‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 12 sur 20 · LE PROCÈS · texte numérisé non relu

LE PROCÈS

Le tribunal. — Préliminaires de la cause. — • Les interrogatoires et les réponses. — Les iniquités. — Réquisitoire du promoteur. — • Les douze articles. * Les consultations. — Jeanne malade. — Les eihortations charitables. — Les délibérations. — > Conclusion de la cause.

JeaDDe était aux maÎDs de ses enDemis ; il s'agissait maiDtenant de la conduire juridiquement à la mort. <k Nous allons, dit Pierre Cauchon , nous allons avoir un beau procès*. »

Il fallait tout d'abord constituer le tribunal. Par lettres patentes données à Rouen , le troisième jour de janvier 1430 , au nom du roi Henri YI , le gouvernement anglais livrait la Pucelle à la juridiction de Tévèque de Beauvais, c'est-à-dire qu'il ordonnait à ses officiers c que, toutes les fois que bon semblerait audit révérend père en Dieu , Jeanne lui fût remise réellement et de fait » . Mais ni le conseil ni Tévèque n'entendaient qu'elle sortit des prisons royale^ pour entrer dans les prisons de l'Église, où elle aurait été traitée avec plus d'humanité. Bien plus, le grand conseil stipulait expressément que Jeanne ne serait point rendue à la liberté, et

t Procès, U m, p. 137.

qu'elle resterait à la disposition du gouvernement , lors même qu^elle serait déclarée non coupable, n'ayant pu être convaincue <c des cas... touchant ou regardant notre dite foi ». C'était dire qu'on se débarrasserait d'elle à tout prix. Mais les lords du grand conseil ponvaienl se fier à Pierre Gauchon^

Celui-ci n'avait qualité pour juger la Pucelle que comme évèque de Beauvais, ayant juridiction sur le territoire où Jeanne avait été prise. Mais le procès allait avoir lieu à Rouen. Dès b 28 décembre, Cauchon avait obtenu du chapitre de cette métropole des lettres de territoire, lui conférant, pour cotte fois et pour ce caa séulenteûl, juridiction spirituelle dans toute l'étendue du diocèise. II accomplit edstnte les formalités qui prècëdâiéiit d^ordiaaire les procès en matière de foi. Par lettres en date du 9 janvier 1430, il institua promoteur (organe du ministère public dans les causes ecclésiastiques) Jëàn d'Ëstivet, chanoine de Balyeux et d'ÉvJréuXi ancien procureur générai dû diocèse de Ëeaiivais. Chassé de fieauvâis en înéine téoips que don évèqiie, dont il était le plus intiâae confident, cet homme se montra plus animé encore, s'iï est possible , que Pierre Cauchon , et pdiirsuivit impiioyablèment la condamnation dé là Pucelle. A la même date furent iîisiitués conseiller , cominissàire examiinateùr deà témoins, Jean de là Fontaine, inaitreès ai'ts, licencié en droit canon ; exécuteur des ordres et citations , Jean IJiiassien, prêtre, doyen de la chrétienté de Houen; greffiers, Guillaume Colles , dit Boisgdiflaunîe , et Guillaume ]!if anchon , prêtres du diocèse de ftouen e^ notaires apostoliques, toutes ces nominations furent promulguées dans une première séance tenue dans ïà salle oi^dinaire des délibérations dix grand coh-

i jProcè«, t. I,p. 18,19.

seil, près du château de tlouen, et ou siégèrent en qualité d*asse8seurs : Gilles dé D'urmort, âbbé de if'écanip; Nicolas le Roux, abbé de lumiéges; Pierre Miget, prieur de Longuévilïe- Giffard ; Raoul Roussel , ifésoriéf de la cathédrale de Rouen ; Nicole de Vendèrës, archidiacre d'Eu ; fiobert Barï)ier, Nicole Cappéquesné et Nicolas Loiseieur, chanoines de noûén. Les assesseurs n'avaient pas voix déiibérative , inais seulement voix consultative. Leur nombre fut très -varié, suivant les séances. L'évèqué avait lé droit de convoquée: têts ecclésiastiques qu'il lui plaisait. En vertu de ce droit, il né manqua pas de réclamler l'assistance de qûelquéi^-iins dés plus renommés docteurs de 1 université de Paris. G^était se montrer doublement ha()île. En effet, Gàuclion satisfaisait ainsi l'orgueil dé Tuniversité, qui pouvait bien avoir ét^ légèrement blessée dii peu dé succès de ses démarchés pbur que le procéda eÀt lieu à Paris ; eni meiné temps il donnait i sa procédure liné grande autorité, et ceïa sans danger, puisqu'il restait totijours maître de la décision, et qu'il tenait étroitement les assesseurs sous sa dépendance. Il eut soin, au reste, de n'appeler que des docteurs qu'il savait tout dévoués à sa personne et à la cause qu'il servait. Jean Beaupère, ï'ierre Ilforiôe, Girard Feuillet, Jacques de Tburainë, Nicole Midi, Thomas de ddurcelles, né furent pas ^es moins utiles auxiliaires. Ge dernier, notamment, qui fut charge plus tard de revoir et de traduire en latin la minute des greffiers, joua durant le procès un rôle des plus actifs, et qui ne laissa pas de l'embarl^asser très -fort en 1456^ lors du procès de révision*, te samedi 13 janvier, Tévèque ftt donnée fecture à six

1 Procès, 1. 1, pp. 5-8, 20-17,29, 90 et note 3. — Aperçus nouveaux, p. 162. — Abel Dei^ardiDS, pp. 143, 146.

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assesseurs, qu'il avait réunis dans sa maison , des informations recueillies par son ordre sur le compte de la Pucelle , tant à Domremy et aux environs que partout ailleurs, et il fut décidé qu'on en extrairait un certain nombre d'articles , répondant à des imputations précises, sur lesquelles on déciderait s'il y avait lieu de poursuivre. Le mardi 23, on lut ces articles, et Ton chargea Jean de la Fontaine, commissaire examinateur, de procéder à l'instruction préparatoire, qui dura quatre jours , les mercredi , jeudi , vendredi et samedi 14, 18, 16 et 17 février. Cependant, le mardi 13, les officiers institués par Tévèque de Beauvais avaient prêté serment entre ses mains ^

La séance du lundi i9 février fut marquée par un incident assez important : l'évèque, après avoir fait lire l'instruction préparatoire rédigée par les greffiers Colles et Manchon, sous la direction du conseiller de la Fontaine, avait déclaré que les charges étaient suffisamment graves pour qu'il y eût lieu de faire citer Jeanne comme prévenue de crimes contre la foi. Cette décision prise de l'avis des assesseurs, quelqu'un d'entre eux, ou peut-être Cauchon luimême , fit remarquer que , par respect pour le siège apostolique , et pour donner plus de poids à la procédure et à la sentence, il était convenable d'appeler à siéger, comme second juge, l'inquisiteur de France; et puisque le titulaire de cet office, frère Jean Gravèrent, de Tordre des Frères prêcheurs, résidait à Paris, et sans doute ne se pourrait point déranger, d'appeler en son lieu son vicaire pour le diocèse de Rouen, Jean le Mattre. Ce dernier fut, en effet, invité le jour même à prendre part à la procédure. Mais cette démarche n'aboutit qu'à un demi -succès. Le vice -inquisiteur

t Procéi, I. I,p. 37-31.

JBANNB D'ARC S3S

86 rendit à la séance du SO février. Homme faible et timide, il ne se souciait pas de se mêler à cette affaire. Il se h&ta donc de soulever une question de compétence. Aux termes de sa commission, disait- il, sa compétence en matière de foi ne s'étendait qu*au diocèse de Rouen; et comme Pierre Cauchon présidait dans cette cause en qualité d*évèque de Beauvais y il ne pensait pas , en conscience , avoir le droit de se joindre à lui, jusqu'à ce qu'il eût reçu de son supérieur, l'inquisiteur de France, une délégation spéciale. L'éyèque s'adressa immédiatement à frère Jean Gravèrent pour obtenir cette commission, et, en attendant, il passa outre. Il semble que Jean le Maître aurait bien voulu s'abstenir absolument de paraître aux séances. Mais Gauchon ne l'entendait pas ainsi. Il fit menacer le pauvre moine de la cplère des Anglais. Averti qu'il risquait sa vie en s' opposant à l'évèqne, le vice- inquisiteur consentit à siéger, mais comme simple assesseur. Le 13 mars, il fallut bien qu'il devint juge; car il avait reçu la veille la commission spéciale sollicitée par Gauchon. Il institua promoteur Jean d'Estivet, et Jean Massieu exécuteur des citations, c'est-à-dire qu'il accepta les personnages déjà choisis par l'évèque pour remplir ces fouettions; mais il adjoignit à Guillaume GoUeset à Manchon un nouveau greffier, Nicolas Taquel, prêtre du diocèse de Rouent

Gependant, le mardi 20 février, Jean Massieu s'était transporté dans la prison de la Pucelle, et, au nom de Tévèque de Beauvais, l'avait citée à comparaître le lendemain, à huit heures du matin, dans la chapelle royale du ch&teau de Rouen, pour répondre aux questions qui lui seraient faites

1 Proeèê, 1. 1, pp. 31-37, 422-124, 434-138, 148-150. — Henri Martin, Jeanne d^Arc, pp. 202, 203.

iU JEANNE D'ÂRG

sur les crimes qui lui étaient reprochés contre la foi. Jeanne répondit qu'elle comparaîtrait volontiers, et dirait la vérité sur les points clu procès; mais en même temps elle demanda , en premier lieu, que des ecclésiastiques du parti français fussent appelés à siéger parmi les assesseurs, et, en second lieu , qu'on lui permît d'entendre la messe la veille dû jour où on la ferait comparaître; car on l'avait jusqu'alors privée de Toffice divin. Cette double requête fut naturellement rejétée*.

Le procès proprenient dit préparatoire fut ouvert le mercredi 21 février par Pierre Cauchon, assisté de quarante assesseurs. L'hypocrite évèque adressa à la Pucelle ce qu'il appelait une c exhortation charitable », puis il lui enjoignit de jurer sur les saints Évangiles de dire la vérité sur tous les points de son interrogatoire, n Mais , dit la jeune fille avec son admirable bon sens , je ne sais pas sur quels points vous voulez m' interroger. Peut-être bien me demanderez -vous telles choses que je ne vous dirai point. — Jurez-vous, reprit Gauchon , de dire la vérité sûr ce qui vous sera demandé , si vous en avez connaissance? — En ce qui concerne mon père et ma mère, répondit Jeadne, et les choses que j'ai faites depuis que je suis venue en f^rance, je jurerai volontiers; mais quant aux révélations qui m'ont été envoyées par Dieu , je ne les veux point découvrir en ce moment , quand on me devrait couper la tète. Je saurai bien dans huit jours, par le conseil de mes voiœ, si je les dois révéler. » Gauchon multiplia ses instances. Enfin Jeanne, fléchissant les genoux, les deux mains posées sur îih grand niissel, prêta serment de dire là vérité sur ce qu'on lui demanderait touchant la foi. Ce débâi au sujet du serment se renouvela dans les séances qui sui-

1 Procèf^ 1. 1, pp. 42-44.

Tirent. Ce fut une lutte opiniâtre qui s'engagea entre le persécuteur et la victiine, celui-ci exigeant un serment pur et siinple, celle-ci maintenant courageusement ses réserves. Après cet incident commença Tinterrogatoire, qui fut borné, cejour-lâ, aux questions d'usage : quels étaient les parents, le lieu de la naissance, Tâge dé la jeune fille, etc. Pierre Cauchon lui enjoignit ensuite de réciter le Pater. Elle répondit : a Veuillez in'entendre en confession, et je vous le réciterai de bon cœur, i te jugé fit la sourde oreille, et, renouvelant son ordre, il offrit à Jeanne de lui présenter deiix i^espèctables ecclésiaâtiqiies parlant français, devant qui elle réciterait le Pater, ce Oui, répondit Jeanne, pourvu qu'ils m'entendent en confession. ]» Mais Timpitoyablé évêqûe tenait, ce semble, à priver la captive des forces qu'elle avait toujours puisées dans Pusage des sacrements. Il termina cette séance en défendant formellenient à la Pucelle de chercher à s'enfuir de sa prison, sous peine d'étrè convaincue, par ce sent fait, du crime d*hérésie. Jeanne répondit qu'elle n'acceptait point cette défense, et que si, par conséquent, elle réussissait à s'échapper, on ne pourrait lui reprocher d'avoir violé sa foi, puisqu'elle ne l'avait donnée à personne. Elle se plaignit d'être chargée de chaînes. Gaucbon lui reprocha alors ses tentatives d'évasion à Ëeaulieu , à Éeaurevoîr , et il lui dit que, pour plus de sûreté, elle demeurerait dans les fers, ce Cela est vrai, s'écria-t-elle , j'ai voulu autrefois, et maintenant encore je voudrais bien pouvoir m'échapper; c'est une idée naturelle et permise à tout prisonnier. i> L'évoque, après avoir spécialement commis à sa garde Jean Gris, écuyer du roi d'Angleterre, Jean Berwoit et Guillaume Talbot, ordonna de la reconduire dans sa prison ^

1 Procèf^ 1. 1, pp. 38-48.

La seconde séance publique eut lieu le jeudi S2 février, dans une salle située au bout de la grande galerie du château de Rouen. Ce fut un docteur de Paris, Jean Beaupère, qui procéda à Tinterrogatoire. Ses questions portèrent sur l'enfance de Jeanne, ses pratiques religieuses, sa venue en France, ses entrevues avec Baudricourt, avec Charles Yll, sa conduite devant Paris, etc. Elles étaient habilement calculées pour atteindre au but qu'on se proposait. C'est ainsi que, dans cette séance, on commença d'insister sur deux points qui, en y joignant Tobéissance à l'Église, étaient destinés à former le nœud de ce complot judiciaire, dont Pierre Cauchon tenait les fils : les habits d'homme et les visions. Les Anglais tenaient beaucoup à savoir quel avait été le véritable rôle des apparitions miraculeuses dans les rapports de la Pucelle avec Charles VIL Le secret du roi les tourmentait extrêmement. Jeanne refusa de répondre, c Je ne vous le dirai pas; faites- le demander au roi, et il vous le dira. » C'est principalement sur ce point que l'interrogatoire prit bientôt le caractère d'une véritable persécution^

Le samedi 24 février, Jean Beaupère reprit le même sujet, et revint sur les visions avec insistance : <ic Depuis quand avez- vous entendu vos voix? — Je les ai entendues hier et aujourd'hui...; elles m'ont dit de vous répondre hardiment, et que Dieu m'aiderait. dPuIs, apostrophant soudain l'évèque de Beauvais : a Vous dites que vous êtes mon juge, prenez garde à ce que vous faites; car, en vérité, je suis envoyée de Dieu , et vous vous mettez en grand danger. i> Jean Beaupère : ce Cette voix dont vous parlez , est-ce celle d'un ange, vient-elle de Dieu immédiatement, ou bien est-ce celle d'un saint ou d'une sainte? » Jeanne : ce Cette wta; vient de la^part

1 Procès, t. I, pp. 48-58.

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de Dieu. Je ne vous dis pas tout ce que je sais. Je n*ai pas peur de vous répoudre, mais bien plutôt de dire quelque chose qui déplaise à mes voix. — Cela peut-il déplaire à Dieu, que l'on dise la vérité? — Mes voix m'ont parlé de certaines choses y afin que je les disse au roi et non pas à vous. J'ai appris d'elles, cette nuit, bien des choses qui feraient plaisir au roi. Je voudrais bien qu'il les connût ; il en serait plus joyeux à son diner : pourvu qu'il les apprit, je consentirais bien volontiers à ne point boire de vin jusqu'à Pâques. ]» On le voit, malgré les sujets de plainte qu'elle avait eus durant sa courte et glorieuse carrière; malgré l'indifférence coupable oti Charles demeurait comme endormi, tandis qu'elle marchait à la mort à travers les angoisses d'un affreux procès, elle était toujours animée du même amour pour ce roi, qu'elle avait sauvé, et qui personnifiait la France. Jean Beaupère la mit alors sur le fameux secret; mais elle déjoua, pour cette fois, son calcul, m Pourquoi vos voix ne parlentelles point maintenant à votre roi, comme elles l'ont fait quand vous étiez en sa présence? — Je ne sais si telle est la volonté de Dieu. N'était la gr&ce de Dieu , je ne saurais que faire. :» Le docteur abandonna momentanément ce terrain, ce Votre conseil vous a-t-il révélé que vous vous échapperiez de prison? — Il ne m'appartient pas de vous le dire. — Cette voix, à qui vous demandez conseil, vient -elle d'une forme visible, et qui ait des yeux? — Vous ne saurez point cela encore. :» Et elle ajouta : ce II est un dicton que répètent les petits enfants : Les hommes sont souvent pendus pour avoir dit la vérité. — Êtes-vous en état de gr&ce? » Cette question révolta l'un des assesseurs, Jean Fabri. ce C'est une question terrible , s'écria-t-il , l'accusée n'est pas tenue de répondre. — Taisez-vous, y> lui cria Cauchon. Jeanne répondit : a Si je n'y suis, que Dieu m'y mette; et si j'y suis, que Dieu m'y

