I JÉSUS, MARIE I
a Gentilshommes loyaux français de la ville de Tournay, « la Pucelle vous fait savoir des nouvelles de par deçà. En a huit jours elle a chassé les Anglais hors de toutes les places a qu'ils tenaient sur la rivière de Loire, par assaut ou « autrement. Il y en a eu beaucoup de tués ou de pris, et « elle les a battus à plate couture. Et croyez que le « comte de Suffolk, la Poole, son frère, le sire de Talbot,
a le sire de Scalles et messire Jean Falstoif % ainsi que place sieurs chevaliers et capitaines , ont été pris, et le frère du ce comte de Su£fol]£ * et Glansdale , tués. Demeurez biep € loyaux Français, je vous en prie, Je yous prie et vous rece quiers que vous soyez tous prêts à venir au sacre du gentil ce roi Charles à Reims, où nous serons bientôt, et venez « au-devant de noiis quand vous saurez que nous approd chons. A Dieu je vous recommande. Que Dieu vouis garde, (K et vous donne la grâce de pouvoir défendre et maintenir c la bonne cause du royaume de France. Écrit à Gien , le ce xxT* jour de juin, ]»
Sur Vadresse : a Aux loyaux Français de la ville de Toutnay®. »
L'âme de la Pucelle est là tout entière.
Dans ces courts moments de confiance qui succédaient de temps à autre à la méfiance dont Jeanne fut l'objet à Gien , comme elle Tavait été à Chtnon et à Poitiers, le roi avait appelé auprès de lui la reine sa femme , dans le dessein , s'il marchait sur Reims, de l'emmener avec lui pour qu'ils fussent couronnés ensemble. Il y avait dat)S les résolutions du gouvernement si peu de prévision et d'esprit de suite, que quand, après de nouvelles froideurs, Jeanne sembla enfin l'emporter, le roi envoya à Bourges Marie d'Anjou , de peur, sans doute , que sa présence , qui aurait exigé l'entretien d'une cour, et par conséquent d'assez glrands frais , né retardât le voyage. Aussitôt après le départ de lA reine ,
1 Falstolf ne fut pas fait prisonnier; mais, dit M. Quicherat, les Français furent sans doute trompés par la ruse de quelque chevalier anglais , qui s'était iiendn & eux en se faisant passer pour Falstolf.
2 Suffoik avait deut frères. L'un fat tué, l'autre pris. 8 Pr9cè9, t V, p. 125 et apU i.
il n'en retomba pas moins dans son indécision. Pour en finir, Jeanne se décida à prendre les devants. Le 27 juin 1429| elle sortit de Gien, et s'en alla loj^er, avec plusieurs capitaines^ à quatre lieues en avant^ dans la direction de Montargis. Lq roi^ qui sans doute, au fond, n^était pas fâché qu'on lui forçât un peu la main, de façon à ne désobliger ni Jeanne ni la Trémouille, se décida enfin à la suivre. Le 29, il se mit en marche à son tour avec toute son armée. Par malheur il emmenait aussi son conseil ^
L'armée royale comptait environ douze mille combattants, tous pleins d'ardeur et de confiance. Elle était commandée, sous les ordres du roi, par la Pucelle, le duc d'Àlençon, le comte de Clermont, depuis duc de Bourbon; le comte de Vendôme, les jeunes seigneurs de Laval , les maréchaux de Saint- Sévère et de Rais, l'amiral de Gulan, les seigneurs de Thouars, de Sully, de Chaumont-sur-Loire , de Prie, de Chauvigny et de la Trémouille, la Hire, Pothon, Jamet du Thillay, le seigneur de Kermoisan et autres vaillants chefs de guerre. Le 1*^ juillet i429, elle parut devant Âuxerre. Les habitants résolurent de garder une sorte de neutralité. Ils prièrent le roi de passer outre, mais consentirent à fournir des vivres pour l'armée. Le roi, sur le conseil de la Trémouille, qui, dit- on, avait reçu sous main deux mille écus, accéda à ces conditions quelque peu honteuses. La Pucelle fut très -mécontente, ce II lui semblait, disait-elle, qu'on aurait eu la ville bien aisément par assaut V i>
D' Auxerre leroisd dirigea sur Saiatt Florentin, dont les
1 Procès, t. IV, pp. 18 , 246-S40. — Cf. Chronique de la fucelle, £<L Valley de VJriviJle , pp. 310-312. Procès , t. V, p. 379.
