CHAPITRE DEUXIÈME
L'ABJUIUVION. — Là MORT
Le cimetière Saint -Ouen. — L'abjnration. — Les habits d'homme. — Le second procès. -» Le dernier interrogatoire et la dernière communion. — Le supplice. — Circulaires do roi d'Apgl^l^rr^ ^t de rmûv^wté de
Le loDg procès, si hubileivttt conduit par ÇaueboQ, n'était que le psemier acte 4e la MQglante CQDiédÎ3 qu'il avait «itvepris de jouer pour le plus graud profit de rAngletçrFe, Jeanne, déclarée hérétique par l'Université, pouvait ^re légalement livrée au bourreau. Mais, avant de lui faire eirpîer par une mort infamante le salut qu'elle avait procuré à son paji|> il fallait obtenir d'pUe le désaveu de sa mission ; il fallait qu'elle flétdt ellcrméme, en abjurant la cause qu'elle avait servie, le roi qu-elle avait couronné. Alors , mais adors seuli^ent, elle pourrait mourir. C'est pourquoi le secflipd acte, plus coqrt et f^us décisif, allait commencer.
Le jeudi 84 mai 1481 , dans la matinée, une grande foule encpmbrait 1^ cimetière Saint- ûuen. Beux échafauds y avaient été dressés, entre lesquels se partageaient d'abord les riBgards de la populace, toujours avide d'émotions vio*
lentes 9 insatiable de terreur et de pitié. Sar Tun d'entre eux siégeaient le cardinal de Winchester, prince du sang royal, prince de l'Église; l'évèque de Beau vais, assisté du viceinquisiteur Jean le Maître; les évèques de Thérouanne, de Noyon, de Norvrich, et un grand nombre de docteurs, ainsi que plusieurs secrétaires du grand conseil. Sur l'autre, où bientôt tous les yeux se reportèrent, Jeanne, amenée en charrette, venait de monter. On voyait près d'elle l'exécuteur des citations , Jean Massieu , le chanoine Loiseleur , les deux greffiers Boisguillaume et Manchon, et enfin le docteur Guillaume Érard, chargé de prononcer le sermon solennel.
Le silence s'étant fait dans la vaste place, le prédicateur récita son texte, emprunté à l'apôtre saint Jean : c Le sarment ne pourra porter de fruit, s'il ne demeure sur la vigne. » Puis il commença à remplir sa t&che, quoiqu'au fond, comme il le disait à Tun de ses serviteurs, elle lui pesât fort, et qu'il eût mieux aimé, en cette conjoncture, être à Lille qu'à Rouen. Mais , ne pouvant s'en défendre , il s'efforça de montrer du zèle, et fit un pompeux étalage de toutes les ressources d'une amphigourique et véhémente éloquence. Il exposa fort doctement que cette vigne dont parle l'Apôtre c'est l'Église, plantée par la main de Jésus- Christ, et à laquelle tous les bons chrétiens, s'ils veulent porter des fruits de. piété et de vertu, doivent demeurer attachés. Or, Jeanne s'en étant séparée par sa désobéissance, ce lui fut une occasion de vomir contre elle, dans son intérêt, un torrent d'injures, mêlées de temps à autre de chaleureuses apostrophes et de vives protestations de dévouement et de charité. La Pucelle laissait patiemment couler ce débordement de rhétorique. Quelques paroles, prononcées d'une voix plus forte, arrivaient seules aux ofeilles des spectateurs les plus éloignés : a L'orgueil
de cette femme... Jeanne , si yous saviez comme nous vous aimons!... »
Au pied de l'échafaud, assis sur sa charrette , un sinistre auditeur ne perdait pas un mot. C'était le bourreau de Rouen, prêt à emmener Taccusée, après la sentence. Tout à coup, saisi d'un mouvement d'indignation probablement concerté d'avance y le prédicateur, mettant en jeu toute la force de ses poumons , s'écria d'un accent terrible : «Ah ! France , tu es bien abusée! Tu as toujours été la nation très -chrétienne, et Charles, qui se dit roi, qui se prétend ton souverain, a adhéré, comme un hérétique, comme un schismatique, car tel est* il, aux paroles et aux actions d'une femme frivole, diffamée, et de tout déshonneur pleine; et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie, par qui elle a été examinée et non reprise, ainsi qu'elle Ta avoué. ]» Il présenta deux ou trois fois cette triomphante accusation sous une forme nouvelle, et de ce non content, passant de la prosopopée à l'apostrophe : c Jeanne, dit-il en levant le doigt, c'est à toi que je parle. Je te dis que ton roi est hérétique et schismatique. j> La Pucelle perdit patience; le sang lui monta, aux joues , et son regard eut un éclair, c Par ma foi, s'écria-t-elle , révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l'Église; et il n'est point tel que vous le dites, s» A cette vive riposte, Érard demeura déconcerté. Mais n*avait-il pas la suprême ressource, celle qui ne manque jamais au loup disputant contre l'agneau? Il se tourna vers l'huissier Jean Massieu, et il lui dit : « Faites-la taire ! i>
Cependant les plus beaux morceaux d'éloquence ont une fin. Quand son sermon fut terminé, Érard dit à la Pucelle : « Voici messeigneurs les juges qui plusieurs fois vous ont
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8QiBmé0 et r^qui^e qp^ vqu8 yqulu8f|iez eK>umettre tonte» \09 paroles et toutes vos actions à notre sainte m^re TÉgli^e. Paqs vos paroles et daps yos actes il y a plusieuin» choses qni « puiyant l'avis d^ très r doctes plerçs, ne sont pas l^oniies à soutenir. — : Je yo|is répondrai , dit J^sinne. J'ai déjà depiandé que fout le procès fût envoyé à Rome à notre saint père le pape, à qui je me rapporte après pieu. Cp qne j'ai dU, ce qqe j*ai fait, jf^ Tai dit pt fait p^r Tordre de Dieu» Je n'9n yeuic pharger persoqn€|, qi pou loi ni aiicun sutfe. .-^ Yos actions, vw paroles sont réprpavé^ par les clercs : voiile^ryops les révqquer? — ? Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint père le pape. ^ Gfit appel au pape , deu^ fois r0p6té publiquement en ae n^oq^ent solennel, plaçait l'éyèqiifi 0e B^i^vais dains la situation la plus fausse. A vrai dire, le procès, reposant sup la question d'obéissance, s'écronUit en m nioment sons Icis yeux d^ son autour. Mais Caucbon était trqp avancé pour reculei? procbe du terme. Il était dépidé maintenant à ))raver en fajoe, s'il étaif nécessaire, l'autorité du saint-aiége, pt Guillaume Érard, qpi probablement avait reçp des iustrucr (ions précises s\ir ce point, le plus important de tqus, déchira résolument les voiles dont le juge ^vait essayé si longtemps de couvrir sa perfidie. Il déclara à la Pucelle qu'une telle soumission ne suffisait pas, et il donna de cette jassertiou une raison telle quelle : « On ne peut pas, dit- il, aller obercber notre saint-père si loinl. Les ordinaires aussi soqt juges, chacun en son diocèse. Vous devez donc vous en rapporter à notre sainte mère ^'Église, et tenir ppiir vrai ce que les plercs qui sont versés dans les sciences diviites ont décidé
t II est curieux d'observer qu'ici encore la minute du greffier offre la trace d'une hésitation pour le moins étrange, surtout si on la rapproche de celle que nous avons d^à signalée plus haut. — Pcocéa, 1. 1, p. 446.