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tienne. Je serais la plus malbjDUfeuse du monde ^ si je savais que je ne fusse pas ^n grâce de Dieu. » Le docteur, décopcerté^ revint alors sur l'enfance de la Pucelle , et notamment il lui fit d'assez pombreuses questions sur Iqs superstitiops de son pays, sur le bois Chesnu, l'arbre des Fées^ la fontaine. Puis^ à la fin 4e la séance, il lui tendit soudain un piège : ce Voulezvous un habit de femme? — Donnez-m'en un ; je le prendrai, et je quitterai la prison et cette ville j autrement je ne le prendrai point. Je suis contente dp celui que j'ai, puisqu'il platt àDieu que je le porte. y> La tactique de l'accusation oopr sistait à passer d'un sujet à un autre , soit brusquement, fK)it par des transitions habiles, afin d'embarrasser l'accusép et de la prendre dans ses propres paroles. Mais cette tactique fut souvent déjouée par l'admirable bon sens, la lucidité singulière de la viprge de Domremy K

Au commenceiqent de la quatrième séance, le mardi S7 février, Jean Beaupère, affectant de se montrer bienveillant ^ demanda à Jeanne, d'un ton plein de douceur, comment elle s'était portée depuis le dernier interrogatoire, c Vous voyez bien comment je me suis portée^ répondit -elle ; je me suis portée le mjeux que j'ai pu. — Jeûnez-vous chaque jour di^ présent carême? — Est-ce de votre procès, ce aue vous me demapdez là? ]» répliqua Jeanne; pui^ ellq ajouta : ^ Certainement, j'ai toujours jeûné pendant ce carême. » Le doctepr I9 rçmit alors sur sjbs vpiœ, et sur ce point; il la pressa s^ps piisérjporde. Jeanne ne refusa pas de donner quelque^ (létailç. a ^^p f;otfl:^ dit- elle, le lui avaient permis. t> Elle ri^fpsa de tput d|i]re, p'ep ayant pas reçu licence Qxpressç. Ipterrogée si ses VQÙx: Ipi avaient commandé de prendre des habits d'))Qn)pî)ç : fie fqyr l'habit, dit-elle, c est peu de chose :

1 Prùcè$, t. I, p. 58-68; t. m, p. 175.

c'est i4oiDS que rien. Je n'ai pas pris cet habit par le conseil d'bojqme qui spit au monde. Je n'ai rien fait sinon par l'ordre de Dieu et des anges. » EUe renvoya, à plusieurs reprises, l'interrogateur au fameux, registre de Poitiers : ce Je voudrais bien, dit-elle , que voiis eussiez une copie du livre qui est à Poitiers; pourvu toutefois que ce fût aussi la volonté de Dieu, t^ Elle persi3ta à éluder les questions concernant le roi. ç Y avait-il quelque ange sur la tâte de votre roi , quand vous le vîtes pour la première fois? — Par Notre- Dame, s'il y en avait; un, je n'en sai3 rien, je ne l'ai pas vu. — Quelles révélations eut votre roi ? — Vous n'aurez pas eQCore cela de ijioi cette année. » On l'interrogea ensuite sur son épée, son étendard, sa blessure devant la bastille du pont à Orléans, la prise 4? Jargeau, etc. ; puis la séance fut levée*.

Le cinquième interrogatoire public eut lieu le i"" mars.

Jeanne, spmmée une fois de plus de prêter un perment pur

et simple, ^yant répondu : c Je vous dirai ce que ie sais

touchant ce procès; je voqs en dirai autant que si j'étais

devant le pape, à Jflome, » cette dernière parole fournit ^

Cauchon l'occasion d'interroger Jeanne sur un point qu'il

jugeait de nature à l'embarrasser. Au n^oisde juillet 1429,

avant l'abdication de l'antipape Clément YII, la Pucelle

avait reçu du comte d'Armqgnac une lettre par laquelle il

la suppliait de (demander à Notre- Sei^neujr Jésus-Christ,

pour le lui faire savoir^ quel était des trois prétendants au

souverain pontificat, Martin y, Clément VUI etBeqottXIII,

le pontife légitime, ce)ui à qui on devait obéir. Si l'on s'en

rapporte à une réponse insérée ai) procès, Jeanne aurait

renïis la solution de cette questioa au ten^ps où elle serait

1 Prpci»,t.I,pp.|W-80.

entrée dans Paris , étant pour lors trop occupée au fait de ia guerre. Clément YII ayant abdiqué le S6 juillet 1429, Martin Y , reconnu par Tunivers catholique , n'avait plus y au temps du procès, qu'un obstiné mais peu dangereux adversaire en la personne de Benoit XIII , qui résidait en lieu inconnu avec l'assistance d'un seul cardinal. Gauchon entama donc ainsi l'interrogatoire : c Vous parlez de notre seigneur le pape de Rome. Qui croyez -vous qui soit le vrai pape? » Jeanne fit une réponse d'une ravissante simplicité : a Y en a-t-il donc deux? » Gauchon : c N'avez-vous pas reçu une lettre du comte d' Armagnac, vous demandant auquel des trois souverains pontifes il devait obéir? j> Jeanne : c J'ai reçu, en efiet, une lettreà ce sujet. J'ai répondu, entre autres choses, que quand je serais à Paris , ou ailleurs, en repos, je répondrais. J'étais sur le point de monter à cheval quand je fis cette réponse. » L'évèque de Beauvais fit alors donner lecture de la lettre attribuée à Jeanne , puis il demanda à l'accusée si elle en reconnaissait les termes. « Je reconnais une partie de cette réponse, dit Jeanne, mais non le tout. — N'avez-vous pas dit que vous saviez, par le conseil du Roi des rois, à quoi le comte devait s'en tenir? — Non; là^dessus je ne sais rien. — Mais, enfin, vous étiez au moins dans le doute? — Je ne savais que répondre, parce que le comte me suppliait de lui mander à qui Dieu voulait qu'il obéit; mais, quant à moi, Jeanne la Pucelle, je tiens et crois que nous devons obéir à notre saint père le pape qui est à Rome. J'ai encore dit à l'envoyé du comte une autre chose y qui n'est point contenue dans cette copie que l'on vient de lire. Si cet envoyé ne se fût retiré bien vite, on l'allait jeter à l'eau, mais non par mon ordre. — Yous dites que nous devons obéir au pape de Rome : pourquoi donc avez- vous écrit au comte que vous lui répondriez plus tard là-dessus? — Ma réponse portait

sur un autre point que sur le fait des trois souverains pontifes. — N'avez- vous pas écrit que sur le fait des trois souverains pontifes vous auriez révélation de Dieu? — Je n'ai jamais rien écrit ni fait écrire sur ce point. — Êtes-vous prête à jurer cela? — J'y consens. y> Et, en effet, elle prêta serment. Cauchon, alors, après une question sur les mots Jésus, Marie, qu'elle avait coutume de mettre en tête de ses lettres, lui en adressa plusieurs sur la fameuse lettre aux Anglais. S'exaltant tout à coup à la pensée des ennemis de son pays, Jeanne, comme éclairée des lumières de l'Ësprit-Saint, s'écria d*une voix prophétique : a Avant que sept ans soient écoulés, les Anglais perdront un plus grand gage qu'ils n'ont fait devant Orléans. Les Anglais auront une plus grande perte qu'ils n'en ont jamais eu en France; et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français. — Comment le savezvous? — Je le sais par révélation. Cela arrivera avant sept ans; et pourtant je serais bien en peine que cela fût tant différé. Je sais cela par révélation; j'en suis aussi sftre que de vous voir là devant moi. — Quand cela arrivera-t-il? — Je ne sais ni le jour ni l'heure. — En quelle année? — Vous n'aurez pas cela de moi. Je voudrais bien que ce fût avant la Saint- Jean. — N'avez- vous pas dit à Jean Gris, l'un de vos gardiens, que cela arriverait avant la Saint- Jean. — J'ai dit qu'avant la Saint-Jean d* hiver on verrait beaucoup de choses. Il se pourra que les Anglais soient écrasés. — Par qui savezvous ces choses à venir? — Je les sais par sainte Catherine et sainte Marguerite, j» Cette réponse ramenait naturellement le sujet des visions. Pendant tout le reste de l'interrogatoire , qui fut long, Jeanne fut accablée à cet égard de questions dont le plus grand nombre était perûde ou ridicule. Éveillée par certains détails que la Pucelle avait consenti à donner, la curiosité des juges n'avaitplus de bornes. Ilstenaientsurtout

à obtenir des renseignements précis sur Taspect matériel et les formes visibles des apparitions de Jeanne. Avaient- elles un corps, des cheveux? quelle langue parlaient -elles? saint Michel portait -il une balance? etc. Jeanne répondit sur quelques points. Elledit, parexemple, que les saintes avaient de magnifiques couronnes; que leur voix était belle, humble et douce; qu'elles parlaient français, a Sainte Marguerite parle-t-elle anglais? demanda Cauchon. — Gomment parlerait-elle anglais, repartit la naïve enfant, puisqu'elle n'est pas du parti anglais? — Saint Michel est-il nu? — Pensezvous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir? » Sur beaucoup de points elle éluda les questions indiscrètes de son persécuteur; mais elle laissa entrevoir qu'elle serait délivrée dans trois mois, sans se douter que cette délivrance, prédite par ses voix, c'était la mort. En ce qui concernait le signe que Jeanne avait donné au roi de la vérité de sa mission, l'accusation, trompée sans doute par la rumeur populaire, avait fait fausse route, et voulait absolument obtenir de l'accusée un récit détaillé d'apparitions surnaturelles qu'aurait eues Charles VU. La Pucelle persistait à ne s'expliquer pas sur ce point : a Vous ne m'arracherez pas cela. .. ; j'ai promis de le tenir secret. y> Le secret du roi n'étant pas le sien , elle ne le voulait pas révéler. « Je ne puis vous dire cela sans commettre un parjure. )» Cauchon dut lever la séance sans avoir rien obtenue

Le sixième et dernier interrogatoire public eut lieu le samedi 3 mars. On commença par rebattre le thème ordinaire des visions, puis l'on revint sur les habits d'homme. On chercha à la convaincre de superstition à propos de son étendard : a N'avez-vous pas dit que les panonceaux que les

1 Procèê, 1. 1, pp. 80-01, 245, 246.

gens d'armes faisaient faire à la ressemblance du vôtre portaient bonheur? — Je leur disais : Entrez hardiment parm^ les Anglais; et j'y entrais moi-même. » On l'accusa de s'être laissé rendre des honneurs presque divins : « Savez-vous si les gens de votre parti ont fait dire des services , des messes, des oraisons pour vous? — Je n'en sais rien; s'ils l'ont fait, ce ne fut pas par mon ordre. Mais s'ils ont prié pour moi , m'est avis qu'ils n'ont point fait mal. — Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous venez de la part de Dieu? — Je n'en sais rien, je m'en rapporte à leur cœur; mais qu'ils le croient ou non, je viens de la part de Dieu. — S'ils le croient, leur opinion est-elle bonne? — Oui, et ils ne se trompent pas. — Saviez-vous quelle était l'intention de ceux de votre parti, quand ils baisaient vos pieds, vos mains, vos vêtements? — Je ne laissais baiser mes mains ou mes vêtements que le moins possible; mais les pauvres gens venaient volontiers vers moi , parce que je ne leur faisais point de mal, les soutenant selon mon pouvoir. y> Elle fut encore longuement interrogée sur divers incidents de sa courte et glorieuse carrière, sur frère Richard, sur Catherine de la Rochelle; sur sa conduite à Lagny, à Soissons, à la Charité, à Beaurevoir, etc. ; puis Pierre Cauchon donna Tordre de la reconduire dans sa prison. Aussitôt qu'elle eut été emmenée, l'évêque de Beauvais prit la parole, et annonça aux assesseurs que le procès préparatoire allait entrer dans une nouvelle phase. Il avait résolu de convoquer un certain nombre d'habiles docteurs, qu'il chargerait de relire les réponses et aveux de Jeanne, et d'en extraire les principaux points, sur lesquels, s'il y av9it lieu, elle serait de nouveau interrogée, mais en secret, par quelques délégués spéciaux, afin, dit-il, de ne pas fatiguer la multitude des assesseurs. En réalité, il avait grahd'peur de l'effet que produisaient déjà ,

et ne pouvaient manquer de produire plus encore, si Texamen public se prolongeait y les réponses , naïves ou sublimes, de la Pucelle d'Orléans. Il termina son discours en défendant à tous les assesseurs , sous les peines de droit , de quitter la ville de Rouen sans sa permission ^

Le travail annoncé par Pierre Gauchon fut accompli dans sa demeure les dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi et vendredi, 4, 5, 6, 7, 8 et 9 mars i43i . Il fut décidé qu'on procéderait à une série d'interrogatoires secrets. A cause de ses nombreuses occupations , Tévèque délégua , pour le remplacer au besoin, maître Jean de la Fontaine, mattre es arts, licencié en droit canon.

Le samedi 10 mars, Pierre Gauchon se transporta dans la prison de Jeanne, accompagné de son délégué Jean de la Fontaine, des docteurs Nicole Midi et Gérard Feuillet, et de deux témoins, Jean Fécard, avocat, et Jean Massieu, prêtre. L'interrogatoire roula d'abord sur la fatale sortie de Gompiègne, et sur la révélation que Jeanne avait eue à Melun; puis, après diverses questions sur l'étendard, les armoiries que le roi avait accordées à Jeanne, l'argent qu'elle avait possédé, Jean de la Fontaine aborda l'éternelle question du signe donné à Gharles YII. Sentant bien qu'on ne la laisserait pas en repos sur ce point, persécutée sans relâche par son infatigable adversaire, la Pucelle, de guerre lasse, résolut de céder. Mais, ayant juré de ne rien révéler, comment céder sans parjure? Elle prit un biais, et, feignant d'abonder dans le sens de l'accusation, qui voulait à toute force lui faire dire qu'un ange avait apporté une couronne merveilleuse au roi de France, elle confondit à dessein sa propre personne avec les êtres invisibles qui l'avaient inspirée , et la mission

1 Procès, 1. 1, pp. 91 -112. -/eanned'iirc, par Henri Martin, pp. 223, 224.

de salut qu'elle était venue remplir avec cette couronne dont on lui parlait sans cesse. En d'autres termes, elle esquissa , à la fin de cet interrogatoire , les premiers traits d'une sorte de parabole destinée à donner le change à ses juges , et qui lui permît de répondre désormais à leurs questions sans trahir le secret du roi et sans manquer à son serment ^

Le lundi i 2 mars, Jeanne subit dans la matinée un deuxième interrogatoire secret, et dans l'après-dinée un troisième. On lui demanda , entre autres choses , si ses voix ne l'avaient point appelée fille de Dieu, fille de l^Église, la fille au grand cœur. Elle répondit : c Avant la délivrance d'Orléans, et tous les jours, quand elles me parlent, elles m'appellent souvent Jeanne la Pucelle, fille de Dieu. — Puisque vous vous dites fille de Dieu , reprit Jean de la Fontaine, pourquoi refusez-vous de dire Pater noster? — Je le dis volontiers; et, l'autre jour, si j'ai refusé de le dire, c'était pour que monseigneur de Beauvais m'entendit en confession. » Elle se défendit du péché de désobéissance à l'égard de son père et de sa mère, expliqua la vérité au sujet du procès de Toul et de la délivrance du duc d'Orléans, projetée par elle; et comme on lui demandait si c'était par l'ordre de ses voix qu'elle avait pris l'habit d'homme , elle répondit : c Tout ce que j'ai fait de bien, je l'ai fait par le commandement des voix*. »

Dans l'interrogatoire secret du mardi 13 mars, Jeanne, mise de nouveau en demeure de révéler le signe donné à Charles VU, se décida, après une vive résistance, à développer la parabole qu'elle avait esquissée le samedi pré-

1 Procès , 1. 1 , pp. 1 12-1 22. Jeanne a elle-môme avoué cette fiction ; mais cet ayen n'est consigné, il faut le dire, que dans un interrogatoire dénué de toute authenticité.