2 Chronique de la Pucelle, Ed. Vallet, p. 313. — Procès, t. IV, pp. 180, 181, 248, 250; t. V, p. 379.
habitants lui firent aussitôt pleine obéissance (3 juillet). Deux autres petites places, Brinon et Saint -Pbal, se rendirent également. Jeanne adressa de Saint-Phal, le mardi 4 juillet, la lettre suivante aux habitants de Troyes :
i JÉSUS, MARIE I
c Très- chers et bons amis, s'il ne tient à vous, sei-
a gneurs, bourgeois et habitants de la ville de Troyes,
a Jeanne la Pucelle vous mande et fait savoir de par le Roi
a du ciel, son souverain Seigneur, dont elle accomplit tous
oc les jours les ordres royaux, que vous fassiez vraie obéis-
oc sance, comme à votre légitime souverain, au gentil roi
a de France , qui sera bientôt à Reims et à Paris , n'importe
a qui vienne à l'encontre, et en ses bonnes villes du saint
oc royaume, avec l'aide du Roi Jésus. Loyaux Français,
c venez au-devant du roi Charles, et qu'il n'y ait point de
oc votre faute , ou sinon , prenez garde à vos corps et à vos
oc biens, si vous ne faites ainsi. Et si ainsi ne faites, je vous
<c promets et certifie sur vos vies que nous entrerons, avec
€ l'aide de Dieu, en toutes les villes qui doivent être du
oc saint royaume, et y ferons bonne paix et ferme, n'im-
oc porte qui vienne à l'encontre. A Dieu vous recommande,
oc Dieu vous garde, s'il lui plaît. Répondez au plus tôt.
(c Devant la cité de Troyes, écrit à Saint- Phal, le mardi (c quatrième jour de juillet. 3»
Aux seigneurs bourgeois de la cité de Troyes ^
Le même jour, le roi écrivit aux habitants de Reims une lettre datée de Brinon-PArchevèque. Il leur mandait oc qu'ils
1 Procès, t. IV, pp. 287, 288.
devaient avoir reçu les nouvelles de la bonne fortune et victoire qu*il avait plu à Dieu de lui donner sur les Anglais, ses vieux ennemis, devant la ville d'Orléans, et depuis à Jargeau, Beaugency et Meung- sur- Loire. Ils ne pouvaient ignorer que les chefs ennemis et leurs soldats , jusqu'au nombre de quatre mille, avaient été ou tués ou faits prisonniers. Ces choses étant advenues plus par grâce divine que par œuvre humaine, de Tavis des princes du sang et de son grand conseil , il s'était mis en route pour se rendre en cette ville de Reims , afin d'y recevoir son sacre et couronnement. C'est pourquoi il leur mandait qu'attendu la loyauté et l'obéissance qu'ils lui devaient, ils se disposassent à le recevoir de la même façon qu'ils avaient reçu ses prédécesseurs. Quant au passé, il n'y avait point à craindre qu'il gardât la mémoire des offenses qu'on avait pu lui faire, et il leur certifiait que, s'ils se conduisaient envers lui comme ils le devaient, il était disposé à les traiter en toutes choses comme de bons et loyaux sujets. S'ils désiraient être informés plus à plein de ses intentions, ils n'avaient qu'à envoyer par devers lui quelques-uns des leurs, en tel nombre qu'il leur plairait ; il recevrait leurs députés avec grand plaisir, et leur donnerait toutes les sûretés désirables pour l'aller et pour le retour ^ »
Le mercredi 5 juillet, à neuf heures du matin , après une assez vive escarmouche avec la garnison angio- bourguignonne, l'armée royale campa sous les murs de Troyes. Les habitants mandèrent aussitôt aux bourgeois de Reims qu'ils allaient être assiégés, mais qu'ils étaient décidés à la résistance. Us leur firent part en même temps de la réponse qu'ils avaient faite aux propositions que le roi Charles leur
