‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 6 sur 20 · LES COMBATS · texte numérisé non relu

LES COMBATS

Jeanne à Blois. — La lettre aux Anglais. — Marche sur Orléans. — Déli- Yrance de la ville. — Entrevue de Loches. — Jeanne à Selles , en Berry. — Campagne de la Loire. — Jargeau, Meung, Beaugency. — Jeanne et Richemont. — Bataille de Patay.

Jeanne demeura à Blois environ trois jours (25, S6, S7 avril 1429)^ Le corps expéditionnaire , composé de dix à douze mille hommes, qui devaient escorter les chariots chargés de vivres et de munitions, sous les ordres des sires de Gaucourt , de Rais et de Boussac , de Tamiral de France Louis de Culan, de la Hire, d'Ambroise de Loré, et autres chefs de guerre*, attendait Tordre du départ. Mais, avant de commencer la guerre, la Pucelle résolut d'adresser aux chefs anglais la lettre qu'elle méditait depuis le jour oti, saisie d'une inspiration soudaine, elle en avait dicté, à Poitiers, une première ébauche. Voici quels sont les termes de cette sommation, dont Jeanne disait encore, à Rouen, que , si les Anglais s'y fussent conformés , ils auraient agi en hommes sages ^.

1 Procès, t. in, p. 104. — Cf. Vallet de ViriviUe, t. II , p. 66.

2 Procès, t. m, p. 4. — Cf. WaUon, 1. 1, p. 52. s Procès, 1. 1, pp. 239, 241.

« t JÉSUS , MARIE f

c Roi d'Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous a dites régent du royaume de France; vous, Guillaume de « la Poule (Pôle), comte de Sulford (Suffolk); Jean, sire c deTalebot; et vous, Thomas, sire d'Escales (Scales), qui a vous dites lieutenants dudit duc de Bedfordi faites raison « au Roi du ciel de son sang royal ; rendez à la Pucelle , « qui est envoyée ici de par Dieu, le Roi du ciel, les « clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et c violées en France. Elle est venue ici de par Dieu, pour « réclamer les droits du sang royal. Elle est toute prête a à faire la paix, si vous lui voulez faire raison, c'est-àa dire si vous abandonnez le territoire de la France, en « nous indemnisant des maux que vous nous avez causés. c Et vous tous archers, gentils compagnons de guerre et c autres, qui êtes devant la ville d'Orléans, allez- vous-en c dans votre pays, de par Dieu; et si ainsi ne faites, attenc dez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir bien- « tôt, à votre grand dommage. Roi d'Angleterre, si vous « ne faites ainsi, je suis chef de guerre, et en quelque « lieu que j'atteigne vos gens en France, je ferai qu'ils s'en c aillent, qu'ils le veuillent ou non; et, s'ils ne veulent c obéir, je les ferai tous tuer. Je suis envoyée ici de par « Dieu, le Roi du ciel, corps pour corps, pour vous jeter c hors de toute la France. Et si vos gens veulent obéir, je c les prendrai à merci. Et n'allez pas vous imaginer que c vous tiendrez jamais le royaume de France de Dieu, le « Roi du ciel, fils de sainte Marie. Celui qui le tiendra, c c'est le roi Charles, vrai héritier; car telle est la volonté « de Dieu, le Roi du ciel, qui a été révélée au roi de France

iOd JEANNE D'ARC

« par la Pucelle; et il entrera à Paris en bonne compagnie, oc Si vous ne voulez croive les nouvelles que Dieu vous « envoie par la Pucelle , en quelque lieu que nous vous « trouvions^ nous frapperons de bons horions, et nous « ferons un si grand tumuUe^ que depuis mille ans il n'y c en aura pas eu un si grand en France , si vous ne nous c faites raison. Et croyez fermement que le R<h du ciel « enverra plus de forces à la Pucelle que vois n'en ponr* n rez rassembler contre elle et ses vaillants hommes de « guerre; et Ton verra bien aux horions qui a meilleur « droit, du Dieu du ciel ou de voua. Vous, due de Bedford, a la Pucelle vous prie et vous supplie que vous ne vous « fassiez détruire. Si vous lui faites raison, vous pourrez c encore venir en sa compagnie, là où les Françaia feront « le plus beau fait d'armes qui ait jamais été accompli pour a la chrétienté. Répondez si vous voulez faire la paix en la « cité d'Orléans; et,, si vous ne faites ainsi» qu'il vous a souvienne qu'il vous adviendra bientôt de grands dom--^ « mage».

c Écrit ce mardi de Ib semaine sainte ,

(jC DB Fàft LA PUGELLE. »

Et dessus :

Au duc de Bedford, se disant régent du royaume de France^ ou à ses lieutenants étant devant la ville d^ Orléans ^

Quand les Anglais reçurent cette sommation , ils entrèrent en fureur contre la Pucelle, disant qu'elle se moquait d'eux, l'accablant d^injures, et menaçant de la faire brûler. En

1 Procès, t. I, pp. 240, 241. — Cf. Pro&ès, «r. T, pp. 96, 08.

JEANNB B'ARG 107

atteodaat, ils r^tûiyrfak prisonnier» contre le droit des gens, le héraut qui leur avait apporté la lettre ^ .

Le 28 aYrit, au n^atin, Tarmée se mit en route. En tète, réunis sous l'étendard que Jeanne leur avait donné, mar-* cbaient les prêtres, chantant des antiennes, et le bel hymne Viens, Esprit créateur. Les principales bastilles des Anglais et le gros de leurs forces se trouvaient sur la rive droite de la Loire > du côté de la Beauc&. C'est par là que Jeanne aurait veulu prendre; mais les chefs de l'armée, qui s'étaient en^ tendus avec Danois, la trompèrent» et l'on prit le chemin d'Orléans par la rive gauche, du côté de la Sologne. Le soir venu, on campa. Il fallut coucher sw la dure. Jeanne reposa tant habillée, et, si nous en croyons. son page, elle fut même quelque peu blessée par le froissement de sa pesante armure. Le lendemain, dès L'aube, on se remit en route, on évita, par un circuit les bastilles anglaises de la rive gauche, et l'on s'arrêta en face l'église de Saint-loup, située sur la rive droite, au-dessus d'Orléans, et dont lea Anglais avaient fait une très-forte bastille '.

Cependant Dunois, venant de la ville, avait traversé le fleuve, et tenait conseil avec les che& de l'expédition. L'armée royale ne leur semblait pas assez forte pour résister aux Ab^^s, s'il prenait à eeux-ci fantaisie de l'attaquer. Il y avait en outre une grande difficulté pour introcfaiire dans la Tille le convoi qu'on amenait aux assiégés. Les eaux de la Loire étaient en ce moment très- basses, et, de plus, le vent contraire, de feçon que les bateaux qu'on rassemblait à Orléans ne pouvaient remoeter le fleuve pour venir prendre le changement qui les attendait sur l'autre, rive ,. ea amont

J Procéj, t. V, p. 141.

ï Proûèê, t. m, pp. 6T^ 105. ^ Cf. Wallon, 1. 1, pp. 56, 58. — Abel De^ardiiiBj p. 47.

de la cité. Jeanne tout à coup interpella Dunois : c Etes-vous le bâtard d'Orléans? lui dit-elle. — Oui^ et je me réjouis de votre arrivée. — Est-ce vous qui avez conseillé de me faire venir ici par ce côté de la rivière, au lieu de me laisser aller tout droit où est Talbot avec les Anglais? — Moi et d'autres, plus sages que moi , ont donné ce conseil, pensant ainsi faire mieux et plus sûrement. — En nom Dieul s'écria Jeanne, le conseil de mon Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me décevoir, et vous vous êtes déçu vous-même. Je vous amène, sachez-le bien, le meilleur secours qui vint jamais à chevalier ou à cité, puisque c'est le secours du Roi des cieux. Ce n'est pas par amour pour moi que Dieu vous l'envoie, mais à la requête de saint Louis et de saint Cbarlemagne; il a eu pitié de la ville d'Orléans, et n'a pas voulu souffrir que les ennemis eussent à la fois le corps de votre duc et sa ville. » A ce moment le vent devint tout à coup favorable , et les eaux s'enflèrent. Dunois se hâta d'aller chercher les vaisseaux; il revint en compagnie de Nicolas de Géresme , plus tard grand prieur de France, embarqua le convoi, le transporta sur la rive droite, et tandis que les Orléanais engageaient avec la garnison de Saint- Loup, pour détourner son attention, une assez vive escarmouche, il introduisit les vivres et les munitions dans la ville, à Test, par la porte de Bourgogne ^

Il n'avait pu transporter avec le convoi les dix ou douze mille hommes de l'armée royale; mais il amenait du moins deux cents hommes d'armes, la Hire, et surtout la Pucelle, dont la présence était si vivement souhaitée des Orléanais. Dunois avait eu quelque peine à décider Jeanne à se séparer