2 Procès, 1. 1, pp. 122-134.

246 JEANNE D'ÂRG

cèdent. Elle mêla dans la trame subtile d'un récit figuré les circonstances de ses entrevues avec le roi à Ghinon , Tinterrogatoire de Poitiers, et la scène du sacre à Reims , de façon que Taccusation» se croyant satisfaite, fût, sur ce point, définitivement dépistée. On l'interrogea sur quelques-uns de ses faits de guerre: « Quand vous allâtes devant Paris, fut-ce par révélation de vos voix? — Non, mais à la requête des gentilshommes, qui voulaient faire une escarmouche ou une vaillance d'armes. — Et le siège de la Charité, vous fut- il commandé par vos conseils? — Non; j'y allai à la requête des gens d'armes. — Et à Pont -l'Évoque, eûtes- vous révélation d'y aller? — Depuis qu'il m'avait été révélé que je serais prise, je m'en rapportais la plupart du temps, pour le fait de la guerre , à la volonté des capitaines , sans leur dire toutefois ce qui m'avait été révélé. — Croyez- vous. avoir bien agi en attaquant Paris le jour de la Nativité de Notre-Dame? — Il est bon de garder les fêtes de Notre-Dame. En ma conscience, il me semble que c'était et que ce serait bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame, depuis un bout jusqu'à l'autre. — N'avez -vous pas crié devant Paris : Rendez la ville! de par Jésus? — Non; j'ai dit : c Rendez la ville au roi de France M »

Le mercredi H mars eurent lieu deux interrogatoires secrets, l'un dans la matinée, l'autre dans l'après-midi. Entre les réponses que fit Jeanne, il en est une bien remarquable, et qui est une forte preuve de la réalité de ses visions, a Sainte Catherine, dit-elle, m'a promis que j'aurais du secours. Si je serai délivrée de prison, ou si, pendant le jugement, il adviendra quelque trouble, par quoi je serai sauvée, je l'igaore; mais je pense que ce sera l'un ou l'autre.

1 /Vocéa, 1. 1, pp. 139-148.

Mes voix me disent encore que je serai délivrée par grande victoire; et après elles me disent : Prends tout en gré; ne te soucie de ton martyre; tu t'en viendras enfin au royaume de paradis. Mes voix me disent cela simplement et absolument , c'est à savoir sans faillir. J'entends par martyre, la peine et adversité que je souffre dans ma prison. Je ne sais si j'en souffrirai un plus grand; mais je m'en rapporte à Notre- Seigneur. y>

Ainsi la délivrance dont l'entretenaient ses voix, c'était le supplice 9 la flamme qui , consumant sur le bûcher sa chair mortelle, délivrerait son âme des souffrances d'ici -bas, et renverrait jouir d'un bonheur éternel avec ses frères du paradis. Cette prédiction , que l'événement a rendue pour nous si claire y Jeanne l'interprétait dans le sens d'une délivrance moins haute et aussi moins terrible , d'où l'on peut tirer cette double conclusion : les voiœ ne se confondaient point avec l'âme de Jeanne, avec son intelligence et son cœur ; elles avaient une réalité , une existence propre ; en second lieu , comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, les conseils surnaturels qui guidaient l'héroïque jeune fille n'ont parfois soulevé qu'à demi pour elle le voile épais qui couvre les desseins de la Providence 9 les événements à venir, oc Mais, lui dit- on y depuis que vos voiœ vous ont prédit que vous iriez au paradis 9 vous tenez -vous pour assurée d'être sauvée, et de n'être point damnée en enfer? — Je crois fermement, comme mes voiœ me l'ont dit, que je serai sauvée, pourvu que je garde ma virginité de corps et d'âme. Je le crois aussi fermement que si je Tétais déjà. — Cette réponse est de grand poids. — Je la tiens aussi pour un grand trésor. — A quoi bon vous confesser désormais, si vous devez être gàuvéèî — Onr iie scJ sàWaît trop nettoyer la- conscience. i> Élïé se (£«cttlpa, en ces deux interrogatoires, de diverses

248 ' JEANNE D'ÂRG

accusations que Cauchon faisait peser sur elle. Au sujet du saut de Beaurevoir, elle reconnut qu'elle avait eu tort d'agir contre la volonté de ses voix; mais elle protesta qu'elle avait eu l'intention de s'échapper et non de se tuer; elle ajouta qu'elle avait demandé pardon à Dieu y et qu'elle savait par sainte Catherine que ce pardon lui avait été accordé * .

Au début du septième interrogatoire secret, le jeudi 15 mars, laccusation entra brusquement dans une voie nouvelle, et tendit à la Pucelle Thorrible embûche où elle devait succomber. Les informations recueillies par Tévèque de Beauvais pour servir de base au procès avaient fondu , comme le dit M. Quicherat , dans le cours des interrogatoires. Jtfanne était demeurée victorieuse sur tous les points ; elle avait tout éclairci, tout expliqué à son avantage. En abondant, au sujet du signe donné au roi, dans le sens de ses juges, elle les avait, pour ainsi dire, désarmés ^ Restaient, il est vrai, les habits d'homme, et Ton comptait bien, en effet, sur ce moyen pour mener Jeanne au supplice. Mais le principal motif de la persistance que montrait sur ce point délicat la chaste jeune fille était trop facile à concevoir, et lui faisait trop d'honneur , pour ne les troubler pas quelque peu dans leur œuvre d'iniquité, s'ils ne trouvaient, pour appuyer leur sentence, d'autre raison que les dangers mêmes auxquels leur lâcheté et leur perfidie exposaient sa pudeur. C'est alors que Cauchon résolut de prendre en flagrant délit de désobéissance

1 Procès, 1. 1, pp. 148-161.

2 Les juges pouvaient, il est vrai, découvrir, par des informations postérieures, que l'accusée avait simplement accepté le thème fourni par Taccusation; mais, après tout, le péché était véniel. Ils n'auraient pu la condamner à une peine bien sévère pour des réponses si évidemment provoquées par eux.

à TÉglise celle quUl n'avait pu convaiDcre de sorcellerie. Il conçut UD plan d'une infernale habileté. La conviction de Jeanne au sujet de ses visions était inébranlable; elle ne croyait pas moins à l'existence de ses rapports avec le monde surnaturel qu'à sa propre existence. C'était donc là pour elle une question résolue, et qui ne pouvait souffrir aucun doute. Toute hésitation à cet égard lui aurait semblé un grave péché. En lui demandant de soumettre ce point, qui avait pour elle l'évidence d'un fait matériel , à la détermination de l'Église, c'est-à-dire, dans le cas présent, de Cauchon, son implacable ennemi , en lui demandant de douter provisoirement de sa mission , on avait des chances pour obtenir de l'ignorante jeune fille, qu'on se proposait bien de n'éclairer qu'imparfaitement sur un des points les plus difficiles de la théologie, un refus plus ou moins direct, sans les atténuations requises, qui permettrait de la condamner comme hérétique opiniâtre. Ce plan, qui pourtant faillit échouer, grâce à la loyauté de quelques assesseurs , réussit , grâce à des machinations souterraines, et surtout grâce à l'intimidation exercée par Cauchon sur les hommes qui cherchèrent à éclairer la Pucelle , et ne purent parvenir à la sauver ^ . Le piège redoutable où tomba la jeune fille, et dont plus tard , mieux instruite, elle essaya, mais en vain, de se débarrasser ,

t Cauchon a concentré sur cette question de la soumission à l'Église toutes les ressources de son infernale habileté. Hais cette habileté même, qui, dans l'espèce, n*est qu'une insigne déloyauté, frappe de suspicion et de discrédit, quoique l'historien soit obligé d'en faire usage, les procèsverbaux de cette procédure. Ge qu'on peut affirmer sans crainte, en dépit de Cauchon et de ses complices , c'est que la vie et la mort de Jeanne attestent suffisamment non-seulement son patriotisme, si haut et si désintéressé, mais encore la pureté de sa croyance et sa parfaite orthodoacie, dont l'éclat réussit même, de temps en temps, à percer les ténèbres accumulées par Pierre Cauchon.

S50 JEANNE D*ÀRG

lui fut présenté par le juge hypocrite sous la forme indignement trompeuse d'une exhortation charitable. Poussé par lui j et en dépit de sa conscience , le délégué Jean de la Fontaine invita doucement l'accusée à s'en rapporter au jugement de l'Église y si elle avait fait quelque chose contre la foi. a Eh bien ! dit Jeanne, que mes réponses soient vues et examinées par les clercs; et puis, que Ton me dise si Ton y trouve quelque chose contre la foi chrétienne : je saurai bien dire par mon conseil ce qu'il en sera. Si, toutefois , il y a réellement quelque chose contre la foi chrétienne, je ne le voudrais soutenir. Je serais bien courroucée d'aller contre la volonté de Dieu. i>

Ces paroles, empreintes d'une aussi exquise hui^ilité, étaient loin de répondre à l'attente de l'accusation. Aussi s'empressa-t-on d'enfermer l'accusée dans le cercle d'où Ton jugeait qu'elle ne pourrait sortir. Elle désavouait par avance ce qu'elle pouvait avoir fait de mal ; on lui demanda de renier^ ou du moins de mettre en doute le bien même qu'elle avait fait. Après une explication de la différence existant entre l'Église triomphante et l'Église militante, qui dut paraître assez peu claire à cet esprit sublime, mais naturellement peu versé dans les distinctions théologiques, on la requit formellement oc de s'en remettre sur-le-champ à la détermination de l'Église pour tout ce qu'elle avait fait, soit en bien, soit en mal i». Comme Cauchon l'avait prévu, Jeanne refusa de répondre, a Je ne vous en répondrai, dit -elle, autre chose pour le présent, n^ On se garda bien d'insister immé'dratemidnt suf ce point décisif, et, a Vaut d'y revéïiir, on passa aux questions qui avaient jusqu'alors défrayé les interrogatoires. On appuya principalement sur les habits A^hônlme^ qui^ joints à l'accusation d'hérésie , prenaient une* grande importance. Jeanne dédirait vivemdu t entendre la

messe. On lai tendit un nouveau piège, au moyen d'une feinte concession : c Âimez-vous mieux prendre un habit de femme et entendre la messe, ou demeurer en votre habit d*homme et ne pas Touïrî — Certifiez-moi que j'entendrai la messe, et je vous répondrai. — Je vous certifie que vous entendrez la messe, pourvu que vous soyez en habit de femme. — Et que direz- vous , si je vous déclare ici que j'ai juré à notre roi de ne dépouiller pas cet habit? Toutefois je vous réponds : faites -moi faire une robe longue, traînant jusqu'à terre, sans queue, et donnez-la-moi pour aller à la messe; et puis, au retour, je reprendrai Thabit que j'ai. — Voulez -vous entendre la messe? prenez définitivement un habit de femme. — Je me conseillerai là -dessus, et puis je vous répondrai. Mais au nom de Dieu et de Notre-Dame, qu'il me soit permis d'entendre la messe en cette bonne ville.

— Prenez un habit de femme, simplement et absolument.

— Donnez -moi un habit semblable à celui que porte la fille d'un bourgeois , c'est à savoir une houppelande longue , et je la prendrai ; et je prendrai même un chaperon de femme pour aller entendre la messe. Mais, le plus instamment que je puis, je vous requiers de me laisser cet habit que je porte, et de me laisser entendre la messe sans le changer. }»

L'accusation revint alors brusquement sur la question principale , l'obéissance à l'Église : a Voulez- vous soumettre tout ce que vous avez dit et fait à la détermination de l'Église? — Toutes mes œuvres, tous mes actes sont en la main deDieii, et je m'en rapporte à lui; et je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne ; et si j'avais fait ou dit quelque chose qui fût à ma charge , et qtië lés clercs reconnussent contraire à la foî chrétienne , je ne le voudrais soutenir, mais je le jetterais dehors. — Vou-

25^ JEANNE D'ÂRG

lez -TOUS y oui OU non, vous soumettre à Tordo nuance de rÉglise? — Je ne vous en répondrai maintenant autre chose ; mais y samedi prochain , envoyez -moi un de vos clercs, si vous ne voulez revenir vous-même, et je vous répondrai à ce sujet avec l'aide de Dieu, et Ton mettra ma réponse en écrit. ]» L'accusation se sentait en bonne voie; mais c'en était assez pour ce jour- là, et, abandonnant ce terrain. Ton ramena la question des voico et des visions, qui reprenait aussi son importance, dès lors qu'on se croyait assuré de faire de Jeanne une hérétique. Le surnaturel , par rapport à une hérétique, ne pouvait plus être, en effet, aux yeux de l'opinion, qu'une émanation du mauvais esprit , et Gauchon dut s'applaudir de la tournure que son infâme habileté réussissait enfin à donner à ce beau procès ^

Le samedi 17 mars, Jeanne subit un huitième et un neuvième interrogatoire secret. Ce furent les deux derniers du procès dit préparatoire. La première question eut trait aux wsions, dont Jeanne maintint plus que jamais l'absolue vérité, et qu'on rattacha immédiatement à la question principale, en sommant de nouveau l'accusée de soumettre c tous ses dits et faits, soit en bien, soit en mal, à la détermination de notre sainte mère l'Église ». Jeanne répondit : c Quant à l'Église, je l'aime et je la voudrais soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne. Ce n'est pas moi que Ton devrait empêcher d'aller à Téglise* et d'entendre la

i Procès, 1. 1, pp. 401-172. — Aperçm nouveaux y pp. 109-111, 123. — Wallon, t. II, pp. 136, 137.

2 Ce mot église, pris dans deux sens très -différents, à denx lignes de distance , a fait croire à quelques personnes que , dans sa nalYe igdorance , la sublime enfant ne distinguait pas toujours très-nettement V église, maison de Dieu, de VÉglUe, assemblée des fidèles. Ce mot, dit-on, lui rappelait surtout la paroisse, le lieu où elle entendait la messe et où elle

messe. Quant aux bonnes œuvres que j'ai faites, et quant à ma mission, il faut que je m'en rapporte au Roi du ciel, qui m'a envoyée vers Charles, fils de Charles, roi de France, qui sera roi de France. Vous verrez, ajouta-t-elle dans un magnifique élan de patriotisme, que les Français auront bientôt un grand avantage qui leur sera envoyé par Dieu, au point qu'il y aura une étrange secousse dans presque tout le royaume de France. Je le dis afin que, quand ce sera advenu , on se rappelle que je l'ai dit. — Quand cela arrivera-t-il? — Je m'en rapporte à Notre -Seigneur. — Voulez-vous , oui ou non, vous en rapportera la détermination de l'Église? — Je m'en rapporte à Notre-Seigneur , qui m'a envoyée, à Notre-Dame et à tous les benoîts saints et saintes du paradis. M'est avis que c'est tout un de Notre -Seigneur et de rÉglise, et que l'on n'en doit point faire de difficulté. Pourquoi faites- vous difficulté que ce ne soit tout un ? » On lui expliqua plus à plein la différence existant e ntre l'Église triomphante et l'Église militante, c L'Église triomphante, c'est Dieu, ce sont les saints, les anges et les âmes sauvées. L'Église militante, c'est notre saint père le pape, vicaire de Dieu sur la terre, ce sont les cardinaux, les prélats de l'Église et tout le clergé , ainsi que tous les bons chrétiens et catholiques. Cette Église, bien et dûment assemblée, ne peut errer; car le Saint-Esprit la gouverne. Voulez- vous vous en rapporter à l'Église militante? — Je suis venue au secours du roi de France au nom du Seigneur, de la Vierge Marie et de tous les benotts saints et saintes du paradis, au nom de toute l'Église victorieuse de là -haut,

communiait. J'aTOue qae, pour ma part, cette observation, faite pour la première fois par un savant docteur consulté lors du procès de réhabilitation, me paraît beaucoup trop subtile. — Procès, t. II, p. 52.

et par son commandement , et à cette Église- là je soumets toutes mes bonnes actions , et , en général y tout ce que j'ai fait et tout ce cpie je ferai encore. — Vous soumettez-vous à l'Église militante? — Je n'en répondrai maintenant autre chose. J> L'accusation triomphait, elle s'empressa de rattacher le plus étroitenient possible à la désobéissance la question des habits d'homme y comme elle y avait rattaché les visions, en passant sans transition d'un sujet à l'autre, ce Que dites -vous aujourd'hui de l'habit de femme que l'on vous offre, pour que vous puissiez entendre la messe? — Quant à l'habit de femme, je ne le prendrai pas encore; j'attendrai qu'il plaise à Notre- Seigneur que je le fasse. Et cependant, si Ton doit me conduire au supplice dans l'appareil ordinaire des condamnés, je requiers aux seigneurs de l'Église qu'ils me fassent la grâce que j'aie une chemise de femme, et un couvre -chef en la tôte. J'aime mieux mourir que de renier ce que Notre-Seigneur m'a fait faire. — Vous dites que vous portez, un habit d'homme par le commandement de Dieu; pourquoi donc demandez -vous une chemise de femme en article de mort? i» Jeanne écrasa son juge sous cette réponse, d'une effrayante simplicité : // me sufjil qu^elle soit longue.

