‹ Jeanne d'ArcChapitre 14 sur 48 · ii:.\.N.\i; D'.viw · texte numérisé non relu

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par lettres patentes du S mars 1430, en y joiLinaiit lui don de douze mille cinq renls livres, qui lui furent iniiiiédiatenient payées malgré' la pénurie du trésor. Le duc de Bourgogne se mit alors à dessiner plus nettement sa politique. Sortant des ambiguïtés où il s'était complu depuis plusieurs mois, il rassembla ses forces et commença à menacer les places françaises de la Champagne et de la Picardie. Les habitants de Reims, dévorés d'inquiétude, s'adressèrent au lieutenant général comte de Vendôme, à leur archevêque Regnault de Chartres, et surtout à la Pucelle. Jeanne, dont leurs dépêches excitaient l'indignation et enflammaient le courage, résolut de rompre, s'il le fallait, avec le conseil royal et de se porter immédiatement sur le théâtre de la guerre '.

Depuis son retour du siège de la Charité, elle n'avait presque pas quitté le roi. En ce moment (derniers jours de mars 1430), elle se trouvait en sa compagnie, et résidait depuis un mois environ au château fort de Sully-sur-Loire, propriété du favori la Trémoille, qui tenait ainsi sous sa main, resserrés entre les étroites limites de son égoïsme, le gouvernement, dans la personne du roi, et le sentiment national, dans la personne de la Pucelle. Jeanne, pour s'éloigner, usa de stratagème. Elle sortit un jour sans prendre congé du roi , sous prétexte d'aller se divertir dans la campagne; mais une fois aux champs, en pleine possession d'elle- même, elle prit avec une faible escorte le chemin de l'Ile-de-France. Cette fois, hélas! elle ne courait pas à la victoire, mais à la captivité et au martyre. Ses voix, qui depuis quelque temps sans doute lui tenaient un langage de plus en plus sombre, le lui firent bientôt entendre-.

Le 15 avril 1430, la Pucelle se trouvait sur les fossés de Melun, qui venait de reconnaître l'autorité du roi de France. Ses saintes lui firent ce jour-là une douloureuse révélation. Elles lui apprirent qu'avant la Saint-Jean prochaine elle serait prise, qu'il fallait qu'il en fût ainsi; qu'elle ne s'étonnât donc point, mais prît tout en gré, et que Dieu lui viendrait en aide. Depuis lors jusqu'à la fatale sortie de Compiègne, elles lui répétèrent maintes fois, presque tous les jours, cette prédiction terrible. Mais Jeanne ne put savoir d'elles l'époque précise que Dieu avait fixée pour sa captivité; et quand elle suppliait ses voix d'obtenir qu'elle mourut sans souffrir les tourments d'une

' Vallel de Virivillc, t. II, p. 139. — Wallon, t. I, p. 210. •^ Procès, t. IV, p. 32.

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longue prison, elle ne recevait point d'antre réponse, sinon qu'il fallait que la prédiction s'accomplît et qu'elle prît tout en gré. Jeanne alors, sans revenir sur la décision hardie qu'elle avait exécutée en se séparant du roi pour se jeter au milieu des labeurs et des périls de la guerre, résolut de renoncer à l'initiative qu'elle prenait d'ordinaire, au nom de son inspiration et de son génie, dans la conduite des opérations militaires, et de s'en remettre le plus souvent à la volonté des capitaines qu'elle était venue rejoindre. Mais elle leur cacha ses anxiétés et l'avenir qui pesait sur elle, montrant toujours la même vaillance et la même sérénité, bien qu'elle n'eût plus le même espoir '.

Lagny- sur- Marne, qui depuis la campagne de Charles VII dans l'Ile-de-France était demeuré au pouvoir des Français, était occupé par une garnison vaillante, qui avait de fréquentes escarmouches avec les bandes ennemies. La Pucelle s'y jeta, et son séjour dans cette ville fut marqué par un fait qui fut considéré comme miraculeux, et par un brillant exploit'-.

Un enfant était né depuis trois jours, et on ne l'avait pu baptiser, parce qu'il ne donnait pas signe de vie. On le porta devant l'image de Notre-Dame, et les jeunes filles de la ville se mirent en prière. On vint demander à Jeanne de se joindre à elles, et la sainte enfant y consentit volontiers. Elle y alla, et pria avec les autres. Tout à coup l'enfant donne signe de vie : il a bâillé trois fois. Tout à l'heure il était noir; la couleur lui revient soudain. On le baptise en toute hâte, et après sa mort, qui ne tarde guère, on peut l'inhumer en terre sainte. Quand les juges de Rouen demandèrent à la Pucelle si « l'on ne disait point par la ville que ce miracle était l'effet de sa prière », elle répondit avec sa simplicité, son humilité ordinaires : « Je ne m'en enquérais point -•. »

Un de ces aventuriers sans foi ni loi, plein de bravoure et de scélératesse, et dont la vie militaire n'était qu'un tissu de crimes, ravageait en ce moment les environs de Lagny avec une bande composée de trois à quatre cents Anglais. Pour lui, il était né Français; mais il suivait le parti du duc de Bourgogne. On le nommait

' Procès, t. I. pp. 114, 11.5, 147, 2.">:^. — Cf. Wallon, t. I, p. 219. — Vallet de Viriville, t. II, p. -141. — Henri Martin, p. 102, et Procès, t. V, p. H81. ^ Procès, t. VI, p. 32.