1 Procès , t. III , pp. 5 , 6 ; t. IV, pp. 151 , 452. — C/. Wallon , 1. 1 , pp. 57, 62. — Abel Desjardins , pp. 48, 49.

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Entrée de Jeanne d'Arc & Orléans

de ses gens, que ses chefs voulaieDt reconduire à Blois pour y traverser la Loire, et revenir sur Orléans par la rive gauche du fleuve. Elle les avait là sous la main, bien confessés, pleins de confiance en Dieu, désireux de combattre et espérant de vaincre. Elle eût préféré les garder avec elle et faire sur-le-champ quelque entreprise. Elle céda pourtant aux instances du bâtard; mais en se séparant de ses soldats , elle voulut leur laisser du moins son aumônier Pasquerel , avec les prêtres et Tétendard de Jésus crucifié , afin qu'il restât parmi eux quelque chose d'elle, et comme un emblème de son esprits

Jeanne fit son entrée dans Orléans le vendredi 29 avril , vers huit heures du soir. Elle était armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc, et faisait porter devant elle sa sainte bannière. Le bâtard d'Orléans, vêtu d'une magnifique armure, chevauchait à son côté; la Hire suivait, avec plusieurs nobles chevaliers et les hommes d'armes. La population tout entière, munie de torches , s'était portée à sa rencontre. Tous l'admiraient, l'acclamaient, ne pouvaient se rassasier de la voir. On se bousculait pour toucher le bord de ses habits ou son cheval. On la reçut, en un mot, comme si elle eût été « un ange de Dieu d, et Jeanne, toujours simple et bonne, jetait des regards pleins de douceur sur les hommes, sur les femmes et sur les petits enfants. Son premier soin fut d'aller rendre grâces à Dieu dans la cathédrale. On la conduisit ensuite près de la porte Renard, à

1 Procès , t. III , pp. 6 , 7, 78 , 105. — Il semble , si Ton en croit le savant M. Wallon , appuyé sur la Chronique de rétablissement de la fête du 8 mai et sur le Journal du siège, que rembarquement de Jeanne et de la Hire , à la suite du convoi , se lit non pas en face la bastille de Saint-Loup , quoique le corps expéditionnaire se soit , en effet, arrêté là, et que Dunois l'y ait rejoint , mais plus loin en amont, devant Ghécy.

iiO JEANNE D'ARC

Touest, ou de la porte Banrner, au nord de la ville» dans la maison de maître Jacques Boucher » argentier du duc d*Orléans et trésorier de la cité, où elle prit soo logeittent. Comme elle n'avait rien mangé depuis le matin , elle fit un léger repas , composé d'un peu de pain trempé dans du vin largement mêlé d'eau, puis s'endormit d'un paisible som^ meil dans la chambre qui lui avait été préparée, et oii reposèrent aussi , pour écarter tout mauvais soupçon , la femme et la fille de son hôte ^

Le samedi 30 avril, Jeanne tint conseil avec Dunois. Elle aurait voulu que, sans attendre le retour de l'armée royale^ qui avait été traverser la Loire au pont de Blois, on sommât les Anglais de s'en aller, et que, è'ils refusaient, on les atta* quàt sur-le-champ. Hais le bâtard n'était pas de cet avis, et Jeanne s'en revint à son logis assez irritée. Elle ne prit point de part, cependant, à une escarmouche qui eut lieu ce jour-là, etoii la Hire et un autre chef nommé Florent d'I->liers firent reculer les Anglais. Mais sur le soir elle envoya une seconde sommation aux ennemis, leur réclamant le héraut qui leur avait apporté de Bloi6 sa première lettre. Non contente de cette démarché, elle se rendit en personne au boulevard de la Belle -Croix, que les Orléanais avaient construit sur le pont en face des Tourelles, où commandait William Glansdale, et elle cria à ce chef de se rendre, lui promettant la vie sauve. Glansdale et ses soldats l'injurièrent,

1 Procès, t. IV, pp. i52, 453. — Chronique de la Pucelle, édition Vallet de VirivUîe, p. 285. ^ Cf. Procèè, t. IV, pp. 2i9, 220. ^ Procès, t. IH, pp. 7, 24, '27, 67, 68. — Louis de Comtes , pagB de la Pucelle, place la mal»son de Jacques Boucher près de la porte Bannier; au contraire, Tauteuf du Journal dit qu'elle était située près de la porte Renard, et son térabH gnage est confirmé |[>ar la Chronique de Vétabliêsemeni de la féte^ -^ Pr^ ces, i. V, p. 290.

JBANNE D'ARC il!

l'appelant vach^e, et lui renouvelaût leur infernale promesae de la faire brûler.

Ces démarches, qui témoignaient assez dessratimentsd'hu'' manité qui animaient la Pucelle, furent encore renouvelées deux fois : le lendemain, par Jeanne elle^^mème, à la Croix- Morin, et quelques jours plus tard y au moyen d'une lettre

qu'elle leur fit lancer , attachée à une flèche ; mais elle né recueillit d'autre fruit de ces tentatives que de grossières insultes et peut-être la liberté de ses hérauts, qui, si l'on en croit le Journal du siège ^ lui furent renvoyés, dès le 30 avril, par suite d'une menace de représailles faite par Dunois^

Le dimanche l""' mai, Dunois sortit d'Orléans en compa^ gnie de Jean d'Aulon, et se porta à la rencontre de l'armée , qu'on attendait avec impatience pour commencer les opé*^ rations contre les bastilles anglaises. Jeanne profita de cette sorte de trêve pour se mettre en rapport plus intime avec la population, dont l'enthousiasme croissait de jour en jour, et pour opérer une reconnaissance générale sur la rive droite de la Loire , où étaient le gros des forces ennemies , et les principales forteresses occupées par l'armée assiégeante ^ (l^'etSmai 1429.)

Le mercredi 4 mai , la Pucelle sortit aux champs en compagnie du seigneur de Yillars, de Florent d'Uiers, de la Hire, d'Alain Giron, de Jamet du Thillay, avec une escorte d'environ cinq cents combattants , et se porta à la rencontre de Dunois, qui revenait dé Blois avec le corps expédition-» naire, dont les chefs, parait^'il, avaient eu quelque peine à se laisser convaincre qu'il fallait absolument qu'ils accom-

1 ?rocbs, t. IV, pp. 154, 155; t. IH, pp. 7, 68, 107, 108. — Cf. WaUon, 1. 1, pp. 63, 66, 74, 75. -— Àbel Defijardins , pp. 50, 51. a l^ocèB, t. IV, p. 156) t. m, p. ail.

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plissent leur promesse. Plusieurs, dit-on, avaient été d'avis que l'armée se dispersât, et que chacun retournât à sa garnison. Le chancelier Regnauld de Chartres semble n'avoir pas été étranger à ce mauvais vouloir. Toutefois un meilleur avis prévalut y et l'on se dirigea sur Orléans par laBeauce. La Pucelle rencontra Tarmée de secours entre six et sept heures du matin , et rentra avec elle dans la cité, eb défilant devant les bastilles de la rive droite^ d'où les ennemis n'osèrent sorfir*.

Ce même jour, vers midi, Dunois et plusieurs autres chers, avec environ quinze cents combattants, allèrent donner l'assaut à la bastille de Saint-Loup, à Test de la ville. Cette bastille avait été fortifiée avec soin par Talbot, et pourvue d'une forte garnison. La résistance fut opiniâtre, et les Français eurent beaucoup de morts et de blessés- La Pucelle cependant ne savait rien de cette attaque. Elle s'était jetée sur son lit pour reposer quelques instants; son hôtesse et son page se divertissaient à la porte du logis. Jeanne, tout à coup, se lève palpitante , efiarée : c Le sang de nos gens coule par terre... Mes armes! mon cheval! 2» Son écuyer, Jean d'Aulon, l'aide à s'armer en toute hâte. Elle sort, et rencontrant son page qui accourait à ses cris : a Ah I sanglant garçon, dit-elle, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu! j> Elle voit un homme à cheval; elle le fait descendre, et saute en selle à sa place. On lui passe son étendard par la fenêtre. Les étincelles jaillissent du pavé; elle court à bride abattue vers la porte de Bourgogne; elle la franchit, et chevauche vers Saint-Loup. Trouvant sur son chemin des blessés de son parti que l'on ramenait

1 Procès, t. rV, p. 156. — Chronique de la Pucelle, pp. 286, 287. — Cf. Procès, t. IV, pp. 221, 222. — WaUon, 1. 1, p. 68.

à la YÎlle : « Âh ! s'écrie-t-elle dans un admirable élan de patriotique ferveur, je n'ai jamais vu couler de sang français que les cheveux ne me dressassent sur la tète. j>

En la voyant, les Français reprennent courage, et la lutte recommence avec plus d'énergie. Mais un nouveau danger menace les assaillants : les Anglais sortent de la bastille de Saint-Pouair pour venir en aide à leurs compagnons et prendre les Français entre deux feux. Par bonheur, les Orléanais, avertis par la cloche du beffroi, font, eux aussi, une sortie. Le maréchal de Sainte -Sévère, le seigneur de Graville, le baron de Coulonces, à la tète d'environ six cents combattants, tant gens de guerre que citoyens, marchent à l'ennemi et se rangent en bataille. Les Anglais, les voyant en si bon ordre et qui font si fière mine, renoncent à leur diversion, et rentrent courroucés dans leur bastille.