On revint ensuite sur divers points déjà suffisamment expliqués par Jeanne, mais qui, groupés autour de l'accusation d'hérésie, reprenaient maintenant la force qu'ils avaient perdue. Vers la fin du dernier interrogatoire, Cauchon, en voulant accuser trop nettement son triomphe ^ faillit perdre d'un seul coup tout le terrain qu'il avait conquis. 11 demanda ou fit demander à la Pucelle : oc Vous semble-t-il que vous seriez tenue de dire pleinement la vérité 9u pape, vicaire de Dieu, sur tout ce qu'il vous demanderait touchant la foi ou votre conscience? d Jeanne répondit sans hésiter : a Je requiers d'être menée devant lui; devant

lui, je répondrai tout ce que je devrai répondre. » C'était presque un appel en forme; un mot de plus, et la victime allait rompre les filets captieux de Téquivoque^ où elle se débattait depuis plusieurs jours. Ou se hâta de lui parler d'autre chose. La dernière question posée amena une réponse demeurée célèbre , une de ces paroles qui se transmettent dans notre patrie de génération en génération , et que les pères rapportent à leurs enfants avec un patriotique orgueil, un de ces éclairs qui, déchirant brusquement les nuages amassés sur la mémoire de Jeanne par l'iniquité de ses adversaires, et aussi ^ il faut bien le dire, par la négligence et l'ingratitude de ceux qu'elle avait sauvés, frappent soudain d'une céleste mais trop rapide lueur la radieuse figure de la Pucelle de France. Cette question avait trait à son étendard, c Pourquoi, lui demanda-t-on, votre bannière fut-elle portée en TÉglisede Reims, au sacre, plutôt que celles des autres capitaines? :» Oubliant pour un instant sa douleur et les angoisses de son martyre , l'accusée redressa fièrement la tète, ses yeux brillèrent; elle revit en esprit l'auguste cathédrale, les pairs de France dans leurs habits magnifiques; le connétable, tenant en main l'épée nationale; l'archevêque de Reims et ses évoques, vôtus de leurs robes violettes , avec la mitre et la crosse , et le peuple en foule

1 Cette équivoque me parati facile à démôler pour nous qui pouvons apprécier le procès dans son ensemble. Cauchon , à aucun prix , n'aurait laissé juger à Rome celle qu'il n'avait même pas voulu laisser juger à Paris. L'Église, le pape, si Jeanne obéissfi^ à ses ^i^onctions, devaient disparaître derrière lui, Cauchon; si, au contraire, elle refusait de se soumettre, c'était lui qui se couvrait de l'autorité du pape et de l'Église, dont il se constituait le vengeur. Si Jeanne avait pu être librement défendue, un appel pur et simple en cour de Rome , fait dans les formes requises , déconcertait révéque de Beauvais, et le constituait lui-même en état de rébellion. Aussi s'attacha-t-il à tourner cet écueil par tous les moyens.

qu'inondait la lueur des cierges, et son roi couronné. Elle se revit elle-même 9 son étendard à la main, c II avait été à la peine, 8*écria-t-elle en regardant fixement ses juges , c'était bien raison qu'il fût à Thonneur. :» Cauchon se retira avec ses acolytes, et elle demeura dans sa prison ^

L'évèque de Beauvais pouvait se féliciter de l'habileté qu'il avait déployée dans ce procès préparatoire ; mais ce serait apprécier incomplètement le caractère de ce complot judiciaire, que de s'en tenir au procès- verbal dressé, sous les yeux de Cauchon , par des greflSers qui étaient d'honnêtes gens sans doute, mais qui tremblaient sous sa main, instrument impitoyable de la rancune des Anglais. Il est toute une série d'iniquités révoltantes dont nous devons la connaissance à d'autres documents, et notamment au procès de réhabilitation, où les greffiers et plusieurs assesseurs, vivant encore à cette époque, furent appelés en témoignage. Un tableau sommaire de ces iniquités achèvera de mettre en pleine lumière l'infâme parti pris du juge , et l'innocence de la victime.

Dès le début I le beauprochs de Pierre Cauchon avait été très-nettement caractérisé par un homme de grande science et de grand cœur : c'était un jurisconsulte normand nommé Jean Lohier. Ce docteur étant venu à Rouen lors des premières séances, l'évèque de Beauvais songea à s'appuyer sur lui, comme il s'appuyait déjà sur les plus renommés docteurs de l'université de Paris. 11 lui communiqua donc Isr partie du procès qui était déjà couchée par écrit. Lohier, désirant se livrer à un examen consciencieux , demanda deux ou trois jours pour formuler son avis. Cauchon, mécontent, résolut de Tintimider , et lui enjoignit de répondre le jour même.

1 Procès, 1. 1 , pp. 172-187.

La réponse ne fut pas pour cela plus satisfaisante. Lohier déclara formellement que le procès ne valait rien, pour plusieurs causes: premièrement , parce qu*il n'avait point la forme d*un procès ordinaire; secondement, parce que les assesseurs, ayant été très-souvent rassemblés dans un lieu clos et fermé, n'avaient pas eu pleine et pure liberté de dire leur pure et pleine volonté; troisièmement , parce que Thonneur du roi Charles VU se trouvant engagé en cette matière, on n'avait appelé personne du parti français; quatrièmement, parce qu'on n'avait pas remis à l'accusée un sommaire des points sur lesquels elle devait être interrogée, et qu'on ne lui avait pas donné de défenseur , ce qui pourtant était indispensable dans le cas présent, lorsqu'il s'agissait d'une simple et ignorante jeune fille, obligée de répondre à tant de maîtres et de docteurs sur des matières si difficiles, comme, par exemple, la révélation divine dont Jeanne se disait honorée. Ainsi donc, à ses yeux, le procès était radicalement nul. Cauchon, comme on le pense, fut singulièrement courroucé d'une telle franchise. Il n'en insista pas moins pour garder le jurisconsulte normand en qualité d'assesseur, espérant bien le convertir par des promesses, des dons ou des menaces. Mais Lohier refusa absolument de prendre la moindre part au procès. Furieux, l'évèque assembla en toute hâte dans sa maison six assesseurs : Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicole Midi, Pierre Morice, Thomas de Courcelles et Nicolas Loiseleur : c Voilà Lohier, s'écria-t-il hors de lui, qui veut mettre de belles oppositions à notre procès! Il veut l'anéantir, et prétend qu'il est radicalement nul! Si on l'en croyait, il faudrait tout recommencer. On voit bien, ajoutat-il , de quel pied il cloche. Par saint Jean ! nous ne tiendrons point de compte de son avis; mais nous continuerons le procès comme nous l'avons commencé, i^ Cette scène se pas-

sait UB samedi* Le lendemain dimai2che, durant Toffic^dî-* vin » le greffier Manchon , se trouvant placé à côté du juris^ consulte normand , lui demanda ce qu'il pensait du procès de la PuceUa. Jean Lobier répondit a^ec un rare bon sen3 et une finesse exquise : c Vous voyez bi/en la façon dont ils mènent leur procédure : ils prendront la malheureuse^ s'ils le peuvent, par ses paroles. Ainsi , en ce qui touche ses appari-* tions, ils pirofiteront de ce qu'elle dit avec une entière conviction : le suis certaine que cela est arrivé ; mais si elle disait : U me semble^ an lieu de ces mots. : Je suis certaine^ je ne crois pas qu'il y ait homme sur la terre qui la pût condamner, tl me. sembla qu'ils procèdent plus par haine qu autrement; ausfii je ne veux plus demeurer en cette ville, et je m'en irai le plus tôt possible, i^ En effets Lobier, menacé d'é|tre jeté dans la rivière, partit bientôt pour Rome, où il demeura toujours depuis, et où il mourut doyen du tribunal de la Rote, qjui est la cour suprême d'appel pour les causes ecclésiastiques. Ce titre éminent dont il fut revêtu donne une valeur $iogulière à l'opinion qu'il avait émise sur le procès delaPucelle^

Les divers témoignages recueillis Iops du procès de réhabilitation, et quo: d'autres documenta confirment,, viennent tous à l'appui de l'opinion de Lohier sur les iniquités fia* gcantes q^^i ont vicié la procédure dirigée par Pierre Cauchon. Tout atteste : l"" l'étrange Caçon dont fiit conduit le procès; 2^ le défaut de liberté ou dimpartiaJité chez les membres du tribunal; y le manque de garanties pour l'accusée;. 4^ le dessein pr^édité d'abuser de son ignorance et de sa. conviction ultime pour la tromper et la prendre au piège de ses propres paroles.

1 Procès^ %, II, pp. li, 1^ ; t. UI, p. 50i -- Cf. WaUon, t. U^.piK t51^i53i

iSÀNNB D'ARC 159

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans une question qui a été assez vivement controversée entre les érudits et les historiens qui se sont occupés de Jeanne d'Arc, et de se demander si le procès a été ou non conforme à 1» stricte légalité. Il suffit de constater qu'il a été de tous points inique^ et, comme le disait Jean Lokier, en élargissant l^expression dont se servit cet habite jurisconsulte, tout à fait extraordinaire et monstrueux^ Voici un évèqoe dont la haine pour le parti français en générais et en particulier pour la Paoelle> est aussi évidente qu'un feit peu't Tètre en histoire. Pierre Cauchon n'agit ymr blement dans toute cette affaire que comme un instrument des Anglaîe. Si quelqu'un pouvait être récusé, comme ennemi capital , c'est à cou^ sûr celui-là même qui,, malgré la démarche de l'université de Paris, s'obstina* à demeusec le seul juge de la PucelleS et à dresser son tribunal à Rouen ,1 c'est-à-dire dans la vilte où le proeès, accompli au cœur mèmO' do lu puissaoee^ anglaiso, ne pou^vart aboutir qu'au supplice de Kaecttfiée. Le refue^de s'associer dusecelésîastiquM du parti français, le refus de tirer Jeanne des prisons d'Étal pour Ifr transférer dbns les prisons d'Église^ indiquent suffisamment Fintentioa formelle àB feire subir à ki captive tous le» inconvénients de sa double situation de pmsonnière de guerre et d'accusée en matière de foi, sans lui laisser aucun des avantages de l'un ou de l'autre état; il Caut qpe Jeanne, brûlée en qualité d^ennemie de l'Angleterre, soitcondamaéeen qualité d'ennemie de la for : c'est là ^'iniquité qui domine toute eetio procédure, et la grande équivoque où- on la maintient à tout prix ; c'est là ce qui fait de Cauchon le personnage néoesr saire dians' cette sanglante comédie. Les autres actenre ne a'y

1 On sait ce qu'il faut, penser de Tinvitation adressée à Jean le Maître, et le rôle tout à &it involoatoire el passif que jaua ce ^ce*-inquÎ8iteiir.

prêtèrent pas toujours de bonne grâce : aussi le chapitre de Rouen se montra fort récalcitrant au sujet des lettres de territoire. La prétention de juger à Rouen en qualité d*évèque de Beauvais lui paraissait fort étrange , et il ne se souciait pas d'accroître les chances d*un candidat au siège archiépiscopal dont les prétentions lui déplaisaient. Sa résistance fut yaincae, mais non sans peine. Libre de suivre ses propres inspirations , il aurait probablement refusé à Cauchon les pouvoirs qu'il sollicitait, et l'on peut dire en quelque façon que par là toute la procédure est implicitement viciée dans son principe ^

La conduite de cette procédure ne fut pas moins étrange que le principe même. L'évèque de Beauvais avait fait recueillir à Domremy et dans d'autres endroits des informations sur le compte de la Pucelle. Il en donna communication à six assesseurs , et en fit extraire les articles qui servirent de base aux premiers interrogatoires. Mais comme le résultat de ces informations était, en général, favorable à la Pucelle, malgré l'esprit qui les avait dirigées, Cauchon se hâta de les dérober derrière les extraits qui en avaient été faits sous sa surveillance, et on ne les retrouve plus que scandaleusement défigurées dans le réquisitoire du promoteur. Les interrogatoires commencés, les réponses de Jeanne produisent ce même efi^et favorable que n'auraient pu manquer de produire les informations ; Gauchon^se hâta de clore les séances publiques , et de les remplacer par des séances secrètes , où tout se passe devant cinq ou six personnes seulement. Il fait plus, il essaie, par des moyens infâmes, d'altérer la sincérité, déjà bien incomplète, du procès -verbal qui doit servir à libeller les articles sur lesquels porteront les consultations, les délibé-

1 Quicheraty Aperçus nouoeaux, p. 99, et note 4.

rations, la sentence. Yoicî ce que rapporte à cet égard le greffier Guillaume Manchon : « Au commencement du procès, pendant cinq ou six séances, comme je mettais en écrit les réponses et les excuses de la Pucelle, les juges, m'adressant la parole en latin , me voulurent plusieurs fois contraindre de changer le sens des paroles de l'accusée, en exprimant sa pensée autrement qu'elle ne Tentendait. En outre, par le commandement de monseigneur de Beau vais, deux hommes furent placés dans Tembrasure d'une fenêtre, près du lieu où siégeaient les juges, et devant cette fenêtre il y avait un grand rideau de serge, empêchant qu'ils ne fussent vus. Ces deux hommes écrivaient ce qui était à la charge de l'accusée, sans rapporter ses excuses. En colla tionnant, dans l'aprèsmidi, ce que nous avions écrit pendant la séance, je remarquai que les deux scribes anglais n'avaient point rapporté les réponses tendant à justifier la Pucelle, et j'en fis l'observation : ce qui excita fortement contre moi le courroux de monseigneur de Beauvais. d Ces tentatives semblent s'être prolongées au delà des cinq ou six premières séances; car Manchon ajoute en termes généraux : « Quand j'écrivis le procès^ j'eus plusieurs fois à soutenir les reproches de monseigneur de Beauvais et de quelques assesseurs, qui me voulaient contraindre à écrire selon leur imagination, et à fausser le sens des paroles de la Pucelle. Quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait point, ils me défendaient de l'écrire, en disant que c'était inutile au procès. » Manchon proteste, il est vrai, qu'il n'a rien écrit que selon sa conscience; mais a-t-il tout écrit? Je crois, avec le savant M. Wallon , que, sous l'empire de la crainte, il a péché souvent, au moins par omission. Dans tous les cas, des tentatives semblables suffisent pour faire apprécier la façon dont Cauchon entendait mener l'affaire. S'il a gardé, au milieu de telles iniquités, quelque ap-

ses JEANNE D'ARC

parence légale, qu^en peut-^on ooDcli>re, ainoB qu'Jl joignait irae habileté très*- grande à son extrême méchanceté ^?

la partialité de Tévèque , principal jnge , ne peirt donc faire Tobjet d'tra doute. Le vice-inqnisiieiiry Jean \e Maître, ne fat pas libre. Contraint de prendre part an procès^ malgré la révolte de sa conscience , natureUement'bonnète, il avoua lui -même à Tnn des assesseurs» Jean Itfassieu » qu'il se sentait incapable de résister à la volonté des Anglais. € Je vois, répéla^t-il à plasieurs reprises , que «i le priwès ne marche pas à leur gré , nous serons en danger de mort. » Les assesseurs furent également dominés par l'un ou 4'autPe douces trais sentiments y qui enlèvent toute espèce d'autorité aux actes qu'ils inspirent : la haioa , la peur eu la oopidité. La haine fut évidemment le mobile qui êi agir fie promoteur Jeaft ^^fistivet. Ge «fut 'la même cause-, -au une «ause ^analogue^ la prévention née des passions pokitHiues, qui dirigea la C(A^ duite de Thomas de Coui^celies^t deses^coUègues de la gf»ode -Université y qui ne virent, dans ioute oetto affaire^ que par iesyeux deCauchon.