3 IbHl.,t. I. pp. -105, 106.

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Franquet (TAii-as. Jeanne marcha contre lui, acconipa^nn'e de Jean Foucault, l'un des deux capitaines à qui le l'oi avait confié la défense de la ville, et de GeolTroy de Saint-Belin, d'un capitaine nornuK- Barrette, et d'un chef écossais au service de la France, sir Ilugh de Kennedy. La troupe était à peu près égale en nombre à celle de Franquet d'Arras. Celui-ci, quand il aperçut rennemi, ordonna ù ses gens de mettre pied à terre, et, suivant la tactique anglaise, les rangea en bon ordre le long d'iuie haie. Le combat fut long et sanglant; par deux fois les Français reculèrent, mais enfin ils remportèrent une victoire complète, et tous les Anglais furent tués ou pris '.

Au nombre des prisonniers se trouvait Franquet d'Arras. Jeanne avait le dessein de l'échanger contre un Parisii'u du parti français, hôtelier à l'enseigne de l'Ours. Mais le bailli de Lagny le réclama comme son justiciable, à cause des crimes qu'il avait commis dans le ressort du bailliage. Il apprit à Jeanne que le Parisien auquel elle s'intéressait était mort, et lui représenta qu'en refusant de livrer Franquet elle faisait grand tort à la justice. « Puisque l'homme que je voulais avoir est mort, répondit-elle, faites ce que vous devez faire, » Après un procès en forme, qui dura quinze jours, Franquet fut condamné à mort et décapité. IL s'était mis par ses excès en dehors du droit des gens. Cependant la mort de ce brigand, qui avait avoué ses crimes, fut l'un des griefs relevés contre Jeanne durant son procès -.

De Lagny la Pucelle se rendit à Senlis; puis, si l'on en croit une tradition fort ancienne et très vraisemblable, elle séjourna quelque temps au château de Borenglise, dans la paroisse d'Élincourt, située entre Compiègne et Ressons, et dont l'église était placée sous l'invocation de sainte Marguerite, l'un des conseils de Jeanne. Elle ne tarda pas à se rendre à Compiègne même. Cette ville, objet des convoitises du duc de Bourgogne, s'attendait d'un jour à l'autre à soutenir un siège; car l'entrée en campagne de Philippe le Bon ne pouvait laisser aucim doute sur ses intentions, et la chimère du chancelier Regnault de Chartres s'évanouissait devant la triste réalité. Le diplomate en était réduit, pour le moment, à préparer la résistance. Il n'en cmiservait pas moins, à l'endroit de la Pucelle, sa malveillance ordinaire '.

' Procès, t. IV, pp. 91 , 92, 299, 400.

- Ibid., t. I, pp. 158, 159.

'■> Ibid., t. IV, pp. 32-49, 105-381.

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Philippe, ayant pris en personne le commandement de ses troupes, s'était emparé du château de Gournay-sur-Aronde, et, après avoir séjourné environ huit jours à Noyon , il était venu assiéger Choisysur- Aisne. Les Français résolurent de secourir cette place. La Pucelle, accompagnée de Saintrailles, de Jacques de Chabannes, de Rigault de Fontaines , avec environ deux mille combattants , essaya de forcer le passage de l'Oise à Pont-FÉvêque. Mais, après

Jeanne est fuite prisonnière.

une rude escarmouche, le petit corps d'armée fut repoussé. Louis de Bourbon, comte de Vendôme, se décida à faire une nouvelle tentative sur un autre point. Emmenant avec lui le chancelier Regnault de Chartres et la Pucolle, il se dirigea vers Soissons, où il espérait passer l'Aisne. La ville était aux mains des Français; mais le gouverneur, Guichard Bournel, écuyer picard, à qui ce poste avait été confié par le comte de Clermont, persuada aux habitants qu'on voulait leur imposer la charge d'une garnison, ce qui, attendu les méfaits des gens de guerre, ne plaisait jamais aux bourgeois. Il ne permit l'entrée au lieutenant général, au chancelier et à la Pucelle, qu'à condition que Farmée resterait dehors. Il fallut dès lors renoncer à secourir Choisy, qui ne tarda pas à succomber. La petite armée du comte de Vendôme se dispersa. Louis de Bourbon et le chancelier gagnèrent Sonlis; la Pucelle se retira à Crespy-en-

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Valois. Guichard ]5uuiiiel, aiissil('it qu'il se vil délKirrassé de leur présence, vendit Soissons à Jean de Luxembourg, l'un des primipaux lieutenants du duc de Bourgogne. Celui-ci, repassant l'Oise avec toutes ses forces, vint mettre le siège devant Compiègne. Il fut bientôt rejoint jiar im corps d'armée auxiliaire composé d'Anglais et commandé par les comtes de StafTord et d'Arundel. Tous ces événements s'étaient accomplis du 15 avril au 23 mai 1430 '.