1 Proeèê, un, pp. 289,;290.
avait adressées par lettres closes, signées de sa main et scellées de son sceau secret. Ces lettres avaient été lues en conseil ; mais od avait interdit l'entrée de la ville aux iiérauts qui les apportaient. La réponse était conçue à peu près en ces termes :
« Les seigneurs, chevaliers et écuyérs qui occiipent là ville de Troyes au nom du roi Henri VI et du duc de Bourgogiie , ont fait Jurer aux habitants dé né pas adtnettre en ladite ville iine force supérieure à celle de la garnison , bans l'exprès commandement dii duc de Botirgdgne. Lès bourgeois n'osent violer ce sermeiit , et ilà prient qu'on les excuse ; car, quel que soit leur bon vouloir, ils ne peuvent rien à causé de la multitude des gens de guerre qîii occupent leur cité. ]»
Ils promettaient aux bourgeois dé Reims de se défendre jusqu'à la môirt; mais ils les suppliaient de demander éii leur nom des secours au duc de Bedford et au duc de Bourgogùe. Quant à la Puceile, ils la qualifiaient de coquarde (hâbleuse), a C'est une folle, disaieîit-ils; sa lettre n'a pas le sens commun. Nous en avonâ bien ri ; puis nous l'avons jetée au feu sans y faire aucune réponse ^ 7>
Il est aisé de démêler, au milieu de ces plaisanteries de mauvais goût et de ces protestations de fidélité à la cause anglaise, une double frayeur. D^une part, en eâet, les habitants de Troyes ne se souciaient guère de courir le risque d'une prise d'assaut, et ils avaient beaucoup plus dé péîir de la Puceile qu'ils n'en voulaient avoir l'air. Et puis ils étaient Français dans le cœur; et, âii fond, ils ne pouvaient sou£frir les Anglais. Mais, d'autre part, la garnison anglobourguignonne qui occupait leur cité tenait en bride léui*s
1 Procès, t. IV, pp. 289, 290.
sentiments intimés ; elle pouvait châtier cruellement une tentative de défection, et, dans leur prudence bourgeoise , ils étaient fort embarrassés entre les deux dangers qui les menaçaient.
Ils avaient en ce moment dans leurs murs un personnage assez étrange. C'était un cordelier nommé frère Richard. Au commencement d'avril 1 429 il était venu à Paris , et ses sermons avaient attiré, tantôt à Sainte -Geneviève, tantôt au charnier des Innocents, jusqu'à cinq ou six mille auditeurs. Le 30 avril au soir, une partie de la population s'était •portée à Montmartre, où il devait prêcher le lendemain matin. Mais l'orateur ne parut point; car l'autorité anglaise, toujours peu rassurée, et qu'effrayaient ces rassemblements qui pouvaient aisément tourner en émeute, l'avait contraint de s'éloigter. Frère Richard s'était rendu à Âuxerre; puis, toujours prêchant, il avait parcoui'u une partie de la Bourgogne et de la Champagne. Il prétendait avoir été k Jérusaletn, et en rapporter la nouvelle que l'on verrait, vers 1430, les choses les plus étonnantes. Il citait à l'appui de sa prédiction l'Apocalypse et le témoignage d'un certain frère Bernard qui, dans le înème temps, prêchait en Italie. Si l'on en croît la Chronique de ta Pucetle, il était déjà venu à Troyes Tannée précédente , pendant l'avent, et tous les jours il n'avait cessé de répéter aux habitants : <c Semez des fèves largement; celui qui doit venir viendra bientôt. » A tout prendre, ce n'était qu^un visionnaire; mais il avait acquis, par son talent de parole, une assez grande autorité sur les populations qtl'il avait visitées.
Les faabitantâ de troyes l'envoyèrent vers là Pucelle , aûn de savoir à quoi s'en tenir sur le compte de cette femme, qfl'il^ n'^t^ient pa/» ébigoés de croira sorcière > oh i}u'ils feignaient du moins, pour tromper les Anglais, de regardet*
comme telle. Frère Richard » en arrivant auprès de Jeanne , se mit à faire de grands signes de croix et à l'asperger d'eau bénite. La jeune fille se prit à rire : a Approchez hardiment , lui dit -elle, je ne m'envolerai pas ^ » Quand frère Richard retourna dans la ville » il était acquis à la cause française , et il travailla dès lors de concert, ce semble, avec l'évèque de Troyes , Jean Laiguisé , à en assurer le succès.
L'armée royale était devant la ville depuis quatre ou cinq jours, et rien n'avançait. Les habitants paraissaient décidés à la résistance ; ils étaient bien approvisionnés , et Ton commençait à sentir la famine dans le camp français. Le pain et les autres vivres étaient si chers, que la moitié de l'armée
(cinq à six mille hommes) en était réduite à se nourrir d'épis de blé froissés et de ces fèves que les prédications de frère Richard avaient fait semer en si grand nombre. Le roi assembla son conseil pour délibérer sur ce que Ton devait faire. Les ducs d'Alençon et de Bourbon , le comte de Vendôme , assistaient à cette délibération. Regnauld de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, prit le premier la parole. Il soutint qu'il fallait immédiatement lever le siège; et cela, dit- il, pour plusieurs raisons: d'abord, à cause de la pénurie de vivres et d'argent où Ton se trouvait; ensuite, parce que c'était une chose presque impossible que de s'emparer de cette ville de Troyes , protégée par de larges fossés et de fortes murailles , bien approvisionnée , pourvue d'une garnison aussi vaillante que nombreuse , et dont assurément les habitants ne montraient pas la moindre velléité de se soumettre et d'obéir au roi. Ajoutez à cela qu'on n'avait pas une artillerie suffisante pour battre les murailles et y faire brèche.