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tûDpltfipt ¥09 actions et yqs paroles. » Jeanne w répondit point, yéyftque, qni suivait avec anxiété toutes les paroles échangées Qur Téchafaud voisin , et qui tremblait de n'obtepir point fipe soumission qu'il désirait bieu plus vivement à çe\téà \^wr^ qu'il i{e l'avait redoutée paguère, donpa ordre de renouveler jusqu'à trois fois cette dernière admonition. Comme l'accusée persistait dans le silenee, il se résigna k donner lecture de son jugement; mais tout porte à croire que cette IfM^ture > faite d'une voix accentuée , fut à dessein tratn^ en longueur, afin de laisser, s'il était possible, à la Pupelle }e {;epips d'abjurer , avant que sa condamnation fût •pquise, et, par conséquent, irrévocable, eu égard à l'impatience des seigneurs anglais, et surtout de leurs subalternes ; car Winchester n'avait pas ipis tout le mpnde dans le secret. Cependant llrard, qui, lui, était l^en instruit des intentjûus de l'év^e et du cardinal, redoublait ses instances, qui pr-epaient le caractère d'une véritable obsession. L'inf^j^e Loiseleur avait changé de r^le. Jadis, sous les déguiseipeuts divers qu'il avait pris pour s'iosiQuer daps la prison , il poussait Jeanne à la résistance : aujourd'hui , sur l'échafaud, et en son nom propre, il la suppliait d'abjur^er. Les promesses pe lui coAtaient rien. Si Jeanne avait pitié d'ellenèmq, si elle consentait à éviter le supplice, à prendre un habit de femme, on la tirerait des mains de ses gardims, ses fers tomberaient, elle serait mise en sûreté et doucement traitée dans les prisons d'Église. Le bon huissier Hassieu n'y entendait pas malice. Se fiant à la clémence de Cauchon , i| pressait Jeanne de céder ; il lui suggérait un moyen de se soumettre sans renier ses visions : a Rapportez t vous -en à l'Église universelle, si vous devez abjurer ou non. » L'esprit sublime de la vierge deFraqce habitait un coTjpB de femme. I^ bourreau était là, prêt à l'emmener. Afalgré sou courage.
ce sinistre appareil , ces échafauds, ces juges, cette populace, lui doQuaieut le vertige. Les supplications, les promesses, les menaces, bruissaient à ses oreilles. Elle sentait tourner sa tète, faiblir son cœur. Bref, elle eut peur. Embrassant tout à coup le conseil de Jean Massieu : c Je m'en rapporte, dit-elle, à l'Église universelle si je dois abjurer ou non. » Érard n'entendit point de cette oreille : « Tu abjureras présentement, s'écria- 1 il, ou tu seras brûlée. 9 Et, comme elle se taisait de nouveau, les exhortations recommencèrent : « Jeanne, ayez pitié de vous; Jeanne, ne vous faites point mourir. — Vous vous donnez, dit-elle, bien du mal pour me séduire. :» Et un sourire indéfinissable, où l'ironie se mêlait à la terreur, à l'égarement, voltigeait sur ses lèvres.
Cauchon, anxieux au dernier point, vit qu'elle allait enfin céder; il interrompit sa lecture. Cependant un grand tumulte s'élevait dans l'assistance. La colère des soldats anglais, peut-être aussi l'indignation des hommes de cœur, quelque explosion des bourgeois du parti français, se trahissaient par des clameurs. Les pierres volaient de toutes parts sur les deux échafauds. Un chapelain du roi d'Angleterre interpellait Cauchon : c Vous trahissez le roi, vous favorisez cette femme. — Vous en avez menti, cria Tévèque furieux; j'agis selon ma conscience ; vous me ferez des excuses. ]» Et, de dépit, il jeta à terre le parchemin contenant la sentence. Le cardinal s'entremit, blâma sévèrement le chapelain, et lui ordonna de se taire.