Quand Jeanne apprit (pie Compiègne était assiégé, elle rassembla en toute bâte trois à quatre cents hommes d'armes pour courir prendre part à la défense de cette bonne ville, qui, malgré le roi luimême, avait voulu demeurer française. En vain lui fit-on observer qu'elle n'avait que bien peu de monde pour passer à travers l'armée anglo-bourguignonne. « Nous sommes assez, répondit-elle; je veux aller voir mes b(jns amis de Compiègne. » Le 24 mai 1430, à minuit, elle se mit en marche, trompa, grâce à l'obscurité, la vigilance de l'ennemi , et pénétra dans Compiègne au soleil levant. Elle concerta sur-le-champ avec le capitaine de la ville, Guillaume de Flavy, une sortie qu'elle exécuta au déclin du jour, et dont le plan était très habilement conçu. Ses voix toutefois ne l'encouragèrent pas à cette entreprise; elles ne l'en détournèrent pas non plus. « Si j'avais su que je dusse être prise, je n'y serais point allée, dit-elle, à moins que mes voix ne me l'eussent expressément commandé, auquel cas j'y serais allée, quoi qu'il m'en dût advenir- »

Compiègne, situé sur la rive gauche de l'Oise, communique avec la rive droite par un pont qui aboutit à une chaussée destinée à frayer aux voyageurs une route commode, à travers une plaine basse et souvent inondée, jusqu'à la côte de Picardie, qui, semblable à un mur, ferme l'horizon en face de la ville. Une de ces redoutes, qu'on appelait boulevard, servait de tête de pont, et, dominant la chaussée, formait une sorte d'ouvrage avancé qui défendait de ce côté l'approche de Compiègne. Au bout de la chaussée on aperçoit Margny, oîi les Bourguignons avaient un camp; ils en avaient un autre à Clairoix, à trois quarts de lieue environ en remontant la rivière, au confluent de l'Oise et de l'Aronde; enfin les Anglais étaient établis à Venette, à une demi-lieue en descendant vers Pont-

' Procès, t. IV, pp. 32, 49, 50, 395, 397, .398. — Henri Martin, pp. 104, iU5. — Vallct de ViriviUe, t. II, p. 151. — Cf. Wallon, t. I, pp. 223, 224. ■^ Procès, t. I pp. 115, 116; t. IV, pp. 32, 33.

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Sainte-Maxence. Le duc de Bourgogne campait à Coudun-sur-Aronde en arrière de Clairoix, avec un corps de réserve '.

Le plan de la Pucelle consistait à s'avancer droit sur Margny, à enlever ce village par un coup de main, puis, se rabattant à droite sur Clairoix, à s'y établir de vive force pour y attendre le duc de Bourgogne, s'il venait de Coudun au secours de ses gens. On négligeait, il est vrai, les Anglais de Venette, qui pouvaient tenter de s'emparer de la chaussée pour couper la retraite aux Français; mais, de concert avec Jeanne, Guillaume de Flavigny avait promis de pourvoir à ce danger. Jl disposa de l'artillerie et des gens de trait sur le front et sur les flancs du boulevard qui commandait la chaussée, et prépara en outi^e sur l'Oise un grand nombre de bateaux couverts qui devaient, en tous cas, permettre aux fantassins d'opérer sûrement leur retraite -.

Vers cinq heures de l'aprùs-midi, toutes les portes de la ville étant fermées, sauf celle du pont, Jeanne sortit de Compiègne et se porta sur Margny avec cinq à six cents hommes. Les Bourguignons, commandés par Baudo de Noyelle, furent culbutés, et le village emporté. La garnison de Clairoix accourut pour le secourir, tandis que les Anglais de Venette se mettaient en marche vers la chaussée. Une lutte violente, où les deux partis reculaient et avançaient tour à tour, s'engagea dans la prairie. Grâce à l'artillerie du boulevard, le& Anglais allaient être arrêtés dans leur mouvement, et tout ce qu'ils auraient pu faire, c'aurait été d'aller grossir le corps de bataille des Bourguignons, quand tout à coup une terreur panique s'empare de ceux des soldats de Jeanne qui, se trouvant aux derniers rangs, pouvaient suivre du regard le mouvement des Anglais. Sans réfléchir que le boulevard les protège, ils croient déjà voir la retraite coupée; ils perdent la tète, ils se débandent et se précipitent les uns vers les bateaux, les autres vers la barrière du boulevard. Les Anglais, protégés par ces fuyards eux-mêmes contre l'artillerie, dont on n'ose pas faire usage de crainte de frapper également amis et ennemis , s'établissent sur la chaussée, et, poussant devant eux les Français débandés, ils arrivent bientôt près du pont. T'iavy, qui du haut des remparts voit cette confusion des siens, et les ennemis qui appro-

• Quicherat, Aperças iioiiveaitj:, pp. 85, 80. — Cf. Wallon, t. I, p. 225. — Henri Martin, p. 167.

- Ajierçus nouveaux, pp. 8U, 87.

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