‹ Jeanne d'ArcChapitre 19 sur 48 · JKANNt: b'AHC · texte numérisé non relu

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Celte question avait trait à son étendard. « l'ourquoi, lui demaiidet-on, votre bannière ful-clle portée en l'église de Reims, au sacre, plutôt que celle des autres capitaines? » Oubliant pour un instant sa douleur et les angoisses de son martyre, l'accusée redressa fièrement la tête, ses yeux brillèrent; elle revit en esprit l'auguste rathédrale, les pairs de France dans leurs habits niagnifi(£ues; le comiétable, tenant en main l'épé nationale; l'archevêque de Reims et ses évêques, vêtus de leurs robes violettes, avec la mitre et la crosse, et le peuple en foule qu'inondait la lueur des cierges, et son roi couronné. Elle se revit elle-même, son étendard à la main. « Il avait été à la peine, s'écria-t-elle en regardant fixement ses juges, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur. » Cauchon se retira avec ses acolytes, et elle demeura dans la prison '.

L'évêque de Reauvais pouvait se féliciter de l'habileté qu'il avait déployée dans ce pi'ocès préparatoire; mais ce serait apprécier incomplètement le caractère de ce complot judiciaire, que de s'en tenir au procès- verbal dressé, sous les yeux de Cauchon, par des greffiers qui étaient d'honnêtes gens sans doute, mais qui tremblaient sous sa main, instrument impitoyable de la rancune des Anglais. Il est toute une série d'iniquités révoltantes dont nous devons la connaissance à d'autres documents, et notamment au procès de réhabilitation, où les greffiers et plusieurs assesseurs vivant encore à cette époque furent appelés en témoignage. Un tableau sommaire de ces iniquités achèvera de mettre en pleine lumière l'infâme parti pris du juge et l'innocence de la victime.

Dès le début, le beau procès de Pierre Cauchon avait été très nettement caractérisé par un homme de grande science et de grand cœur : c'était un jurisconsulte normand nommé Jean T^ohier. Ce docteur étant venu à Rouen lors des premières séances, Févêque de Reauvais songea à s'appuyer sur lui, comme il s'appuyait déjà sur les plus renommés docteurs de l'université de Paris. Il lui conmuiniqua donc la partie du procès qui était déjà couchée par écrit. Lohier, désirant se livrer à un examen consciencieux, demanda deux ou trois jours pour formuler son avis. Cauchon, mécontent, résolut de l'intimider et lui enjoignit de répondre le jour même. La réponse ne fut pas pour cela plus satisfaisante. Lohier déclara formel-

' Procès, t. I, pp. 172-187.

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lement que le procès ne valait rien, pour plusieurs causes : premièrement, parce qu'il n'avait point la forme d'un procès ordinaire; secondement, parce que les assesseurs, ayant été très souvent rassemblés dans un lieu clos et fermé, n'avaient pas eu pleine et entière liberté de dire leur pure et pleine volonté; troisièmement, parce que l'honneur du roi Charles VII se trouvant engagé en cette matière, on n'avait appelé personne du parti français; quatrièmement, parce qu'on n'avait point remis à l'accusée un sonnnaire des points sur lesquels elle devait être interrogée, et qu'on ne lui avait pas donné de défenseur, ce qui pourtant était indispensable dans le cas présent, lorsqu'il s'agissait d'une simple et ignorante jeune fille, obligée de répondre à tant de maîtres et de docteurs sur des matières si difficiles, comme, par exemple, la révélation divine dont Jeanne se disait honorée. Ainsi donc, à ses yeux, le procès était radicalement nul. Gauchon, comme on le pense, fut singulièrement courroucé d'une telle franchise. Il n'en insista pas moins pour garder le jurisconsulte normand en qualité d'assesseur, espérant bien le convertir par des promesses, des dons ou des menaces. Mais Loliier refusa absolument de prendre la moindre part au procès. Furieux, l'évèque l'assembla en toute hâte dans sa maison six assesseurs : Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles et Nicolas Loiseleur. « Voilà Lohier, s'écria-t-il hors de lui, qui veut mettre de belles oppositions à notre procès! Il veut l'anéantir, et prétend qu'il est radicalement nul ! Si on l'en croyait, il faudrait tout recommencer. On voit bien, ajouta-t-il, de quel pied il cloche. Par saint Jean , nous ne tiendrons point compte de son avis ; mais nous continuerons le procès comme nous l'avons commencé. » Cette scène se passait un samedi. Le lendemain dimanche, durant l'office divin, le greffier Manchon, se trouvant placé à côté du jurisconsulte normand, lui demanda ce qu'il pensait du procès de la Pucelle. Jean Lohier répondit avec un rare bon sens et une grande finesse : « Vous voyez bien la façon dont ils mènent la procédure : ils prendront la malheureuse, s'ils le peuvent, par ses paroles. Ainsi, en ce qui touche ses apparitions, ils profiteront de ce qu'elle dit avec une entière conviction : Je suis certaine que cela est arrivé; mais si elle disait : Il me semble, au lieu de ces mots : Je suis certaine, je ne crois pas qu'il y eût un homme sur la terre qui pût la condamner. Il me semble qu'ils procèdent plus par haine qu'autrement; aussi je ne veux

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plus demeurer dans celte ville, et. je m'en ii.ii le plus tôt possible. » En etlet, Lohier, menacé d'être jeté à la rivière, partit bientôt pour Rome, où il demeura toujours depuis, et oij il mourut doyen du tribunal de la Rote, qui est la cour suprême d'appel pour les causes ecclésiasticpies. Ce titre émincut dont il lut ri'vêlu doime une valeur singulière à l'opinion (|u'il avait émise sur le procès de la Pucelle '.

