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LES RÉSISTANCES — LE PREMIER REVERS

Politique du régent de Bedford. — Politique de Philippe le Bon. — Deux partis autour du roi de France. — Jeanne et le conseil royal. — Campagne de la Picardie et de l'Ilede-France. — Trêve avec le duc de Bourgogne. — Bray- sur -Seine. — Jeanne à Crespyen- Valois. — Jlontespilloy. — Xouvelles négociations à Arras. — Jeanne à Compiègne. — Échec devant Paris. — Retraite sur la Loire.

Les succès foudroyants de la Pucelle avaient profondément affecté le duc de Bedford. Au moment même où il se croyait près de pousser la lutte à bout par une compagne décisive, et songeait, après la prise d'Orléans dont il attendait chaque jour la nouvelle, à poursuivre Charles VII dans ses derniers retranchements, à le rejeter du Berry et du Poitou sur le Languedoc et le Dauphiné, où il l'aurait écrasé entre ses forces et celles de son allié le duc de Bourgogne, il avait successivement appris la suite incroyable de désastres qui ruinaient, ou peu s'en faut, ses espérances. La délivrance d'Orléans, la prise des forteresses de la Loire, la bataille de Patay, la marche triomphante de Jeanne sur Reims, enfin et surtout le sacre du roi de France , qu'il n'avait pu ni empêcher ni prévenir par le sacre de Henri YI, le faisaient trembler poui" les provinces qu'il gardait encore. Il savait bien que dans ces provinces mêmes la population lui était hostile, et qu'à Paris notamment la haine pour l'étranger croissait tous les jours. La Normandie, où guerroyait en ce moment

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le connétahle de Richemont. n"était pas beaucoup mieux disposée pour les Anglais; et dès 1427. avant l'apparition de la Pucelle. il avait fallu ré|)niner durement à Rouen un complut tendant à livrer la ville aux Français '.

Le régent sentait bien qu'une marche hardie de Reims sur Paris, puis de Paris sur Rouen, pouvait amener au profit de son adversaire les mômes défections, et avoir la même issue que la marche de Gien sur Reims. Les Anglais n'auraient plus alors qu'à repasser la mer, et ainsi tombait soudain cette puissance à l'édification de laquelle Henri V de Lancastre avait consacré sa vie, et qu'à son lit de mort son frère lui avait juré de maintenir. Dans ces périlleuses conjonctures, il faut lui rendre justice, l'énergique duc de Redford ne s'abandonna pas lui-même; il fit les derniers efforts pour conserver à son neveu cette couronne de France, acquise au prix de tant de sang.

Tout d'abord il lui fallait une armée nouvelle, et il était nécessaire qu'elle fût en grande partie composée d'Anglais de race, afin de servir tout ensemble à combattre la Pucelle et à prévenir par la terreur les soulèvements toujours prêts à éclater. Bedford, pour avoir cette armée, s'était adressé à son oncle le cardinal de Winchester, qui avait alors la haute main dans le gouvernement de l'Angleterre, et qui avait assemblé cinq à six mille hommes pour les mener en Bohême, contre les Hussites.Le l^i- juillet 1429, il avait signé avec le cardinal un traité en vertu duquel ces troupes devaient passer à sa solde, et être employées contre la Pucelle. Mais ce fut seulement le 2") juillet, huit jours après le sacre, que le cardinal arriva à Paris avec son armée Si tardif qu'il fût, ce secours mit du moins le régent en état d'agir -.

Mais ces fcjrces nouvelles devaient être un instrument inutile entre les mains du duc de Bedford, s'il ne prenait soin en même temps de conserver et de resserrer son alliance avec le duc de Bourgogne. Après le meurtre de Montereau, c'était la faction bourguignonne qui, en haine des Armagnacs, avait livré la France à Henri de Lancastre, et signé le honteux traité de Troyes. C'était cette même faction qui

' Chronique normande, publiée à lu suite de la Chronique de la Pucelle, par Vallet de Viriville, p. 454.

2 Wallon, t. I, pp. 138, i39, 175, 170. — Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, pp. 103-100. — Jeanne d'.4»'c,par Henri Martin, pp. 115-117.

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depuis lors avait composé en France le parti anglais, et fourni ;iux étrangers cet appui intérieur sans lequel il est toujours bien diflicile à une nation conquérante d'établir et de maintenir sa domination sur un pays conquis, du moins quand la population indigène est supérieure en nombre à l'armée envahissante, et qu'elle a gardé la

Philippe le Bon, d'après une ancienne estampe.

conscience de sa nationalité. Mais, pour gagner Findispensable appui de cette faction boui-guignonne, il est de toute évidence qu'il fallait continuer de s'entendre avec son chef. Il était même d'autant plus nécessaire que cette union fût resserrée, que le prestige des armées anglaises s'était plus affaibli dans les derniers temps. On n'ignorait pas d'ailleurs que dans le conseil de Chaînes Vil il était sans cesse question d'entamer ou de renouer des négociations avec le duc de Bourgogne.

