CHAPITRE II
LES liEUNIEKS EXPLOITS
Résultats Je la retraite sur la Loire. — Philippe le Bon lieutenant général pour les Anglais.
— Séparation de Jeanne et du duc d'Alençon. — Séjour de la Pucelle en Touraine et en Berry. — Jeanne et Catherine de la Rochelle. — Saint-Pierre-le-lIoutier. — La Charitésur-Loire. — Houneurs rendus à la Pucelle. — Fuite de Sully. — Révélation sur les fossés de Melun. — Lagny. — L'enfant ressuscité. — Jeanne et Franquet d'Arras. — Compiègne.
— Jeanne prisonnière. — Regnault de Chartres et le berger du Gévaudan.
Le roi, en aljandonnant rile-de-Frauce. renonçait à y exercer une action décisive; mais il n'entendait pas renoncer aux villes qui s'étaient données à lui, et, tout en reportant le centre de son gouvernement derrière la Loire, il voulait en maintenir l'influence sur les bords de la Seine et de l'Oise, aux environs de la capitale, qu'il comptait bien recevoir quelque jour des mains du duc de Bourgogne. Il avait donc institué pour les pays qu'il quittait une lieutenance générale dont le siège était à Senlis, où demeura Regnault de Chartres, pour organiser ce gouvernement nouveau, et surtout pour continuer les négociations avec le duc de Bourgogne. Charles de Bourbon, comte de ('.lermont, était titulaire de cette lieutenance et devait donner des ordres aux gouverneurs des diverses places qui avaient reconnu l'autorité du roi de France. Louis de Bourbon, comte de Vendôme, continuait d'occuper Saint-Denis; et Lagny, qui avait fait sa soumission avant le< départ du roi, avait reçu une garnison commandée par Ambroise de Loré et Jean Foucault. Mais Charles avait emmené avec lui le gros de l'armée, et cette retraite ne tarda pas à produire les efïets déplorables qu'on en devait attendre, tant au point de vue militaire qu'au point de vue politique.
Au point de vue militaire, le premier efTet de la retraite du roi fut naturellement d'enhardir ses adversaires. Le siège à peine levé,
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l;i yaniison ;iiiiilo-l)()iir^iii^ii()iiiif ijui avait défendu Paris reprit l'offensive. Elle se porta en niasse sur Saint-Denis, l.niiis de liourbon, contraint de se retirer devant des forées supérieures, laissa prendre et piller la ville. L'évèque de Thérouane, chancelier de France pour les Anglais, donna l'ordre d'enlever de la basilique l'armure de la Pucelle, (ju'il lit transpurter à Paiis comme un trophée de sa victoire.
Un autre effet de la retraite fut d'enlever toute unité aux efforts des Français et de supprimer toute discipline. La Pucelle avait fait la grande guerre, et déployé, à la tête d'une armée nombreuse, les hardiesses de sa stratégie; elle avait, par l'influence de son héroïque sainteté, établi dans ses camps l'ordre et l'obéissance. Quand elle ne fut plus là, les faibles débris de l'armée royale laissés au nord de la Loire, disséminés dans leurs garnisons ou groupés en de petites bandes, se livrèrent à l'envi à la violence de leurs mœurs. La guerre se fit à l'aventure, par courses, par embuscades, par coups de main; le vol, l'incendie, le pillage, se donnèrent carrière. Les Anglais de Normandie, les Bourguignons, malgré la trêve, se mirent aux champs de toutes parts. Les laboureurs et les bourgeois, qui tremblaient devant eux, ne tremblaient pas moins devant les Français. Un tas de petits la Hire accomplissaient partout, sans vergogne, d'horribles exploits. Quel que fût leur drapeau, ils n'en valaient pas mieux. « Ces pays étaient riches, dit Jean Chartier, bien peuplés et bien labourés; mais bientôt les laboureurs furent massacrés, et plusieurs villes oppressées et appauvries. Plusieurs cantons demeurèrent déserts et sans culture. » Chaînes de Bourbon, lieutenant général, voyant son autorité méconnue, abandonna Senlis et s'en retourna dans ses domaines. Le comte de Vendôme, qui le remplaça, ne fut pas mieux obéi. Et pourtant, parmi ces forfaits, que de vaillance, que d'héroïsmes perdus, tournés au mal, qui, dans les mains de la Pucelle et tournés au bien, auraient peut-être en peu de mois chassé les Anglais de France! Mais Dieu, dont les desseins sont admirables, réservait maintenant Jeanne au martyre, la plus glorieuse des victoires!