Enfin, après une défense héroïque, et qui ne dura pas moins de trois heures, Saint-Loup est enlevé par les Français, et la bastille livrée aux flammes. Jeanne témoigne aux blessés, aux prisonniers ennemis, une touchante compassion ; elle pleure sur les morts qui n'ont pu se confesser ^

Le jeudi 5 mai était le jour de l'Ascension. La Pucelle aurait voulu qu'on s'en allât en grande masse porter un coup décisif à l'ennemi, en emportant la bastille Saint-Laurent, où commandait en personne le fameux Talbot, et oii les Anglais avaient massé le gros de leurs forces, a Je suis sûre, disait-elle, de les avoir... Theure est venue. j> Mais les chefs, qui persistaient à ne pas lui accorder leur confiance entière, alléguèrent la sainteté du jour. Ils voulaient d'ailleurs faire

1 Procès, t. IV, pp. 157, 223, 224; t. IH, pp. 68, 212. Chronique, Ed. Vallet de VirivUle, pp. 288, 289. — Cf. WaUon, t. I, pp. 70, 72. Deqardins, pp. 55, 56. — Henri Hartin, pp. 61, 63.

porter l'attaque sur un autre points sur les bastilles de la rive gauche y Saint-Privé, Saint-Jean-le-Blanc, les Augustins, les Tourelles, afin que, les communications étant assurées par la Sologne , la ville pût recevoir des vivres du Berri et autres pays soumis au roi Charles. Jeanne céda ; mais elle ne fut pas très-satisfaite de cette piété et de cette stratégie également pusillanime. Inspirée de Dieu, elle n'ignorait pas que la hardiesse est la plus haute qualité des grands génies militaires ; elle n'ignorait pas non plus que c'est sanctifier dignement une fête chrétienne que de procurer, ce jour-là, le salut de sa patrie ^

Le vendredi 6 mai, Jeanne passe la Loire avec quatre mille hommes, à la vue de William Glansdale, commandant des bastilles de la rive gauche, qui ne peut s'opposer à ce mouvement. Son intention estd*assailIirSaint-Jean-le-Blanc; mais les Anglais mettent le feu à cette bastille, et se retirent aux Augustins et aux Tourelles. Jeanne prend l'avance avec ses fantassins, et marche droit au Portereau, ancien faubourg d'Orléans oii sont situées ces forteresses. Un boulevard couvrait les approches de la bastille des Augustins, et cette bastille elle-même était comme un ouvrage avancé, protégeant le fort des Tourelles, qui était construit à l'extrémité du pont qui joint Orléans à la rive gauche de la Loire. Jeanne plante son étendard devant le fossé du boulevard. Mais soudain une clameur s'élève : « Les Anglais arrivent en force, à Touest , du côté de Saint-Privé ! » A ce cri , les Français épouvantés battent en retraite vers la Loire; ils veulent repasser le fleuve. La Pucelle, abandonnée de ses soldats, est contrainte de se retirer avec peu de monde. Alors les

t Chronique de la Pucelle, pp. 289, 290. — Cf. Procès, t. IV, pp. 224, 225. Wallon, 1. 1, p. 73 et suiv.

Anglais 'poussent de grandes huées contre les Français ^ et sortent de leur boulevard et de leurs bastilles pour poursuivre la Pucelle ; ils lui crient par derrière des injures et des railleries ignobles. Mais soudain Tâme de la jeune fille bondit sous Toutrage : ell^se retourne, et, si peu qu'elle ait de monde, elle fait face à ses ennemis et marche sur eux à grands pas, son étendard déployé. Les Anglais, par la volonté de Dieu, sont saisis à leur tour d'une terreur panique ; ils s'arrêtent , ils hésitent , ils prennent honteusement la fuite. Les Français reviennent, reprennent courage , donnent la chasse aux ennemis jusqu'au pied de leurs forteresses, où ceux-ci se renferment en toute h&te. La Pucelle plante alors de nouveau son étendard devant la bastille des Augustins , sur les fossés du boulevard. Elle est rejointe à ce moment par le sire de Rais. Le nombre des Français s'accroît à chaque instant, comme un flot qui mon* terait sans cesse. Ils enlèvent le boulevard, puis la bastille des Augustins, dont tous les défenseurs périrent. On y trouva des vivres , des richesses en abondance ; mais , de peur que les Français, trop attentifs au pillage, ne fussent surpris par l'ennemi, Jeanne fit mettre le feu à la bastille, oii tout fut brûlé. Durant Tassant, la Pucelle avait eu l'un des pieds blessé par une chausse -trape. La nuit tombait. On ramena leanne dans Orléans. Mais un grand nombre de gens de guerre restèrent en observation devant les Tourelles , auxquelles on devait donner l'assaut le lendemain. Pendant la nuit, les Anglais, qui occupaient le boulevard de Saint-Privé, Tévacuèrent, y mirent le feu; puis, passant la Loire en bateaux, ils se retirèrent dans leur grande bastille de Saint-Laurent^

1 Chronique de la Pucelle. Ed. VaUet de VirivUle, pp. 290, 291. - Cf. Procès, t. rV, pp. 225, 227.

ce Jeanne, rapporte son aumônier Pasquerel, avait coutume de jeûner tous les vendredis ; mais le jour où fut prise la bastille des Augustins , elle ne le put, parce qu'elle avait trop souffert. Elle soupa donc; et après le souper vint à elle un vaillant et notable chevalier dont le nom m'échappe, et il dit à Jeanne que les chefs de l'armée royale avaient été au conseil, et qu'ils trouvaient qu'ils étaient peu de gens armés en comparaison des Anglais, et que Dieu leur avait fait une grande grâce en leur accordant les succès jusqu'alors obtenus, ce Considérant, ajoutaient- ils, que la ville est remplie de provisions, nous pourrions bien nous borner à la défendre , en attendant le secours du roi ; et il ne semble pas au conseil qu'il soit convenable de faire sortir demain les gens de guerre. j> Jeanne répondit : ce Vous fûtes en votre conseil, et je fus au mien; et croyez que le conseil de mon Seigneur tiendra et sera entièrement exécuté, et que le conseil de vos chefs périra. y> Puis, continue Pasquerel, elle se tourna vers moi, qui étais près d'elle, et me dit : ce Levez- vous demain de bonne heure, plus tôt que vous n'avez fait aujourd'hui, et agissez du mieux que vous pourrez. Tenez- vous toujours à mon côté, parce que demain j'aurai plus à faire et de plus grandes choses que je n'ai jamais fait. Oui, demain, il sortira du sang de mon corps, au-dessus du sein ^ y>

Cette blessure, dont elle parlait ainsi par avance, elle l'avait déjà prédite à Chinon, avant de se mettre en campagne, dans ses entretiens avec le roi^ Il nous est resté de cette prédiction un très-curieux témoignage. Elle fut, en effet, consignée dans un registre de la chambre des

1 Procès, t. m, pp. 108, 109.

2 Procès, 1. 1, p. 79.

comptes de Brabant, par le greffier de la cour, comme renseignement extrait d'une lettre qui avait été écrite à Lyon le 22 aviil 1429, quinze jours avant l'événement , par le seigneur de Rostelaêr, qui tenait le duc de Brabant et son conseil au courant de ce qui se passait à la cour de France ^ Rien n'est donc mieux attesté que cette prédiction , et pour la rejeter il faudrait , suivant Texpression de l'homme le plus compétent en cette matière , du savant M. J. Quicherat, c rejeter les fondements mêmes de l'histoire ^ j>

Le samedi 7 mai 1429, Jeanne se leva avec le soleil, et d'abord entendit la messe. Au moment où elle se disposait à sortir de son logis pour aller rejoindre ses gens demeurés devant les Tourelles, on présenta à Jacques Boucher, son hôte, une alose, oc Jeanne, lui dit ce bon bourgeois, mangeons cette alose avant que vous partiez. — En nom Dieu, répondit Jeanne, attendez jusqu'au souper; nous reviendrons par- dessus le pont, et vous ramènerons un godon ^, qui en mangera sa part. »

Après cette spirituelle saillie, Jeanne rassembla un assez grand nombre de gens armés et de citoyens, et se dirigea avec eux vers la porte de Bourgogne; mais elle y trouva Raoul de Gaucourt, chargé de faire exécuter la décision prise la veille par le conseil de guerre, c'est-à-dire d'empêcher ce jour-là toute sortie. Jeanne fut très-mécontente, et ceux qui raccompagnaient commencèrent à murmurer. Tout à coup la Pucelle apostrophe le bailli : oc Vous êtes un méchant homme, lui dit-elle; maisljue cela vous convienne ou non, les gens de guerre sortiront de la ville, et ils vaincront

1 Procèê, t. IV, pp. 425, 426.

3 Aperçus nouveaux, pp. 61 , 75, 77.

3 Godon, sobriquet populaire des Anglais. Chronique, p. 292. — Cf. ProcèB, t. IV, p. 227, et t. III, pp. 124, 125.

comme ils ont déjà vaincu. j> Sur ce, malgré Gaucourt, la porte fut forcée , et le bailli raconta plus tard à Simon Charles y président de la chambre des comptes, qu'il avait couru à ce moment le plus grand danger ^

L'attaque des Tourelles eut lieu de deux côtés. Jeanne, ayant traversé la Loire et rejoint le corps laissé la veille en observation , fit assaillir la forteresse par la rive gauche. Toute la journée les Orléanais ne cessèrent de lui envoyer des renforts , de Tartillerie , des vivres. En même temps ils dirigèrent sur la bastille une seconde attaque par le pont, à l'extrémité duquel cette forteresse était construite , et où ils possédaient eux-mêmes le boulevard de la Belle-Croix.