Sur Téchafaud de l'accusée se trouvait en ce moment, probablement envoyé par Cauchon pour dénouer la crise, un secrétaire du grand conseil, Lanrent Callot. Cet homme tira de sa manche une petite cédule où était tracée une abjuration très-brève et sans doute peu explicite. Il la passa à l'huissier Massieu, qui la lut à haute voix, tandis que Jeanne,
hors d'elle-même, sentant comme un gouffre ouvert sous ses pieds y et le ciel qui se fermait sur sa tète, en répéta machinalement les mots d'une voix faible. On la pressa de signer. Elle béâitait encore, toujours en proie à cette stupeur nerveuse qui laissait place à une certaine irritation. « le ne sais, .dit-elle I ni lire ni écrire. 9 Elle prit pourtant la plume , et traça sur le parchemin un rond, comme pour se moquer. Enfin Laurent Gallot lui saisit la main : elle se laissa faire; il lui fit tracer une croix , et l'abjuration fut consommée. <r Elle a abjuré, dit Gauchon se penchant à l'oreille du cardinal; que faut-il faire? — L'admettre à la pénitence, 1^ repartit sans hésiter Winchester. Laissant alors de côté la sentence de mort, le juge se mit à en lire une autre, -qu'il avait rédigée par avance en prévision de ce qui arrivait. Jeanne était relevée de l'excommunication, et reçue dans le sein de l'Église; mais, en expiation de ses fautes, elle était condamnée à la prison perpétuelle , au pain de douleur et à l'eau d'angoisse. La séance fut levée. Comme la Pucelle descendait de Téchafaud , Loiseleur lui dit : « Jeanne , vous avez fait une bonne journée, s'il platt à Dieu; vous avez sauvé votre âme. — Or çà, gens d'Église, demanda-t-elle, menez-moi en vos prisons, que je ne sois plus en la main de ces Anglais. 1^ Quelques assesseurs firent à Gauchon la même demande; mais il n'avait garde d'y accéder, a Menez-la, dit-il, où vous l'avez prise. » Les Anglais n'entendaient pas lâcher leur proie. Déjà, dans leur grossière impatience, ils s'en prenaient aux juges, aux docteurs. Ayant hâte de reprendre les armes, ils se croyaient vaincus d'avance si la sorcière n'était brûlée. Warwick lui-même partageait les préjugés de la soldatesque, a Gela va mal pour le roi , disait-il , cette fille nous échappe, — Soyez tranquille, lui répondit quelqu'un des assesseurs, qui se trouvait près de lui, nou;5 la i attraperons bien. »
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Le même jour» dans l'après-midi^ le yice-inquisiteur, leatl le Maître^ sô rendit dans la prison, accompagné de Nicole Midi) de Nicolas Loiseleur^ de Thomas de Gourcelles^ de frère Ysambard de la Pierre et de pllisieurs autresi II rappela à la Pueelle combien TÉglise avait été miséricordieuse à ton égard, Tavertit que bi elle retombait dans ses erreurs anciennes^ l'Église ne pourrait plud lui pardonner, et Tabandonnerait entièrement; Enfin il lui ordonna de déposbr Bes habits d'hbmme, et de prendre un vêtement de femme^ Jeanne j qui devait se trouver dan& cet accablement qui èvlH toujours les émotidhs violentes, répondit (Qu'elle obéirait aak gens d'Église en toute chose. Elle prit donc un habit de femme ^ et permit (|ii'on lui rasât la chevelure, qu'elle avait jusqu'àloi*s portée à Vécwelle, c'est-à-dire Coupée en rond autour de la tète, à la manière des hdmmes. Les docteurs, se reti''* tadt , la laissèrent dans son cachot , à la merci de ses gardiënâi
Dbns le teinps qui s'écoula du jeudi 24 ati lundi 98 mal 1431, il est certaiU qUe celte résignation ^ oU, pour mietax dire, cette prostration de la Pueelle fit place à une rébellidu dëtiidée contfe ses jugés, à un retour complet à ses errementé d'autrefoië. Elle aiBriha de nouveau sa mission ^ elle re'pnX ses habits d'holtitné. Quelles furent le» ôausëâ (|ut détel-mi-^ fièrent cSe bhangeineilt? Od n'a [iâs laUr be point de rebiïeigtie^ Inents pàrFaitëinent clair» et d'bnë exactitude absblue; taéxi bue iuduction IraitoUnable et les iUdiceis tecUeillid dand les témoignage^ dé là réhabilitation peuvent conduire, ce setublë^ ptoche delà "iétXié. Là té voltè dé Jeanne fut eb partie Volott^ taire et en palrtié détef miuéé pât la vidlencë et là perfidie de ses gàirdieâ», qui avàiëhtl'eOù le mot d^ofdi'ë. Ce c^ûi, éhe^ Jeanne, fut volontaire, ce fut, le premier abattemëUt passé, la résolution d'affiiriber de nouveau et avec énergie là Vérité
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de sa inissioû. Qiiant aux habits d'homme ^ il est Vraisemblable qu'elle sentit , dès lé veildredi ou le sëmedi , Un yif regret de les avoir quittés : ils constituaient à ses yeux sa meilleure sauvegarde. Livrée satid défense à la brutalité de cinq grosiiers mercenaires, d'est une merveille qbe» chargée de coupé, elle ait pu éviter dtl moins de plus infÀmes outrages; Toutefois il Ost doutetix qtl^ellé se ddit décidée âpontané^ mebt à reprendre son ahcien costume. Si l'on en croit Jean MassieUy qui déélare tenir ce qu'il raconte de la bouche même de Jeanne, cet acte qui la constituait rçlapBB, fut l'éSet d'une ruse dbs pitis gt'ossières, et telle que les i)rati(j[uent ceux qui ont la forbe en tilàin. La nuit, les jambes de la cap^ tivë étaieht prises dans deiii paires de fers à chaîne. Elle était attachée trèé-étroitemëilt d'une autre (ihatné, qui^ tira-^ versant les piedii de sbn lit , abôutiissait à une girossë pièce dé bbis, bû dn la felrmait à clef. Si du ne la déferrait, elle Ile |)dtlVàit te lever. 0)r, le diihabché màiiu jour de là Tri* dite, elle dit à teb ^àf diehs : ce Dëferifez-moi, que je tne levé. j> Alors un des Anglais lui ôtà bes VétemëUts de feintne, qu'elle avait àllr elle, et, tiratit Thàbit d'hdUmé du sac où on l'âvail enfoui, il le lui jeta en disant : c Lèvé-tbi. 9 Jëaniie hésita Ibugtëtiiiis à Vaut de le prëbdre : c Messieurs, disait- elle, vodis sàVéz que cela in'ëst défendu; sans failté, je ne le {)ren-^ drai |)diilt. i) Mais elle eut beau &u|)plielr, elle n'en put obte^ ilir d'âuti'è, et elifin, Vërjs faiidi, elle ie décida à les gârder< Ou ^eut adnlëttre que Massiëù à exagéré li l-éfiistancë de Jeanne , et que , se voyant ofirir par ses gardien^ eux-^faiémëa cet habit qu'elle désirait èi viveinëUt repreUdi'e, elle fit, pour s'éU Vêtir et ne le pliib qtlittét*, moins de difficbltélï qu'il ne lé dit. Lé rëtoiir de faob énetgië et dé sa trobfiance en seft éùnieiU put la déëiJëf le lendemaita à tenir tête à sed juge!» suir cd pdibt, comme sur la ij^Ucsdon des vota), en dédaignant d'at-^
tribuer à d'autres qu'à elie-mème ce désaveu de l'abjuration que la terreur lui avait arrachée au cimetière Saint- Ouen.