Les divers témoignages l'ecueillis lors du procès de réhabilitation, et que d'autres documents confirment, viennent tous à l'appui de l'opinion de Lohier sur les iniquités flagrantes qui ont vicié la procédure dirigée par Pierre Cauehon. Tout atteste : 1" l'étrange façon dont fut conduit le procès; 2" le défaut de liberté ou d'impartialité chez les membres du tribunal; 3o le manque de garantie pour l'accusée; 4" le dessein prémédité d'abuser de son ignorance et de sa conviction intime pour la tromper et la prendre au piège de ses propres paroles.

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans une question qui a été assez vivement controversée entre les érudits et les historiens qui se sont occupés de Jeanne d'Arc, et de se demander si le procès a été ou non conforme à la stricte légalité. Il suffit de constater qu'il a été de tous points inique et, comme le disait Jean Lohier, en élargissant l'expression dont se servit cet habile jurisconsulte, tout à fait extraordinaire et monstrueux. Tout d'abord la honteuse partialité du principal juge est aussi évidente qu'un fait peut l'être en histoire. Pierre Cauehon n'agit visijjlement dans toute cette affaire que comme un instrument des Anglais. Si quelqu'un pouvait être récusé, comme ennemi capital, c'est à coup sûr celui-là même qui, malgré la démarche de l'université de Paris, s'obstina à demeurer le seul juge de la Pucelle-, et à dresser son tribunal à Rouen, c'est-à-dire dans la ville où ce procès, accompli au cœur même de la puissance anglaise, ne pouvait aboutir qu'au supplice de l'accusée. Le refus de s'associer des ecclésiastiques du parti français, le refus de tirer Jeanne des prisons d'État pour la transférer dans les prisons d'Église, indiquent suffisamment l'intention formelle de faire subir à sa captive tous les inconvénients de sa double situation de prisonnière de guerre et d'accusée en matière de foi, sans lui laisser aucun des

' Procès, t. II, pp. 11 , 12; t. III, p. 50. — Cf. Wallon, t. II, pp. 151-153. - On sait ce qu'il faut penser de l'invitation adressée à Jean le Maître, et le rôle tout à fait involontaire et jiassif que joua ce vice-inquisiteur.

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avantages de riin ou de l'autre «''tat; il faut que Jeanne, brùléi! en qualité d'ennemie de l'Angleterre, soit condamnée en qualiti'' d'ennemie de la foi : c'est là l'iniquité qui domine toute cette procédure, et la grande équivoque où on la maintient à tout [>rix; c'est là ce qui fait de Cauchon le personnage nécessaire dans cette sanglante comédie. Les autres acteurs ne s'y prêtèrent pas toujours de bonne grâce : ainsi le chapitre de Rouen se montra fort récalcitrant au sujet des lettres de territoire. La prétention de juger à Rouen en qualité d'évêque de Beauvais lui paraissait fort étrange, et il ne se souciait pas d'accroître les chances d'un candidat au siège archiépiscopal dont les prétentions lui déplaisaient. Sa résistance fut vaincue, mais non sans peine. Libre de suivre ses propres inspirations, il aurait probablement refusé à Cauchon les pouvoirs qu'il sollicitait, et l'on peut dire en quelque façon que par là toute la procédure est inqilicitement viciée dans son principe'.

La conduite de cette procédure ne fut pas moins étrange que le principe même. L'évêque de Beauvais avait fait recueillir à Domremy et dans d'autres endroits des informations sur le compte de la Pucelle. Il en donna communication à six assesseurs, et en fit extraire les articles qui servirent de base aux premiers interrogatoires. Mais, comme le résultat de ces informations était, en général, favorable à la Pucelle, malgré l'esprit qui les avait dirigées, Cauchon se hâta de les dérober derrière les extraits qui en avaient été faits sous sa surveillance, et on ne les retrouve plus cjue scandaleusement défigurées dans le réquisitoire du promoteur. Les interrogatoires commencés, les réponses de Jeanne produisent ce même effet favorable que n'auraient pu manquer de produire les informations; Cauchon se hâte de clore les séances publiques et de l(^s remplacer par des séances secrètes, où tout se passe devant cinq ou six personnes seulement. Il fait plus, il essaye, par des moyens infâmes, d'altérer la sincérité, déjà bien incomplète, du procès-verbal qui doit servir à libeller les articles sur lesquels porteront les constitutions, les délibérations, la sentence. Voici ce que rapporte à cet égard le greffier Guillaume Manchon : « Au commencement du procès, pendant cinq ou six séances, comme je mettais en écrit les réponses et les excuses de la Pucelle, les juges, m'adressant la parole en latin, me voulurent plu-