Au point de vue politique, le résultat de la retraite fut plus désastreux encore. Le roi s'était retiré pour complaire au duc de Bourgogne, espérant, par son moyen, de recouvrer Paris sans coup férir. Mais, la retraite ayant beaucoup diminué la terreur que la
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Pucolle ins[)iiait ù Philiiipe le Bon, ce prince retomba décidément dans sa politique ordinaire de ruse et do duplicité; et, pour commencer, il abusa avec une rare perfidie de la confiance que Charles avait si imprudemment mise en lui. Le sire de Charny vint de sa part trouver le roi, et lui demanda un sauf-conduit pour que le duc pût se rendre sans crainte dans la capitale. Muni de cette pièce, qui lui assurait le libre passage à travers les garnisons françaises, Philippe passa l'Oise et vint à Paris, où le duc de Bedford et le cardinal de Winchester arrivèrent de leur côté. Il y étaient réunis le jeudi 6 octobre, et, tandis que de nouvelles conférences s'ouvraient à Saint-Denis (10 octobre) entre les deux chanceliers, Regnault de Chartres, archevêque de Reims, et Louis de Luxembourg, évèque de Thérouane, l'alliance anglo-bourguignonne se resserrait à Paris. Bedford, ne se réservant que la Normandie, transporta tous ses pouvoirs au duc de Bourgogne, avec le titre de lieutenant général du roi Henri VL Les troupes anglaises évacuèrent la capitale. Philippe le Bon, demeuré le maître, se garda de livrer la ville au roi de France. Cependant il ne voulut pas rompre sans retour avec lui, et se hâta de publier solennellement une nouvelle trêve, qui avait été conclue le 28 septembre. Les hostilités devaient demeurer suspendues jusqu'à Pâques de l'an 1430. Satisfait d'avoir joué si complètement le conseil de France, Philippe ne sembla pas prendre trop au sérieux son nouveau titre. Il lui suffisait d'avoir paralysé la politique de Charles VII, et dominé celle de Bedford. Le 17 octobre, il quitta Paris, sans même y laisser de garnison, et s'en alla célébrer son mariage avec Isabelle de Portugal'.
Arrivé à Gien, le 29 septembre li29, Charles, toujours à court d'argent, avait aussitôt licencié l'armée du sacre. Les capitaines s'en étaient allés, les uns dans leurs garnisons, les autres dans leurs domaines. Le duc d'Alençon s'était retiré dans sa vicomte de Beaumont-sur-Oise, et la Pucelle était demeurée auprès du roi, dans une inaction qui la désolait. Après un peu de temps, Jean d'Alençon, qui songeait toujours à recouvrer ses apanages de Normandie, assembla un certain nombre de gens de guerre pour entrer dans cette province
' Vallet de Viriville, t. II, pp. 121 -12i, 137, 138. — Cf. Wallon, t. I, pp. '20."), 20('>, 275-279. — Henri Martin, pp. Ii7, 148. — Proct.s, t. IV, pp. 48, 89, 90. — Dans sa belle Histoire de Charles VII, M. de I3eaucourt a présenté un nouvel exposé des négociations de Charles avec le duc de Bourgogne pendant la période qui suivit le sacre; t. II, p. 400 et suiv.
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par les marches de Bretagne! d «lu Maine. Fort éveillé sur ses intérêts personnels, qui, au reste, se cont'oinlaicnt ciicnre à cette époque avec la cause nationale, il vint demander au roi la permission d'emmener la Pucelle, ne doutant pas que le prestige de Jeanne n'attirât beaucoup de monde sous ses drapeaux, et ne fit réussir son entreprise. Mais la Trémoille, qui tenait à garder sous sa main l'héroïque jeune fille, envers qui sa jalouse méfiance croissait de jour en jour, et qui de plus ne se souciait pas d'accroître l'influence d'un prince auquel il s'était toujours montré hostile, s'opposa de toutes ses forces à ce projet, et le roi, qui ne voyait que par ses yeux, répondit au duc d'Alençon par un refus absolu. La Pucelle et le duc, qui depuis Orléans n'avaient cessé de combattre côte à côte, se séparèrent dès lors pour ne plus se revoir. Pvegnault de Chartres et Gaucourt avaient, dans cette circonstance, prêté leur appui à la Trémoille. Si, d'une part , eu égard à sa conduite postérieure , on peut à bon droit soupçonner le duc d'Alençon d'avoir voulu exploiter à son profit le prestige de la Pucelle, on ne peut guère douter non plus que les conseillers du roi n'aient été guidés en cette affaire, comme en toutes les autres, par leur étroite et envieuse politique. Dans ce conflit d'intrigues et d'intérêts vulgaires, bornons-nous à admirer l'héroïque simplicité, l'absolu désintéressement de la vierge de Domremy '.