Ici encore Bedford n'avait manqué ni d'habileté ni de prévoyance. Il connaissait trop bien les causes du refroidissement existant entre

lui et son [Hiissant allié, pour ne pas craindre d'abandonner celui-ci à son inspiration propre ou à celle que pouvait lui suggérer son entourage. Aussi avait-il lait les [ilus grands efforts pour l'attirer à Paris, afin d'y réchauffer par la présence du fils de Jean Sans-I'eur les vieilles passions de la populace cabochienne. Philippe le Bon, en effet, y était venu le 10 juillet li29, et le régent s'était empressé de lui donner un rôle dans une cérémonie théâtrale qui faisait honneur à son imagination, et sur l'effet de laquelle il comptait beaucoup. Le 15 juillet, un sermon politique fut prêché à Notre-Dame par mi prêtre appartenant à la faction anglo-boui^guignonne. Puis le grand conseil et le parlement de Paris, accompagnés des docteurs de l'université, du corps de ville et des notables bourgeois, se rendirent en procession à la table de marbre du palais de justice, où ils tinrent une audience solennelle, en présence de Bedford et de Philippe le Bon. On donna publiquement lecture du traité d'alliance conclu, dix années auparavant, entre Henri de Lancastre et le duc de Bourgogne. Le chancelier prit alors la parole, et dans un ample discours il retraça la pathétique histoire du meurtre de Montereau. Vivement ému. Philippe le Bon se lève, il implore l'aide des Parisiens contre les assassins de son père. On lui répond par des acclamations, suivies de cris de haine contre les Armagnacs. Bedford profite aussitôt de cet enthousiasme; il fait renouveler à toute l'assistance le serment de loyauté et d'obéissance. Il remplace les échevins par des gens qui lui sont entièrement dévoués, et nomme capitaine de Paris Yilliers de l'Isle- Adam, un des chefs les plus fougueux de la faction bourguignonne, celui-là même qui, en 1418, avait surpris la ville, grâce à la trahison de Perrinet Leclerc, et présidé aux massacres qui avaient ensanglanté le triomphe de son parti. Le lendemain. 16 juillet, le duc de Bourgogne quitta la ville pour se rendre à Laon, où son premier soin, en dépit des scènes de l'avant- veille, fut d'envoyer à Reims des ambassadeurs chargés de conférer avec les conseillers de Charles Yll'.

Si méprisable qu'elle fût, une telle duplicité était le propre caractère de la politique pratiquée par Philippe le Bon. Il s'appliquait à jouer entre Henri YI et Charles VII ce rùle de double trompeur qu'avait autrefois rempli avec tant de succès le roi Henri V entre Jean sans Peur et les conseillers du dauphin. Au fond, il ne] désirait

' Vallet de Viriville, t. II, pp. 101, 102, 104, 105. — Heuri Martin, pp. 117, 118. — Wallon, t. I, p. 139.

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ni le succès de la cause nationale ni de la cause des étrangers; et, si cela ne peut s'excuser, cela peut s'expliquer du moins. Si la cause anglaise eût complètement et absolument triomphé, il ne pouvait se dissimuler qu'il eût été le premier à en supporter le poids. Le roi de France et d'Angleterre devait être pour lui un dangereux voisin, qui n'aurait pas tardé à lui faire sentir que la suzeraineté, dont on semblait en ce moment faire bon marché en tx'aitant avec lui d'égal à égal, ne devait pas rester éternellement un vain mot, et qu'il en résultait pour lui des obligations de soumission et d'obéissance auxquelles, s'il prétendait s'y soustraire, les forces réunies des deux royaumes pourraient bien rendre quelque vigueur. La bienveillance que lui témoignait le duc de Bedford prenait sa source, il le savait bien, dans l'impuissance où se trouvait le régent, et dans le danger qu'il y aurait eu à lui témoigner de la malveillance. Il n'avait pas oublié les injures autrefois reçues de Glocester. Il ne voulait donc soutenir les Anglais que tout juste assez pour les empêcher de succomber; mais il ne voulait pas non plus travailler au triomphe de leur adversaire, qu'il redoutait autant que le leur. Le triomphe de Charles 'VII, c'était pour la maison de Bourgogne, sinon dans le présent, au moins dans l'avenir, le retour à ces obligations de vassalité dont elle désirait vivement s'affranchir; car il est certain qu'elle aspirait dès lors à se constituer, entre la France et l'Allemagne, un royaume indépendant. C'est ce que le roi de France, qu'il s'appelât Charles "VU ou Henri VI, ne pouvait souffrir, comme Louis XI le fit bien voir à Charles le Téméraire. Aussi Philippe le Bon mettait- il tous ses soins à entretenir une rivaliti' qui équivalait à un interrègne, et, le laissant maître de la situation, assurait au moins son indépendance. Il s'efforçait donc de duper également les deux adversaires, et de les user l'un par l'autre.

Par malheur, il lui était trop facile de duper les conseillers de Charles VII, qui ne demandaient pas mieux que de se laisser tromper, s'étant butés à cette idée qu'il fallait à tout prix entretenir des intelligences avec le duc de Bourgogne. Deux partis s'agitaient autour du roi de France ; mais on peut dire qu'alors auprès de Charles VII le parti des politiques avait une tout autre influence que celui des gens d'épée. Ce dernier parti était dirigé par les princes du sang, et notamment par le duc d'Alençon, tenu en suspicion par la Trémoille, et qui ne pouvait espérer de jouer un rôle et de satisfaire son ambi-

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tion qu'au cas où la continuation de la lutte lui maintiendrait son conunandement dans l'armue royale. En ce moment il se trouvait avoir raison, (jucique ses tendances ne fussent pas nécessairement bonnes, et qu'il y eût une idée juste, si elle n'avait été exclusive, et. en tout cas, gâtée par la jalousie et Tintérèt personnel, dans le raisonnement de ses adversaires, dont le plus puissant était toujours, après le favori la Trémoille, le chancelier Regnault de Chartres.