' La tareuT, qui ôta toute liberté d'esprit à un ^aad 'iiomt>re d'assesseurs^ résulterait euflKsamnient ide la nature même du procès , >et de la volonté formeHemeiit exprimée par les Anglais de le voir aboutir à une sentence de ^nott^ 4ors même qu'eUe ne serait pas attestée par les ^téoroias de 'la réhabilitation. Si k lâciieté'^ pour ainsi dire, spontanée <le la plupart des docteurs, 'épargna à Gauohon ou à ses Maîtres la peine d'exercer une pression trop générale et tVGsp directe , il 'est certain que ni lui ni ^eux ne ^s'absciiraDt •é%ser«dMnt*fmidatîon> quand ils le jugèrent nécessaire. Sons

1 Procès, t. II, pp. 12, 13. — Abel Defijardiris, pp. 227-229. — Wallon, t.ll,pp.S4^.

JEANNE D'ARC i63

-ce rapport , on peut citer des faits précis 'OÙ Tiniqnité >apparaH toute claire , et ta violence j si 1 -on me passe cetle expression, toute crue y et qui édifient suffisamment sur 4a liberté que Caucbon et les Anglais entendaient laisser aux. membres du tribunal.

<ic J'ai ouï dire, rapporte Nicohas de Houppeville, que desn^naoes furent Taites à frère Ysambard «de la Pierre, de l'ordre des Frères prêcheurs , qui fut asseBseur uu procès. Le comte de Warwiok lui dit qu'il le ferait jeter t «ta riinère', s^il ne se taisait , parce qu'il essayait de diriger les repenses de Jeanne , et les répétait ^qx notampes. Je ^O'ois bien avoir ouï dire cela à fi^re Jeanne MaUre, alors vioeHiDquimteur. Moi- >méme, ayant été 'convoqué an -commenDcement du ppocèB, je iie pus venir; car j'étais ocoupé ailleurs. Je vins le «eccmd jonr, mais je ne fus pas reçu. L'évéque 'de Beauvais me fift «chasser de ia salle. Quelque temps aoparavaMy causant «avec Micbel 'GoHes , j'avafis dit qu'il était dangereux d'inienlIeRr un *tel procès , pour plufsieurs oauses. Cette parole fut rapportée à Tévèque, qui me fit jeter «n prison, te tos délivré sur 40S instances de imcHiseigaeur rabbé de Fécamp*; mais f ai entendu dire que , daus un conseil tenu ^ar 4'évèqiie , ii avait -été qoeation de m'«enrvoy6r on exfl, soit en Â^lelerre, soit taiUeura, ce qu'on aurait fait sanb l'iufterventioB dudit ^abbé «t de quelques-vus >de mes amis. Pour le vioe^ inquisiteur , je suis bien certain qu'il était »f6rt épouvanté^ «t {je r<ai Yu^bien des fbîs -perplexe durant 4e procès^ *»

"i Houppevîlle dît, il est vrai, que si c plusieurs assesseurs étaient sons 'liB'COu>|p'âe'la crafhite, lafihip&rt, & son «vis., agi«9a}0iït â6'letrr*iAéin gi^^. iQue ffliit-il entendre pftr ce .plein gré., sinon, i défiAutde «oranle, IHafluence de la haine politique ou de la cupidité? Au reste ^ d'autres témoins affirment que la terreur tut beaucoup plus générale, c II n'y avait pas, dit ïean Massiea, un seul des assesseurs qui n''eût peur. » — Procts, t. II,

f.aao.

oc Je fus dénoncé y dit Pierre Miget, au cardinal de Wîncbester, comme favorisant la Pucelle; mais je m*en excusai, tremblant pour ma vie. d

« Un jour y dit Manchon, quelqu'un, dont je ne me rappelle pas le nom, dit au sujet de Jeanne quelque chose qui ne plut point au seigoeurde Stafiford. Ce seigneur, tirant son épée, poursuivit cette personne jusque près d un lieu consacré, où Ton avait droit de refuge, et, si Ton n'avait averti le seigneur de Stafford du caractère sacré de ce lieu, l'homme était perdu, d

« Une fois, dit -il encore, que Jean de Châtillon aidait Jeanne en ses interrogatoires, l'avertissant qu'elle n'était pas tenue de répondre, ou lui disait telle autre chose dont je n'ai pas souvenance, l'évéque deBeauvais, ainsi que les assesseurs les plus animés contre la Pucelle, Beaupère, Midi, Jacques de Touraine, se mirent en colère, et il se fit un grand tumulte. L'évéque cria à Châtillon : c Taisez-vous, et laissez parler les juges. i> Et le témoignage de Manchon est confirmé, en ces termes, par Richard de Grouchet :

<K On faisait à Jeanne des questions très-difficiles , et ceux des assesseurs qui essayaient de l'aider dans ses réponses étaient repris avec àcreté et rudesse, et notés comme favorables à l'accusée, tantôt par l'évéque, tantôt par Jean Beaupère. € Laissez-la parler» disait ce dernier; qui, de vous ou de moi, a charge de l'interroger? i»

Notons encore le témoignage de l'exécuteur des citations , Jean Massieu : c En conduisant Jeanne de sa prison au lieu où elle était interrogée, je passais devant la chapelle du château, et, sur sa requête, je permis plusieurs fois à la Pucelle d'y faire en passant son oraison ; de quoi je fus durement repris par le promoteur, qui me dit : c Truand, qui t'a rendu si hardi de laisser approcher du sanctuaire cette vilaine

excommuniée, sans la permission des juges? Jeté ferai mettre en telle tour , que tu ne verras d'un mois le soleil ni la lune , si tu prends' encore cette licence. » Quand le promoteur s'aperçut que je ne tenais aucun compte de ses menaces , il se posta plusieurs fois devant la porte de la chapelle pour empêcher que Jeanne ne Rt son oraison, et la Pucelle me demandait toujours : c Le corps de Jésus-Christ n'est-il pas là? D Je me souviens aussi que, vers le quatrième ou cinquième jour du procès, comme je reconduisais l'accusée à sa prison, un prêtre, nommé maître Eustache Turquetil, me demanda : c Que te semble de ses réponses? Sera-t-elle brûlée? Qu'arrivera-t-il? — Jusqu'ici, répondis-je, je n'ai vu que bien et honneur en elle; mais ce qui en sera à la lin. Dieu le sait. » Cette réponse fut rapportée aux gens du roi par Turquetil, et on en conclut que j'étais animé d'un mauvais esprit pour les intérêts du roi. A cette occasion, je fus mandé dans l'après-midi par monseigneur de Beauvais, qui me dit : oc Prenez garde à vous, ou Ton vous fera boire plus que de raison. ]» Je crois bien que sans le greffier Manchon, qui m'excusa, je n'aurais pas échappé à la colère de Tévêque. »

La cupidité ou un sentiment analogue, l'ambition, mettait à la merci des Anglais ceux des assesseurs que n'aurait point aveuglés la haine ou domptés la peur, et en même temps venait en aide à ces deux sentiments. Le tribunal entier était à la solde de l'Angleterre. Les assesseurs qui se montrèrent les plus hostiles à la Pucelle, comme les docteurs de Paris, reçurent des gratifications spéciales. Depuis la capture de Jeanne à Compiègne jusqu'au supplice, l'or anglais ne cessa de jouer son rôle dans cette triste afiaire. Ce n'était pas en vain que Bedford avait pressuré la Normandie; cen'était pas en vain que, le l*'' mars 1 431 ,

f ee JBAimE b'abg

il faisait enoore Venir d'Angleterre, par Di^^e , une somme de quatre mille livres. Payés par le gouvernement anglais, le procès et le martyre de Jeanne doivent demeurer à son cmnpte, et il est impossible de voir dans les juges et •les assesseurs qui siégèrent à Rouen autre chose que les valets d'un maître impérieux, qui tremblent à sa voix, épousrat ses passions, et tendent la main pour recevorr leur salaire.

Au surplus Gancbon et ses acolytes se sont eux- mdmes flétris devant Thistoire , et ont formellement accepté ce 'ca- Kactère de basse dépendance , en sollicitant du grand con- :seil des lettres de garantie pour la part qu'ils avaient prise ji la plus grande iniquité commise en ce monde, depuis le ^procès etle martyre du divin Maître ^

A la partialité chez les membres du tribunal correspond

fovtr r<acousée un manque absolu de garanties. An moral

nomme mi physique, Jeanne est livrée pieds >et poings Kés à

iBOS ennemis. Exposée , dans le réduit qui lui sert de prison ,

•aux grossisse insultes de ses gardiens, ^le est en «butte,

'dans le 'procàs , à la fourberie de son juge, sans personne qui

la conseille, oc Au début du procès, dit Jean Massieu , Jeamie

^manda ^n avocat pour l'aider i réfM)ndre, en disant q«i'elle

•n'tétait qu'une pauvre ignorante. On lui répondit qu'elle eût

è se défendre «Ue-mème, et qu'elle n'aurait point d -avocat. *»

Quant à ceux qui, touchés de pitié pour elle, essayèrent de

se constituer officieiféement ses défenseurs, «nous avons vu de

quelle façon Cauchon réprimait leur bcfune volonté*.

'1 Procès, I. II, pp. «IS, Sa5, 326, 357,- 961; t. ÏÏI, pp. 43S, 140, 19S; t. V, pp. 196-201 . — Aperçus nouveaux, pp. 100-1Û3. — .Abel Desjardins, pp. 320-324, 370, 372. — Vallet de Viriviile, Histoire de Charles VU, t. II, p. 207 et note 3.

^ Procès, t. n, pp. 2S8, 8(H, 806, 834.

J^NNE D'ARC f 67

Cwt qu'il fallait à tout prix faire triompher l'équivoque; c'est que le dessein prémédité de Cauchon était d'abuser de l'igaoranee de leanue , pour la prendre au piège de ses pn^res psrôles. Aussi multipliait- il à dessein les questions captieuses, et feisait-il subira une paysanne de vingt ans, qui ne savait ni lire ni écrire, des interrogatoires si difficiles, que de savants docteurs auraient été embarrassés pour y répondre. C'est l'avis tle presque tous les assesseurs qm témoignèrent a« procès de réhabilitation , et la lecture des procès -verbaux confirme de tout point leur ttooignage. 'Paprfois , dans ces séances «i longues et si fatigantes, tous les docteurs se mettaient à parler à la fois ; une question n'attendait pas l'autre. La présence d'esprit déployée par l'hé^ roïque jeune fille , ses sublimes réponses , qui parfois firent courber le front des juges , n'en sont que plus admirables, Mais'ses't^oïa?^ qui, la conduisan^t à la gloire, c'*est»à-dipe au 'martyre, loi insph'arient ces réponses^ plus puissantes pour -son «alot étemel qoe pour sa délivrance ici- bas*, ne T^cint parfois , ce me semble , éclairée qu'à demi sur les embûches de «Pierre Cauchon ^ .

'C'est ainsi que sa bonne foi fut surprise par un misérable nommé Nicolas Loiseleur, chanoine de Rouen, *rt qui figurait au 'nombre des assesseurs. Entièrement dévoué aux Anglais, qui avaient déjà reçu des gages de son attachement à leur parti, ce prêtre consentit à jouer un rôle dont an espion même n'eût pas voulu. Il s'introduisit, à différentes reprises, tantôt de jour, tantôt de nuit, dans la prison de la Pncelle, et , sous divers déguisements, se donnant tantôt pour un 'homme d'armes , tantôt pour un cordonnier, tantôt pour un prêtre

t Procès, t. III, p. 332. — Abel Desjardins, pp. 225, 226, 87-2, 373. -^ WaUon,t. II,p.435.

du pays de Lorraine , mais toujours pour un prisonnier des Anglais, il réussit, en lui parlant de son village, en lui donnant des nouvelles de la guerre, de ses compagnons d'armes, de son roi bien- aimé , à gagner sa confiance, et à obtenir d'elle des détails qu'il rapportait à Caucbon, ou que celuici, caché dans un trou qui avait été pratiqué tout .exprès dans Tépaisseur de la muraille, écoutait en compagnie du comte de Warwrick, et assisté de ses greffiers. Ce n'est pas

tout : il mit le comble à son infamie en donnant à Jeanne , au sujet de ses interrogatoires, des conseils perfides, en lui suggérant des réponses de nature à la perdre. Plusieurs témoins rapportent, avec un parfait accord, qu'il engagea vivement la Pucelle à ne se point soumettre à l'Église, de sorte que, si Ton en croit ces témoignages, son influence occulte fut le ressort mis en jeu par Pierre Caucbon pour jeter le trouble dans Tâme de l'accusée, et tirer de sa bouche des paroles malsonnantes, afin de triompher sur le point le plus grave, celui où se concentraient en dernière analyse les efforts de l'accusation ^ .

Le dimanche 18 mars 1431 , Févèque réunit dans sa maison douze assesseurs. Il leur communiqua un assez grand nombre de propositions qu'il avait fait extraire des réponses de l'accusée, et leur demanda leur avis sur la conduite ultérieure de la procédure. Après délibération, il fut décidé que ces propositions seraient examinées avec le plus grand soin, afin qu'on pût en délibérer plus mûrement le jeudi suivant. Dans l'intervalle devait être rédigé le réquisitoire du promoteur ^

1 Procès, t. II, pp. 10, 17, 332, 342, 362 ; t. III, pp. 60, 133, 136, 140, 141,161,162,173,181.

3 Procès, 1. 1, pp. 188, 189.

Le jeudi 22 mars, en présence de vingt-deux assesseurs, les maitres chargés d'examiner les propositions firent leur rapport. Il fut décidé que ces points seraient réduits à un petit nombre d'articles, destinés à être communiqués aux docteurs , dont Cauchon entendait demander l'avis avant de conclure et de prononcer la sentence ^

Le samedi 24 mars, Jean de la Fontaine, commissaire délégué par l'évèque, se transporta dans la prison avec le viceinquisiteur. Là, en présence de six assesseurs, le grefiier, Guillaume Manchon, donna lecture à l'accusée du registre où avaient été consignées ses réponses. Si l'on s'en rapporte au procès- verbal , Jeanne accepta de bonne foi, sans réserve, la rédaction qui lui fut communiquée*.

Cependant la fête de Pâques approchait, et, à mesure que la Pucelle sentait s'écouler les jours qui la séparaient de cette grande solennité de l'année chrétienne, elle redoublait auprès de Cauchon ses instances pour qu'il lui fût permis d'accomplir les devoirs que l'Église impose, à cette époque, à ses fidèles enfants. L'évéque résolut de profiter de ce désir, si vivement exprimé , pour porter à Paccusée un nouveau coup au sujet des habits d'homme. Le dimanche des Rameaux, 25 mars i43i , il se rendit dans la prison, accompagné de quatre assesseurs, et il offrit formellement à Jeanne de lui laisser accomplir ses devoirs religieux, pourvu qu'elle consentit à prendre un habit de femme. Comme elle persistait à ne céder pas sur ce point, les docteurs se mirent à l'exhorter chaleureusement; mais leurs instances furent vaines, c Cela n'est pas en mon pouvoir, répondit la jeune fille ; si c'était en mon pouvoir, ce serait bientôt fait. — Consultez vos voiœ.

1 Procès, t. I,pp. 180, 190.

2 Procès, 1. 1, pp. 190, 191.

S70 JEANNB IVÀRG

afin de savoir s'il vous est permis de prendre un kabk de femme pour communier le jour de Pâques. — }e ne le puis, même pour communier. Je vous supplie de me laisser en* tendre la messe en habit d'homme^ Cet habit ne charge point ma conscience, et je ne crois pas desobéir à TÉglise en le portant. i> Le promoteur se hâta de prendre acte de cette pésistance opiDiâtre, sur laquelle il comptait bien^

Le lundi 26 mars, l'éyèque, ayant réuni dans sa maison douze assesseurs, déclara que le procès préparatoire était clos, et que le procès ordinaire allait s'ouvrir. Le promoteur était iQvi4)é à présenter publiquement son réquisitoire, divisé en articles, et sur chacun d'eux Taccusée sérail mise en demeure de s'expliquer. Tous les pointe sur lesquels Jeanne refuserait de répondre devaient être, par ce seul fait, regardés comme avéréset acquis aux débats^

Le mardi 27 mars, le tribunal, composé de l'évéque et du vice- inquisiteur, assistés, ce jour^-là, de trente^huit assesseurs, siégea en séance solennelle dans une salie située près de la grande galerie du château de Rouen. Pierre Gauchon donna l'ordre d'amener Taccusée. Aussitôt qu^elle eut pris place, le promoteur, Jean d'Estivet, se leva, tenant en m»n le manuscrit de son réquisitoire. N prit d'abord^ dies c<M»ck^ sions tendant à ce que Jeanne Mt invitée à pr6ter serment de dire la vérité sur chacun des articles par lui proposés contre elle;" que si el4e refusait de répondre, ou même demandait mi trop long' délai, ik requérait qu'elle Mt déclarée défaillante et contumace, et, pour ce seul &it, immédiatement excommuniée. Il déposa ensuite son manuscrit sur le bureau du

1 Procès, 1. 1, pp. 491-493.

3 Procès, 1. 1 , pp. 494, 495. — Le réquisitoire avait été rédigé de concert avec révéque, et nous voyons que dans cette séance du 26 mars les articles qu'il contenait furent lus et approuvés.