Dans l'après-midi, de concert avec Warwick, Cauchon manda plusieurs assesseurs et les greffiers de la cause. Il leur annonça que Jeanne était retombée dans ses erreurs premièreSy qu'elle avait repris Thabit d'homme, et il les chargea d'aller constater officiellement le crime. Mais quand ces clercs arrivèrent dans la cour du château de Rouen, ils y furent fort mal reçus. Il y avait là une cinquantaine d'Anglais en armes. Or la soldatesque n'a point d'ordinaire de ces haines raffinées comme les conçoivent les Cauchon et les Winchester. Pour le commun des hommes d'armes, Jeanne aurait dû être brûlée depuis longtemps. Tous ces détours, tous ces délais paraissaient une trahison concertée. Les cris de c traîtres! faux Armagnacs! ]» se firent entendre; les glaives brillèrent, et les pauvres gens d'Église, oubliant leur commission, n'eurent pour lors d'autre souci que de s'enfuir à toutes jambes. Il faut dire aussi que l'un des assesseurs, André Marguerie, qui avait été admis à voir la Pucelle (car il semble bien , malgré l'accueil fait à la petite troupe où se trouvaient les greffiers, que plusieurs docteurs visitèrent Jeanne ce jour-là), avait laissé échapper une parole fort imprudente : oc II serait bon, dit -il, de demander à Jeanne quel est le véritable motif qui lui a fait reprendre l'habit d'homme. » Un Anglais leva sa lance sur la tète du docteur, qui se hâta de s'en aller.
Le lendemain lundi, 28 mai 1431, i'évèque , assisté du vice-inquisiteur, de huit assesseurs et des greffiers, se rendit dans la prison pour commencer le second procès. Manchon , encore tout ému du péril qu'il avait couru la veille, ne voulait point retourner au château, et il fallut, pour le décider,
que le comte de Warwick le fit accompagoer d'un de ses serviteurs y dont la présence le garantît contre la fureur des soldats. Les juges, en pénétrant dans le cachot , aperçurent Jeanne revêtue de ses habits d'homme. Gaucbon, faisant l'étonné y lui demanda pourquoi elle les avait repris, qui les lui avait fait reprendre, c Je les ai repris de moi-même, répondit-elle, sans contrainte ; j'aime mieux l'habit d'homme que l'habit de femme ^ — N'aviez -vous pas promis et juré de ne pas reprendre l'habit d'homme? — Je n'ai jamais eu l'intention de prêter un tel serment. — Mais pour quelle cause avez- vous repris cet habit? — Parce qu'il est plus honnête à moi d'avoir un habit d'homme, puisque je vis parmi les hommes. y> Elle ajouta : oc Je l'ai repris, parce qu'on ne m'a pas tenu ce qu'on m'avait promis, c'est-à-dire que j'irais à la messe, que je recevrais mon Sauveur, et qu'on me mettrait hors des fers. — Oui ou non, avez- vous juré l'autre jour de ne plus porter cet habit? — J'aime mieux mourir que de demeurer dans les fers; mais, si l'on veut me laisser aller à la messe et m'enlever mes fers, si l'on veut me donner une compagne qui soit ma sauvegarde , je serai bonne , et je ferai ce que TÉglise voudra. — Depuis jeudi, n'avez- vous pas entendu vos vaiœ? — Oui. — Que vous ont -elles dit? — Dieu m'a fait savoir, par sainte Catherine et sainte Marguerite, que c'était grand'pitié que j'eusse abjuré et renié ma mission pour sauver ma vie, et que je me damnais pour sauver ma vie. Avant jeudi, mes v(na> m'avaient révélé le péché
i Je ne me dissimule pas que cette déclaration contredit la yersion rapportée plus haut, et ne s'accorde pas bien non plus avec l'aventure de Marguerite. Le procès -verbal de cet interrogatoire est -il sincère? j'en doute fort. Mais ce n'est pas ici le lieu do comparer les divers témoignages, et de discuter la valeur comparée des deux procès. Je me borne à prévenir le lecteur et i le mettre sur ses gardes.
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que je devais oommçttre en ce jour. Sur l'échafaud aussi elles m'ont parlé. Elles m'ont dit de répondre hardiment à ce prêcheur, à ce Caux prêcheur qui m'a reproché plusieurs choses que je n'ai point faites. Si je disais que Dieu ne m*a pas envoyée, je ma damnerais; car la vérité , c'est que Dieu m'a envoyée. Mes voiœ me l'ont bien dit, depuis, que j'ai commis un grand péché en reniant ma mission. C'est par peur du feu , ce que j'en ai dit. — Croyez-vous que vos voix soient sainte Catherine et sainte Marguerite? — ; Oui, et elles vienqent de la part de Dieu. — Et la couronne, qu'en ditesvous maintenant? — > J'en ai répondu la vérité au procès , le mieux que je l'ai pu faire. — Mais sur l'échafaud, vous avez avoué votre mpnsonge. — Ce n'était pas mon intention. Je n'ai jamais entendu révoquer mes apparitions, nier que ce fussent sainte Catherine et sainte Marguerite. Tout ce que j'ai fait, c'est par pçur du feu. Si j^ai révoqué quelque chose, j'ai menti. J'aime mieux faire ma pénitence en une fois, c'est à savoir , mourir , que d'endurer plus longtemps de telles souffrances en cette prison. Quelque chose que Ton m'ait fait renier, je n'ai jamais rien fait contre Dieu ni contre la foi. Ce qui était en la oédule de Tabjuration , je ne l'entendais point. Mais à cette heure, je le déclare formellement, je n'entends rien révoquer, sauf le bon plaisir de Notre-Seigneur. Toutefois, si les juges le veulent absolument , je reprendrai l'habit de femme. Quant au reste, je n'en ferai autre choses i» En sortapt de la prison , Cauchon rencontra dans la cour du
I La distinction que Jeanne établit ici entro Thabit dliomme, auquel elle tient beaucoup, mais qu*à Textrôme rig^ueur elle consentirait à déposer, et les révélations qu'elle ne veut renier à aucun prix, concilie bien des contradictions apparentes, et vient i Tappui de ce que nous disions plus haut du double mobile qui détermina ce retour de la Pucelle sur son abju» ration.
château le comte de Warwick, environné d'une multitude d'Anglais. Il leur fit signe de la main , et leur cria , d'un air joyeux et d'une voix forte : a FarewelU Farewelll Faites bon visage; c'en est fait, elle est prise! »
Jeanne, en effet, était relapse. Cauchon avait atteint son but; il Tavait même dépassé. Il ne pouvait voir d'un œil tranquille ce désaveu formel d'une abjuration qu'on avait eu tant de peine à obtenir. L'effet de cette abjuration sur l'opinion publique devait être, sinon anéanti , du moins singuli^ rement diminué , si Jeanne s'avisait de répéter en public , au moment du supplice , ce qu'elle venait de dire à huis clos dans sa prison. C'est le sort des méchants , de dresser si bien leurs embûches 9 tju'ils finissent par s'y prendre eux-mêmes. Mais il fallait d'abord aller au plus pressé. L'impatience des Anglais ne connaissait plus de bornes. Il fallait bAter le dé-* noùment de cette sanglante comédie, quittée se pourvoir , s'il était possible, à la dernière heure, contre le danger qu'on prévoyait.