Il ne faut pas confondre Jeanne avec le duc d'Alençon, avec le parti des gens d'épée ; il ne faut confondre avec personne cette âme sublime, qui ne respirait que la gloire de Dieu et le salut de la patrie: mais il semble bien qu'en ce moment, quoiqu'ils procédassent d'une pensée mille fois plus haute, ses désirs se rencontraient avec les leurs. Ce n'est pas , nous l'avons indiqué déjà , qu'elle répugnât le moins du monde à une réconciliation du roi avec le duc de Bourgogne. Le jour même du sacre (17 juillet), elle écrivit à Philippe le Bon la lettre suivante :

« t JÉSUS , MARIE j-

<( Haut et redouté prince , duc de Bourgogne , Jeanne la Pucelle

« vous requiert de par le Roi du ciel, son légitime et souverain sei-

« gneur, que le roi de France et vous, vous fassiez bonne paix ferme,

« qui dure longtemps. Pardonnez -vous l'un à l'autre de bon cœur,

(( entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens, et, s'il vous

« plaît de guerroyer, allez contre les Sarrasins. Prince de Bour-

« gogne, je vous prie, supplie et requiers aussi humblement que

« requérir vous puis , que vous ne guerroyiez plus contre le saint

« royaume de France. Faites retirer promptement et sans tarder vos

« gens qui occupent plusieurs places et forteresses de ce saint

« royaume. Pour ce qui est du gentil roi de France, il est prêt à con-

« dure la paix avec vous, sauf son honneur, et il ne tient qu'à vous de

« la faire. Et je vous fais savoir de par le Roi du ciel, mon légitime et

« souverain seigneur, pour votre bien et pour votre lionneur et sur

« votre vie, que vous ne gagnerez point bataille contre les loyaux

« Français, et que tous ceux qui guerroient contre le saint royaume

« de France guerroient contre le roi Jésus. Roi du ciel et de tout

« le monde, mon légitime et souverain seigneur. Et je vous prie et

« requiers à mains jointes que vous ne fassiez aucune bataille et ne

« guerroyiez contre nous, vous, ni vos gens ou vos sujets, et croyez

JKA.NNK D'A a G lo7

« sûrement que, quelque nombre de gens que vous ameniez contre « nous, ils n'y gagneront pas, et il y aura grande pitié de la grande « bataille et du sang qui y sera répandu de ceux qui viendront « contre nous. Il y a trois semaines, je vous avais écrit et envoyé (( bonnes lettres par un héraut, pour vous prier de vous trouver au « sacre du roi, qui aujourd'hui dimanche, dix-septième jour de ce « présent mois de juillet, se fait en la cité de Reims; mais je n'en ai « pas eu de réponse et n'ai même plus eu de nouvelles du héraut. « Je vous recommande à Dieu. Qu'il vous garde, s'il lui plalt. Je prie « Dieu qu'il mette bonne paix entre vous et le roi de France.

« Écrit audit lieu de Reims, le dix-septième jour de juillet. »

Sur l'adresse : Au duc de Bourgogne K

Dans cette lettre, comme on le voit, elle faisait sentir à l^hilippe le Bon, avec une noble iierté, « le bout de la lance. » Cette politique hardie, qui consistait à ne négocier que les armes à la main et à appuyer les négociations par des victoires, dut effrayer à Reims, comme autrefois à Gien, et auparavant à Chinon et ù Poitiers, le conseil royal , qui ne se sentait pas d'aise d'avoir reçu les ouvertures du puissant allié des Anglais, sans réfléchir que ces ouvertures mêmes étaient le résultat des victoires de la Pucelle et que l'issue dépendrait de nouvelles victoires. La lutte recommença donc, ou pkit('it continua, entre Jeanne et le conseil : celui-ci voulant négocier à tout prix, et, en attendant, ramener le roi derrière la Loire; celle-là ne se refusant point aux négociations, mais décidée à marcher droit sur Paris, comme elle avait marché sur Reims-.

L'entreprise, il faut l'avouer, était audacieuse. Une ville connne Paris ne se prend pas facilement par un coup de main. Il importait d'autant plus de profiter sur-le-champ de l'embarras du duc de Bedford, et du désarroi qu'avait jeté parmi ses partisans les succès foudroyants de la Pucelle. Aussitôt après le sacre il fallait ouvrir une nouvelle campagne. Le roi d'abord y semblait décidé, car le départ de Reims avait été fixé au 18 juillet'; mais les politiques, profitant habilement de l'arrivée des ambassadeurs bourguignons, reprirent

' Procès, t. V. p. 120.

- Vallet de Viriville, t. II, pp. -101, -103, lOG, -107. —Wallon, t. II, pp. 177, 179. — Cf. du Fresno de Beaucourt, le Règne de Charles VII, etc., pp. 61, 02. 3 Procès, t. V, p. 130.

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sur lui tout letii' ascciidaiil. Les négociations commencèrent en sa présence, et le voyage fut retardé de trois jours.

Enfin , le 20 juillet , Charles se mit en route ; mais sa marche témoigne d'une singulière hésitation. II se rendit d'abord au prieuié de Saint-Marcoul, à environ six lieues de Reims, où il fit ses dévotions et toucha les écrouelles, que, suivant une antique tradition, les rois de France, après leur sacre, avaient le pouvoir de guérir. Le 22, une jietite place forte, nommée Vailly, et située à quatre lieues de Laon et de Soissons, lui ouvrit ses portes; il s'y logea avec son armée, et envoya sommer les habitants de Laon, qui se soumirent de grand cœur. Le 23, il entra dans Soissons sans coup férir; il y demeura plusieurs jours. Tandis qu'il y était, on lui apporta la nouvelle que Château -Thierry, Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie et plusieurs autres places s'étaient déclarées en sa faveur. En conséquence, il se rendit à Château-Thierry le 29'. Il gagna Montmirailen-Brie, puis Provins, où trois nouvelles journées furent consumées dans l'inaction. Provins d'ailleurs, ce n'était pas le chemin de Paris, c'était la route de la Loire -.