JBÂNNB D'ARC i7i

tribunal. L'évèque» après avoir prisravi» de san coUègue Jeaa le Maitre et de chacun des assesseurs, adressa à Taccasée Texhortalion suivante :

« Jeanne, toutes les personnes que vous voyez ici sont de très-doctes clercs, versés dans le droit divin et humain, dont rintontion a toujours été et est encore d'agir à votre égard avec douceur et pitié. Nous ne poursuivons aucune vengeance, nous ne désirons aucun châtiment; nous cherchons seulement à vous instruire et à vous raaener dans le chemin de la vérité et du salut. Comme vous êtes illettrée, et <fu en des matières aussi ardues vous ignorez peut-être ce que. vous devez faire, ee que vous devez répondre, je vous invite à choisir parmi ces messieurs un ou plusieurs docteurs pour vous assister dans vos réponses. Si vous ne savez quels conseillers vous devez prendre, je vous ofifre de vous en donner de ma maia, pourvu que, en ee qui vous concerne, vous soyez décidée à dire la vérité. Je vous requiers de jurer eu notre présence que vous direz la vérité sur tous les points qui touchât votre procès, i^

Jeanne ne fut pas la dupe de cette feinte douceur. On lui avait obstinément refusé jusqu'à ce jour Fassistance d^'un avocat : maintenant voici qu'on lui offrait de lui en donner plusieurs^ Cauchon, se sou<venent sans doute des objections de Lohier, tenait à mettre les apparences de soa côté. Les conseillers choisis par l'accusée n'auraient pu Tassister, sans doute, que sous le surveillance et la pression du- juge. Et si l'on songe au rôle qu'avait joué Loiseleur, quels avocats Gauchon devait-il donner à sa victime, si le choix lui en était remis!' La Pucelle soupçonna à bon droit quelque piège ; eHe répondît :

<ic Premièrement, de ce que vous avez dit pour mon bien et notre foi, je vous remercie,, et toute la compagnie aussi.

Quant au conseil que vous m'offrez, je vous remercie encore ; mais je n'ai pas l'intention de me départir du conseil de Notre- Seigneur. Quant au serment que vous voulez que je fasse, je suis prête à jurer de dire la vérité sur tout ce qui touchera votre procès. i> Et elle jura, en effet, sur les saints Évangiles.

Caucbon invita alors Thomas de Courcelles à donner lecture du réquisitoire, article par article, et à en exposer le contenu en langue française, afin que l'accusée fût en demeure de répondre sur chaque point de l'accusation. Cette lecture, qui constituait une sorte de récapitulation publique et générale des précédents interrogatoires, occupa toute la séance du mardi, ainsi que celle du mercredi 28 mars 1431, à laquelle assistèrent trente-cinq assesseurs^

Le réquisitoire était précédé d'un préambule, où, donnant un libre cours à sa haine, Jean d'Estivet traitait par avance la Pucelle de sorcière^ sacrilège, schismatique, hérétique, apostate, idolâtre, blasphématrice, etc. Les soixante-dix articles qui constituaient l'accusation étaient dignes du préambule. La vie de Jeanne, depuis son enfance, y était odieusement travestie, et l'on n'y tenait aucun compte des explications, si claires et si convaincantes, données par l'accusée durant le procès préparatoire. Tous les faits qui lui avaient été reprochés, et que ses réponses avaient fait évanouir, étaient repris et présentés comme constants par le promoteur, qui ne craignit même point de revenir sur les points les plus ridicules , et dont le simple bon sens suffisait à faire justice. La Pucelle, la plupart du temps, s'en référa aux interrogatoires qu'elle avait déjà subis. Sur la question des habits d'homme, elle demeura inébranlable, déclarant avec énergie que, dût-on lui trancher la tète, elle ne prendrait

1 Procès, 1. 1, pp. 195-202. — Wallon, t. II, p. 158.

JBXNNE D'ARC 273

point un habit de femme jusqu'à ce qu'elle en eût reçu la permission de Notre- Seigneur.

Le monument d'iniquité dressé par Jean d'Estivet, de concert avec Pierre Cauchon, reposait tout entier sur l'accusation de désobéissance à l'Église . Si Téquivoque où Ton avait maintenu jusqu'alors l'accusée sur ce point capital venait à s'éclaircir, si Jeanne faisait appel au pape ou au concile , la base manquait soudain, et Thorrible édifice s'écroulait aussitôt : le promoteur avait eu soin de constater en termes précis la résistance de Taccusée. Le soixante et unième article du réquisitoire était conçu en ces termes :

c Jeanne a été avertie qu'elle devait soumettre toutes ses paroles et tous ses actes à la détermination de TÉglise militante. On lui a expliqué la différence qui existe entre l'Église triomphante et l'Église militante. Or elle a déclaré se soumettre à l'Église triomphante, et elle a refusé de se soumettre à l'Église militante. Elle a donc confessé elle-même l'erreur où elle persiste contre la bulle Vnam sanctam, en prétendant qu'elle relevait immédiatement de Dieu, en ne soumettant ses actes qu'à lui seul et aux saints , et non au jugement de l'Église. j>

Voici, sur cet article, la réponse de Jeanne, d'après le procès -verbal :

n A l'Église militante je voudrais porter honneur et révérence de tout mon pouvoir. Quant à soumettre mes actions à l'Église militante, il faut que je m'en rapporte à Notre- Seigneur, qui me les a fait faire. — Voulez- vous soumettre ce que vous avez fait à l'Église militante? — Envoyez-moi votre clerc samedi prochain, et je lui répondrai. )»

Sur le soixante -neuvième article, Jeanne ayant dit : « Les délits proposés par le promoteur contre moi, je ne les ai pas commis. Au surplus, je m'en rapporte à Notre -Seigneur. Je

n'ai rien fait contre la foi chrétienne. » On lui posa de 'nouveau la grande question : <ic Si vous avez commis quelque péché contre la foi chrétienne, voulez-vous le soumettre à rÊglise et à ceux à qui en appartient la correction ? — Samedi, après dtner, répéta Jeanne, je répondrai. ^ Ceux à qui appartient la correction j ces mots sont clairs pour nous : il s'agit bien de Cauchon et de Gauchon seul. Jeanne se trouvait donc placée dans cette alternative : si elle consentait à soumettre ses révélations à la détermination de TÉglise, Tévèque de Beauvais s^emparait de cet aveu pour condamner, au nom de rÉglise, tout ce qu'elle avait fait; si, au contraire, elle se refusait à cette concession décisive, il la condamnait comme hérétique. De toute façon, pensait-il, la cause française demeurait déshonorée, n'ayant dû ses récents succès qu*à une victime du démon, ou à une ennemie de la foi. Mais si l'on tient compte du rôle joué par Loiseleur, il semble bien que Cauchon préférait la seconde alternative, au moins jusqu'à la fin du procès, où il espérait bien faire triompher la première ^ Il fallait que Jeanne fût d'abord déclarée hérétique, qu'elle abjurât à la dernière heure et son hérésie et sa mission,

1 L'équivoqae , je le répète, est facile à démêler; mais il est moias fkdle de se rendre un compte exact du double rôle joué par Cauchon, multipliant, d'une part, ses efforts pour obtenir de Jeanne une soumission dont il aurait pu profiter, et, d'autre part, faisant agir auprès d'elle son affidé Loiseleur dans un sens tout à fait contraire. Pour les historiens de Jeanne, comme pour Jeanne elle-même, ce procès est parfois inextricable. C'est pourquoi il importe d'autant plus de constater, soit en ce qui regarde la soumission contestée de Jeanne à l'Église, aoit en ce qui concerne ses tergiversations , telles qu'elles semblent résulter de procès- verbaux suspects , que la déloyauté des juges d'une part, et d'autre part la vie et la mort de l'héroïne ne permettent pas de douter de sa foi et de ses vertus. Jeanne a vécft et elle est morte non-seulement en bonne Française , mais encore en bonne catholique : elle a vécu et elle est morte fidèle à son Dieu y à son Église, à son roi.

puis que, tout à coup ressaisie après un semblant de pardon par son impitoyable adversaire , elle perdit à la fois , pour la plus grande gloire de l'Angleterre, et son honneur et sa vie. Enlacée dans les liens inextricables de ce réseau d'infamie, Jeanne n'avait qu'un moyen d*y échapper : c'était d'en appeler purement et simplement soit au souverain pontife^ soit au concile de B&le , qui venait de se réunir. Or voici ce que racontent à cet égard deux des principaux témoins de la réhabilitation.

<r Un jour de la semaine sainte, dit Guillaume Manchon, maître Jean de la Fontaine, frère Ysambard de la Pierre et frère Martin Ladvenu, de Tordre des Frères prêcheurs, émus de pitié , se rendirent dans la prison de Jeanne , et l'exhor» tèrent vivement à se soumettre à TÉglise... Le lendemain du jour où elle fut ainsi avertie, elle dit qu'elle voulait bieti se soumettre à l'Église et au sacré concile...; car on lui avait expliqué que dans ce concile siégeaient des prélats de son parti... L'évèque de Beauvais et le seigneur de Warwiek furent tellement courroucés, que Jean de la Fontaine, se sentant menacé de mort, prit la fuite. Quant aux deux re* ligieuXy ils auraient été en grand danger, si le vice^inqui'siteur Jean le Maître ne les avait protégés "*. j>

oc Jeanne, dit frère Ysambard de la Pierre, interrogée si elle voulait se soumettre à notre saint père le pape, répondit que oui, pourvu qu'on la conduisit devant lui; mais elle ne voulait point se soumettre à l'évèque de Beauvais, son ennemi capital. Comme je l'exhortais à se soumettre au coii^

1 Procès, t. II, pp. i3, 299, 841; t. DI, p. i99. ^ En cembinant en^ semble les diverses dépositions du greffier, je dois prévenir le lecteur que j'ai supprimé les détails qui m'ont semblé contradictoires, soit entre eux, soit avec le témoignage d'Ysambard. Ne pouvant me livrer à un examen critique 8tir chaque fait, je suis obHgé de procéder un peu arbitrairement.

cile général alors assemblé , où siégeaient beaucoup de prélats et de docteurs du parti de France, Jeanne, ayant ouï ce conseil, commença à s'écrier : « Oh! puisqu'en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et soumeitre au concile de Bâle ! )» Aussitôt, enflammé de dépit et d'indignation , l'évèque de Beauvais me cria : « Taisez-vous, de par le diable! i> Alors le greffier Guillaume Manchon demanda à Tévèque s'il fallait écrire la soumission de Jeanne. L'évèque répondit que non, que cela n'était pas nécessaire; et Jeanne s'écria : oc Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre moiy et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi *. i»

Je ne sais si je me trompe, mais le procès-verbal du greffier me semble avoir gardé la trace de cette scène , et cette trace se trouve précisément dans l'audience du mardi saint , où Ysambard de la Pierre siégeait parmi les assesseurs. On pourrait admettre qu'Ysambard renouvela ce jour-là un conseil déjà donné la veille à Jeanne , dans sa prison. Nous Usons y en efifet, dans la minute de Manchon : a Au premier article du réquisitoire , l'accusée répond qu'elle croit bien que notre saint père le pape de Rome, et les évoques , et autres gens d'Église sont chargés de garder la foi chrétienne et de punir ceux qui y manquent; mais quant à elle, elle ne soumettra ses actes qu'à l'Église du ciel, c'est à savoir : à Dieu , à la Vierge Marie , aux saints et saintes du paradis. Elle croit fermement qu'elle n'a point manqué à notre foi chrétienne, et elle n'y voudrait manquer, et requiert... )» Ici la phrase demeure inachevée, comme si la plume du greffier avait été arrêtée par quelque obstacle soudain , et ces deux mots : Et requiert, ont disparu dans la version latine de Thomas de Courcelles.

1 Procèê, t. II, pp. 45, 349, 350. — Abel Desjardins , pp. 343, 344.

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Ne faut-il pas placer le conseil d'Ysambard après la fière déclaration de Jeanne, et compléter ainsi'la phrase suspendue, dans notre hypothèse, par la colère de Tévèque : Et requiert formellement d^être menée devant le concile général siégeant à Bâle, où elle se fait fort de justifier tous ses aetes? Quant à la déclaration qui précède, il faut la rapprocher de cette autre parole, que nous avons citée plus haut : « C'est tout un, de Notre- Seigneur et de TÉglise, et l'on n'en doit point faire de difficulté, to Jeanne , dont les rapports avec le monde surnaturel étaient, pour ainsi dire, quotidiens, Jeanne, qui se savait inspirée de Dieu , ne voulait pas parattre douter, même pour un instant, de la vérité de sa mission. Tout ce qu'elle voulait dire, c'est qu'elle était en mesure de la justifier devant le saint- père et devant le concile; et certainement elle se serait prêtée de bonne foi, en toute humilité , à Texamen de l'autorité suprême, comme elle s'était prêtée à l'examen des docteurs de Poitiers. Mais de quel droit lui demandait- on de révoquer son inspiration en doute, puisque l'Église ne l'avait point condamnée? Si elle s'en remettait avant tout et surtout à l'Église triomphante, c'est qu'elle en avait reçu directement les ordres , et qu'elle n'ignorait pas que cette Église, présidée par Notre-Seigneur, et l'Église que préside ici-bas le saint-père, c^est tout un; c'est aussi, c'est surtout que l'Église militante, dans le cas présent, dans cet inique procès, était exclusivement représentée par qui? par Pierre Cauchon ^ .

1 Procès, 1. 1, p. 205. Compares aux paroles que nous attribuons à Jeanne ceUes-ci que nous a^ons d^à rapportées : c Je requiers d*étre menée devant le pape; devant lui je. répondrai tout ce que je devrai répondre. > — Pour le réquisitoire et les réponses, Procès, 1. 1 , pp. 194-323. — Notes que nous raisonnons ici et en général dans ce chapitre sur les procèsverbaux de Cauchon ; mais il est bon de n'oublier pas que ces procèsverbaux sont suspects, de sorte que non -seulement on doit croire à des

Le eamecli 31 mars, Tévèque se rendit dans la prison de Jeanne, accompagné du vice -inquisiteur et de sept assesseurs, pour entendre les déclarations qu'elle avait promis de faire ce jour- là. 11 persista à parler au nom de TÉglise entière, bien qu'il eût écarté violemment Tappel au concile. Jeanne, de son côté, persista à ne lui donner pas satisfaction, et refusa absolument de mettre en doute soit la réalité, 3oit le caractère divin de ses visions.