Le mardi 29 mai , les juges prirent séance dans la chapeHe de l'archevêché, assistés de trente -neuf ou quarante asses^ seurs. Après avoir exposé les faits tels qu'il entendait qu'on les comprit, Cauchon mit la nouvelle cause en délibération. La Pucelle fut tout d^unevoix déclarée relapse. Seulement, le plus grand nombre des consultants demandait qu'on relût à Jeanne la formule de son abjuration. L'évêque avait ses rai-i sons pour ne le pas faire. La formule, insérée par son ordre au procès -verbal, était, suivant le rapport d'un assez grand nombre de témoins, très -différente de celle qu'avait signée la jeune fille. Il D(p tint donc aucun compte de cet avis des assesseurs, et se borna à fixer au lendemain le jour du sup« plice.
le mercredi 30 mai 449i , de grand matin, Jean Massiea
pénétra dans la prison. Il cita la Pucelle à comparaître, à huit heares, devant ses juges, sur la place du Vieux-Marché, pour s'entendre publiquement retrancher du nombre des fidèles, et être ensuite livrée au bras séculier. Il achevait de remplir ce triste ofiice, quand arriva Lad venu, chargé d'entendre Jeanne en confession et de la préparer à bien mourir. Dans ces luttes terribles qui s'engagent, au moment suprême, entre une âme sublime et la faible chair qu'elle anime, il est naturel qu'il y ait des alternatives, des successions d'énergie et de désespoir. Jeanne avait faibli un moment au cimetière Saint-Ouen ; elle s'était fièrement redressée depuis devant ses juges, et maintenant qu'elle voyait la mort en face, et quelle mort ! l'instinct de la vie se révoltait en elle avec toute la force, tout le désespoir de ses vingt ans! Sa vive imagination lui représentait par avance l'horrible bûcher. Le feu, qui devait la brûler vive , l^rillait , dans sa pensée , de tout son éclat sinistre , et elle n'en pouvait supporter l'afireuse image. Elle commença à exhaler ses plaintes, à pousser des cris de douleur. Promenant sur sa tête une main convulsive, elle s'arrachait les cheveux.
« Hélas!. peut-on me traiter si cruellement! Quoi! mon corps net et entier , qui ne fut jamais corrompu , sera aujourd'hui consumé, réduit en cendres? Ah! ah! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée. Hélas! si j'eusse été dans la prison ecclésiastique, gardée par les gens d'Église et non par les Anglais, mes ennemis, je n'aurais pas fait une si misérable fin! Oh! j'en appelle devant Dieu, le grand Juge, des grandis torts et ingravances qu'on me fait. »
Et les sanglots soulevaient sa poitrine, et les larmes baignaient son visage. Comme Ladvenu essayait de la consoler, lui parlant du ciel, l'évêque entra, suivi de plusieurs docteurs. Il venait guetter les suprêmes angoisses de sa vie-
time, et, pendant qu'il le pouvait encore, lui tendre une der* nière embûche. Dès qu'elle l'aperçut, elle lui jeta, à travers ses larmes, cette parole vengeresse : a Évoque, je meurs par vousl — Ah! Jeanne, répondit -il de son ton hypocrite, prenez en patience. Vous mourez parce que vous n'avez pas tenu ce que vous nous aviez promis, et que vous êtes retournée à votre premier maléfice. *— Hélas! répliqua la pauvre enfant, si vous m'eussiez enfermée dans les prisons d*Église, êtremise aux mains des gardiens ecclésiastiques, compétents et convenables, ceci ne serait pas arrivé. C'est pourquoi j'appelle de vous devant Dieu! y>
Gauchon résolut de profiter du désespoir de la Pucelle pour se délivrer du souci qui le tourmentait depuis deux jours. Après l'avoir déclarée hérétique, lui avoir fait abjurer son hérésie , avoir enfin réussi à la condamner comme relapse , il s'agissait maintenant de la ramener à cette abjuration , qui ne pouvait la sauver, et de lui faire renier, au pied du bûcher, s'il était possible, et sinon dans la prison, devant les docteurs, ces voiœ, qui semblaient l'abandonner au moment suprême; il fallait surtout la décider à ne point proclamer en public la vérité de cette mission pour laquelle elle était née , pour laquelle elle allait mourir. A cet effet , il procéda , de concert avec ses assesseurs, à un dernier interrogatoire, où il atteignit au comble de l'habileté et de Tinfamie tout ensemble. Nous ne pouvons démêler avec une exactitude absolue ce qui se passa entre le juge et sa victime, quelles furent les paroles échangées, et quelles promesses furent faites par Jeanne, si réellement elle en fit. Le procès -verbal de cette entrevue, rédigé postérieurement au supplice et dans une forme indirecte et mensongère, n'oS're aucune garantie. Le greffier Manchon refusa de le signer, parce qu'il n'avait pas été présent; quoique présent à l'entrevue, le greffier Taquel refusa
aussi de le valider de sa signature, parce qu'il le jugeait d'une insigûe fausseté. Mais la vraisemblance nous autorise à en recueillir y à en rassembler quelques traits , qui suffiront à nous donner une idée relativement juste de ce dernier et té* nébreux détour d'une procédure si féconde en iniquités.