La bataille dura tout un long jour. Les chefs qui s'étaient d'abord opposés à l'entreprise la soutinrent quand ils virent l'action engagée. Glansdale et ses Anglais se défendirent avec une rare vigueur. Vers midi, au moment oii Jeanne plantait une échelle contre le rempart, elle reçut la blessure qu'elle avait annoncée : un trait d'arbalète lui traversa l'épaule. La pauvre enfant, voyant couler son sang, eut peur et se prit à pleurer; mais ses saintes la consolèrent. On l'avait emportée à l'écart, et quelques hommes d'armes qui pensaient savoir un peu de magie, lui offrirent de la guérir en charmant sa plaie. Elle refusa : « J'aimerais mieux mourir, dit-elle, que de commettre un péché; la volonté de Dieu soit faite. Si l'on sait à mon mal quelque remède permis , je veux bien qu'on me panse. » Le trait fut enlevé, on lava la plaie, et on y appliqua du lard frais et de l'huile d'olive. Jeanne ensuite se confessa, et, pleine d'une ardeur nouvelle, elle retourna diriger l'assaut*.

t Procès, t. III, pp. 116, 117.

2 Procès, t. m, pp. 109,110. - CA VtlletdeViriviUe,t.II, pp. 72,73. Al>el Desjardins , p. 63. Wallon, 1. 1, pp. 82, 84.

Sur le soir y il sembla au bâtard d'Orléans et aux autres capitaines qu'on n'aurait point le boulevard^ ce jour- là, attendu qu'il était tard. Us résolurent donc de battre en retraite, et de ramener Tartillerie dans la ville jusqu'au lendemain. Ils vinrent faire part de cette décision à Jeanne, qui leur répondit : <c En nom Dieu, vous y entrerez bientôt, n'en faites doute. :» Le combat continue. Jeanne tout à coup demande son cheval, monte dessus, et, laissant à ses gens son étendard, se retire à l'écart, en une vigne, où elle se met en oraison. Elle revient, reprend son étendard, et, se plaçant Bur le bord du fossé , elle dit à un gentilhomme qui se trouvait auprès d'elle : c Faites attention quand la queue de mon étendard touchera contre le boulevard. i> Après un peu de temps , son compagnon lui dit : « Jeanne , la queue y touche. — Tout est vôtre, s'écrie-t-elle, entrez-y. »

A peine la Pucelle a-t-elle prononcé ces paroles, que, comme enflammés d'une ardeur divine , les Français escaladent le boulevard aussi aisément que s'il se fût agi de gravir quelques degrés. Jeanne cependant criait à Glansdale éperdu: <x Glacidas, GlacidasI rends- toi, rends-toi au Roi des cieux! Tu m'as injuriée; mais j'ai pitié de ton âme et de celle des tiens, rends -toi, rends -toi! » Sourd aux exhortations de la jeune fille , l'orgueilleux chef essaie de battre en retraite. Il veut, abandonnant le boulevard qu'il ne peut plus défendre, se réfugier, avec la poignée d'hommes qui lui reste, dans la forteresse elle-m6me ; mais le pont-levis se rompt sous les pas des Anglais, ils tombent dans la Loire et s'y noient*.

1 n s'agit de l'ouvrage avancé qui couvrait la forteresse du côté de la Sologne , et qu'il fallait enlever avant d'aborder les Tourelles.

2 Proeèê, t. III, pp. 8) 9, 110. Les Orléanais avaient amarré sous ce pont un bateau plein de matières incendiaires, et y avaient mis le feu. Procès, t. IV, p, 162, note 1.

Au même instant^ les Orléanais, qui, toute la journée, postés au boulevard de la Belle-Croix, avaient canonné les Tourelles, tentent un effort décisif pour s'en emparer. Une arche du pont depuis longtemps rompue laissait entre eux et la forteresse un vide difficile à franchir. Il n'était pas aisé d'établir un pont volant sous le feu de la bastille anglaise; mais voici que par aventure on trouve une vieille et large gouttière; seulement il s'en fallait bien de trois pieds qu'elle ne fût assez longue. On fit venir un charpentier, qui y fixa une rallonge à l'aide de fortes chevilles; puis il l'étaya , et en fit un pont aussi sûr que possible , et qui néanmoins ne Tétait guère. Nicolas de Géresme s'y hasarde pourtant avec plusieurs hommes d'armes : on les admire; on les suit; on aborde les Anglais, surpris de ce stratagème; on les presse, on les tue : la bastille est prise, incendiée. Le pont d'Orléans est libre, les deux corps d'armée se joignent, et leanne, au son des cloches mises en branle, au milieu d'un enthousiasme inexprimable, rentre dans la cité pour y chanter le Te Deum^.

Consternés de leur défaite, les Anglais tinrent conseil pendant la nuit. Ils n'occupaient plus aucune position sur la rive gauche de la Loire; à Test ils avaient perdu la bastille de Saint-Loup. Mais sur la rive droite ils occupaient encore au nord et à l'ouest de ^a ville des positions très- fortes, où ils pouvaient prolonger leur résistance, puisque, depuis l'arrivée de la Pucelle, ils n'étaient plus assiégeants, mais assiégés. Aussi les vainqueurs d'Azincourt, de Crevant, de Yeroeuil, de Rouvray-Saint- Denis, étaient maintenant tout à fait démoralisés. Ils se sentaient aux prises avec une

1 Chronique de la Pucelle. Ed. Vallet de VirivUle , pp. 292, 295. — Cf. Procès, t. IV, pp. 227, 231.

puissance surnaturelle , dont leur orgueil déçu ne pouvait reconnaître la céleste origine , mais qu'en manière de consolation ils attribuaient au diable. Jusqu'alors deux cents des leurs suffisaient, dans une rencontre , pour mettre en fuite huit cents ou mille hommes de Tarmée du roi; maintenant quatre ou cinq cents Fratiçais s'avançaient sans crainte contre toute la puissance des Anglais, et venaient les forcer jusque dans leurs bastilles ^ Suflblk et Talbot reconnurent qu'à Orléans du moins la partie était perdue , et ils se décidèrent à lever le siège.

Le dimanche 8 mai 1429, au soleil levant , les Anglais sortirent de leurs forteresses avec leurs prisonniers et tout ce qu'ils pouvaient emporter, abandonnant leurs vivres, leurs munitions, leur artillerie , leurs malades, et opérèrent leur retraite en bon ordre, étendards déployés, du côté de Meung-sur-Loire. Aussitôt qu'ils avaient été informés de ce mouvement, les capitaines français avaient fait ouvrir les portes de la ville, et ils étaient sortis avec un grand nombre de cavaliers et de fantassins pour fondre sur l'ennemi. Mais au moment où ils allaient donner l'ordre de l'attaque survint la Pucelle, armée seulement d'une légère cotte de mailles ou jaseran, à cause de la blessure qu'elle avait reçue la veille. Elle arrêta la poursuite, et, ayant fait dresser un autel portatif, deux messes furent célébrées en sa présence devant toute l'armée. Elle dit ensuite : ce Regardez si les Anglais ont le visage tourné vers vous ou le dos. » On lui répondit : c Ils s'en vont, ils ont le dos tourné. » A quoi elle répliqua : « Laissez -les aller; il ne plaît pas à Messire qu'on les combatte aujourd'hui, vous les aurez une autre fois. »

1 Procè»,t. ni,pp. 7,8.

Les Anglais se retirèrent dans les places fortes qu'ils possédaient encore sur la Loire : Jargeau, Meung, Beaugency. Les bastilles qu'ils avaient abandonnées furent pillées, puis rasées par les Orléanais; Tartillerie en fut transportée dans la ville y et Ton remercia Dieu de la victoire, aussi complète qu'inespérée y que Ton avait obtenue, par une procession solennelle accompagnée d'un sermon. Telle est l'origine de la fête célébrée encore aujourd'hui à Orléans , le 8 mai ^

Le siège d'Orléans avait duré sept mois (12 octobre 1428- 8 mai 1429). Sept mois durant, les Anglais n'avaient cessé de faire des progrès, jusqu'à réduire la ville à l'extrémité, et lui enlever tout espoir de salut venant des hommes. Mais un secours céleste était intervenu , et Jeanne avait délivré la ville en cinq jours (4-8 mai 1429).

Le premier point de sa mission était accompli ; mais ce que la Pucelle avait surtout à cœur, c'était de mener le roi à Reims, pour qu'il y fût sacré. Aussi, dès le 10 mai, s'arrachant aux touchantes effusions de la reconnaissance, de l'amour des Orléanais, Jeanne retourna à Blois, puis à Tours, d'où elle se rendit à Loches, où elle rejoignit Charles VIP.

Le roi la reçut avec honneur; mais quand elle le pressa de se mettre sur-le-champ en marche vers Reims , elle vit se renouveler les lenteurs, les hésitations, les défiances du conseil. Un jour que le roi était dans la chambre où il avait coutume de se retirer pour être seul ou tenir un conseil secret, et qu'il n'avait auprès de lui que Christophe de Harcourt, Gérard Machet et Robert le Maçon, seigneur de

1 Chronique de la Pwelle, pp. 296, 297. — Cf. Procès, t. IV, pp. 231, 233; t. m, p. 110. Jeanne d'Arc, par Henri Martin, p. 73. .