« Voulez -vous vous en rapporter, pour tout ce que vous avez dit ou fait, soit en bien, soit en mal, et notamment pour les crimes et délits qui vous sont reprochés, et tout ce qui touche votre procès , au jugement de TÉglise qui est sur la terre? — Je m'en rapporterai à TÉglise militante, pourvu qu'elle ne me commande chose impossible à faire. Ce que je répute impossible , c'est de renier les visions et révélations que j'ai eues, les paroles prononcées, les actes accomplis par l'ordre de Dieu . Si l'Église me voulait faire faire quelque chose qui fût contraire aux ordres que Dieu m'a donnés, je ne ferais cette chose pour rien au monde. — Mais si l'Église militante vous dit que vos révélations sont illusoires ou diaboliques, superstitieuses, mauvaises, vous en rapporterez- Yous à l'Église ^ ? — Je m'en rapporterai à Notre «> Seigneur ,

amiasiona, mais qu'on pourrait encore soupçonner sans invraisemblance des altérationa dans les réponses de l'accusée. Le greffier Manchon proteste, il est vrai, contre une telle supposition; mais il faut tenir compte de l'embarras qu*il devait éprouver lors de la réhabilitation. Il y aurait lieu sur bien des points à des discussions critiques ; mais ces discuscions seraient déplacées dans un ouvrage élémentaire.

i Si Jeanne eût répondu oui, Gauchon, qui se prétendait muni de pouvoirs suffisants pour juger en dernier ressort, et qui repoussait toute tentative d'appel, déclarait bientôt que ces révélations étaient, en efiet, illusoires, diaboliqpies , etc. C'est ce qu'il faut avoir toujours présent à l'esprit en lisant les réponses de la Pucelle, qui n'ignorait pas que si Gauchon

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dont j'accomplirai toujours les ordres. Ce qui est contenu au procès est arrivé par le commandement de Dieu ; et ce que j'ai affirmé avoir fait par le commandement de Dieu, il me serait impossible de faire le contraire. Et au cas ^ où TÉglise militante me commanderait de faire le contraire , je ne m*en rapporterais à homme du monde, mais seulement à Notre- Seigneur, dont je veux toujours accomplir le commandement. — Pensez-vous donc n*ètre pas soumise à TÉglise qui est sur la terre , c'est à savoir : à notre saint père le pape , aux cardinaux, aux archevêques, évoques et autres prélals d*Église? — Si, Notre-Seigneur d'abord servi. — Avez- vous commandement de vos voix de ne vous pas soumettre à l'Église? — Ce que je réponds, je ne le prends pas dans ma tète; ce que je réponds, c'est par le commandement de mes voix. Elles ne me commandent point que je n'obéisse pas à l'Église, Noire -Seigneur d'abord servi. » Cauchon ne put rien obtenir de plus, et il y a tout lieu de croire qu'il s'en félicita , ne pensant pas que le moment fût encore venu de faire abjurer la Pucelle*.

Les lundi, mardi et mercredi, 2, 3 et 4 avril 1431 , les juges, assistés des docteurs les plus habiles, reprirent le travail qui avait été commencé le mois précédent, et, s'aidant tout à la fois des extraits déjà rédigés antérieurement, et des soixantedix articles du réquisitoire, ils dressèrent un mémoire en douze articles, qui devait servir de thème aux consultations ^

mettait sans cesse le pape et TÉglise en avant , il s'attribuait le droit de les représenter seul.

1 C'est, dans Tesprit de Jeanne, nne hypothèse inadmissible, au cas où elle serait jugée par le concile : Notre-Seigneur et rÉglUe, &e8t tout un. Mais rbypothèse n'est que trop vraisemblable , dès que le juge est Pierre Cauchon.

2 Procès, t, I, pp. 323, 326.

3 Procès, 1. 1, pp. 3^26, 327.

Ces douze articles reproduisaient, sous une forme en apparence modérée et impartiale, la pensée de Taccusation, c'est-à-dire qu'ils appelaient un avis défavorable à Taccusée, à qui on se garda bien de les communiquer. On avait décidé d'y apporter quelques corrections, dont plusieurs , et notamment la plus importante , parce qu'elle avait trait à la question d'obéissance à l'Église, ne furent point exécutées. Le jeudi 5 avril, Cauchon transmit ces assertions aux docteurs qu'il désirait consulter. La lettre d'envoi, exprimant nettement le désir du juge, dictait par avance les réponses :

oc Nous, Pierre, évèque de Beauvais, et Jean le Mattre, vice-inquisiteur, etc. Nous vous prions et requérons que, pour le bien de la foi, vous nous donniez par écrit, sous votre seing, un conseil salutaire au sujet des assertions ci-dessous transcrites. Faites-nous savoir, apr^s les avoir attentivement examinées et comparées entre elles, si elles ne vous semblent pas , en tout ou en partie , contraires à la foi orthodoxe, suspectes d'erreurs contre Tautorité des saintes Écritures, coiitre les décisions de la très -sainte Église romaine, des docteurs approuvés par elle et des lois canoniques; scandaleuses, téméraires, dangereuses pour la paix publique, injurieuses, contraires aux bonnes mœurs, pleines de péchés; en un mot, coupables, de quelque façon que ce soit; ou, du moins, dites-nous ce qu'on doit penser des assertions susdites en matière de foi ^ i>

Gomme on le pense bien, les consultations furent, en général, défavorables à l'accusée. Cependant on peut, çà et là, en parcourant les réponses qui furent faites à Pierre Cauchon, noter quelques sourdes révoltes dans ces consciences qu'il

1 Procès, 1. 1, pp. 327, 328. ^ Abel Desjardins, pp. 180, 181.— Wallon, t.U,pp.l86, 187, 194.

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Opprime. C'est ainsi que plusieurs des consultants font uue réserve qui détruit la sévérité de leurs conclusions, a Jeanne est coupable, disent- ils, à moins que ses révélations ne viennent de Dieu. y> Or, c'est là précisément le point en litige. Trois bacheliers en théologie , Pierre Minier , Jean Pigache et Richard de Grouchet, n'hésitent même pas à déclarer qu'ils demeurent dans le doute à cet égard, et ils refusent de prendre parti. Raoul Sauvage conseille de déférer le jugement définitif au saint-siége, « pour l'honneur du roi et le vôtre, et pour la paix des consciences. i> Il blâme énergiquement l'usage des vêtements d'homme , « à moins que l'accusée ne les porte pour préserver sa pudeur. )>

Après deux sommations de l'évèque, Nicolas, abbé de Jumiéges, et Guillaume, abbé de Cormeilles, déclarent enfin, mais visiblement à contre-cœur, qu'il ne leur semble pas, au premier abord, qu'il faille ajouter foi aux visions de la Pucelle. « Si elle est en péché mortel. Dieu seul le sait. j> Au surplus, comme ils n'ont pas toujours été présents au procès, ils s'en rapportent à la décision des théologiens. Ces réserves, ces refus, si timides, si embarrassés qu'ils soient, sont autant de protestations contre l'iniquité du juge, autant de soufflets snr la joue de Pierre Cauchon. Aussi ne se fit-il pas faute de témoigner son ressentiment à ceux dont les réponses lui déplurent : a Est-ce là ce que vous avez fait? dit-il à Pierre Minier en lui montrant le parchemin qui contenait l'avis de ce bachelier ; vous mêlez là dedans, à tort età travers, la théologie et le droit canon ; laissez le droit aux juristes. j>

Les registres capitulaires de la cathédrale de Rouen attestent avec quelle répugnance le chapitre, qui avait déjà marqué, autant qu'il était en lui, son opposition au sujet des lettres de territoire, se décida à délibérer sur le procès de la Pucelle. Ce ne fut qu'en menaçant d'infliger aux

membres défaillants une peine disciplinaire, la retenue sur les distributions qui leur étaient faites, qu'on parvint à réunir un nombre suffisant de voix pour statuer sur la demande de Pierre Caucbon. Malgré tout, l'avis du chapitre ne fut pas très- favorable à l'accusation; car les chanoines refusèrent de prendre un parti déBnitif avant qu'on eût consulté l'université de Paris. Une consultation postérieure, plus explicite, et dont les conclusions sont plus rigoureuses, fut, il est vrai, insérée dans la rédaction du procès; mais on remarque que cette consultation ne mentionne pas le nom des chanoines, et qu'elle ne figure pas sur les registres capitulaires. Elle fut probablement rédigée par les partisans de Gauchon, qui prirent la place du chapitre, comme leur maitre usurpait celle de l'Église. Mais, en refusant d'y laisser inscrire leurs noms, et en ne l'admettant pas parmi leurs actes officiels, on peut dire que les chanoines de Rouen l'ont tacitement désavouée.

A la fin comme au début de ce procès , Dieu voulut qu'il se trouvât un homme de cœur pour prendre en main la cause de la justice avilie, et venger la conscience humaine, en disant nettement son fait à l'évèque de Beauvais. Gauchon avait' envoyé frère Ysambard de la Pierre vers le vénérable évèque d'Avranches, Jean de Saint-Avit, ancien abbé de Saint-Denis, pour lui donner communication des douze articles, et lui demander son avis. Le pieux vieillard, après avoir pris connaissance du document, démêla aussitôt la perfidie des juges, et mettant le doigt sur la plaie, il demanda à frère Ysambard : « Quelle est la décision de saint Thomas sur la soumission qui est due à l'Église en pareil cas? > Ysambard consulta la Somme théologique , et remit par écrit au prélat l'opinion du prince des théologiens, de celui qui a mérité d'être appelé VAnge de V école, et dont la haute raison semble

illuminée des lueurs du Verbe. « Dans les choses douteuses qui touchent la foi , on doit toujours recourir au pape ou au concile œcuménique. — Eh bien! tel est mon avis, j> dit le saint évèque; et il laissa voir l'indignation que soulevait en lui la façon dont la procédure avait été conduite. Cauchon ne voulut pas que cette consultation fût insérée au procèsverbal , et le grossier promoteur, Jean d'Estivet, n'eut pas honte d'accabler d'injures et de menaces le courageux vieillard y qui fut Tannée d'après incarcéré à Rouen , malgré son grand âge , comme soupçonné de connivence avec le parti française

Deux vœux s'étaient principalement fait jour dans les avis recueillis par Pierre Cauchon : l'un était que la cause fût soumise à l'appréciation de l'université de Paris ; l'autre, que de nouveaux avertissements fussent adressés à l'accusée, avant qu'on usât de rigueur. L' évèque de Beauvais pouvait, sans compromettre le succès de son œuvre, donner satisfaction à ce. double désir. Il chargea quatre docteurs, Jean Beaupère , Gérard Feuillet , Nicole Midi et Jacques de Touraine, d'aller présenter les douze articles à la grande université, et de les commenter par des explications orales*. Comme les quatre envoyés lui étaient tout dévoués, il n'avait aucune crainte sur le résultat de cette démarche; il y voyait, au contraire, un avantage, celui de mettre sa responsabilité à couvert derrière l'autorité d'un corps dont l'influence était si grande et la renommée si haute dans toute l'Europe chrétienne. Rien ne lui pesait moins non plus que de soumettre la Pucelle à de nouvelles angoisses , sous forme d'exhortations

1 Procès, 1. 1, pp. 328-374; t. II, pp. 5, 6, 325, 348, 349, 859. — Abel Deqardins, pp. 181-183. — WaUou, t. II, pp. 201-203.

2 Abel DesjardLns, p. i81.

charitables, qui devaient naturellement dégénérer en nouveaux interrogatoires. C'était pour lui le moyen de compromettre de plus en plus sa victime, et de forcer ainsi les convictions hésitantes. Dès le 18 avril il se remit à l'œuvre , et se rendit dans la prison accompagné de sept assesseurs.

La Pucelle n'était pas encore remise d*une très- forte fièvre causée par les tortures physiques et morales qu'elle endurait depuis près de quatre mois. Cette maladie, qui faillit l'enlever à ses persécuteurs, sans qu'ils eussent obtenu d'elle aucun désaveu de sa mission , avait vivement alarmé les seigneurs du grand conseil. Le comte de Warwick manda en toute hâte l'assesseur Guillaume de la Chambre et plusieurs autres habiles médecins, et, leur découvrant toute sa pensée : oc Jeanne est gravement malade, tâchez de la bien soigner. Pour rien au monde , le roi ne voudrait qu'elle mourût de mort naturelle. Elle est très-chère au roi , qui l'a chèrement payée. Il ne veut pas qu'elle meure, si ce n'est par sentence des juges, sur le bûcher. Ainsi ne lui épargnez pas vos remèdes, et faites en sorte de la guérir, i» Suivant l'usage , les médecins, après avoir visité et palpé la malade, recommandèrent une saignée. Cela fit trembler le comte, qui s'écria : « Pas de saignée I elle est rusée, et pourrait se faire mourir, i» Ils exécutèrent pourtant ce qu'ils avaient résolu, et la Pucelle se trouva mieux. Mais l'ignoble promoteur, incapable de contenir sa haine , détermina une rechute. Il était venu un jour dans la prison, en compagnie du médecin Jean Tiphaine. Comme celui-ci demandait à Jeanne à quoi elle attribuait son mal, la jeune fille lui répondit qu'elle en avait été prise après avoir mangé d'une carpe que lui avait envoyée l'évèque de Beauvais, et qu'elle n'était point assurée que son mal ne provint pas de là. Un soupçon de cette nature, bien naturel en somme 9 après les infamies dont Cauchon s'était déjà

rendu coupables excita la fureur de Jean d'Estivet : c Qu'osestu dire y paillarde! s'écria-t-il ; dis plu tôt , gourmande « que tu as mangé des harengs et d'autres choses qui ne te valent rien. — Cela n'est pas, y> répliqua Jeanne; et il s'engagea une dispute où le promoteur, à son ordinaire, ne ménagea pas les injures. Une telle secousse , dans Tétat de faiblesse où se trouvait la Pucelle, amena un redoublement de fièvre qui mit ses jours en danger. Quand Warwick en fut informé, il manda Jean d'Estivet, et lui adressa une forte semonce, en l'invitant à s'abstenir désormais de pareilles violences. Grâce aux soins dont elle fut entourée, Jeanne, quoique trèssouffrante encore, se trouvait de nouveau en meilleur état, quand Tévèque vint l'exhorter et l'interroger dans sa prison ^. Il commença d'un ton de fausse douceur, qu'il savait trèsbien prendre à l'occasion. Il la venait, dit-il, visiter dans sa maladie, pour lui apporter consolation etcomfort. De trèssavants docteurs avaient examiné ses réponses, et ils y avaient noté des propositions suspectes; mais il ne tenait qu'à elle d'être éclairée et de rentrer dans la bonne voie; car l'Eglise était bien éloignée de la repousser : au contraire, elle lui tendait les bras pour la recevoir dans son sein. Il lui amenait de très-sages conseillers tout disposés à procurer, par leurs avis salutaires, le bien de son corps et de son àme. Que si elle en désirait d'autres , elle n'avait qu'à le dire , ils lui seraient accordés. Il l'engageait à bien réfléchir, et à ne se point obstiner; car il ne pouvait le dissimuler, si elle persistait à ne croire qu'elle seule, et à ne se fier qu'à son esprit inexpéri-

1 Jean Tiphaine rapporte qu*il apprit de quelques personnes présentes à cette scène que Jeanne avait été prise de vomissements après son repas. Le soupçon d'empoisonnement, naturel dans Tesprit de Jeanne, ne paraît pourtant pas fondé, si Ton songe à la volonlé des Anglais.

2 Procès, t. III , pp. 48 , 49 , 51 , 52.

mentéy il serait obligé de rabandoDoer, d'où résulterait pour elle un grand péril , qu'il cherchait à lui éviter avec toute la sincérité et toute Tardeur d'une véritable affection.

V affection de Cauchon ! Jeanne, sur ce point, savait à quoi s'en tenir. Elle le remercia toutefois, puis elle dit : ce II me semble, vu la maladie que j'ai, que je suis en grand péril de mort. Si telle est la volonté de Dieu, je vous requiers que vous me permettiez de me confesser et de recevoir mon Sauveur , et, quand je serai morte, que vous me fassiez inhumer en terre sainte. y> Cette prière touchante donna aussitôt lieu à Tévèque de rentrer en plein dans son équivoque sur Tobéissance à l'Église. Si Jeanne voulait être traitée en chrétienne, il fallait qu'elle fit acte de soumission comme une bonne catholique. La Pucelle, se voyant de nouveau enfermée dans le cercle vicieux que son appel au concile n'avait pu rompre, s'en référa simplement à ses déclarations antérieures : a: Je m'en attends à la réponse que j'en ai faites à Notre-Seigneur. Si mon corps meurt en prison, j'espère bien que vous le ferez mettre en terre sainte ; si vous ne l'y faite mettre , je m'eû attends à Notre -Seigneur. — Croyez -vous que la sainte Écriture soit révélée de Dieu? — Vous le savez bien, et il est bon de savoir que oui. j> Les docteurs se mirent alors à l'exhorter à la soumission, lui rapportant à l'envl des passages de l'Écriture. A la fin, Nicole Midi lui déclara que, si elle refusait de se soumettre à l'Église, elle serait traitée comme une Sarrasine. Ce mot fit bondir Jeanne : a Je suis une bonne chrétienne, s'écria-t-elle, bien baptisée, et je mourrai comme une bonne chrétienne. — Si vous voulez communier, il faut vous soumettre à l'Église. — Quant à la soumission, je ne veux rien dire autre chose que ce que j'ai dit : j'aime Dieu, je le sers, je suis bonne chrétienne, et je voudrais aider et soutenir la sainte Église de tout mon pouvoir. — Voudriez-

Yous point qu'on ordonnât une belle et notable procession pour vous réduire en bon état? — Certes oui, je veux bien que l'Eglise et les catholiques prient pour moi^ t^

Puisque Jeanne ne cédait point ( elle n'en aurait pas moins été perdue si elle avait cédé) , il importait à Pierre Cauchon de constater publiquement l'opiniâtreté de l'accusée. Le mercredi 2 mai , il réunit , dans la salle située près de la grande galerie du château de Rouen , soixante- trois assesseurs , auxquels il adressa tout d'abord une assez longue allocution , après quoi il donna l'ordre d*amener l'accusée. Quand Jeanne eut été introduite ^ il lui déclara qu'il avait chargé Jean Ghâtillon, archidiacre d'Évreux^ de lui donner de salutaires conseils pour le bien de son corps et de son âme. Il l'engagea à y prêter une oreille attentive, et à se rendre à ses bons avis , si elle ne voulait mettre en grand péril son corps et son âme.

