qu'elle avait pris, et aussi parce qu'elle n'avait pas ce fait ce que Dieu lui avait commandé, mais avait fait sa ce volonté. D

Ce document révèle une ingratitude si révoltante de la part du gouvernement royal, qu'on ne peut le citer sans reproduire en même temps ce qu'en dit le savant éditeur des Procès j M. Jules Quicherat.

ce Ge document n'a encore été ni employé ni soumis à la critique. Gomme il est d'une conséquence infinie, et que, d'un autre côté , il ne se présente pas sous sa forme originale, on pourra élever des doutes, sinon sur la bonne foi, du moins sur l'intelligence de celui qui nous l'a transmis. Je ne m'en

1 c La mention de la mort de la Pucelle, dit M. Quicherat, peut très-bien s'expliquer comme un faux bruit rapporté au berger, soit de bonne foi , soit pour réprouver. » Procès, t. V, p. 168, note 1.

sers donc qu'avec une certaine réserve, après m'y être pris de toutes les manières pour l'interpréter autrement que je ne fais, et désirant, tant la teneur en est révoltante , que de nouveaux documents viennent modifier le sens que je lui donne. j>

La première expédition que Regnauld de Chartres fit faire à son berger, environ deux mois après la mort de la Pucelle, ne fut pas heureuse. Fait prisonnier par les Anglais, le pâtre du Gévaudan fut jeté à Teau dans un sac , sans autre forme de procès ^

Tandis qu'on croyait la remplacer par le premier idiot venu , la Pucelle allait donner dans sa douloureuse captivité, pendant les longs interrogatoires de son procès, et jusque sur Téchafaudoii elle écoutera sa sentence, de nouveaux témoignages de l'ineffable amour qu'elle portait à la France et au roi, qui pour elle était le légitime représentant, la personnification la plus haute. On la sacrifiait, et elle répondait à cette marque d'une incroyable ingratitude comment? En se sacrifiant elle-même. Jamais un mot ne sortit de sa bouche qui pût être interprété défavorablement non-seulement contre Charles VU, mais contre les conseillers de Charles VU. Il y a, dit-on , des silences qui sont éloquents : le silence de Jeanne fut sublime.

1 Procèêj t. rV, p. 462 ; t. V, pp. 168, 169. — Quicherat, Aperçus nouveaux, pp. 91 -94. — VaUet de VirivUle , t. II , p. 1 59 , 160. — Henri Martin , pp. 172, 173.

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