Cependant le duc de Bedford avait joint, depuis le 25 juillet, les six mille liommes de Winchester aux forces dont il pouvait encore disposer. Il s'était ainsi composé une armée d'envh'on dix mille combattants, et aussitôt profitant, avec sa vigueur ordinaire, des lenteurs du roi de France, il résolut d'entrer en campagne pour observer au moins l'ennemi, s'il ne jugeait pas à propos de le combattre. Il se porta sur Corbeil et Melun, en face de Provins. En présence de l'ennemi, Charles retrouva soudain du courage et de la décision; la Pucelle reprit son influence, et l'on se porta de Provins jusqu'à la Motte-de-Nangis à la rencontre des Anglais. L'armée y demeura tout un jour rangée en bataille, prête à recevoir l'ennemi. Cette démonstration d'énergie eut aussitôt son effet ; loin d'oser combattre, Bedford reprit la route de Paris. Cette retraite, ainsi que la soumission spontanée des villes au seul bruit de l'arrivée du roi , témoignait assez de ce qu'on pouvait entreprendre. Le conseil n'en résolut pas moins de ramener le roi à Gien; et, à cet effet, on résolut

' D'après Perceval de Cagny et Monstrelet, suivis par M. Wallon (t. I, p. 180. — Procès, t. IV, pp. 20, 281 j, Château -Thierry ne se rendit qu'après un jour de résistance. En effet, les dates concordent mieux ainsi.

■■^ Chronique de la Pucelle, pp. 323, 32i. ~ Procès, t. IV, pp. 20, 21; t. V, p. 380. — Wallon, t. I, p. 180. — Vallet deViriviUo, t. II, p. 103.

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d'aller traverser la Seine à Bray, où il y avait un pont solide, et dont les habitants promettaient de livrer passage à l'armée royale'.

Ce qui confirma Charles YII dans la résolution de céder aux instances des politiques, c'est que les négociations entamées à Reims avec le duc de Bourgogne venaient d'avoir une apparence de succès : une trêve de quinze jours avait été conclue avec ce puissant vassal; à l'expiration de cette trêve, Philippe le Bon, du moins on le disait autour du roi, s'était engagé à livrer Paris aux Français. On jugeait donc beaucoup plus simple d'aller attendre derrière la Loire l'effet de cette promesse que de tout compromettre par des coups de main sujets à échouer. Mais il était bien douteux que le duc fût sincère, et en tout cas Bedford, qui occupait la capitale, n'avait pas été compris dans le traité. L'influence de Regaault de Chartres et de la Trémoille allait délinitivement triompher, quand un incident imprévu vint rompre leur dessein ".

Dans la nuit qui précéda l'arrivée de l'armée royale, une tr()U[)e anglaise se présenta aux portes de Bray, que les habitants ouvriient. Le lendemain matin, quand l'avant-garde française arriva pour passer le pont, elle fut repoussée. Il fallut renoncer à traverser la Seine sur ce point. Par un revirement soudain, le roi décida qu'on reprendrait la route de Paris. Les gens d'épée, c'est-à-dire l'armée tout entière et ses principaux chefs, le duc d'Alençon. le comte de Clermont, René d'Anjou, duc de Bar, qui, renonçant à l'alliance anglobourguignonne, avait rejoint Charles Vil avec un corps auxiliaire; les comtes de Vendc'mie et de Laval , furent enchantés de cette décision'. La Pucelle aussi en fut contente; elle n'approuvait guère la trêve qui venait d'être conclue; sa vive intelligence y soupçonnait une déception, s'il faut du moins s'en rapporter à la lettre suivante, qu'elle adressa le 5 août aux habitants de Reims :

« Mes chers et l)ons amis les bons et loyaux Français de la cité « de Reims, Jeanne la Pucelle vous fait savoir de ses nouvelles. « Elle vous prie et requiert que vous ne doutiez pas du succès de la

' Chroiique de la Pucelle, pp. 324, 325.

* Vallet de Viriville, t. IT, p. 107. — Cf. Wallon, t. I, p. 182. — Il n'était pas nécessaire que le roi restât en deçà de la Loire pour recevoir Paris des mains du duc de Bourgogne ; il suffisait de laisser dans l'Ile-de-France, comme on le fit, au reste, après l'échec de Paris et la retraite définitive, quelques troupes suffisantes pour occuper la ville, qu'on promettait de leur livrer sans coup férir.

■' Chronique de la l'uccUe , p. 325.

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« bonne cause qu'elle soutient pour le sang royal, .le vous promets « et certifie que je ne vous abandonnerai pas tant que je vivrai. Il « est vrai que le roi a conclu avec le duc de Bourgnone une trêve « de quinze jours, à l'issue de laquelle le duc ildit icndre Paris au « roi sans coup férir. Ne vous étonnez donc pas s'y je n'y entre pas « plus tôt. De cette trêve qui a été faite, je ne suis pas contente, et « je ne sais si je la tiendrai. Si je la tiens, ce sera seulement pour « garder l'honneur du roi. Mais, en tout cas, ils n'abuseront pas le « sang royal; car je maintiendrai en bon ordre l'armée du roi, pour « qu'elle soit toute prête à l'issue de ces quinze jours, s'ils n(^ font la « paix. Ainsi, mes très chers et parfaits amis, je vous prie que vous « ne vous tourmentiez pas tant que je vivrai; mais je vous requiers « que vous fassiez bon guet et gardiez bien la bonne cité du roi. « Faites-moi savoir s"il y a aucun oppresseur qui vous veuille gre- « ver, et, le plus tût que je pourrai, je le ferai ôter. Faites-moi savoir « de vos nouvelles. Je vous recommande à Dieu. Dieu vous garde !

« Ecrit ce vendredi, cinquième jour d'août, en un logis aux champs, « sur le cheinin de Paris. »

Sur l'adresse : Aux loyaux Français habitant en la ville de Reims '.