Le roi, dominé par son conseil, qui s'efforçait de le tenir le plus possible à l'écart, éloigné des grandes affaires, avait repris depuis son retour sa vie d'autrefois, promenant son indolente quiétude de l'une à Tautre de ses résidences, en Touraine, en Poitou et en Berry ■-. La Pucelle demeura presque toujours en sa compagnie, parfaitement bien traitée, comblée de prévenances et d'honneurs, mais souffrant vivement en son grand cœur de ce repos de la royauté, qu'elle jugeait fatal au pays. Pendant son séjour à Jargeau et à Montfaucon, en octobre 1420, elle donna une curieuse preuve de ce bon sens spirituel et parfois légèrement railleur qui se conciliait si bien chez elle avec l'héroïsme et avec la sainteté. Voici en quelle circonstance.
Il est rare que les âmes sublimes, les génies extraordinaires, ne suscitent pas bientôt, dans les pays où ils apparaissent, de vulgaires imitateurs. A la suite des vrais prophètes qu'anime un souffle divin ,
' Procès, t. IV, pp. 29, 30, 48, 49.
"- Ibid., t. IV, p. m.
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(Ui voit paiailre de faux prophètes ou méchants ou niais, qui s'appHquont à les contrefaire, et dont la malice humaine abuse souvent contre eux. On vit un jour arriver à la cour de Charles VII une sorte d'aventurière nonmiée Catherine de la Rochelle, qui se disait inspirée de Dieu. Cette femme prétendait que, la nuit, venait à elle une dame blanche, vêtue de drap d'or, qui lui commandait d'aller par les bonnes villes précédée de hérauts et de trompettes
Jeaiiiii' est anoblie.
fournis par le roi, pour faire crier quiconque aurait de l'or, de l'argent ou quelque trésor caché, l'apportât immédiatement, et que ceux qui ne le feraient, elle les connaîtrait bien, et saurait trouver ces trésors cachés, (jui, disait- elle, devaient servir à payer les troupes de Jeanne. Le conseil envoya cette femme à la Pucelle, la priant de dire son avis. Jeanne aussitôt conseilla à Catherine de s'en retourner chez son mari, pour faire son ménage et nourrir ses enfants. Comme l'aventurière insistait, Jeanne consulta ses voix, sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui répondirent que cette femme était une folle, et ses paroles des niaiseries. Jeanne transmit cette réponse au roi, et comme Catherine s'obstinait à soutenir la réalité de ses visions, la Pucelle lui joua un excellent tour. « Cette femme dont vous parlez vient-elle toutes les nuits? lui demanda-t-elle. — Oui, dit l'autre. —
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Je cou('h('i"ii donc avec vous la nuit prochaine, et je la verrai. » Jeanne veilla jus(|u'à minuit et ne vit rien. Alors elle s'endormit. Le lendemain matin elle demanda à l'aventurière: « Votre dame est-elle venue? — Oui; mais vous dormiez si fort, que je n'ai pu vous éveiller. — Viendra-t-elle demain? — Oui. » Jeanne prit ses précautions, elle dormit pendant le jour, de façon à pouvoir veiller toute la nuit suivante. Elle renouvela donc l'épreuve, et s'amusa à tourmenter sa compagne. De temps à autre elle se tournait vers Catherine, et lui demandait avec une malicieuse bonhomie: «Viendra-t-elle point? » L'aventurière, toute déconfite, répondait piteusement : « Oui, tantôt. » Mais la dame ne vint pas '. C'est Jeanne elle-même qui, durant son procès, raconta à ses juges cette piquante anecdote. Malheureux qui ne sentirait pas toute la grâce, toute la finesse de cette plaisanterie naïve ! Malheureux qui s'étonnerait que la Pucelle de France fût Française par l'esprit comme par le coîur! Quand on lit dans le texte original, emprunté à la minute du greffier, ce charmant récit, le sourire vient naturellement sur vos lèvres; puis on songe aux juges, à la prison, au bûcher, et l'on a envie de pleurer.
Catheiine, on le conçoit, ne fut pas contente de cette expérience décisive. Le cordelier Richard, qui depuis Troyes suivait la cour et avait la singulière prétention de diriger la Pucelle, fut aussi fort mécontent; il aurait voulu qu'on mit en œuvre l'aventurière, qu'il comptait sans doute plus facilement gouverner. Catherine de la Rochelle, sinon frère Richard, fut pour Jeanne désormais une ennemie de plus*.