Alors l'archidiacre se leva, tenant en main son ^manuscrit, pour procéder à l'exhortation charitable. Il commença par rappeler à Jeanne, en termes généraux, que tous les chrétiens étaient tenus de croire aux articles de foi. Il l'invita à se corriger et à s'amender, d'après le sentiment des vénérables docteurs qui avaient trouvé dans ses paroles et dans ses actions beaucoup de choses répréhensibles. a Lisez votre livre, répondit Jeanne, et puis je vous répondrai; je m'at-* tends de tout à Dieu, mon créateur, el je l'aime de tout mon cœur. — Ne répondrez - vous rien de plus à l'exhortation générale qui vient de vous être faite? — Je m'en attends à mon juge , c'est à savoir le Roi du ciel et de la terre. »

L^archidiacre, sur Tordre de l'évèque, passa alors aux

1 ^ocè%, 1. 1, pp. 374-381.

avertissements particuliers, qu'il avait rédigés en six points, contenant , sous une forme oratoire , la substance des douze articles dont on dérobait obstinément à Jeanne le texte original. Quant il eut terminé, on expliqua de nouveau à l'accusée ce qu'était l'Église militante, et on la somma de s'y soumettre. Persistant dans ses déclarations antérieures, elle dit à plusieurs reprises qu'elle s'en rapportait à Dieu : « Je m'en rapporte à lui, à sa personne propre, i^ Et comme on l'avertit qu'elle s'exposait à périr sur le bûcher pour crime d'hérésie : (c Quand je verrais le feu, dit-elle, je ne dirais, je ne ferais autre chose. — Voulez-vous vous somettre à notre saint père le pape? — Conduisez-moi devant lui, et je lui répondrai. ]» Jeanne ne voulut point faire d*autre réponse. L'évèque, que cette requête mettait toujours fort mal à Taise, se hâta de passer aux habits d'homme. L'accusée, sur ce point, fut également inflexible. Enfin Cauchon la remit sur les visions, et notamment sur le signe. 11 résulte du discours de l'archidiacre que l'accusation avait fait prendre de nouvelles informations sur les circonstances qui avaient accompagné l'entrevue de Jeanne avec Charles VU, et que, sans obtenir les renseignements qu'elle désirait sur le secret du roi, que lui seul ou Jeanne pouvait révéler, elle avait découvert que l'histoire de l'ange et de la couronne miraculeuse, développée par l'accusée pour se dérober aux instances de ses juges, n'était pas l'exacte expression de la vérité ^ Bien que réduit

1 Noos raisonnons toujours ici comme MM. Quicherat et Wallon, d'après Taveu de Jeanne, consigné dans l'interrogatoire qu'eUe subit le matin de son supplice. Mais nous rappelons, une fois de plus, que ce dernier interrogatoire n'est pas seulement déloyal et suspect comme tous les autres, mais encore dénué de toute authenticité, les notaires apostoliques, greffiers au procès, ayant refusé de le signer. Toutefois nous devons dire aussi que les avocats chargés de soutenir la mémoire de Jeanne , lors du procès de réhabilitation , n'ont fait aucune difficulté d'admettre celte fiction^

aux conjectures sur ce points Gauchon n'y trouva pas moins l'occasion de tendre à l'accusée un nouveau piège. Au début du procès il avait refusé de s'adjoindre des ecclésiastiques du parti français; il résolut de profiter de la fiction même qu'il avait arrachée à Jeanne pour lui faire refuser, en termes plus ou moins précis, l'une des garanties qu'elle réclamait naguère, et pour se donner ainsi, à bon compte , les apparences d'une stricte impartialité. En outre , l'embarras où il comptait mettre la Pucelle jetait sur la réalité ou le caractère divin de ses visions un doute qui, seul, n'aurait pu suffire à la perdre, mais qui, je le répète, venant s'ajouter à la désobéissance, qui était maintenant le point capital du procès, prenait une grande importance. « Pour le signe donné à votre roi, demanda -t- il, voulez- vous vous en rapporter à l'archevêque de Reims, au seigneur de Boussac, à Charles de Bourbon, à la Trémouille, à la Hire, qui, avez-vous dit autrefois, étaient présents quand l'ange apporta la couronne? Voulez-vous vous en rapporter à d'autres personnes de votre parti? Nous demanderons à ces personnes de nous écrire ce qu'il en est. — Donnez -moi un messager, et je leur écrirai de tout ce procès. — Voulez-vous que nous mandions ici trois ou quatre chevaliers de votre parti? S'ils viennent, munis d'un sauf-conduit, vous en rapporterez -vous à eux? — Faites- les venir, et je leur répondrai. — Voulez- vous vous en rapporter à l'Église de Poitiers, qui vous a exami-

qu'ils trouYtnt parfaitement excasabie : c Nos adTenaires, disent-iU, accusent Jeanne d'avoir menti en racontant qu'un ange avait apporté au roi un signe précieux... Nous répondons que ce n'est pas là un mensonge, mais une fiction permise, consistant à voiler la vérité quant au temps et au lieu. C'est ainsi qu'Abraham a parlé à Pharaon. .., etc. » — Procès, i, U , pp. 247, 248. Théodore de LeliiB, auditeur de rote en cour de Borne, exprime un avis analogue, mais seulement sous forme dubitative. — Procèe, t. n, pp. 35-37.

S9d JEÂNNB D'ARC

nëe? «^ Me pensez- tbus j[)reiidre par cette manière, s'écria Jeaniie iddignéë , et ainsi m'àttitéi* à ybus? n Elle tetltéit biëd le piégé; mais comihe elle n'aurait pti cotninudiqner arëe led clerts et les chevaliers de éon parti ({u'ed passant d'abord pitf rintermédiàire de Gauchdfa^ il fkllàit bien (|U'éllë y tombât ëe éludant les petfidés propositions de Tévèque^ qui^ âU sut'plus f eu aurait sti faire un autre piégé y potxt le inoins aussi dangerebX; si elle les eût acceptées. Le jtigô tridtnphant l'exhorta y une fbis dé plus, à te soumettre à l'Église, c Si rÉgliSe rabAhdonilait^ elle serait ëfl grand péril ^our sdii tiorps et pour son àme; car elle pourrait bien encOuHrt)6tti'Soti âme la peibe du fiàti ëterhel , et pdut sbii cdrpd \A peine dU feu temporel , par séhtèiicë des juges séculière. ^^ Si voué faites eohlre moi ce que Vbiis dites ^ répondit- elle d'im tetl taietia'^ (^atit> pTénet gat-dè; iiàr il arrivera malheuf à votre corps et à votre ftme. s» Lés ddcteufs joi^nireùt alors leurs idâtàncesi plus ou moins sincèreà^ à celles de l'evèfiîiiey qui âe l'étaiéili aucunemëbti L'acctisée parut un momeiit ébranlée, t Quel temps me donuez-voud pour me décider? dit ^ elle. -^ Déei^ dez-vous sùr-lë-champ^ s» taprit GaUchob^ Mais Jeanne avait déjà repris toute son assurance ^ et elle refusa d'en dire dàvautage. La séaUicë fut levée ^

La perte dé la Pucellë était à péU prèâ certaitiei et son juge aurait pu s'en tenir là: Mais le doute qui tontinuait à enveloppe!^ lé fameux isectet , depuié qtaë la fiction de l'ange s'était évanouie devant les renseignements recueillis par l'accusation, obsédait Pierre GauGhon, qui, toi:your8 poussé par les Anglais, aurait bien voulu oonâattre à fond la vérité sur ce ^oint. Il iréâblUt d'eësàyél* de dbnl^tei' par là tëriretli' l'iU^ trépidé jeune fille , et de lui arracher ainsi des aveux coin-

i Procès, 1. 1, pp. 381-399.

plets. Le mercredi 9 mdi 1^34 , il la fit doDc men^ dans la chambre de tortut^e ^ où il se rendit lùi-méme accompagné dé neuf assesseurs.

ce Jeanne, lui dit-il, sur beaucoup de points dé votre pfo-^ oès vous n'ayet pas dit la yérité. Nous savons cela par diverses inforitlations j auxquelles se joignent d'Autres prellveë et de véhémentes présomptions. Il est tempd maintenant dé foire des aveux; car, si vous refusez de nous satisfaire , vous voyez devant vous les exécuteurs de nos ordres ^ et les instru** ments de torture dont ils sont prêts à faire usage pour Vous ramener dans là bonne Voie ^ Vous contraindre à nBConnàltrë et à confesser la vérité^ procurer, en lid mdt, lé salut de votre corps et de votre âme, que vous exposez gravéibéilt {iar vos fictions metisongères. ti

Jeanne tépdndit : « En vérïté , quand vous devriez ttié faiM déchirer les meitibres et më faire partit* Tâme hofs du èorps, je ne Vdûs dirais aiitrë chose ^ et si je faisaié quelque avéh, je dirails totljoui-s aptès que Vous me l'âvëz arraché pàif force; ]t Elle ajoilta que lé jëUdi précédent, d mai, jour de rinventioù dé la saiiltë GroiJt, Tangé Gabriel Tétait Vënhé visiter; «c et croyez que ce fut ftaiht GdbHel. % Att moment sUptème, l'hétire du supplice et de la délivrance approchant, l'atthàttgë des batailles, sàiht Michel, ëomtiiëlë dit fbhteiiiëtit et ingénieusemeilt M. Micheléti fhisait placé à séint GàbHel, range de la grâce et de l'aitioûr divin. Elle dit aussi d qu'elle avait demandé à ses vûiœ si elle devait se soUMëttfë à TÉglisë et obéir aux clercis qui la pressaient fort de se boumettrë , et que seii voiôo lui avaient répbndu de s'en rapporter à Notice- Seigneur, si elle voulait qu'il lui vînt en aide, d — « Je lëuf ai demandé si je serais brûlée; elles m'ont répbndu de ni'eu rapporter à Notre -Seigneur, et qu'il m'aiderait.

-^ Pour le signe et la couronne, qui, dites- vous, fut ap-

portée par ud ange et remise à Tarchevèque de Reims , voulez-vous vous en rapporter à ce prélat? — Faites-le venir, et que je Tentende parler ; il n'oserait dire le contraire de ce que je vous ai dit. s

Gauchon vit bien qu'il n'obtiendrait pas les détails qu'il désirait; et, de peur sans doute de compromettre la vie de l'accusée, si précieuse aux Anglais, il renonça provisoirement à l'emploi de la torture. Il y renonça définitivement, de Tavis de onze assesseurs contre trois, dans une séance qu'il tint en son domicile, le samedi 12 mai. Les trois assesseurs qui votèrent pour que Jeanne fût soumise à la question furent : Aubert Morel , Thomas de Gourcelles et Nicolas Loiseleur^

Cependant le procès touchait à son terme. Le samedi 19 mai 1431 , l'évèque réunit dans la chapelle de l'archevêché de Rouen cinquante et un assesseurs, pour leur donner connaissance de la réponse de l'université de Paris, et provoquer de leur part une délibération définitive. La réponse' était aussi défavorable à l'accusée que Gauchon l'avait pu désirer. La faculté de théologie et la faculté de droit canon s'accordaient pour approuver la façon dont la procédure avait été menée et pour déclarer Jeanne hérétique, ou, du moins, violemment suspecte d'hérésie. Ses visions étaient déclarées a mensongères, séductrices, pernicieuses, i> à moins qu'elles ne procédassent a des mauvais esprits, des démons Bélial, Satan et Béhémot s . La faculté de droit canon ne se bornait pas à qualifier les faits qui lui étaient soumis, elle donnait son avis sur la marche à suivre : a Si la susdite femme , dûment avertie et charitablement exhortée par le juge compétent, ne rentre point de son plein gré dans le sein de l'unité catho-

1 Procès, 1. 1 , pp. â9J-404. ^Jeanne d^Arc, par Michelet, pp. 106, 107.

liqne, et refase d'abjurer publiquement son erreur , il convient de la livrer au juge séculier , pour qu'elle subisse une peine proportionnée à son crime. i> Les assesseurs se rangèrent unanimement à l'avis de la grande Université. Quelques-uns même, trouvant la cause suffisamment entendue, voulaient que la sentence fût rendue le plus tôt possible, sans autre formalité. Mais la majorité demanda qu'avant tout une nouvelle exhortation fût adressée à l'accusée; et Gauchon, sûr maintenant de son fait, accéda volontiers à ce désir ^

En conséquence , le mercredi 23 mai , l'évèque et le viceinquisiteur, assistés des évoques de Thérouanne et de Noyon, et de sept assesseurs, prirent séance dans une salle du château de Rouen. La Pucelle fat amenée à la barre du tribunal. Pierre Maurice, docteur en théologie, chanoine de Rouen, chargé d'exhorter l'accusée, prit aussitôt la parole. Il développa en douze points la substance des douze articles, et rapporta sur chacun d'eux l'opinion de l'Université. Après quoi il adressa à la Pucelle une allocution pathétique, une vraie pièce d'éloquence dans le goût du temps , c'est-à-dire où s'étalait une phraséologie pompeuse, pleine d'emphase et de mauvais goût. L'Université , c cette lumière de toutes les sciences, :» ayant déclaré qu'il ne fallait point croire aux révélations de Jeanne, Jeanne elle-même était sommée de renier sa mission , et le docteur ne se fit pas faute de lui laisser voir que c'était là précisément cette obéissance à l'Église qu'on n'avait cessé de réclamer d'elle.

La Pucelle fit à ce morceau oratoire une réponse brève et catégorique : c Quant à mes actes et à mes paroles, tels que je les ai déclarés au procès, je m'y rapporte, et je les veux

1 Prœèê, 1. 1, pp. 404-^».

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spUtettir. D Qd Ifii posa, \iw foîçi encore, la redoutable question ; ç Penses -vQus; croyez -vous que vous ne sQye? point tapue de soumettre ?os actes et vos paroles à l'Église militante , ou à d'autres qu'à Dieu? ^r Qu;^nd bieu m^f» ou m? conduirait au supplice, quand je verrais le bûcher*, et le ))purreau prêt à y mettre }e feu; quapd je serais dans le fen, je ne ^iw^ autre cbpse, et je soutiendrais ce que j'ai dit SI) procès jusqu'à la mprt. i^ Cauohon se leva, et après fivo^r deiqandé, selon Tusage, au promoteur d'abord, puis à Taccusée, s'ils n'avaient rien à dire de plus, sur leur rér ponse négative, il déplora que le propès était clos et la pause eotendue, et remît eu lendeaiain pour prononeef publiquement Iji sentence ^

A traders les détours de ce procès ténébreux, pu la ma-: li^e humaiae ay^jt voulu égarer l'élue de Dieu , la vierge de Fraiiee a pu hésiter, se troubler et même errer par instants*; plie a'a jamais perdu la foi, qui faisait sa force. E}lp a gardé inébranlable sa sublime confiance en Jésus-Christ, en sa eause, eu elle-rmème. Elle est demeurée catholique, elle est

demeurée française* ta noirceur de ses ennemis n'a réussi qu'à faire briller d'uu plps vif éclat sa céleste auréole. La lueur eu doiterottre encore, eu dépit d'un moment de faiblesse, sitôt ^ si glorieusement racheté. J'en atteste ces dei|x tristea lieux, témoins de sou agonie : le cimetière de Saint-Oimn et la place du Vieux-Marché.

t Procès, 1. 1, pp. 429-442.

2 Encore une fois, nous raisonnons ici diaprés les procès -verbaux de Gauchon, tout en prévenant le lecteur que la déloyauté de ce juge les frappe de diserédit.

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