De Bray l'armée se dirigea, par Provins et Coulommiers, sur Château-Thierry, oi"i elle arriva vers le 8 août. Le 10 août elle était à la Ferté-Milon, et le 11 à Crespy- en -Valois. Partout le pauvre peuple accourait sur le passage du roi et de la Pucelle, criant : <■ Noël! » chantant le Te Deum, et pleurant de joie et de tendresse. Vivement émue de ces démonstrations, Jeanne dit au chancelier et au bâtard d'Orléans, qui chevauchaient à ses côtés : « Voici un bon peui)le, et je n'ai vu nulle part un peuple qui se réjouit si fort de l'arrivée d'un si noble roi. Plût à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je devrai finir mes jours, pour être inhumée dans cette terre! » Alors larchevêque lui demanda : « 0 Jeanne, en quel lieu espérez -vous finir vos jours? — Où il plaira à Dieu, dit-elle, car je ne suis sûre ni du temps ni du lieu, je ne sais pas cela plus que vous; et plût à Dieu, mon Créateur, que je pusse maintenant m'en retourner, abandonnant les armes, et aller retrouver mon père et ma mère, pour garder

' Procès, t. V, pp. 1.39, 140.

Entrée tnuinijhule ilu roi et de Jeanne à Reims.

.lEANNi; DAuc. do;?

leurs brebis, avec ma sœur et mes frères, qui seraient bien joyeux de me voir! » Cette pensée de mort, la touchante mélancolie empreinte dans ses paroles, semblent indiquer que les voix de Jeanne conuneii- ■çaient à lui faire entrevoir un avenir plus sombre, et que déjà elles lui révélaient à demi, en de douloureux pressentiments, l'élernelle gloire de son martyre'.

Le vendredi 12 août 1420, le roi se logea à Lagny-le-Sec. Le samedi 13, l'armée campa en pleins champs, près de Dammartin. Là, Charles apprit que le duc de Bedford, qui le 7 avait écrit de Montereau, pour le défier, une lettre pleine d'injures contre la Pucelle, venait d'arriver à Mitry, où il avait occupé une forte position et rangé son armée en bataille. La Hire, envoyé en reconnaissance avec une troupe de cavaliers, escarmoucha tout le joiu' contre les Anglais sans grande perte ni grand résultat de part et d'autre. Il n'y eut point de bataille. Le soir même, le roi retourna à Crespy-en-Valois, et le duc de Bedford reprit le chemin de Paris-.

Sur ces entrefaites, Charles envoya des hérauts aux habitants de Beauvais pour les sommer de se mettre en son obéissance. Les Anglais, de leur côté, y envoyèrent plusieurs grands personnages en compagnie de l'évêque Pierre Cauchon, qui leur était tout dévoué. Mais aussitôt que les habitants aperçurent les hérauts qui portaient, brodées sur leur poitrine, les armes de France, ils crièrent : « Vive le roi Charles! » Quant à ceux qui, s'attachant au parti de l'évêque, refusèrent de se joindre au mouvement, ils les laissèrent libres de se retirer avec leurs biens".

Partis de Crespy-en-Valois pour se rendre à Compiègne, qui s'était également soumise, le roi se logea, le 14 août, à deux lieues de Sentis, en un village appelé Baron. Là il apprit que le duc de Bedford, ayant rallié à Douvres les renfoits qu'il allait chercher dans la capitale, avait rebroussé chemin et marchait sur Senlis. Il donna ordre à messire Ambroise de Loré et à Poton de Saintrailles d'aller

' Procès, t. III, pp. 14, -15. — Chronique de la Pucelle, p. 32C. — La sœur de Jeanne d'Arc, Catherine, était morte avant 1429. La « sœur » dont elle parle à l'arclievêquo de Reims est peut-être sa hellc-sœur, la femme de son frère aîné, Jacquemin d'Aro. .Jacques d'Arc, père de la Pucelle, était venu à Reims embrasser sa fdle et avait séjourné un peu de temps dans cette ville au moment du sacre. Puis il était retourné à Poniremy, où il mourut en IWl.

2 Chronique de la Pucelle, p. .327. — Procès, t. IV, p. 21. — Wiilloii. l. 1. p. IS',. — Henri Martin, p. 125.

^ Chronique de la Pucelle, p. .327.

1G4 jeanm: darc

recoiinaitre l'enneiiii. Vers six heuies du soir, les Anglais arrivèrent près d'une petite rivière appelée la Nonette, qui coule entre Senlis et Baron. Ils résolurent de la traverser à gué; mais le passage était si étroit, que deux cavaliers seulement y pouvaient passer de front. Le roi marcha en toute hâte à ("ennemi pour le sui-prendre et l'atta- (pier dui-ant ce passage; mais quand il arriva à une lieue environ de distance, il s'apenjut que la plus grande partie de l'armée anglaise avait déjà traversé. Les deux armées s'observèrent et engagèrent quelques escarmouches; mais ce lut tout, car le soleil était à son couchant. Les Anglais se logèrent au bord de la Nonette, et les Français campèrent à Montespilloy '.

Le lendemain, 15 août, après avoir entendu la messe, le roi et son armée se mirent aux champs. L'armée s'avançait, rangée en bataille. Le duc d'Alençon et le comte de Vendôme commandaient la division la plus forte. René d'Anjou, duc de Bar, et un autre capitaine, avaient la charge de la seconde. La troisième était commandée par les maréchaux de Rais et de Boussac. Une autre division, qui s'écartait sou- A'ent pour harceler les Anglais, avait poui- chefs la Pucelle, le bâtai'd d'Orléans, le seigneur d'Albret. la Hire et plusieurs autres capitaines. Les archers étaient placés sous les ordres du seigneur de Graville, maître des arbalétriers de France. Le roi se tenait assez près de ses divisions, ayant en sa compagnie le comte de Clermont, le seigneur de la Trémoille et un grand nombre de chevaliers et d'écuyers.