2 Procès, t. V, p. 379. — Si Ton en croit la Chronique de la Pv^Ue (p. 298) , elle aurait rejoint le roi à Tours , où Charles serait tenu de Ghinon au-devant d'elle. — Cf. WaUon , 1. 1 , p. 97. VaUet de ViriviUe , t. U , p. 79.

Trêves, Jeanne vint avec Dnnois» et, après avoir frappé à la porte, elle entra, se mit à genoux, et, embrassant les jambes du prince , elle lui dit : <k Noble Dauphin , ne tenez plus tant et de si longs conseils ; mais venez le plus tôt possible à Reims, pour y recevoir votre digne couronne. i> Christophe de Harcourt, prenant la parole , demanda à Jeanne si son conseil lui comibandaii de dire cela au roi. a Oui, répondit -elle, je suis fort aiguillonnée touchant cette chose.

— Ne voudriez -vous pas, reprit Christophe, nous dire ici, en présence du roi, la façon dont vous parle votre conseil?

— Je comprends, dit Jeanne en rougissant, ce que vous voulez savoir. — Jeanne, vous plairait-il, dit alors le roi, de nous confier , en présence de ces seigneurs , ce que votre conseil vous demande. — Oui, dit-elle. Quand quelque chose me tourmente, par exemple, quand on ne veut point croire ce que je dis de la part de Dieu , je me retire à l'écart , et je prie. Quand j'ai prié, j'entends une voix qui me dit : « Fille de Dieu, va, va, va, je serai à ton aide, va. j> Et quand cette voix me vient, je suis si réjouie que c'est merveille. j> En prononçant ces paroles, Jeanne était radieuse et, comme en extase, elle levait les yeux au ciei^

Les tacticiens de la couronne étaient rarement de Tavis de Jeanne. C'est le sort des esprits routiniers de ne rien comprendre aux inspirations sublimes. Ils avaient toujours des raisons à lui opposer. Ils s'appuyèrent , pour cette fois ^ sur une faute commise par eux-mêmes. Ils avaient laissé se disperser, faute d'argent, l'armée qui, sous ses ordres, venait d'accomplir de si grands exploits; et il leur fallait, disaient-ils, au moins six semaines pour en assembler une

1 Procès, t. III , pp. 11, 42. — Cf. t. IV, pp. 235 , 236. Ghroniq%$e de la Pucelle. Ed. VaUet de VirivUle, pp. 299, 300.

iU JEANNE D'ARC

autre. La Pucelle demanda qu'en attendant on l'employât du moins à reconquérir les villes que les Anglais possédaient encore sur la Loire. Us y consentirent, et le duc d'ÂlençoUy qui avait achevé de payer sa rançon, lui fut adjoint avec le titre de lieutenant général de l'armée royale. Encore trouvèrent -ils moyen de perdre un mois à préparer avec une lenteur singulière cette expédition, qui voulait être rapidement menée; car le duc de Bedford se disposait à envoyer sur la Loire une armée de secours, sous les ordres de Falstolf , le célèbre vainqueur de la journée des Harengs^.

Le 6 juin 1429, Jeanne se trouvait à Selles-en-Berri, où se réunissaient les forces qui allaient entrer en campagne. Il nous est resté de son passage dans cette ville un tableau vif et gracieux, dans une lettre adressée par deux jeunes seigneurs, André et Guy de Laval, aux dames de Laval, leur mère et leur aïeule. <c La mère, Jeanne de Laval, dit M. Quicherat, était une femme de grand cœur, qui, pendant le temps d'un long veuvage, sut non- seulement suffire à l'éducation d'une nombreuse famille, mais encore défendre contre les Anglais le patrimoine de ses enfants. L'aïeule, Anne de Laval, non moins énergique que sa fille, avait été, dans sa jeunesse, mariée au connétable Bertrand du Guesclin. Ces deux dames, chassées de Laval par un revers passager de leurs armes, habitaient le château de Vitré au commencement de 1429 '. j> Cette lettre nous trace un crayon, si naïf et si fin tout ensemble, des personnages, des idées, des mœurs du temps, et nous représente si bien le mouvement d'une armée près d'entrer en campagne , que

1 Qaicherat, Aperçus nouveaux, p. 31.

2 Procès, t. V, pp. 105, 106.

Dous n'hésitODS pas^ en la modifiant un peu, de façon à la rendre intelligible pour tous, à la reproduire ici presque tout entière :

<K Mes très -redoutées dames et mères, depuis que je vous écrivis de Sainte-Catherine-de-Fierbois, vendredi dernier, j'arrivai le samedi à Loches, et j'allai voir monseigneur le Dauphin^ au château, à Tissue des vêpres, que j'avais entendues en Téglise collégiale. C'est un très -beau et gracieux seigneur y très-bien formé, bien agile et habile, d'environ sept ans ; car c'est l'âge qu'il doit avoir. Je vis aussi là ma cousine, la dame de la Trémouille, qui me fit très -bon visage.

<K Le dimanche, j'arrivai à Saint- Aignan , où était le roi, et je fis prier le seigneur de Trêves de venir me voir en mon logis. Il s'en alla ensuite au château avec mon oncle (un des seigneurs de Montfort), pour annoncer au roi que j'étais venu^ et pour savoir quand il lui plairait de me recevoir. Le roi me fit répondre d'y aller aussitôt qu'il me plairait. Il me fit très -bon visage, et me dit beaucoup de bonnes paroles. Et quand il avait fait le tour de la chambre ou causé avec quelque seigneur, il se retournait chaque fois de mon côté, pour me parler de choses et d'autres. Il me dit que j'étais venu quand il avait besoin de moi, sans attendre qu'il me mandat, et qu'il m'en savait d'autant meilleur gré. Et comme je m'excusais de n'avoir pas amené avec moi autant de gens que je l'aurais désiré , il me répondit que ce que j'en avais amené suffisait, et que quelque jour je lui en pourrais fournir un plus grand nombre. De retour à sa maison, le seigneur de Trêves dit au seigneur de la Chapelle que

i Depuis Louis XI.

le roi et ceux qui se trouvaient en sa compagnie avaient été bien contents de mon frère et de moi, et que nous leur revenions bien. Il jura bien fort qu'il n'avait pas souvenance qu'à pas un de ses parents ou amis le roi eût fait jamais si bon accueil ni si bon visage. Et cependant, disait- il, il n'est pas avare de bon accueil ni de bon visage.

<K Le lundi, je quittai le roi pour venir à Selles-en-Berri, à quatre lieues de Saint -Aignan. Le roi fit venir la Pucelle au-devant de lui , et aucuns disaient que c'était en ma faveur, pour que je la visse. Ladite Pucelle me fit très-bon visage, à mon frère et à moi. Elle était armée de toutes pièces, sauf la tète, et tenait sa lance en main. Et, après que nous fûmes arrivés à Selle, j'allai à son logis pour la revoir. Elle fit venir du vin, et me dit qu'elle m'en ferait bientôt boire à Paris. Ce semble chose toute divine de son fait, de la voir et de l'ouïr. Ce lundi soir elle est partie de Selles pour aller à Romorantin, à trois lieues en avant, pour s'approcher des grandes routes. Le maréchal de Boussac et un grand nombre de gens armés et de la commune étaient avec elle. Je la vis monter à cheval, armée tout en blanc, sauf la tète, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir, qui à la porte de son logis se démenait trèsfort, et ne souffrait qu'elle montât. Elle dit alors : <c Menez-le à la croix. 7> Cette croix était devant l'église, tout auprès, sur le chemin. Et alors elle monta sans que le coursier bougeât, comme s'il eût été lié. Puis, se tournant vers la porte de l'église , qui était bien proche , elle dit d'une assez douce voix de femme : c Vous, les prêtres et gens d'Église, faites procession et prières à Dieu. i> Et alors elle se mit en chemin, en disant : c Tirez avant! tirez avant! 7> son étendard ployé que portait un gracieux page, et elle avait sa hache petite en la main. Un de ses frères, qui est venu

depuis huit jours, partait aussi avec elle, tout armé en blanc.

a Ce même lundi arriva à Selles monseigneur le duc d'Alençon, qui a très- grosse compagnie. Je lui ai gagné aujourd'hui une partie de paume. Mon frère de Vendôme ^ n'est pas encore arrivé ici. Mais j'ai trouvé Tun des gentilshommes de mon frère de Ghauvigny', qui avait eu de mes nouvelles tandis que j'étais à Sainte-Catherine-de-Fierbois. J'ai appris qu'il avait écrit aux nobles de ses terres, et qu'il pense être bientôt par deçà. Il aime toujours bien ma sœur, sa femme. On dit ici que monseigneur le connétable vient avec six cents hommes d'armes et quatre cents hommes de trait, et que Jean de la Roche vient aussi, et que depuis longtemps le roi n'eut si grandes forces que l'on espère en rassembler ici. Jamais gens n'allèrent de meilleure volonté à la besogne que l'on y va pour cette fois. Aujourd'hui doit arriver mon cousin de Rais. Ainsi ma société s'accroît, et, quelle qu'elle soit, je la trouve bien belle et honnête. J'y compte le seigneur d'Argenton, qui me fait bien bon accueil et bon visage. Mais pour l'argent, il n'y en a pas à la cour, ou si peu, que je n'en puis espérer aucun secours. C'est pourquoi, vous, madame ma mère, qui avez mon sceau ^, n'épargnez pas ma terre , soit par vente , soit par hypothèque, ou tout autre moyen plus convenable à votre gré; il s'agit du salut de nos personnes, qui, faute d'argent, peuvent être fort en danger, et peut-être en voie de périr; car, si nous n'usons de notre propre argent, comme il n'y a pas de solde, nous courons grand risque de demeurer seuls. Jusqu'ici notre situation a encore été

t Louis de Bourbon , mari de Jeanne de Laval. 3 Guy de GhauYigny, mari de Catherine de Lava). I Ma procuration.

et est encore en bon honneur; et a été notre venue au roi et à tous ses gens, et aussi aux autres seigneurs qui viennent de toutes parts , bien agréable ; et ils nous font tous meilleure mine que nous ne pourrions vous l'écrire.

