‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 14 sur 20 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

hS. RÉHABILITATION. — LA GLOIRE

Triomphe définiûf de la cause française. — Le procès de réhabilitation.

La mémoire de Jeanne. — La fête du 8 mai.

Le supplice de Jeanne d'Arc ne produisit point Teffet qu*en attendait le grand conseil. Depuis le réveil du sentiment national j depuis le sacre de Reims , la cause anglaise était irrévocablement perdue en France. Suivant la conduite plus ou moins énergique, plus ou moins habile de Charles VU, Texpulsion complète des étrangers devait être achevée plus ou moins promptement; mais de toute façon elle devait Tètre. Le mauvais génie du roi de France, c'était Georges de la Trémouille, dont nous avons vu la conduite à Tégard de la Pucelle. Un coup hardi en délivra enfin le prince et le peuple. Le connétable de Richemont, qui se lassait de n'être rien , fit enlever le favori pendant la nuit par une troupe d'hommes armés que le sire de Gaucourt, qui était du complot, introduisit dans le château de Chinon, où la Trémouille résidait avec le roi. Charles, probablement fatigué du joug qu'il

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portait, quoiqu'il ne l'osât pas secouer, témoigna d'abord quelque courroux , puis bientôt prit son parti de l'aventure. Richemont exerça sur la conduite des affaires l'influence salutaire d'un homme énergique et décidé. Le traité d'Arras, conclu avec le duc de Bourgogne (21 septembre 1435), en faisant cesser cette division funeste qui déchirait la France depuis si longtemps, porta un dernier coup aux espérances de l'Angleterre. Le 29 mai l^SG, Richemont prit possession de la capitale, ce « grand gage }d dont Jeanne parlait à ses juges. Mûri par l'âge et l'expérience, le roi s'entoura enfin de sages conseillers : Jean Bureau, Jacques Cœur, Etienne Chevalier, Guillaume Cousinot. Après avoir pacifié le royaume, organisé l'armée et surtout l'artillerie, réprimé l'orgueil des nobles et débarrassé les campagnes des rou^ tiers et des écorcheurs, Charles rentra en campagne en 1449, et il poussa la guerre avec une vigueur que la Pucelle eût admirée. Le 18 octobre, les bourgeois de Rouen ouvraient leur ville au roi de France. Le 15 avril suivant (1450), un jetour offensif des Anglais en Normandie fut glorieusement châtié à Fourmigny. Le roi porta alors l'effort de ses armes en Guyenne, où elles ne furent pas moins heureuses. Le 14 juillet 1453, les Anglais étaient mis en déroute à Castillon, et, le 19 octobre, Charles YII faisait une entrée triomphale à Bordeaux. De toutes les conquêtes d'Edouard III, du prince Noir, de Henri Y, les Anglais ne possédaient plus en France que Calais et deux petites places voisines.

La prédiction de la Pucelle était accomplie. Mais pouvaiton laisser sous le poids d'une sentence infamante la mémoire de celle à qui l'on devait tant, ou, pour mieux dire, à qui l'on devait tout? Le peuple, gardien fidèle des grands souvenirs, n'avait point oublié cette Jeanne qui défendait les