1 Procès, t. I, p. 99, et note 1, p. 100. — Chronique de la Pucelle, Ed. VaUet de Viriville, pp. 314, 315.
On était à plus de trente lieues de Gien-sur-Loire, la seule ville française d'où l'on pât espérer tirer quelques secours. Il allégua encore une foule d'autres raisons , toutes meilleures les unes que les autres , et finit comme il avait commencé , c'est-à-dire en déclarant qu'à son avis on se mettrait dans le plus grand danger si Ton ne reprenait aussitôt la route de la Loire.
Rien n'eût été plus funeste à la cause royale qu'une semblable retraite, après la marche hardie qu'on venait d'accomplir. C'était perdre le fruit des victoires de la Pucelle, et s'enfuir honteusement dès le premier obstacle. L'avis du chancelier était donc insensé. Cela ne Tempéchait pas de se trouver très-sage et d'insinuer que, si l'on était venu au point où l'on se trouvait» la faute en était à la présomptueuse ignorance de la Pucelle. Ah! si on l'avait cru, on aurait négocié. Le roi lui ordonna de recueillir les avis des membres présents. Presque tous abondèrent dans le sens du chancelier. Ils apportèrent même en sa faveur un nouvel argument.
c Si la ville d'Auxerre, dirent-ils, bien moins forte et bien moins pourvue de gens de guerre , a refusé de se soumettre , que faut-il espérer ici? » Quelques conseillers cependant, plus raisonnables que les autres, étaient d'avis qu'on levât le siège, mais pour prendre le chemin de Reims. <ic On traverserait, disaient- ils, un pays très-riche, où l'on trouverait aisément de quoi vivre, i^
Quand vint le tour de messire Robert le Maçon , seigneur de Trêves et d'Anjou, le vieux conseiller émit un avis fort sage , et auquel il était assez étrange qu'on n'eût pas encore songé. Il dit qu'il fallait envoyer chercher la Pucelle, qui n'assistait pas au conseil, et que peut-être bien ce qu'elle aurait à dire serait très - profitable au roi et à ceux qui l'avaient accompagné, c En effet, ajouta-t-il, quand le roi
à entrepris ce périlleux voyage , il ne l'a pas fait par la considération du nombre d'hommes de guerre qu'il pouvait mener avec lui, ni de l'argent qu'il pouvait avoir pour les payer, mais uniquement par Tavis de Jeanne la Pucelle, qui répétait tous les jours qu'il marchât en avant pour se faire sacrer à Reims , et qu'il ne trouverait sur son chemin que bien peu de résistance, car tel était le plaisir et la volonté de Dieu, d Au reste, si Jeanne ne conseillait rien de mieux que ce qui avait déjà été dit dans le conseil, il promettait dé se rallier à Tavis du plus grand nombre. Dans ce cas, mais dans ce cas seulement, il opinerait, lui aussi, pour qu'on levât le siège, et qu'on s'en retournât d'où l'on était venu.
L'opinion du seigneur de Trêves ne fut guère coûtée par ses collègues, et la discussion commençait à s'échauffer sur ce point, quand on entendit tout à coup heurter très-fort à la porte de la chambre où se tenait lé conseil. On ouvrit : c'était Jeadne. Elle fit la révérence au roi. a Jeanne, lui dit aussitôt le chancelier, le roi et son conseil sont dans une grande perplexité pour savoir ce qu'ils doivent faire. » Et sur ce il lui Bt une atnple relation des propos qui venaient d'être échangés. Mais Jeanne, sans luirépondte, et se tournant vers le roi : a Serai -je crue, dit-elle, en ce que je dirai? — Oui, Jeanne, répondit Charles, selon ce que vous direz. ]> La Pucellè alors, d'une voix émue : a Gentil roi de France, cette cité est vôtre. Si vous voulez demeurer devant deux ou trois jours, elle sera en votre obéissance ou par amour ou par force, et n'en faites aucun doute. — Jeanne, reprit le chancelier tout étonné , si noUs étions certains de l'avoir dans six jours, on attendrait bien; mais je ne sais si c'est vrai ce que vous dites. — N'en faites doute. » Le conseil se sépara après avoir décidé qu^on attendrait Teffet de ces paroles.