Tout d'abord , il est certain que Jeanne affirma , avec une invincible constance, la réalité de ses visions, oc Soit bons, soit mauvais esprits , dit-elle d après le procès -verbal, ils me sont apparus, ^o Mais émit- elle ce doute sur la nature de ses apparitions? Put*elle un moment soufiTrir cette pensée qu'elle avait eu afiTaire à de « mauvais esprits d ? Non plus que M« Wallon, je n'oserais lafdrmer; mais je pense, comme lui, qu'il est permis de le croire. Caucbon l'attaqua fort habilement sur ce point : a Or çà, Jeanne, vous nous avez toujours dit que vos voiœ vous disaient que vous seriez délivrée; vous voyez maintenant comme elles vous ont déçue.. Dites- nous donc la vérité maintenant. i>
Cette délivrance^ que ses voiœ lui avaient, en effet, promise, et qui n'était autre que le martyre destiné à rompre glorieusement les liens qui l'attachaient à la terre, Jeanne l'avait toujours plus volontiers entendue dans le sens matériel. Elle avait cru jusqae*là, elle croyait, la veille encore, qu'elle se* rait « délivrée à grande victoire )>, tirée des mains de ses ennemis, et qu'elle reprendrait, grâce au secours céleste, sa place à la tète des armées, ou, si sa mission était achevée, au foyer domestique, près de sa mère et de ses sœurs. Or cette espérance s'évanouissait maintenant; elle voyait de près l'atroce réalité ^ elle sentait qu'elle allait mourir. Déjà, avec le désespoir, son agonie commençait. Se croyant abandonnée de ses saintes, est-il surprenant qu'elle ait un instant douté d'elle, qu'elle ait répondu à Pierre Gauchon: «Vraiment je vois bien q^i'^IIes m'ont déçue? ]» qu'elle ait affirmé qu'elle
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ne croyait plud c qu'eil Diëu seul i, et déclaré qu'elle ft'eh remettait « aux gens d'Eglise j> de décider si ses voio) prove-^ naient ce de boûs ou dd mauvais esprits > . Mais ce doute ne pouvait suffire.
Loiseleur, instrument docile» valet prêt aux besogoeê leâ plus rebutantes , essaya de décider k condatnhée à se rétràc'* ter publiquement. D'aprÔs le procès^vôrbal) sudpect^ ré|)étons-le, à ceux-là mêmes dont la signature avait couvert éi dissimulé de si graves réticences > Loiseleur aurait réussi, a Je le ferai volodliers^ aurait répondu leaone j niais je crains qu'il ne m'en souvienne (petit-^étre y a-t^il iëi quelque irbnie)^ et je prie mon confesseai* de me le rappeler au moitienc voulu. » Au momeilt vobln^ proche du bdcberi et surtout au milieu des flammes^ Dieu dévoila aux yeux dessilléa de la Pttcelle le vrai sens de la délibrance promise $ et loin dé rc'nier sa mission , cotdme l'avait espéré le jilgé , par bob inar-^ tyre Jeanne l'a sacrée dans le temps et dam l'étëttiitë.
Quand Tëvèque se- fut retiré ^ Jeanne, dads l^âme dé laquelle la pure flamme de la foi catholique brillait tdûjdhrâ du même éclat ^ quelque doute qu'elle pût oûncevdr att bujet de ses visions , se coùfeftsa par dedx fois au dominicain Ladvenu ; puis elle demanda la cdmniunibn. Mais fallait-^ il l'acôordër à celle qa'bn allait bientôt retrancher de l'Égliëe? Massieu fut envoyé verb Gauchdn, pour prètidre teà ordres. Après avoir consulté quelques docteurs ^ l'évèque Répondit : « J'accorde la permission t donûez-lui tout ce qu'elle vous demandera, d Un olere, nommé Pierre^ alla chercher la sàtnte hbstie) màls^ craigdant les Anglais^ il l'apporta ftirtiveniènt dans une |)atène couverte du corporal^ sanb eëborte^ Mtià cierges, cdmmd si le Sauveur dût ^ Itii aussi ^ trembler devant les satellites d'un Warwick et d'un Winchel^ter. Ladvetau , & est aspect^ sentît te irévoltfer sa cdUsciedcé de chrétien et sÀ
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dignité de prêtre; il se rendit à l'église la plus voisine, en requit le clergé, et rameoa Jésus-Cbrist vers son humble servante avec la pompe accoutumée. Le cortège traversa les rues accompagné d'une multitude de lumières, en chantant les litanies et en disaot à la foule accourue sur son passage : a Priez pour elle ! ^
Jeanne attendait dans le recueillement et dans la prière. Elle reçut son Sauveur avec un amour, une piété si vive, que le dominicain, témoignant lors du procès de réhabilitation, dit qu'il faut renoncer à les décrire. Une abondance de larmes, non plus amères, mais d'une ineffable douceur, coulait de ses yeux. Maintenant elle pouvait marcher à la mort, elle était munie du Dieu vivant. Son âme luttait encore contre les défaillances, contre les angoisses de sa chair mortelle; mais le désespoir n'habitait plus son cœur : l'espérance di« vine y venait d'entrer. <c Maître Pierre, dit-elle au théologien Pierre Maurice, qui était demeuré dans sa prison, où serai-je ce soir? — N'avez-vous pas foi en Dieu, ma fille? i> répondit le docteur, près de pleurer à son tour. « Ohl oui, reprit Jeanne, j'ai confiance; je serai ce soir en paradis I »
Cependant l'heure du départ était arrivée. Le bourreau attendait la coudamnée dans la fatale charrette. Jeanne y monta : Massieu et Ladvenu y prirent place à ses côtés. Cent vingt Anglais armés de glaives , de lances , de bâtons , formaient l'escorte et devaient écarter les curieux. Comme on sortait du château, Jeanne aperçut, se détachant de la foule, le chanoine Loiseleur qui accourait vers elle.