pauvres gens, et les soutenait selon son pouvoir. Il ne pouvait croire qu'elle fût morte; il espérait toi^ours de la voir reparaître 9 telle qu'elle était jadis, terrible aux ennemis et aux soldats pillards, pitoyable aux malheureux , aimant la France, aimée d'elle. En 1436, une aventurière qui usurpa le nom de Jeanne eut un moment de vogue. Les Orléanais lui rendirent de grands honneurs; la famille d'Arc fut elle-m6me trompée, et il fallut, pour confondre cette imposture, que le roi mit en jeu le secret qui existait entre lui et la vraie Pucelle. Le roi non plus n'avait pas oublié Jeanne, quoiqu'il n'eût rien fait pour la sauver. L'honneur de la maison de France était engagé dans le procès de Rouen , et Charles ne pouvait souffrir que le jugement de Gauchon , flétrissant sa couronne dans celle qui la lui avait rendue, ne fût point supprimé par une autorité plus haute. Il poursuivit en cour de Rome Tautorisation de faire réviser la cause, avec cette obstination qu'il mettait, dit M. Quicherat, à exécuter les décisions de sa conscience. Dès liHO il avait commis Guillaume Bouille pour faire à Rouen une enquête, où furent entendus plusieurs de ceux qui avaient siégé au procès, assisté aux derniers moments de la Pucelle. En 1452, le cardinal d'Estouteville, légat du saint -siège, en ouvrit d'office une nouvelle, où l'on recueillit vingt et un témoignages. Enfin, en 1455, le pape Galixte III accorda l'autorisation, et le tribunal se constitua. Il fut composé de l'archevêque de Reims , Jean Juvénal des Ursins , du grand inquisiteur Jean Bréhal , de l'évèque de Paris, Guillaume Chartier, et de Richard de Longueil, évêquede Coutances. Le procès dura huit mois. Quatre enquêtes furent ouvertes simultanément à Domremy , à Orléans, à Paris, à Rouen. Ce sont les témoignages recueillis dans ces enquêtes qui, joints au procès- verbal de la procédure dirigée par Cauchon , forment le fond de toute his-

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toire de la Pucelle. Enfin la sentence fat prononcée le 7 juillet 1456. En voici le dispositif :

« Nous disons et déolarons ^ nous prononçons et décrét/ooê que le procès de condamnation, et les jugements qui en furent la conséquence^ manifestement viciés par le dol, Tiniquité, les erreurs de fait et de droit, y compris l'abjuration, ont été, sont et seront nuls, sans valeur^ sans effet.

c Et, au surplus, s'il en est besoin, nous, juges, les annulons, cassons, destituons de toute valeur et de tout effet; déclarons que Jeanne, ses parents et toute sa famille n'ont encouru à cette occasion aucune note d'infamie^ aucune tadie, et, au surplus, s'il en est besoin, nous les en purgeons totalement.

< Ordonnons que la présente sentence sera promulguée et publiée solennellement dans cette ville de Rouen , en deux endroits : c'est à savoir^ le plus tôt qu'il sera possible^ sur la place Saint'-Ouen ^ après une procession générale et un sermon solennel ; et secondement , le lendemain , sur le Vieux- Marché, où Jeanne a été cruellement br&lée, et où, au préa* lable, sera faite une prédication solennelle et plantée une croix pour perpétuelle mémoire, nous réservant de faire promulguer et publier notre dite sentence , comme nous la jugerons eonvenable, danA toutes les dtés et dans tous les principaux lieux de ce royaume. »

La postérité a ratifié la sentence vengeresse des coBunissaires du saint-siége. Cependant la mémoire de Jeanne a eu à subir, à travers les siècles, d'étranges vicissitudes. Mais si l'histoire, si la littérature ont souvent méconnu sa gloire, et lui ont même fait injure , le cœur du peuple au moins lui est demeuré fidèle. De son vivant, on l'égalait aux plus grands smnts , on lui rendait un culte dans les églises. Des oraisons ^

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des antiennes composées en son honneur , furent introduites dans la liturgie. Quand l'Angleterre eut abusé , pour la diffamer et pour la tuer, du nom de l'Église, on n'osa plus la prier comme une sainte; mais l'imagination populaire lui rendit hommage à sa manière : on prolongea sa vie, on multiplia ses miracles , ses exploits , on ajouta à sa gloire tous les faits d'armes de son temps. Un autre hommage lui fut rendu, qui ne s'adressait pour l'ordinaire qu'à la Vierge, aux saints, aux héros du christianisme : on représenta des mystères où étaient figurées la vocation miraculeuse de la Pucelle, la délivrance d'Orléans, peut-être aussi, bien qu'on n'en ait pas de preuve, la mort glorieuse de la martyre. Le sentiment d'admiration et de tendre pitié que cette noble figure excite s'est perpétué jusqu'à nos jours, même chez les gens illettrés. Diverses traditions ont cours, maintenant encore, dans les lieux on elle a passé, et j'aime à supposer que dans les villages de la Lorraine, de l'Orléanais, de l'Ile-de-France, de la Normandie, le soir, aux veillées d'hiver, quelque ancien qui ne sait pas lire , mais qui raconte ce que lui a raconté son père, ou quelque jeune gars, frais émoulu de l'école primaire, auquel un livre d'histoire, tel que celui-ci peutêtre, est tombé sous la main , improvise un naïf récit de la vie et de la mort de la Pucelle, et je suis bien sûr qu^il fait pleurer. Voir son nom familier aux plus ignorants, sa mémoire chère aux humbles cœurs, n'est-ce pas une gloire telle que Jeanne l'aurait désirée, si elle avait pu désirer la gloire?