L'ennemi s'était établi dans une forte position près d'un village. Il ne pouvait être entouré, ayant adossé sa ligne de liataille à un grand étang et à la petite rivière appelée Nonette. Il avait employé toute la nuit à creuser des fossés, et à se couvrir de ses chariots et d'un retranchement de pieux. L'avis général des chefs de l'armée française fut qu'il était impossible de forcer l'ennemi dans cette sorte de camp retranché, et qu'on ne pourrait engager d'action décisive que si le duc de Bedford consentait à s'avancer dans la plaine. En conséquence, les divisions françaises s'approchèi'ent à la distance de deux traits d'arbalète ou environ, et l'on fit savoir aux Anglais que. s'ils voulaient sortir de leur camp, on se reculerait, afin de leur laisser la place nécessaire pour se ranger en bataille hors de leurs retranchements; mais ils refusèrent. En vain la Pucelle vint frapper de son étendard, en manière de défi, leur fortification; Bedford s'obstina à

' Chronique th la Pucelle, pp. 328, 329. — Wallon, f. I, pp. 184, 18:>.

ne pas livrei" bataille. Toute la journée se passa à escarmoucher. Les Français s'avançaient à pied et à cheval; les Anglais sortaient en grand nombre pour les repousser; mais ils se gardaient bien de les poursuivre trop loin, et rentraient aussitôt dans leur camp. Siu' le soir, un combat plus vif s'engagea, et pensa dégénérer en bataille; mais la nuit sépara les combattants. Les Anglais se retirèrent derrière leurs remparts de chariots et de pieux; les Français regagnèrent leur campement de Montespilloy. Le lendemain matin, Bedford, sans plus tarder, reprit la route de Paris, et l'armée française retourna de Montespilloy à Crespy, où le roi avait été reprendre son logement dès la veille au soir. Ces entrées en campagne, toujours suivies de retraites sans bataille, ne témoignaient pas chez le duc de Bedford d'une grande confiance dans le succès de sa cause. Par bonheur pour lui, sa prudence était au moins égalée par la timide circonspection du l'oi de France '.

La trêve conclue avec le duc de Bourgogne touchait à son terme, et Philippe le Bon ne livrait point Paris. Quand il l'aurait voulu, il ne le pouvait point. Cependant, loin de rompre les négociations, le conseil royal, fidèle à sa politique, les poursuivait toujours avec la même activité, et persistait à préférer cette voie aux projets hardis de la Pucelle et aux tendances belli(|ueuses des princes du sang. Une ambassade dirigée par le chancelier Jlegnault de Chartres, et composée de Christophe d'Harcourl, de Baoul de Gaucourt, de Jacques de Chastillon, seigneur de Dampierre, et de Jean Tudert, doyen de Paris, se rendit à Arras, pour conférer avec les conseillers du duc de Bourgogne. Parmi ceux-ci, un grand nombre, si l'on en croit le chroniqueur bourguignon Monstrelet, inclinaient à la paix et n'auraient pas demandé mieux que de la signer. Le duc lui-même, qui voyait s'affaiblir de jour en jour la cause anglaise, et à qui, dans le fond, la Pucelle faisait grand'peur, n'y répugnait plus absolument; mais il hésitait à abandonner cette politique de duplicité qui lui avait jusqu'alors assuré l'indépendance, et, jusqu'à un certain [mint, la prépondérance dans les affaires. Bedford, que ces négociations inquiétaient beaucoup, et qui craignait toujours que son allié ne lui échappât, chargea maître Jean de Toisy, évêque de Tournay, et messire Hugues de Lannoy, de rappeler au duc le serment solennel par

' Chronique de la Pucelle, pp. ;î29-:ai. — Procès, t. IV, pp. 22, 2:i. — Cf. Wallon, t. I, pp. 183-187.

ICf, JKA.N.NE DAUC

lai juiv au roi Ilfiui. l'iiilipi)!' le Bon [inHa i'oreilli' à k'Uis avis, sans roni|irc' aljSdliunciit k's pdiiiparlers avec le loi Charles. Il i-ésolut inéme d'envoyer à celui-ci une ambassade, composée de Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir; de Hugues de Cayeu, évêquc d'Arras; de David de Brimeu et du seigneur de Charny'.

Ces envoyés rejoignirent Charles Vil à Compiègne, où il avait fait son entrée le 18 août, et où Begnault de Chartres l'était venu retrouver. Les négociations continuèrent. Elles aboutirent, le 28 août, à une nouvelle trêve qui devait durer jusqu'à Noël et où devaient être compris les Anglais. Le duc se réservait le droit d'employer ses forces à la défense de Paris. Cette clause fut insérée dans le traité parce que, en présence des intentions manifestées par Jeanne d'Arc, le conseil royal n'osa point faire comprendre Paris dans la trêve. Jeanne, en elTet, était décidée à faire sur la capitale une entreprise, une « vaillance d'armes ».

Le 23 août, renouvelant l'initiative qu'elle avait prise à Ciensur-Loire, quand il s'agissait d'entraîner le roi vers Reims, elle avait dit au duc d'Alençon : « Mon beau duc, faites appareiller vos gens, et rassemblez vos capitaines; je veux aller voir Paris de plus près que je ne l'ai vu. » Trois jours après, le vendredi 2G août 1429, Jeanne d'Arc campait à Saint-Denis-en-France avec son armée-.

Cette entreprise de Jeanne fut très désagi^éable au conseil royal. Le roi. peu satisfait lui-même, quitta Compiègne et vint à Senlis, qui s'était sovmiis depuis plusieurs jours. Il y reçut encore la souunssion de plusieurs autres villes et forteresses : Creil, Pont-Sainte-]\laxence, Choisy, Gournay-sur-Aronde, Remy. la Neufville-en-Hez, Mognay, Chantilly, Saintines. Mais ces succès ne l'encouragèrent point à une politique plus hardie. Toujours plein d'hésitation et de défiance, il demeurait immobile à Senlis \

Cependant, de leur campement de Saint-Denis, la Pucelle et le duc d'Alençon dirigeaient chaque jour des reconnaissances, parfois suivies de vives escarmouches, sous les murs de la capitale. Mais, pour tenter une attaque décisive, la présence du roi leur paraissait indis-

' Procès, t. IV, pp. 338-300. — Vallet de Viriville, t. II. pp. 111. 112. — llistou-c de- Charles VU, par M. de Beaucoui-t, t. II, pp. -404, -408.