Pris de ce remords soudain qui atteint souvent les grands criminels quand le crime est consommé, ce misérable voulait obtenir son pardon. Il s'élance sur la charrette, il s'y cramponne. Mais les soldats le repoussent, ils le maltraitent. Sans Warwick, ils l'auraient tué. Un instant suspendue par cet
incident, la marche recommence. Jeanne prie, elle pleure; de temps à autre ce cri s'échappe de ses lèvres : « Rouen ! Rouen! est-ce ici que je dois mourir? »
Quatre échafauds s'élevaient sur la place du Vieux- Marché, où se pressaient plus de dix mille spectateurs, tant de Rouen que des environs. Sur l'un siégeaient le cardinal d'Angleterre, les évèques de Beauvais, de Thérouanne, de Noyon, de Norwich; le chancelier Louis de Luxembourg, le vice- inquisiteur Jean }e Mattre, et un grand nombre de docteurs. Le second reçut le bailli de Rouen , Raoul Bouteil- 1er, son lieutenant Pierre Daron, et Laurent Guesdon, son assesseur, avec leurs sergents et officiers. Sur le troisième prit place Nicole Midi, prédicateur désigné. A neuf heures, Jeanne y monta , velue d*une chemise longue, telle que jadis elle l'avait souhaitée, la tète coiffée d'un chaperon qui cachait ses cheveux ras, et se rabattait comme un voile sur son visage. Ladvenu et Massieu l'accompagnaient; Ysambard vint la rejoindre. Le quatrième échafaud était le bûcher, d'une effrayante hauteur. Les fagots s'entassaient sur une assise en maçonnerie, à laquelle on arrivait par des degrés, et qui supportait un poteau très-élevé. Au sommet du poteau, un vaste tableau présentait aux regards de la foule ces mots , écrits en gros caractères : «c Jeanne, qui se fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse de peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, mécréante en la foi, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocatrice de diables, apostate, schismatique et hérétique. »
c Si un membre souffre, tous les membres souffrent. » (S. Paul, /'• ÉpUre aux Corinthiens, ch. xn. ) Tel est le texte sur lequel Nicole Midi versa, une heure durant, les flots de son éloquence. Il ne fut ni moins véhément ni moins amphigourique que ne l'avait été Guillaume Érard. Le sermon se
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termina par ces mots : c Jeanne, va en paix 1 L'Église ne peut plus te défendre. :p Après une courte exhortation , Gauchon donna lecture de la sentence* a Jeanne étant retournée, ô douleur! à ses erreurs et à ses crimei^^ comme un chien qui re^ tourne à son vomissement^ » il la retranchait de TÉglise, et la livrait à la puissance séculière^ priant toutefois celle-ci, suivant la formule, d'éviter à la condamnée c la mort et la riiutilation des membres j>. Il disait cela en fËoe du bûcher I
Jeanne était jusqu'alors, sauf quelques soupirs^ quelques sanglots, demeurée dans le silence. Elle se jette à genoux, et commence à faire à haute voix, devant là foule, ses lamentatians et ses prières, c Sainte Trinité, ayez pitié de moi, je crois en vousi Jésus , ayez pitié de moi. Priez pour moi , ô Marie 1 Saint Michel , saint Gabriel , sainte Gatherine , sainte Marguerite, soyez -moi en aide. Vous tous qui êtes ici, pardonnez-moi comme je vous pardonne. Yous^ prôtres, dites chacun une messe pour le repos de moii âme ! Qu'on n'accusé point mon roi : il n'a point trempé dans ce que j'ai fait ; et, si j'ai fait mal^ il est innocent] Jésus! Marie! benoits saints et saintes du paradis! protégez -moi, secourez -moi! Rouen! Rouen! seras -tu mon tombeau? Est-ici que je dois mourir? j> L'émotion gagne le peuple, le bailli, sur son échafaud, les docteurs, les prélats, sur leur estrade , et soudain s'élève dans les airs un concert de gémissements et de sanglots. Quelques Anglais riaient pourtant. Mais, ô prodige! les yeux de Winchester ont rougi; il pleure, et Gauchon a versé des larmes!... La panique déjà commence^ et beaucoup s'enfuiôtit pour n'en pas voir davantage^
La condamnée continue, pendant plus d'une dëmi-hèurê, d'épancher l'amour divin qui la consume en d'admirables prières. Elle demande une croix. Un Anglais pris de compassion en fait une avec un hflton, et la lui donne. Elle la
reçoit dévotement , la baise et adresse de touchants appels à la miséricorde du Sauveur^ mort sur la croix pour notre rédemption; elle la met, cette rude croix, sur son cœur, entre sa chair et ses vêtements. Mais ce qu'elle voudrait avoir , c'est la croix sacramentelle » la croix de l'église; car, quoi qu'on en ait dit, elle ne veut, elle ne peut adorer Jésus qu'en priant docilement avec TÉglise : sublime martyre , humble fidèle. Ysambard et Massieu vont dans Téglise Saint-Sauveur chercher le crucifix des processions. « Ayez soin, dit-elle, que je Taie continuellement devant les yeux jusqu'à ma mort. » Et, en attendant, elle le saisit et elle l'adore.
Cependant la soldatesque anglaise , ces farouches mercenaires, que rien n'émeut, commencent à s'impatienter : « Hé ! prêtre, crient-ils à Jean Massieu, nous ferez- vous dîner ici? » Deux sergents montent sur Téchafaud, et avertissent la condamnée qu'il faut descendre. On lui enlève son chaperon, on la coiffe d'une mitre de papier, où sont écrits ces mots : « Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. » On l'entraîne vers le juge séculier, qui, voyant la fureur des Anglais, ne prononce aucune sentence; il fait seulement signe de la main, en disant : a Menez, menez. »
Jeanne est sur le bûcher ; son confesseur Ty a suivie, et il l'exhorte avec tendresse. Elle est liée au poteau, et promène ses regards sur cette foule qui l'environne, a Ah ! Rouen ! Rouen! s'écrie-t-elle , j'ai bien peur que tu n'aies à souffrir de ma mort, id Soudain elle pousse un cri : c Maître Martin, prenez garde, descendez... le feu. ^ Le bourreau venait d'allumer les fagots par en bas, Lad venu rejoint Ysambard au pied du bûcher, et ils ne cesseùt tous deux de parler à Jeanne à travers les flammes, de tenir le crucifix devant ses yeux. Cependant la fumée s'élève, le bois pétille, la flamme ter* roitre enveloppe le cliaste oorpi de la Pucelle, et au même