<K La Pucelle m'a dit en son logis, quand je la suis allé voir, que trois jours avant mon arrivée elle avait envoyé à vous, mon aïeule, un bien petit anneau d'or, mais que c'était bien petite chose, et qu'elle vous eût volontiers envoyé mieux, attendu l'estime qu'elle a pour vous.

c Aujourd'hui, monseigneur d'Alençon, le bâtard d'Orléans et Gaucourt doivent partir de ce lieu et aller rejoindre la Pucelle. Vous avez envoyé je ne sais quelles lettres à mon cousin de la Trémouille et au seigneur de Trêves , à raison desquelles le roi s'efforce de me retenir avec lui, jusqu'à ce que la Pucelle ait été devant les places anglaises situées aux environs d'Orléans, et où Ton va mettre le siège. L'artillerie est déjà toute prête, et la Pucelle ne doute point qu'elle n'ait bientôt rejoint le roi. Elle m'a dit que, quand il prendra le chemin de Reims, j'irai avec lui. Mais à Dieu ne plaise que j'attende jusque-là, et que je n'aille d'abord oii l'on va se battre. Mon frère en dit autant, ainsi que monseigneur d'Alençon, tant serait abandonné celui qui demeurerait en pareille circonstance. Je pense que le roi partira d'ici demain jeudi, pour se rapprocher de l'armée, et chaque jour arrivent des gens de guerre de toutes parts. Aussitôt qu'on aura besogné quelque chose, je vous le ferai savoir. On espère qu'avant dix jours la chose sera bien avancée, d'un côté ou de l'autre. Mais tous ont si bonne espérance en Dieu, que je crois qu'il nous aidera.

« Mes très- redoutées dames et mères, nous nous recommandons, mon frère et moi, à vous le plus humblement que nous pouvons. Je vous envoie des blancs seings, afin

que y si bon vous semble, vous écriviez , à la date de cette présente, quelques-unes des choses qui y sont contenues à monseigneur le duc de Bretagne, car je ne lui écris plus. Qu'il vous plaise aussi nous écrire sommairement de vos nouvelles; et vous, madame ma mère, dites-nous en quelle santé vous vous trouvez après les médecines que vous avez

prises, car j'ai grande inquiétude de le savoir, et en suis

en grand malaise. Je vous envoie avec ces présentes minute de mon testament, afin que vous, mes mères, vous m'avertissiez, par le courrier prochain, de ce qu'il vous semblera bon que j*y ajoute. J'ai de moi-même la pensée d'y ajouter entre les deux courriers; mais je n'ai encore que peu de loisir.

c Mes très -redoutées dames et mères, je prie le divin Fils de Dieu qu'il vous donne bonne vie , et longue , et nous nous recommandons aussi tous deux à notre frère Louis. Nous saluons celui qui vous lira ces présentes, le seigneur du Boschet et notre cousine, sa fille, ma cousine de la Chapelle, et toute votre compagnie. Nous avons bien besoin d'argent, et, encore une fois, nous vous supplions de nous envoyer le plus que vous pourrez. Nous n'avons plus en tout qu'environ trois cents écus au titre de France.

<K Écrit à Selles, ce mercredi huitième de juin.

<K Et ce soir sont arrivés ici monseigneur de Vendôme, monseigneur de Boussac et autres ; et la Hire s'est approché de l'armée, et ainsi on besognera bientôt. Dieu veuille que ce soit à notre désir !

<K Vos humbles fils ,

<E GuT et ÂifDRÉ DE LAVAL ^ »

1 Mous empnmtoni cette lettre à J. Qaicherat. Froeèêg t. V, pp. 106-111.

Le jeudi 9 juin, Jeanne fît son entrée dans Orléans, d'où elle repartit le samedi 1 1 y pour aller mettre le siège devant la ville de Jargeau, où s'était retiré le comte de Suffolk^ Elle était accompagnée du duc d'Âlençon , du bâtard d'Orléans, du sire de Boussac, maréchal de France; du seigneur de Graville, maître des arbalétriers; du sire de Culan, amiral de France; d'Âmbroise de Loré, d'Etienne de Yignoles, dit la Hire; de Gautier de Brusac, et d'autres capitaines. Comme toujours, quand ces chefs tinrent conseil, il y en eut qui prétendirent qu'on ne pouvait prendre la ville, les Anglais étant trop nombreux et trop bien fortifiés. D'autres, au contraire, soutenaient avec Jeanne qu'il fallait attaquer l'ennemi sans délai, ce Ne craignez pas, dit la Pucelle, donnez hardiment l'assaut aux Anglais ; Dieu nous conduit. Si Dieu n^était mon guide, comme j'en suis assurée, n'aimerais-je pas mieux garder les brebis que de m'exposer à tant

de périls? > Son avis l'emporta, et l'on résolut d'enlever les faubourgs et d'y passer la nuit. Mais les Anglais firent une sortie, et repoussèrent l'avant- garde de l'armée royale. Jeanne alors, saisissant son étendard, marcha à l'ennemi en criant à ses soldats d avoir bon courage. Après une lutte vigoureuse on s'empara des faubourgs, et l'on s'y logea, c Mais , dit le duc d'AIençon , il faut bien croire que Dieu était avec nous; car cette nuit-là nos gens firent si mauvaise garde, que si les Anglais fussent sortis de la ville, l'armée du roi eût couru un grand danger. j> Dès le matin, les batteries ayant été dressées, on commença à oombarder la place. L'artillerie anglaise répondit par tin feu bien nourri. La Pucelle dit au duc d'AIençon , qui se tenait à ses côtés : c Beau duc, ôtez-vous de cet endroit , ou sinon, ajouta-

1 Proeèê, t. IV, pp. 160, 470.

JBÀNNB D'ARC 131

t-elle en montrant nne des pièces anglaises, voici une machine qui vous tuera. » A peine le duc s'était- il écarté de quelques pas , qu'un gentilhomme nommé du Lude , qui avait pris sa place , fut tué d*un coup de canon.

Cependant on tint un nouveau conseil, où Ton décida qu'on donnerait l'assaut. Mais on apprend qu'à ce moment même la Hire parlemente avec Suffolk. On le mande, et il est blâmé. Les hérauts commencent à crier: ce A l'assaut! i> Et Jeanne elle-même : ce Avant, gentil duc, à l'assaut! d Et comme Jean d'Alençon trouvait que c'était bien presser les choses : c Ah! gentil duc, s'écrie- t-elle, as-tu peur? Ne saistu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener à elle sain et sauf? 2> On descend dans les fossés , on dresse les échelles , l'assaut commence. Les assiégés se défendent vaillamment, n y avait entre autres un grand et fort Anglais, armé de toutes pièces, ayant sur la tête un fort bassinet S qui faisait merveilles, jetant de grosses pierres, abattant gens et échelles, et se tenant toujours aux endroits du rempart les plus faciles à assaillir. Le duc d'Alençon, voyant cela, va trouver le fameux canonnier français maître Jean le Lorrain, et lui montre l'Anglais. Jean pointe la coulevrine, tire, frappe son rival en pleine poitrine, et le renverse mort dans la ville. La Pucelle descend à son tour au fossé, monte à une échelle, son étendard à la main. Mais une énorme pierre vient frapper son casque, et la couche à terre. Elle se relève, ce Amis! amis! sus! sus! crie-t-elle; Notre-Seigneur a condamné les Anglais. A cette heure ils sont nôtres ; ayez bon courage! » Les Français s'élancent, occupent le rempart; les ennemis s'enfuient, et en un instant la ville est prise.