Cependant, à la fin du mois d'octobre 1429, le conseil résolut de reprendre le plan qui avait failli prévaloir avant la marche sur Reims, c'est-à-dire d'attaquer les quelques positions que les ennemis conservaient encore sur le cours supérieur de la Loire. R se décida donc à remettre Jeanne en campagne. Charles d'Albret, frère utérin de la Trémoille, lui fut donné pour lieutenant, probablement avec mission de la surveiller au moins autant que de la second-er. La Pucelle se rendit de Mehun-sur-Yèvre, où résidait alors le roi, à Bourges, qui avait été choisi comme point de rassemblement pour
1 Procès, t. I, pp. 100, 100.
- Ibid., t. I, p. 107. — Cf. Ileuri Martin, pp. 155, 150. M. Henri Martin exagère, au moins dans les termes, le i)nrti que tirèrent de ces deux personnages les ennemis de la Pucelle.
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l'armée. Dans les premiers jours du mois do novembre, elle mit le siège devant Saint-Pierre-le-Moutier. La garnison étant très forte et composée de vaillants hommes de guerre, un premier assaut fut repoussé. Jean d'Aulon, écuyer de la Pucelle, blessé d'un trait au talon, s'était retiré du combat, quand soudain il s'aperçut que, loin de suivre la retraite, Jeanne était demeurée presque seule sous les murs de la place. Aussitôt, craignant pour l'héroïque jeune fille, que le roi avait spécialement confiée à sa garde, il oublie sa blessure, monte à cheval, court vers elle, et lui demande ce qu'elle fait là et pourquoi elle ne se retire pas comme les autres. La Pucelle, qui semblait animée d'une ardeur extraordinaire, lui répond en ôtant son casque de dessus sa tête : « Je ne suis pas seule; j'ai encore en ma compagnie cinquante mille de mes gens; je ne partirai point d'ici que la ville ne soit prise. » — » Elle n'avait pourtant avec elle, j'en suis bien sûr, rapporte Jean d'Aulon, que quatre ou cinq hommes. » Le bon écuyer renouvelle ses instances. Pour toute réponse, Jeanne lui commande de faire apporter des fagots et des claies, pour faire sur les fossés de la ville un pont où les assaillants puissent passer. Ellemême crie d'une voix forte : « Aux fagots, aux claies, tout le monde, afin de faire le pont! » Les Français l'entendent, ils reprennent courage, ils accourent en foule. Le pont est aussitôt établi; on arrive au pied des murs, on dresse les échelles, on escalade. La résistance cesse comme par enchantement, et voici que la ville est prise. Les vamqueurs se livrent au pillage; leur cupidité ne recule pas même devant le sacrilège : ils pénètrent dans les églises et veulent enlever les vases sacrés. Mais Jeanne ne le peut souffrir : elle les réprimande avec une vigueur singulière, et, reprenant sur ces hommes farouches tout l'ascendant qu'elle exerçait sur eux naguère, elle préserve la maison de Dieu. Sa piété est toujours la même, aussi bien que son héroïsme. Mais, si ses aptitudes militaires lui demeurent, son inspiration n'a plus la netteté surnaturelle d'autrefois '.
Après ce brillant fait d'armes, le conseil, poursuivant l'exécution de son plan, résolu d'envoyer Jeanne devant la Charité-sur -Loire. Mais tel n'était pas l'avis de la Pucelle, car ses voix demeuraient muettes, et pour elle c'était en France, c'est-à-dire dans l'Ile-de- France et la Picardie, qu'elle voulait aller, dans ces bonnes villes qui
' Proccs, t. m, pp. 23, Ml, :J18. — Vallet de Virivillc, t. II. p|). 125, 120. — Henri Martin, pp. 151 , 152.