moment le feu divin de Textase embrase son cœur : elle voit les anges, elle voit les saintes, elle comprend la délivrance. m Saint Michel! saint Michell Non, mes voiœ ne m'ont pas trompée, ma mission était de Dieu. Jésus! Jésus! id La douleur lui arrache un dernier cri d'angoisse : <c De Teau I de l'eau bénite! )» Mais bientôt elle redit avec une énergie nouvelle : ce Jésus ! Jésus! Jésus ! » Et elle meurten criant : « Jésusl ^ Le bourreau écarta les flammes, pour montrer à la populace qu'il n'y avait pas eu de subterfuge, de susbtitution de personne, que c'était bien la Pucelle qui avait été brûlée vive; puis, rapprochant les fagots et attisant l'incendie avec de rhuile et du soufre, il acheva son œuvre. Les restes de la vierge de France, c'est-à-dire un peu de poussière, quelques ossements, son cœur et ses entrailles, furent jetés dans la Seine par l'ordre de Winchester. Le bourreau ne pouvait se consoler d'avoir servi d'instrument à l'atroce vengeance de TAngleterre. Il vint tremblant, éperdu, trouver Ladvenu et Ysambard, disant qu'aucune exécution ne lui avait causé une telle douleur, racontant comme quoi, malgré tous ses efforts, le cœur de Jeanne n'avait pu être entamé par les flammes; criant que Dieu ne lui pardonnerait jamais. Les deux religieux virent, dans l'après-midi, arriver au couvent un autre pénitent : c'était un soldat anglais qui avait parié qu'il jetterait un fagot dans le bûcher de Jeanne. Il s'approchait pour accomplir ce bel exploit, quand tout à coup on le vit pâlir, chanceler, s'affaisser sur le sol. Ses compagnons l'emportèrent dans une taverne voisine , oii ils eurent toutes les peines du monde à le faire revenir, a Elle expirait, dit-il, et comme elle disait : Jésus! j'ai vu une colombe qui venait de France, et montait au ciel. ^ Jean Thiessart, secrétaire du roi d'Angleterre, en revenant du supplice, s'en allait par les rues, le front penché, les yeux hagards, répétante tous ceux
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Snpplice de Jeanne d'Arc
qui voulaient Ten tendre : «Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte. »
Il importait au gouvernement anglais que Topinion qui se faisait jour parmi ses serviteurs eux-mêmes ne prévalût point en Europe. Il était nécessaire qu'il justifiât sa conduite, qu'il parût, aux yeux de la chrétienté, avoir brûlé non pas une sainte mais une sorcière. Il fallut encore que ce misérable Cauchon, rivé, pour ainsi dire, à son infamie, fournit, par une dernière imposture, des pièces à l'appui du mensonge diplomatique que le grand conseil se préparait à substituer à la vérité qui l'accablait. Le jeudi 7 juin, Tévèque fit rédiger, sous forme d'enquête, le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il avait fait subir à sa victime le matin même du supplice, essayant ainsi de constater officiellement que la Pucelle, avant de mourir, s'était reconnue coupable, et avait demandé pardon de ses erreurs. Le vendredi 8 juin , le conseil, au nom du roi Henri YI, exposa à sa manière, dans une circulaire adressée à l'empereur d'Allemagne, aux rois, aux ducs et à tous les princes de la chrétienté, la conduite qu'il avait tenue, et il n'hésita pas à affirmer, sur la foi d'un procèsverbal auquel les greffiers avaient refusé leur sanction, et qui n'avait point, par conséquent, de force probante ni de valeur authentique, que, « voyant sa fin approcher, après avoir été délaissée par TÉgliseS l'accusée avait reconnu et pleinement confessé que ces esprits dont elle affirmait avoir reçu de fréquentes visites étaient malins et mensongers, et qu'elle avait été trompée par ses voiœ, qui lui avaient promis de la tirer de prison. i> Il répéta la même assertion dans une
1 L'ordre des faits a été interverti sciemment par le grand conseil; car tout au plus peutron admettre que Jeanne a fait un tel aveu le matin , dans sa prison. Le rapprochement des dates met Tinfamie dans tout son jour.
autre circulaire adressée, le 28 juin, « aux ducs, aux comtes, à tous les seigneurs, à toutes les cités du royaume de France. » L'université de Paris, servante dévouée dé Cauchon et de l'Angleterre, prêta Tappui de son autorité à la version du grand conseil dans une lettre qu'elle adressa oc au Pape, à l'Empereur et au collège des cardinaux. » Tant de précautions pour étouffer la vérité indiquent chez ceux qui en usèrent la conscience de leur crime. Il fallait qu'ils se sentissent bien coupables, ces orgueilleux lords, pour mettre tant de hâte et de soin à se justifier. Le sang des martyrs est souvent retombé, même ici-bas, sur leurs bourreaux. Qui sait ce qu'a pesé le meurtre de la Pucelle dans la balance des destinées de l'Angleterre? Qui sait si les horreurs de la guerre des Deux Roses ne furent pas une expiation? Toujours est-il que Henri VI , cet enfant au nom de qui le meurtre avait été commis, perdit successivement ses deux couronnes, qu'il fut abandonné , trahi par les siens , et que finalement il mourut assassiné. Si l'on objecte qu'en tombant sur sa tête la vengeance divine frappait l'innocent pour le coupable, je réponds que les voies de Dieu sont mystérieuses, et que le malheur est tout à la fois une satisfaction pour la justice d'en haut et un moyen de salut pour ceux qu'il frappe ici-bas. Ce n'est d'ailleurs ici qu'une hypothèse ; loin de nous la pensée de sonder trop curieusement les secrets de la Providence. Ce qui est certain , c'est que la voix populaire attribua à la conduite qu'ils avaient tenue durant le procès l'étrange fin de plusieurs qui y avaient pris part : Cauchon fut foudroyé par l'apoplexie (18 octobre 1442) tandis qu'on lui faisait la barbe; Loiseleur mourut subitement à Bàle; 1^'gnoble promoteur, Jean d*Estivet, trouva une mort digne de son âme grossière : on le trouva un jour noyé dans unégout. Un quatrièT»o p^r5'or.r,r.r/o^ l(» prédicateur Nicole Midi, fut, peu de
jours après soq sermoQ, attaqué de la lèpre; mais il n'en mourut point, et nous le retrouvons en 1438, ses opinions s'étant apparemment modifiées, chargé par l'université de complimenter le roi Charles YII, lors de son entrée dans Paris.
Mais, quel qu'ait été le jugement de Dieu sur leurs tètes, détournons nos yeux du sort réservé aux ennemis de la Pucelle. Ce qu'il nous importe surtout de savoir, c'est que, sauvée par elle du joug de l'étranger, il y a quatre siècles, notre patrie a encore dans Jeanne d'Arc, pour le présent et pour l'avenir, une patronne assurée au cieP.
1 Pour ce chapitre, Procès, 1. 1, pp. 2, 6, 29 ; 442-500; t. II, pp. 3, 5, 6, 7, 8, 9, 14, 17, 19, 20, 308, 331, 334, 338, 344, 347, 352, 359, 306, 375, 377; t. III, pp. 52, 53, 55, 56, 61, 64, 65, 113, 122, 132, 146, 147, 149, 150, 156, 157, 158, 159, 164, 165, 168, 169, 186, 187, 188, 191, 194, 197, 202,273; t. IV, p. 354, 459, 460. —Wallon, l. II, pp. 235- 287. -> Abel Desjardins, pp. 192-215. — Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, pp. 214-234. — Jeanne d'Arc, par Henri Martin, pp. 25&-288. — Jeanne d'Arc, par Michelet, pp. 120-147.