■' Procès, t. IV, p. 24. — Vallet de Viriville, t. II, p. 112. — Wallon, t. I, pp. 272-275. •^ Procès, t. IV, pp. 2.5, 391. — Cf. Wallon, t. I, p. 100.

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pensable. Cette attaque semblait (jlïiir d"autant plus de chances de succès, que le tiuc de Bedford ne dirigeait plus la résistance. Sans être absolument résigné à la perte de l'Ile-de-France, il s'était décidé à concentrer ses forces en Noi'mandie, voulant tout au moins conserver à son neveu cette belle province, berceau de sa dynastie, et qui était aux yeux des Anglais le plus fructueux résultat des victoires de Henri V. Quant à la défense de Paris, il en confia le soin à Villiers de l'Isle-Adam et à la faction bourguignonne. Il leur laissa toutefois environ deux mille Anglais pour les soutenir, avec la j)romesse de leur envoyer de nouvelles troui)es, qu'il s'occupa, en eifet, de rassembler en toute hâte. Mais au fond il s'en remettait au duc de Bourgogne du soin d'arrêter la marche victorieuse de l'armée française dans nie -de- France et la Picardie. Philippe le Bon ne vint pas s'opposer en personne aux efforts de la Pucelle; mais il envoya quelques chefs de guerre se joindre à l'Isle-Adam, à Louis de Luxembourg, chancelier de France pour les Anglais, au prévôt de Paris Simon Morbier, à Jean Battley, l'eprésentant de Bedford. Le chancelier et les capitaines préparèrent de concert une vigoureuse résistance '.

En vain le duc d'Alençon envoyait au roi message sur message. Charles ne bougeait de Senlis. Le duc se décida à l'aller chercher, et, le lei- septembre, il s'en revint, emportant l'assurance que le roi se mettrait le lendemain en route. Mais il n'en fut rien. Alençon retourna le 5 à Senlis, et fit tant par ses instances, que le roi se décida enfin à venir à Saint-Denis. 11 y arriva à l'heure du diner, le mercredi 7 septembre, et ce fut une grande joie dans toute l'armée. Puisqu'on avait le roi, on croyait déjà tenir Paris. Les c;q3itaines, avec l'approbation de la Pucelle, résolurent de donner l'assaut le lendemain. Bien que les avances faites aux Parisiens par le duc d'Alençon, dès son arrivée à Saint-Denis, eussent été repoussées, on n'était pas sans espérer quelque soulèvement dans la ville. On comptait, en tout cas, sur le prestige de Jeanne, encore invaincue, et sur la vaillance des soldats, que sa présence enflammait toujours d'une ardeur extraordinaire. On choisit comme point d'attaque la porte Saint- Honoré-.

» Procès, t. IV, p. a."!. — Chronique de la Pucelle, p. 332. — Vallet de Viiivillo, t. II, pp. 113--li0.

-■ Procès, t. IV, [)[,. 2r.,2li. — Wallon, t. I, pp. 193, 194.

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Lo jeudi 8 sc|it('iiihi'<' l'i'i'.l. jour de la Nativité de la saiute Vierge, ;'i huit heures du luatin, le (hic d'Aleurim, les comtes de CleiiiKHit et de Veudôiue, le comte de Laval, les maréchaux de Rais et de Boussac, avec un grand nombre de gens de guerre et de l'artillerie, partirent de la Chapelle, où ils s'étaient ('lahlis l'avant-veille. La l'ucelle ('■taif avec eux. Nous l'avons dit, elle approuvait leur décision; elle trouvait, ce sont ses pi'opres paroles, que « les gentilshommes de France faisaient leur devoir en marchant contre leurs adversaires ». Mais cette attaque, c'est encore elle qui l'a dit, ne lui était pas commandée par ses voix : elle y allait de tout son cœur, avec une pleine conviction, qui prenait sa source dans son patriotisme et dans .son génie militaire; mais, encore une fois, elle n'y allait pas jiar l'oi'dre d'en haut. Ses conseils, qui, comme on peut l'induire du langage mélancolique tenu par elle à Crespy, préparaient son âme au tourment et au luartyre, en la laissant parfois dans le doute, en l'abandonnant davantage à sa propre inspiration, en la livrant, en un mot. à la contrariété et à la malice des hommes et des choses, ne lui avaient promis pour ce jour-là aucune victoire; Dieu, dans ses desseins éternels, que les historiens et les philosophes ne sauront jamais comprendre ni e.\pliquer à fond, avait décidé qu'il laisserait Jeanne faire en ce jour le premier pas dans la voie de mort, qu'elle subirait son premier revers'.

La Pucelle vint donc, en compagnie des seigneurs et des gens de guerre, près la porte Saint-Honoré, sur une espèce de butte ou de colline que Ton jqipelait le marché aux pourceaux. Là elle disposa les canons et les coulevrines, qui commencèrent à tirer sur la ville, et principalement sur le boulevard qui défendait la porte Saint-Honoré. Le duc d'Alençon et le comte de Clermont se tinrent avec un certain nombre de gens de guerre derrière la butte, à l'abri de l'artillerie anglaise, pour repousser l'ennemi, s'il s'avisait par hasard de faire une sortie par la porte Saint-Denis et de venir attaquer les assaillants par derrière. Le seigneur de Saint -Vallier, s'étant élancé vers la ville avec une troupe d'hommes aguerris, s'empara du boulevard Saint-Honoré. Les ennemis se retirèrent dans la place. La Pucelle jugea alors le moment favorable pour tenter l'assaut. Elle saisit son

' Procès, t. I. pp. 57, lUi, 147, 148, 109, 230, 260, 202; t. IV, p. 20. — Chronique de la Pucelle, p. :m. — Cf. Wallon, t. I, \>p. 202-204, 279-282. — Du Frcsne de Beaucourt, Jeanne d'Arc et sa )iussioH , etc., pp. 22-24.