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lViv;(i(Mit si bien remc avant et après le sacre, près de ce Paris (pii lui tenait tnujoiirsau cœur. Mais, coiiiiiic ou (it a|)pel à son dévouement, elle se somuit. Il n'en fut pas de même de Catherine de la Rochelle, (ju'on voulait envoyer avec Jeanne an siège de la Chai-ité. Cette aventurière répondit qu'il faisait trop froid. Au surplus cette indigne rivale de la Pucelle s'attribuait depuis quelque temps des aptitudes différentes de celles d'un chef de guerre. Elle demandait qu'on mit à l'essai son talent diplomatique, et offrait d'aller trouver le duc de Bourgogne pour faire la paix. C'est alors que Jeanne prononça cette belle parole que nous avons déjà plusieurs fois citée, et qui no fait pas moins honneur à son bon sens qu'à son patriotisme : » Il me semble quon n'y trouvera point de paix, si ce n'est par le bout de la lance '. »
.Dès qu'elle eut consenti à diriger l'expédition, Jeaime lit tout son possible [lOiir en assurer le succès. Elle n'avait pas d'artillerie, elle en demanda aux habitants de Riom. Elle s'adressa aux bourgeois d'Orléans, de Bourges, pour avoir de l'argent, des munitions, des vivres; caria cour, qui l'envoyait faire ce siège malgré elle, la laissait pourtant manquer de tout. La Pucelle, accompagnée de Charles d'Albret et du maréchal de Boussac, parut, le 24 novembre, sous les murs de la place ; mais le siège traîna bientôt en longueur, les assauts furent repoussés. Le conseil royal s'abstenait d'envoyer aucun secours d'aucune espèce. Le capitaine de la ville, Perrinet Grasset, Bourguignon plein de vaillance et de finesse, laissa l'armée française s'user en d'infructueux efforts. Enfin, après un mois de souffrances pour les soldats et d'angoisses pour la Pucelle, que ses conseils ne soutenaient point, il fallut lever le siège. Toute l'artillerie tomba au pouvoir de l'ennemi, et ainsi fut consommé le second échec de Jeanne d'Arc. Parmi les causes de ce revers, il en est qui sont demeurées obscures, et où, dit-on, l'on pourrait soupçonner la main de la Trémoille. Toujours est-il que le 11 janvier 1430, moins d'un mois après la levée du siège, la Charité se rendit spontanément au roi de France, après que treize cents écus d'or y eurent été expédiés de Bourges -.
Quand la Pucelle reparut à Mehun-sur-Yèvre, en Berry, où le roi tenait alors sa cour, celui-ci eut du moins le bon sens de ne pas lui
' Procès, t. III, pp.-IOS, 100.
- Valk't (le Virivillo, t. II, i'. 12(1. — Henri .Martin, pp. 153, 154. — Procès, t. IV, pp. :U-'J1.
imputer un échec dont les conseillers de la couronne étaient seuls responsables. Charles , Dieu merci ! n'eut jamais pour la Pucellc l'insigne malveillance d'un Re^nault de Chartres ou d'un I.i Trénioille. Il la soutint trop mollement durant ses glorieuses campagnes, il l'abandonna trop aisément ensuite aux jalouses inimitiés de ses conseillers; mais, tant qu'elle vécut à ses côtés, il lui témoigna une affection réelle, dont il n'aurait pas demandé mieux que de lui prodiguer les marques, pourvu qu'elle voulût se tenir tran(iuille, se reposer ou servir d'instrument docile à la politique tortueuse de ses favoris. En ce moment, loin de lui témoigner de la froideur, il se montra à son égard plein de bonne grâce et de générosité royale. Il lui maintint un ti^ain de maison digne d'un comte, lui fit don de belles ariBes, de riches vêtements, de chevaux de prix. Il fit plus : par lettres patentes données à Mehun-sur-Yèvre, en déceml)re 1420, et contresignées la Trémoille, il l'anoblit, elle et toute sa famille; et, par un privilège tout particulier, il décida que la noblesse, dans la famille de Jeanne, se transmettrait par les femmes comme par les hommes. Dès le 2 juin, il lui avait concédé des armoiries, et ce blason était noblement et ingénieusement imaginé : c'était une épée d'or, la pointe en haut, sur un champ d'azur, entre deux fleurs de lis. Mais Jeanne s'abstint d'en faire usage, préférant les religieux insignes qu'elle avait fait peindre sur sa bannière. « Persécutée île prévenances et d'honneurs, » elle laissait faire, tout en gardant toujours sa naïveté angélique, son héroïque simplicité. ^Nlais son âme était pleine d'angoisse; elle souffrait vivement de ce repos qui lui était commandé par le roi, tandis que la guerre se renouvelait dans l'Ile-de-France et la Picardie, et que le duc de Bourgogne, se rapprochant décidément des Anglais, se disposait à reprendre les hostilités sans même attendre l'expiration de la trêve conclue avec Charles VII '.
Le gouvernement anglais avait fait les derniers effoi'ts pour s'assurer le concours actif du puissant vassal, si vivement courtisé par les conseillers du roi de France, qu'il avait déjà tant de fois dupés. Informé que Charles VII avait promis à Philippe le Bon de lui donner en apanage, s'il faisait la paix, les comtés de Champagne et de Brie, le conseil d'Angleterre les lui avait sur-le-champ accordés
' Procèii, t. I, pp. 117, 118. — Vallet de Yiriville, t. II, pp. 127, 128, 130. — Henri Martin, p. 150. — Wallon, t. I, p. 212. — Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 36.