Jeanne aussitôt monte à cheval, un bâton à la main. Elle
JBANN^ D'ARC 155
donné des ordres , et tout le monde se met à l'œuvre : chevaliers, écuyers, archers , ouvriers, gens de tous états, apportent des fagots , des poutres , des tables y des portes et des fenêtres descellées , pour en former des retranchements , derrière lesquels Jeanne fait mettre en batterie toute l'artillerie de l'armée. Elle se porte d'un endroit à Tàutre avec une incroyable diligence; elle parle à ses gehs, elle les encourage, elle les anime; elle se conduit, en lin mot, comme un capitaine qui aurait passé sa vie entière dans les camps ; et tolite Tarmée s'en émerveille.
Ces préparatifs se poursuivent pendant toute la nuit . Le lendemain matin, Jeanne saisit son étendard ; elle va donner le signal dé l'attaque ; mais à ce moinent les portes de la cité s'ouvrent. Les gens dé la ville, en voyant du haut des remparts le mouvement qui s'opérait dans l'armée royale, ont été saisis dé frayeûi* : ils se sont mis à délibérer, et, cédant enfin aux conseils du frère Richard et de leur évèque, ils ont résolu de se rendre. Le roi, stupéfait d'un changement si soudain, se montre facile : le traité est aussitôt signé. On convient que la garnison pourra se retirer avec armes et bagages : les habitants rentreront dans le devoir en remettant leur ville au souverain légitime. Charles leur promet en échange l'oubli complet du passé; il consent même à confirmer dans leurs bénéfices les personnes qui les ont reçus du roi Henri d'Angleterre. Les habitants arrivent en foule au camp royal , et donnent un libre cours à leur joie. On s'embrasse et Ton fraternise. Les Anglo -Bourguignons se mettent en ordre pour le départ. Aux termes de la capitulation, ils prétendent emmener avec eux un certain nombre de Français prisQuniers; mais Jeaape ne peut le doufixir. Ella se place près de là perte, elle les arrête : * En nom Dieu! s*écrid-t-ellé , ils ne les emmèneront pas. d Et de fait elle lés gairde. Charles VU
acquitte de son propre argent toutes les rançons. Cependant Jeanne entre la première dans la cité reconquise; elle range ses fantassins le long des rues. A neuf heures du matin, le roi de France , magnifiquement vêtu, suivi d'un brillant cortège, fait son entrée solennelle : les cloches sonnent à toute volée; le peuple se presse sur le passage du souverain national ; il l'acclame ; il renouvelle le serment de lui être à jamais fidèle. Un saint enthousiasme fait bondir tous les cœurs, et, sans doute, Regnauld de Chartres et la Trémouille eux-mêmes oublient, pour un instant, de se défier de la Pucelle (5-10 juillet 1429)*.
De Troyes Tarmée se dirigea vers Châlons-sur-Marne , et le 14 juillet elle campa à Bussy-Lettré. Les habitants de Châlons, avant que Troyes capitulât, avaient écrit aux bourgeois de Reims que leur intention était de résister de toutes leurs forces, à l'exemple de ceux de Troyes. Cet exemple , ils le suivirent en effet; car ils se rendirent^ mais spontanément et sans le moindre délai. L'évêque et les principaux de la cité apportèrent au roi les clefs de la ville. Charles y fit son entrée le 15 juillet, et il y passa la nuit avec son armée'.
On n'était plus qu'à une journée de Reims; le moment décisif approchait. Les Rémois allaient- ils ouvrir au roi les portes de leur ville, ainsi que l'avaient fait les habitants de Troyes et de Chàlons? On pouvait à bon droit l'espérer; mais on n'en était pas sûr. La lettre royale du 4 juillet était demeurée sans réponse. Le 8, les magistrats municipaux avaient envoyé le bailli de Reims, Guillaume Hodierne, vers Guillaume de Châtillon , gouverneur militaire de la ville , qui
1 Chronique de la Pucelle, Ed. Vallet de ViriTÎUe, pp. 315-319. — Cf. Vl^allon, 1. 1, pp. 132-135. Abel Desjardins, pp. 95, 96.