1 Casque.

Suffolk se retira sur le pont avec ce qui lui restait de monde. Mais, vivement poursuivi par les Français, il perdit encore plus de onze cents hommes; et, se voyant luimême près de succomber , il dit à un gentilhomme nommé Guillaume Renault, qui le serrait de près : c Es- tu gentilhomme? — Oui. — Es-tu chevalier? — Non. » Suffolk le fit chevalier sur-le-champ, et se rendit à lui^

Le lundi 13 juin, Jeanne rentra dans Orléans. Le mercredi 1 5 , elle en repartit en compagnie de Jean , duc d'Alençon , de Louis de Bourbon , comte de Vendôme, du maréchal de Rais, des deux jeunes seigneurs Guy et André de Laval, du vidame de Chartres , du sire de la Tour , et d'autres seigneurs, avec un grand nombre de gens de pied et de chariots chargés de vivres et de munitions de guerre. L'armée s'arrêta devant le pont de Meung-sur-Loire , que les Anglais avaient fortifié, et qu'elle prit d'assaut. Elle y laissa une garnison chargée d'observer la ville; puis, le 16 juin au matin, elle passa outre, se dirigeant vers Beaugency, où commandait Talbot. Mais ce capitaine n^était plus dans la place , s'étant porté à la rencontre de l'armée de secours que lui amenait Falstolf. Les Anglais abandonnèrent la ville, qui fut immédiatement occupée par les Français , et se retirèrent sur le pont et dans le château, que Jeanne, ayant dressé ses batteries', fit aussitôt bombarder. La nuit venue, on fit bonne garde, de peur que les Anglais ne profitassent des ténèbres pour s'échapper ^

Sur ces entrefaites , une nouvelle assez grave fut apportée aux chefs de l'armée. Le comte de Richement, connétable

1 Procès, t. m, pp. 94, 97 ; t. IV, pp. 171, 236, 238. Chronique de la Pucelle, £d. Vallet de ViriviUe, pp. 300, 302.

2 Chronique de la Pucelle, pp. 303, 304. ~ Cf. Procès, t. IV, pp. 239, 240; t. m, pp. 97, 98.

de France, n'écoutant que son patriotisme, s'approchait avec le comte de Perdriac , Jacques de Dinan , le seigneur de Beaumanoir, et environ quatre cents lances et huit cents archers , pour se joindre à l'armée royale. Il avait déjà voulu prendre part à la délivrance d'Orléans. Mais le roi, toujours dominé par la Trémouille, lui avait fait dire par le seigneur de la Jaille, qui le rejoignit à Loudun, de s'en retourner en sa maison , et que s'il était assez hardi pour passer outre, le roi le combattrait. Richemont, après une assez longue hésitation, avait gagné la Vienne, qu'il avait passée à gué, et s'était dirigé vers Amboise. Regnauld de Bours , qui était capitaine de cette ville pour le roi Charles VU, lui livra passage. C'est là que le connétable apprit qu'on assiégeait Beaugency. Aussitôt il se mit en marche vers la Beauce; et, quand il fut proche de l'armée royale, il envoya le seigneur de Rostrenen et Tudual de Kermoisan, surnommé le Bourgeois, demander aux chefs qu'on lui assignât sa place pour prendre part au siégea L'arrivée soudaine du connétable ne laissait pas que d'embarrasser très -fort le duc d'Alençon, lieutenant ^général. Il avait des ordres formels, le roi lui ayant expressément commandé de ne pas recevoir Richement, s'il se présentait. Peut-être (car il n'était pas exempt de toute jalousie) redoutait-il lui-même la présence du connétable. Il déclara à Jeanne que si l'on n'obéissait au roi, il se retirerait de Tannée. D'autres chefs, au contraire, la Hire notamment, et, ce semble, André et Guy de Laval, étaient favorables à Richemont. La Pucelle, étrangère à toutes les intrigues de cour, déplorait ce conflit, et aurait voulu y mettre un terme. 11 lui parut que le salut de la France devait passer avant tout, et elle résolut, sans commettre

1 Procèê, t. IV, p. 316. — Cf. Wallon, 1. 1, p. 141, note 4.

13i JEANNE D'ÂRC

rautorité du roi, d'interposer l'autorité qu'elle tenait de Dieu. Le vendredi 17 juin, de grand matin, avant l'arrivée du connétable, on apprit que Falstolf et Talbot s'approchaient avec l'armée de secours. En présence de l'ennemi» le départ du duc d'Alençon aurait eu le caractère d'une véritable désertion. Jeanne le décida à rester; les hérauts crièrent : a Aux armes ! j> Et l'armée française , laissant un corps d'observation devant le château de Beaugency^ se porta à la rencontre des Anglais ^

L'armée commandée par Falstolf était d'environ cinq mille combattants. Le duc de Bedford l'avait assemblée à la suite des mauvaises nouvelles que lui avait expédiées Talbot. Elle avait pour mission de conserver aux Anglais les places de la Loire, et, s'il était possible, de battre la Pucelle et de ruiner son prestige. Partie de Paris , elle s'était arrêtée pendant trois jours à Étampes; puis, prenant son chemin par la Beauce, elle était arrivée à Yenville, où elle s'arrêta encore quatre jours, attendant les renforts que le régent se préparait à lui envoyer. Falstolf apprit là les récentes victoires des Français : la prise de Jargeau et du pont de Meung. Talbot, sorti de Beaugency, ne tarda pas à le rejoindre, avec environ quarante lances et deux cents archers. Ils tinrent aussitôt conseil, pour savoir ce qu'ils devaient faire. Sire Jean Falstolf, capitaine prudent et expérimenté, ne fut pas d'avis de tenter la fortune des armes. Les défaites que son parti venait de subir coup sur coup , et l'enthousiasme que la présence de la Pucelle entretenait dans le camp français, lui semblaient commander une extrême réserve dans la conduite des opérations ultérieures. Il proposait donc de laisser la garnison de Beaugency se

1 Procès, t. IV, p. 317; t. m, p. 98. - Cf. Abel Deajardins , pp. 75-78.

tirer le mieux qu'elle pourrait des mains de l'ennemi , et de répartir les forces qu'il amenait entre les villes , châteaux et forteresses qui tenaient encore pour le roi Henri VI. On demeurerait sur la défensive à l'abri de murailles fortifiées, jusqu'à ce qu'on eût reçu les secours promis par le duc de Bedford; et alors, si l'on y voyait jour , on frapperait un coup décisif sur l'armée française, épuisée par des combats journaliers. Mais cette proposition ne fut aucunement du goût de Talbot, qui avait à venger les affronts qu'il venait de subir, tant à Orléans que sur la Loire. Il répondit qu'il ferait appel aux hommes de bonne volonté, et que, si petit que dût être le nombre de ceux qui voudraient le suivre, il irait combattre les Français ce avec l'aide de Dieu et de monseigneur saint Georges j>. Falstolf eut beau renouveler ses remontrances, elles furent mal reçues, et il dut se ranger à l'avis de Talbot, qui était partagé par la plupart des chefs de l'armée. Il se résolut donc à ouvrir la campagne, et donna l'ordre du départ. L'armée anglaise reprit sa marche à travers la Beauce. Arrivée à environ une lieue de Meung et assez près de Beaugency, elle aperçut les Français rangés en bataille sur une colline, au nombre d'environ six mille combattants, sous les ordres de la Pucelle, du ducd'Alençon, du bâtard d'Orléans, du maréchal de la Fayette, de la Hire, de Pothon de Xaintrailles et autres capitaines. Jeanne, voulant se rendre compte des projets de l'ennemi, avait pris un poste d'observation. Falstolf, après avoir fait mettre pied à terre à ses gens et donné ordre aux archers de tenir leurs pieux en arrêt, lui fit offrir la bataille. Mais la Pucelle fit répondre aux hérauts anglais : a Allez vous loger pour aujourd'hui, car il est assez tard; mais demain, au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus près. » Les Anglais reprirent alors leur marche , se dirigeant v^rs

136 JEANNB D'ARC

MeuDg, OÙ ils entrèrent sans difficulté, puisque la ville était encore occupée par une garnison de leur parti. Le pont seulement était aux mains des Français, et les Anglais résolurent de le bombarder cette nuit même , afin de l'enlever le lendemain au point du jour, et de passer sur l'autre rive de la Loire. Ils firent comme ils avaient décidé, et logèrent celle nuit-là àMeung^

Cependant la Pucelle était retournée avec son armée devant le château de Beaugency. Le comte de Richemont ne tarda pas, comme il l'avait annoncé, à rejoindre l'armée royale. Si l'on en croit Guillaume Gruel , chroniqueur un peu suspect, en sa qualité de serviteur dévoué de Richemont, Jeanne se rendit au-devant du connétable avec le duc d'Alençon, les jeunes seigneurs de Laval, le bâtard d'Orléans et plusieurs autres capitaines. Dès qu'ils furent en présence, ils mirent tous deux pied à terre, la Pucelle se jeta aux genoux du comte, qui lui dit : a Jeanne, on m'a dit que vous me vouliez combattre. Je ne sais si vous êtes envoyée de Dieu, ou non. Si vous êtes envoyée de Dieu, je ne vous crains point, car Dieu sait mon bon vouloir; si vous êtes envoyée du diable, je vous crains encore moins. » Quoi qu'il faille penser de ces détails, qui ne semblent pas bien authentiques, il est certain que Jeanne, fidèle en tout à sa mission de réparation et de salut, imposa définitivement silence aux répugnances de Jean d' Alençon , promit d'intercéder auprès du roi pour obtenir qu'il rendît sa faveur au connétable, et, en attendant, le reçut avec son corps d'armée, et lui assigna son poste devant le pont de Beaugency, du côté de la Sologne'. Suivant l'usage, ce furent les nouveaux

t Procès, t IV, pp. 413-417.