L'histoire avait une bien grande dette à payer à la Pucelle. C'est de notre temps seulement qu'elle s'est acquittée. Le grand poète en histoire, M. Michelet, a écrit bien des mauvais livres; mais il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé, dignement célébré Jeanne d'Arc. Le

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livre de M. Wallon, écrit dans un parfait sentiment de piété. J'en pourrais ici nommer d'autres^ qui, malgré des défauts, soit de sentiment, soit de critique, ont bien mérité de la Pucelle; mais qu'il me soit permis de me féliciter, comme ancien élève de l'École des chartes, du magnifique monument élevé à la gloire de Jeanne d'Arc par M. Jules Quicherat, notre savant mattre. Il a construit là un édifice qui survivra à bien des livres qu'on dit immortels; et quoique plusieurs des idées qu'il a émises dans ces Aperçus nouveaux, qui sont comme le couronnement de son œuvre, ne puissent être acceptées sans de grandes réserves , son nom sera désormais inséparable de celui de la Pucelle.

La poésie et les arts resteront , je le crains bien , d'éternels débiteurs éternellement insolvables ; car jamais ils n'arriveront à reproduire dans sa grâce héroïque et dans sa naïveté fière la vierge de Domremy. a Jehanne^ la bonne Lorraine ^ qu'Anglais brûlèrent à Rouen*, » défie tous les ciseaux, toutes les plumes , tous les pinceaux. Sa gloire est tellement vivante et tellement réelle , qu'elle ne laisse que bien peu de prise à la création idéale. C'est pourquoi son vrai poëte a été et devait être un érudit. Cependant la princesse Marie d'Orléans, par une œuvre charmante, a acquitté envers la Pucelle , sinon la dette de l'art , au moins la dette de sa maison.

Tous les ans , le 8 mai , la ville d'Orléans célèbre encore l'anniversaire de sa délivrance. Une procession, un sermon solennels, remercient Dieu d'avoir donné Jeanne d'Arc à la France. Ce jour-là est souvent, non pas seulement une fête de

t Voir la préface.

2 YiUon , les Neiges d^Àntan.

la reli^on et du patriotisme, mais encore la fSfete de Téloqoence. C'est aiasi qu'à plusieurs reprises le panégyrique de Jeanne a été prononcé par M^*" Dupanloup ^

1 Po^TO^chvp^iApmpçm nouveaux, p^A^Ae^l.-^Ahfàï^ar^DMj pp. 285-249- -r- H^ori Hartip, p. 300. — Parmi les récents panégyriques de Jeanne d'Arc, je qterai, comme plus spécialement historique, celui qu'a prononcé, le 8 mai 1864, dans la cathédrale d'Orléans, M. l'abbé Aleiandre Thomas, missionnaire apostolique, chanoine de Versailles, aumAaîer de ^'tiospicft àwîL Ce beau di^eoura, où Qfi ardent patnotiame H'çoçpriin^ dfifi^ lyie fh^^^l:e^9e rt catl^o)|que élqqupnçç., p^.> fait com-r prepdre et aimer Jeanne d'Arc en un temps oit je ne songeais guère quç je dusse un jour écrire son histoire. » Paris, Douniol, 18649 in-S^.

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