2 Chronique de la Pucelle, Ed. VaUet, pp. 319, 330. — Procèe, t. IV, pp. 290,296; t. V, p. 379.
se trouvait en ce moment à Château -Thierry, pour lui faire part des nouvelles qu'ils avaient reçues et de leur intention de résister à outrance ; ils l'invitaient à venir se mettre à leur tète, mais avec cinquante ou soixante lances seulement : ils ne voulaient pas recevoir uqe garnison plus forte, qui aurait pu leur faire la loi. Le seigneur de Châtilloi se douta bien qu'on le voulait jouer, et il répondit qu'il ne tiendrait dans la ville qu'à condition d'y réunir sous ses ordres quatre cents hommes d'armes; il exigeait en outre qu'on lui laissât occuper le château fort de Porte-Mars, où il garderait près de lui cinq ou six des principaux bourgeois. Il annonçait d'ailleurs qu'il avait demandé des secours au duc de Bourgogne , et qu'il n'avait pas encore reçu de réponse. En attendant, il prescrivait aux habitants de mettre leur ville en état de défense. Ces propositions n'eurent aucun effet. Toutefois, quelques jours après, à la nouvelle des succès de l'armée française, Chàtillon vint sous les murs de Reims, accompagné des seigneurs de Saveuse et de l'Isle-Âdam , et d'un grand nombre de gens de guerre. Mais, dans les pourparlers qu'il eut avec les habitants, il fut assez maladroit pour leur annoncer qu'il faudrait au moins six semaines pour que les ducs de Bedford et de Bourgogne assemblassent une armée de secours : sur quoi , les bourgeois le laissèrent dehors. Il s'en retourna. 11 est évident que, tout en évitant jusqu'au dernier moment de se compromettre, les Rémois étaient, au fond, bien décidés à se soumettre à la PuceUe. Ils firent plus, ils allèrent au-devant du roi de France * .
Le samedi 1 6 juillet, l'armée campait à Septsaulx, à quatre lieues de Reims. Charles s'était logé dans un château qui
1 FrocèB, t. lY, p. 292, et notes 1 et 2, pp. 293, 294. — Cf. WaUon, 1. 1, pp. 142, 143.
158 JBANNE D'ARC
avait été donné aux archevêques comme résidence d'été. Il y reçut la députation des Rémois qui lui venaient apporter la soumission de la ville à certaiqe^ conditions , qui furent immédiatement accordées. Regnauljd de Chartres, qui ii'avait pu prepdre encore possession de son siégiB archiépisppp^l , fit le premier son entrée dans la vjlle, dès le matin. Le soir, après dîper, le roi y entra à son tour, accompagné (}e 1^ Pucelle, qui eji^citait la plus vive curiosité et le plus gran4 enthousiasme. ^'archevêque 9 le corps municipal, toutes les confréries et corporations de la ville , bannières déployées , et une foule immense de peuple, s'étaient portés à la rencontre du cortège, qui fut salué par ce beau cri de nos ancêtres, qui exprimait en même temps lei;r joie et leur reconnaissance envers Dieu : <e Noël ! nofil ^ ! i^
Il fut convenu que la cérémonie du sacre aurait lieu le lendemain dimanchjs, 17 juillet 1429, et toute la nuit on fit diligence, afin que tout fût prêt dès le ipatin. Les vêtenients de cérémonie qui servaient d'ordinaire au sacre des rois de Prince étant déposés à l'abbaye de Saint-Denis-lez-Paris , on ne pouvjait les avoif* ; mais on s'ep proci^ra d'autres k ^eims mêmei et la cérémonie fut aussi magnifique^ disent les témoins oculaires , que si l'on eût mis une anpée eptière à la préparer.
L'abbé de Saint -Rémi, gar^ien-né de la sainte apipoule^ ne la devait délivrer qu'avec un certain céréiponiai. Les seigneurs de Rais, de Boifsspç, de Saint-Sévère, deGraville^ Tamiral de France , Louis 4o Gulan , furent désignés par \e roi pour l'aller c^ercber. Ils jurèrept publiquement de conduire et de ramener sûreipent, après la cérémonie, je précieux
1 Chronique de la Puoelle, pp. 320, 32i. Procès, t. |V, p. 19. — Pf. Abel Deqardins, p. 07.
dépôt. L'abbé , veto de ses habits sacerdotaux , porta solennellement la fiole sous un dais, jusqu'au portail de Téglise Saint-Denis, oh rarchevèque, en grand costume, la mitre en tête et la crosse en main , accompagné de ses chanoines , vint la recevoir. A son tour il la porta processionnellemept à Notre-Dame de Reims^ suivi des seigneurs de Tesporte, qui pénétrèrent dans la cathédrale, à cheval, tenant en main leurs bannières, et ne mirent pied à terre qu'à l'entrée du chœur.
La cérémonie dura cinq heures , de neuf heures du matin à deux heures de l'après-midi. Le duc d'Alençon, le comte de Clerniont, le comte de Vendôme, André et Guy de Laval , Georges de la Trémouille, vêtus d'habits royaux, représeiitaient les pairs de France laïques; trois pairs ecclésiastiques, Tarchevèque-duc de Reims, Tévèque-duc de Laon, et Tévèque-comte de Châlons, étaient présents : les trois autres furent suppléés par les évèques de Séez et d'Orléans, et un autre prélat. Le sire d'Albret, faisant fonction de connétable, tenait Tépée* Le roi prêta les serments accoutumés, puis le duc d'Alençon le créa chevalier. Lorsqu'on lui mit la couronne sur la tête, après l'onction sainte, l'assistance tressaillit de joie, et uq grand cri s'éleva dans Téglise : ce Noël! qoël 1 i> ^n même temps les trompettes sonnèrent avec tant de force, que l'on put croire que les hautes voûtes de la basilique allaient se fendre. Après le sacre, le roi nomqaa comte le jeune Guy de Laval , et le sire de Rais maréchal de France.