JICAN.N'K D'A lie.

étendard, et donna oidre de marcher aux foss(>s. Ces fossés étaient doubles. Les premiers étaient à sec; mais les seconds, pins ra[)[)rochés de la place, étaient remplis d'eau et d'une grande proibndeui'. Jeanne ignorait cette circonstance; mais plusieurs chefs de l'armée, dit-on, ne l'ignoraient point. Par un ignoble sentiment de jalousie, ils se seraient abstenus d'en avertir la Pucelle, espéi^ant qu'il' lui arriverait malheur. L'assaut dura depuis midi jusqu'au soir. Les Anglais

Jeanne blessée devant Paris.

faisaient pleuvoir du liant des remparts une grêle de boulets, de balles et de traits. Au plus fort de la lutte, une panique soudaine se répandit dans la ville; on entendit le cri de : « Sauve qui peut! » La population, qui se pressait dans les églises, s'émeut, s'effraye, sort en tumulte et se répand dans les rues. Mais par malheur ce mouvement, où Ton peut sans invraisemblance voir quelque coup prémédité par les amis secrets du roi Charles, n'aboutit point. Un calme relatif rentra dans les esprits à l'intérieur de la ville, tandis que la lutte continuait vigoureusement à la porte Saint-Honoré.

Sur le soir, la Pucelle, qui était descendue dans le premier fossé avec un grand nombre de gens de guerre, monte sur le dos d'âne qui séparait ce premier fossé du second, et commence à sonder avec sa lance la profondeur de l'eau. A ce moment, un trait lui perce la

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cuisse, l'allé (oiiiLe. Loin do perdre courage, fllu ordonne qii"un la relève, (ju'on la porte près d'un épaulement de terrt; ({ni la protégera contre le feu de l'ennenii. Cependant elle veut qu'on fasse diligence, qu'on apporte des fagots, des poutres, des fascines de toute espèce, et (]u'on les jette dans le fossé pour le combler. « Qu'on s'approche des murs, répétait-elle, la place sera prise! » Mais la nuit est venue. Las d'une si longue lutte, désespérant de vaincre, les princes, les capitaines veulent battre en retraite. Jeanne s'y refuse; elle veut ou prendre Paris ou mourir là. A la fin , Gaucourt et le duc d'Alençon la saisissent, ils la mettent à cheval, ils l'entraînent à la Chapelle; le premier échec de Jeanne est consommé.

" Si l'on fût resté sous les murs jusqu'au matin, dit la Chronique de la Pucelle, il y en aurait eu qui se fussent avisés. » En effet, si l'on eût persévéré, quelque soulèvement, quelque alerte semblable à celle qui avait manqué ce jour-là, pouvait soudain donner la ville au roi de France. La Pucelle, d'ailleurs inspirée, je ne dis pas par ses voix, mais par son génie militaire, s'en allait répétant : « La place eût été prise ' ! »

Le lendemain, vendredi 9 septembre 1429, quoique souffrant beaucoup de sa blessure, Jeanne se leva de grand matin et dit au duc d'Alençon de f;iire sonner les ti^ompettes et de diriger de nouveau les gens de guerre vers Paris. Si l'on en croit Perceval de Cagny, que contredisent en ce point Monslrelet et Jean Chartier, le baron de Montmorency, qui jusqu'alors avait suivi le parti du duc de Bourgogne, arriva de la ville avec une soixantaine de gentilshommes pour se joindre aux assaillants. Mais comme les troupes allaient se mettre en marche, le duc de Bar et le comte de Clermont apportèrent les ordres du roi; Charles enjoignait expressément au duc d'Alençon et aux autres capitaines, il suppliait la Pucelle de se replier sur Saint- Denis. Il fallut obéir. Mais une espérance restait encoi^e : le duc d'Alençon avait jeté un pont sur la Seine, près de Saint- Denis. Jeanne comptait passer le lendemain la rivière, pour attaquer la capitale sur un autre point que celui où l'on avait échoué. Mais, dans la nuit du vendredi au samedi, le roi, qui était absolument décidé à terminer la campagne, fit rompre ce pont. Le triomphe de Regnault de Chartres et de la Trémoille était complet. Un héraut envoyé par

1 Proci\s, t. IV, pp. 2(i, 27. — Chronique de la Pucelle, pp. 232-23i. — A'allet de Virivillo, t. II, pp. 110-119. — Cf. Wallon, t. I, pp. -19.5-197.

JKAiNM-; D'AliC

le duc de Bourgogne avait, par son message, jeté le poids décisif dans la l)alance. Philippe le Bon sui)pliait le roi de cesser les hostilités, et il l'accablait de belles promesses. La trêve du 28 août fut renouvelée. Paris et ses environs, qui jusqu'alors en avaient été exceptés, y furent désormais compris. Après plusieurs conseils tenus à Saint- Denis, le

Joaimc, dans la basiliijuc de Saiiil-Denis, fait oflVandc de son épéc et de ses ai-mes.

roi donna le signal de la retraite sur la Loire. Le mardi 13 septembre, l'armée se mit en marche, animée d'un tout autre esprit que celui qui l'avait poussée victorieuse sur Reims, et de Reims sur Paris. Charles eut beaucoup de peine à emmener la Pucelle. Elle voulait demeurer à Saint-Denis. Ses voix, qui s'étaient tues le jour de l'assaut, lui parlaient maintenant avec force; elles lui enjoignaient de ne pas s'éloigner. « Si je n'avais été blessée, je ne serais pas partie, dit-elle à Rouen; ce fut contre ma volonté que les seigneurs

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