2 Procès, t. rV, pp. 175, 240, 241,317. ^ Cf. Chronique de la Pucelle, £d. VaUet de VirifiUe, pp. 304, 305.

venus qui furent chargés de faire le guet cette nuit*là , qui était celle du vendredi 17 au samedi 18 avril 1429 K

Mais Richard Guétin , bailli d'É vreux , qui commandait la garnison anglaise en l'absence de Talbot, avait déjà commencé des pourparlers avec la Pucelle , et vers minuit on s'entendit sur les articles de la capitulation. Il fut convenu que le lendemain, au lever du soleil, les Anglais évacueraient le pont et le château de Beaugency. On leur permit de garder leurs chevaux et leurs harnais, ainsi que quelquesuns de leurs meubles, jusqu'à la valeur d'un marc d'argent pour chacun. Ils étaient libres de se retirer dans quelque place ou pays de leur parti, mais s'engageaient à ne point reprendre les armes avant dix jours. A ces conditions ils obtinrent la vie sauve et se retirèrent le samedi matin, au nombre de cinq cents combattants ^

Il s'agissait maintenant d'aller au secours de la garnison française que l'on avait laissée au pont de Meung, et, supposé que l'armée aux ordres de Falstolf et de Talbot dût renoncer à s'emparer de cette position et abandonner la ville pour battre en retraite, la poursuivre et l'anéantir. Jeanne, pleine d'ardeur, Jeanne, à qui ses voiœ promettaient pour ce jour- là une grande victoire, pressait les chefs de se mettre en route. L'avant-garde de l'armée française, sous les ordres du connétable de France, de la Hire, de Pothon et d'autres capitaines, partit en avant. Le corps de bataille, commandé par la Pucelle , le duc d* Alençon , le bâtard d'Orléans, le maréchal de Rais, devait suivre de près. Jeanne dit à Richemont, au moment du départ : ce Ah 1 beau connétable.

1 Procèê, t. lY, p. 318.

3 Procè9, t. IV, pp. 14, 241, 242. — Cf. Chronique de la PuceUe, p. 305.

kYC

VOUS n'êtes pas venu de par moi ; mais , puisque vous êtes venu, vous serez venu bien à pointa »

Cependant Falstolf et Talbot avaient déjà donné des ordres pour l'attaque immédiate du pont de Meung, quand un poursuivant d'armes, qui arrivait de Beaugency, leur annonça la capitulation du château et la retraite de Richard Gaétin. A cette nouvelle ilë tinrent conseil , et résolurent de battre euxmêmes en retraite I emmenant avec leurs troupes la garnison de Meuog, commandée par lord Scales. Tandis qu'ils se préparaient au départ, Tavant-garde française parut en vue de la ville y suivie bientôt du corps de bataille. Les généraux anglais, esquivant le combat, se hâtèrent d'évacuer la place, abandonnant les vivres, les munitions, les habillements qu'elle contenait, et s'enfoncèrent dans les plaines de la Beauce, oti on les eut bientôt perdus de vue. Ils se dirigeaient vers Patay, espérant gagner Yen vil le sans coup férir. De Yenville la route leur était ouverte sur Étampes, puis sur Paris *.

L'armée française se «mit à leur poursuite en ordre de bataille. Quoique entièrement dominés par la volonté de la Pucelle, en qui rayonnait ce jour- là dans toute sa splendeur l'inspiration divine, les chefs n'étaient pas au fond trèsrassurés, tant les Anglais gardaient encore de prestige, malgré leurs récents revers. En outre, dans ces immenses plaines, oti la vue était çà et là bornée par des accidents de terrain, on paraissait marcher un peu à Taventure, et Ton pouvait craindre une surprise. Les seigneurs de Beaumanoir , PothoB, la Hire, Ambroise de Loré, Thibault de Termes, servant d'éclaireurs, couraient en avant avec une troupe de

1 Procès, l. rV, pp. 419; t. III, p. 98.

2 Procès, t. IV, pp. 242, 421. Chronique de la Pucelle, p. 306. — Cf, Wallon,t. I,p. 116.

cavaliers. Où proposa de les rappeler et de faire halte, a Eu nom Dieu! s'écria Jeanne , il faut combattre; s'ils étaient pendus aux nues, nous les aurions! i Et comme on insistait» elle ajouta : « Je suis sûre de la victoire. Le gentil roi aura aujourd'hui la plus grande victoire qu'il eut jamais. Et m'a dit mon conseil qu'ils sont tous nôtres ^ j>

Enfin, à une lieue environ de Patay, en un lieu appelé Goynces, les éclaireurs virent un cerf qui, s'e£frayant du bruit de leurs chevaux, sortit soudain d'un bois, et s'alla jeter, dans la direction de Patay, au beau milieu de l'armée anglaise, qui, jetant de grands cris, révéla ainsi sa présence à Tennemi. Le duc d'Alençon dit à la Pucelle, qui chevauchait à côté de lui : <c Jeanne, voilà les Anglais en bataille; combattrons-nous? — Avez -vous vos éperons? demandât-elle au duc. — Gomment cela? lui dit- il; serons-nous obligés de fuir? — Nenni, en nom Dieu, repartit Jeanne; allez sur eux, ils seront défaits; vous perdrez peu de vos gens ; les Anglais s'enfuiront , et il vous faudra des éperons pour les poursuivre. j>

Depuis le matin l'armée anglaise marchait, divisée en trois corps. Entre l'avant -garde et le corps de bataille on avait placé Tartillerie, les chariots et les marchands qui accompagnaient l'armée. L'arrière -garde, composée d'Anglais de race, protégeait la retraite et marchait à une distance un peu éloignée. Quand les coureurs chargés de surveiller le pays oii s'opérait la retraite eurent annoncé l'approche de l'ennemi, on prit les dispositions suivantes : l'avant-garde reçut l'ordre d'aller prendre position, avec l'artillerie et les bagages, tout le long des haies qui étaient auprès de Patay. Le

1 Procèê, U III, pp. 06, d9; t. IV, pp. 249, 243. Chronique de la PMcdk, Ed. Valut, pp. 306, 307. — Cf. Âbel Deqardins , pp. 78, 79.

corps de bataille continua de marcher jusqu'à ce qu'on fût venu entre deux fortes haies par où il fallait nécessairement que l'armée française passât. Talbot, voyant cet endroit assez facile à défendre , mit pied à terre et s'y posta avec cinq cents archers d'élite, promettant d*y tenir jusqu'à ce que r arrière -garde eût rejoint le corps de bataille. Après avoir soutenu le premier e£fort de l'ennemi , il espérait de se revenir joindre à son tour avec ce corps de bataille , en côtoyant les haies. Mais ce plan habile fut déjoué par l'impétuosité française.

En effet , tandis que les Anglais se hâtaient de rejoindre leur avant- garde aux haies de Patay, les Français avaient attaqué et déjà presque forcé l'étroit passage que défendait Talbot. Sire Jean Faktolf ordonna de prendre le galop pour rejoindre plus vite l'avant -garde; mais ceux qui la composaient, voyant les gens du corps de bataille accourir si vite, crurent qu'ils venaient d'être battus, et, saisis d'une terreur soudaine , abandonnèrent les haies et prirent la fuite. Bientôt Talbot ayant été fait prisonnier, et ses archers étant tous morts, une panique générale s'empara de l'armée anglaise, de façon que les Français n'eurent plus , comme le leur avait prédit Jeanne, qu'à poursuivre, à tuer ou à prendre. Jean de Wawrin, témoin oculaire, porte la perte des Anglais à deux mille hommes tués, et deux cents faits prisonniers. Outre Talbot, lord Scales, Thomas Rameston et Hungerford tombèrent entre les mains des Français. Yenville ferma ses portes aux Anglais qui fuyaient, et bientôt se rendit à la Pucelle. A la nouvelle du désastre, les garnisons anglaises de Mont-Pipeau, de Saint-Simon et d'autres forteresses, y mirent le feu, puis les évacuèrent en toute hâte. Jean Falstolf, l'âme pleine de honte, de douleur et de rage, réussit à gagner Corbeil. Meung fut occupé et pillé par l'armée française.

La Pucelle ramena ensuite dans Orléans cette armée yictoriense, qui fut reçue avec une joie bien grande par les gens d'Église I les bourgeois et le commun peuple, qui en rendirent grâces et louanges à Dieu. Les Orléanais espéraient que le roi profiterait de cette occasion pour les venir visiter ; mais il ne bougea de SuUy-sur-Loire , et les grands préparatifs qu'on avait faits pour le recevoir furent inutiles; ce qui ne laissa pas de mécontenter ces bonnes gens, qui avaient si largement versé leur sang pour lui ^

En trois jours (15-18 juin 1429), Jeanne avait pris trois villes et battu en rase campagne ces vieilles bandes anglaises, ces solides cavaliers , ces archers adroits, ces capitaines expérimentés , qui depuis longtemps ne se connaissaient plus de rivaux sur les champs de bataille. Elle avait manœuvré avec une sûreté de coup d'œil et une rapidité de mouvements qui avaient déconcerté un Suffolk, un Falstolf , un Talbot. Cette belle campagne de la Loire , en tenant compte des différences existant sous tant de rapports entre les deux époques et les deux personnages, n'est pas sans analogie avec cette foudroyante campagne d'Italie qui fut le coup d'essai , comme tacticien, et est peut-être demeurée le chef-d'œuvre du général Bonaparte. Et Jeanne, humble paysanne, avait au plus dix -huit ans! Mais Dieu était en elle, et Dieu fait ce qu'il veut.

1 Procèê, t. IV, pp. 242-245, 421-424. — Cf. Chronique delaPueeUe, Ed. Val'el, pp. 306-308. — Cf. WaUon, 1. 1, pp. 116-119.

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