Durant toute la cérémonie la Pucelle se tint auprès du roi, son étendard à la main. Quand Charles eut été sacré et couronné, Jeanne se prosterna devant lui, embrassa ses genoux, baisa ses pieds, et, pleurant à chaudes larmes : ce Gentil roi , dit-elle , maintenant est exécuté le plaisir de
Dieu y qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digue sacre y montrant ainsi que vous êtes le vrai roi, celui auquel le royaume doit appartenir. r> L'héroïque enfant, soutenue par la divine Providence , avait brisé tous les obstacles, et maintenant une joie pure inondait son âme; car^ quoi qu'il dût advenir désormais, le Dauphin Charles de France était le roi légitime, le lieutenant de Dieu sur la terre; les Anglais étaient confondus, et la patrie était sauvée. Fasse Dieu que la France n'oublie jamais ce triomphe de la Pucelle, signe visible de la protection du Ciel, et des grands desseins que la Providence a toujours eus sur nous^ I
Cette joie , que devaient remplacer bientôt de si amères déceptions, de si cruelles angoisses, Jeanne put l'épancher dans le sein de son vieux père, qui était venu à Reims pour assister au triomphe de sa Jeanne bien-aimée'. Dans les embrassements, dans les touchants témoignages de tendresse qu'ils échangèrent , le désir de demeurer toujours ensemble, de ne plus se séparer, a dû se faire jour de part et d'autre. Jacques d'Arc aurait bien désiré, sans doute, de ramener sa fille dans les bras de sa mère ; Jeanne aurait bien désiré de retourner finir ses jours là où s'était écoulée sa pieuse enfance; mais le pouvait-elle, le devait-elle? Cela nous amène à une question difficile soulevée de nos jours, vivement discutée, et qui ne semble pas encore définitivement résolue. Cette question se pose ainsi : Quelle était l'étendue de la mission de Jeanne? Cette mission prenait-elle fin après le sacre de Reims ?
Nous allons exposer ici très -sommairement les deux sys-
1 Chronique de la Pucelle, Ed. VaUet, pp. 320-323. — Procès, t. V, pp. 128-130. — Histoire de Charles VII, par Vallet de Viriville, t. II, pp. 97-iOO.
2 Abel De^ardins, pp. 99, 100.
tèmes en présence , et nous nous bornerons ensuite à quelques remarques^ sans essayer de conclure. En effet , une conclusion devrait être motivée , et , pour formuler nos raisons , nous serions obligé de nous livrer à une discussion critique tout à fait déplacée dans un ouvrage élémentaire.
Suivant le système qui semble aujourd'hui le plus généralement admis, c'est à tort que Ton a cru longtemps la mission de Jeanne d'Arc bornée à la délivrance du siège d'Orléans et au sacre du roi à Reims. Cette mission n'avait pas d'autre limite que l'expulsion totale des Anglais , et par conséquent la conquête de Paris , capitale du royaume , y était comprise. L'élan de Jeanne, son inspiration, n'ont pas faibli à un moment donné ; elle est demeurée après le sacre ce qu'elle était auparavant. La Pucelle n'a pas manqué à son œuvre , Dieu n'a pas manqué à la Pucelle. Ce sont ceux-là mêmes qui devaient recueillir le fruit de ses victoires, qui l'ont empêchée de pousser son triomphe à bout, et qui, par leurs résistances, ou pusillanimes ou intéressées, ont été cause de son échec devant Paris, de sa captivité après la sortie de Compiègne, et, par suite, des angoisses qu'elle souffrit durant son procès , et de l'horrible supplice qui termina à Rouen sa vie glorieuse.
En d'autres termes, la mission de Jeanne n'a été réellement bornée que par les défaillances du roi , les coupables intrigues de Regnauld de Chartres et de la Trémouille, et, en général , par la jalouse défiance que ne cessèrent de témoigner à l'héroïne les conseillers politiques de la couronne. Toutefois une divergence assez grave sépare les défenseurs de ce système. Les uns disent : Par la faute du conseil royal , la mission de Jeanne a été manquée ; elle n'a pas accompli ce qu'elle devait accomplir. — La mission de Jeanne n'a pas été manquée, disent les autres; car i) faut distinguer entre
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ce qu'elle a formellement promis de faire, par exemple , de délivrer Orléans et de faire sacrer le roi à Reims , et ce qu'elle était seulement appelée à faire , pourvu que les homuies qu'elle venait servir ne résistassent point , comme ils Tont fait y à la gr&ce de Dieu , qui s'offrait à eux par l'entremise de Jeanne : la conquête de Paris et l'expulsion totale des Anglais rentrent dans cet ordre de faits seulement possibles^ mais ncm pas nécessaires. Les textes sur lesquels s'appuient les défenseurs de ce premier système ont de quoi frapper les esprits impartiaux y et il faut en tenir le plus grand compte S D'après le second système , qui a repris , en la modifiant quelque peu , l'opinion traditionnelle , la mission de Jeanne ne comprenait rien autre chose que la délivrance d'Orléans et le sacre du roi à Reims. Après le sacre, la Pucelle n'était pas obligée de s'en retourner à Domremy; mais dès. lors elle fut livrée à ses propres forces, elle subit l'influence de son entourage, et notamment de Jean d'Alençon, qui pousf sait aux aventures. N'étant plus soutenue comme autrefois par un secours divin , elle ne domina plus la mauvaise volonté du conseil royal, qui ne l'aurait pu faire échouer si elle avait eu mission de vaincare encore. En un mot, avant le sacre, Jeanne exerce , en quelque façon , sur la terre un pouvoir divin; après le sacre, elle ne jouit plus que de l'ascendant qui appartient à un grand génie et à un grand cœur; elle n'a plus que les lumières naturelles qui sont l'apanage des sublimes intelligences. ËUe n'est point coupable; mais elle est faillible. Les revers qu'elle subit rentrent dans l'ordre
1 Quicherat) Aperçue nouveaux, pp. 87-45.— /eanne d'Aro» par Henri Martin, et notamment Topuscule qui est ajouté à la fin du livre : Des Bé" centes Études critiques sur Jeanne d'Arc, — Jeanne d'Arc, par Abei Desjardins , notamment pp. 114-116. — Jeanne d^Arc, par M. Wallon , 2* édition , notamment 1. 1 , pp. 164-173 , fiÛ3-904 , 26^234, 267- dSO , S7e-S82*
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naturel dee choses humaines ; mais ees rerers , en hi conduisant au martyre, rentrent eux-mêmes dans Tordre sur«naturel du plan divin , car ils lui ont procuré le salut final et la gloire éternelle. Jeanne a eu deux missions ! la pr^ mière était de sauver la France ; la seconde ^ de se sauver elle-» même. La première commence à Domremy^ et finit à Reims ; la seconde commence aussi à Domreroy^ mais elle s'achève à Rouen. Ce second système peut aussi invoquer en sa faveur des textes et des témoignages très-précis, et il serait périlleux de n'en pas tenir compte ^
Entre ces deux systèmes , comme nous ne pouvons discuter, nous ne choisirons pas, nous bornant à quelques remarques sur des points précis qui nous paraissent dès maintenant acquis au débat , et qui peuvent par conséquent offrir quelques éléments pour une solution.
l"" Le sacre du roi était le point capital de la mission de Jeanne; car, après le sacre, la cause anglaise, un peu plus tôt, un peu plus tard, devait succomber. La délivrance d'Orléans n'était elle-même, en quelque sorte, que l'ouverture du chemin de Reims. Jeanne n'était pas obligée de se retirer après le sacre ; il faut même dire qu'elle ne le devait pas. Dès lors, la voie qui lui était tracée par ses succès antérieurs, c'était de marcher de Reims sur Paris, comme elle avait marché d'Orléans sur Reims. Mais avant le sacre elle triomphe de la malveillance du conseil; après le sacre, elle n'en triomphe plus.
1 Ce second système , qui compte maintenant d'assez nombreux partisane (le père Gazeau, M. Nettement, etc.), a été exposé et soutenu avec une grande clarté et une rare vigueur dans trois brochures publiées successivement par M. du Fresne de Beaucourt : Règne de Charleê VII, etc. (i856); — Un Dernier Mot à M, Henri Martin (1857); — Jeanne d'Are et ia tniê" iian (1867).
â"" Jeanne était inspirée de Dieu ; mais elle n'était pas en tout et toujours infaillible; ses conseils célestes n'ont parfois soulevé qu'à demi pour elle le voile épais qui couvre les desseins de la Providence, les événements à venir.
3® Dieu , dans ses décrets éternels, avait décidé que Jeanne sauverait la France : dans ses décrets éternels, Dieu avait prédestiné Jeanne à la souffrance, au martyre, à la sainteté.
La volonté de Dieu s*est accomplie.