' Quiclii'rat, Aperçus nouveaux, p. 99 et note i.

la

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sieurs fois cimliaimlic do clmnger le sens des paroles de raccusée, en exprimant sa pensée autrenienl qu'elle ne l'entendail. lui nuire, par le coniniandement de monseigneur de Beauvais, deux lniiiiines furent placés dans l'embrasure d'une fenêtre, près du lieu où siégeaient les juges, et devant cette fenêtre il y avait un grand rideau de serge, emitèchant (pi'ils ne fussent vus. Ces deux hommes écrivaient ce qui était à la charge de l'accusée, sans rapporter ses excuses. En collatinuu.nit, dans laprès-midi, ce que nous avions écrit pendant la séance, je rcmar(iuai que les deux scribes anglais n'avaient point rapporté les réponses tendant à justifier la Pucelle, et j'en fis l'observation : ce qui excita fortement contre moi le courroux de monseigneur de Beauvais. » Ces tentatives semblent s'être prolongées au delà des cinq ou six premières séances; car Manchon ajoute en termes généraux : « Quand j'écrivis le procès, j'eus plusieurs fois à soutenir les reproches de monseigneur de Beauvais et de quelques assesseurs, qui me voulurent contraindre à écrire selon leur imagination et à fausser le sens des paroles de la Pucelle. Quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait point, ils me défendaient de l'écrire en disant que c'était inutile au procès. » Manchon proteste, il est vrai, qu'il n'a rien écrit que selon sa conscience; mais a-t-il tout écrit? Je crois, avec M. Wallon, que, sous l'empire de la crainte, il a péché souvent, au moins par omission. Dans tous les cas, des tentatives semblables suffisent pour faire apprécier la façon dont Cauchon entendait mener l'affaire. S'il a gardé, au milieu de telles iniquités, quelque apparence légale, qu'en peut- on conclure sinon qu'il joignait une habileté très grande à son extrême méchanceté ' ? La partialité de l'évêque, principal juge, ne peut donc faire l'objet d'un doute. Le vice-inquisiteur, Jean le Maître, ne fut pas lil)re. Contraint de lu-endre part au procès , malgré la révolte de sa conscience naturellement honnête, il avoua lui-même à l'un des assesseurs, Jean Massieu, qu'il se sentait incapable de résister à la volonté des Anglais. « Je vois, répéta-t-il à plusieurs reprises, que si le procès ne marche pas à leur gré, nous serons en danger de mort. » Les assesseurs furent également dominés par un de ces trois sentiments qui enlèvent toute espèce d'autorité aux actes qui les inspirent : la haine, la peur ou la cupidité. La haine fut évidemment le mobile qui

* Procif. t. II. pp 12, i.S. — Abu) nc'sjnrilins, pp. 217-220. — Wallon, t. II. pp. 34-39.

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fit agir le promoteur Jean d'Estivet. La môme cause ou une cause analogue, la prévention née des passions politiques, dirigea la conduite de Thomas de Courcelles et de ses collègues de la grande université, qui ne virent dans toute cette afîaire que par les yeux de Cauchon.

La terreur, qui ôta toute liberté d'esprit à un grand nombre d'assesseurs, résulterait suffisamment de la nature même du procès, et de la volonté formellement exprimée par les Anglais de le voir ivboutir à une sentence de mort, lors même qu'elle ne serait pas attestée par les témoins de la réhabilitation. Si la lâcheté, pour ainsi dire spontanée, de la plupart des docteurs épargna à Cauchon ou à ses maîtres la peine d'exercer une pression trop générale ou trop directe, il est certain que ni lui ni eux ne s'abstinrent d'user d'intimidation quand ils le jugèrent nécessaire. A cet égard, on peut citer des faits précis où l'iniquité apparaît toute claire, et la violence, si l'on me passe cette expression, toute crue, et qui édifient suffisamment sur la liberté que Cauchon et les Anglais entendaient laisser aux membres du tribunal.

« J'ai ouï dire, rapporte Nicolas de Houppeville, que des menaces furent faites à frère Ysambard de la Pierre, de l'ordre des Frères prêcheurs, qui fut assesseur au procès. Le comte de Warwick lui dit qu'il le ferait jeter à la rivière s'il ne se taisait, parce qu'il essayait de diriger les réponses de Jeanne et les répétait aux notaires. Je crois bien avoir ouï dire cela à frère Jean le Maître, alors viceinquisiteur. Moi-même, ayant été convoqué au commencement du procès, je ne pus venii', car j'ai été occupé ailleurs. Je vins le second jour, mais je ne fus pas reçu. L'évêque de Beauvais me fît chasser de la salle. Quelque temps auparavant, causant avec Michel Colles, j'avais dit qu'il était dangereux d'intenter un tel procès, pour plusieurs causes. Cette parole fut rapportée à l'évêque, qui me fit jeter en prison. Je fus délivré sur les instances de monseigneur l'abbé de Fécamp; mais j'ai entendu dire que, dans un conseil tenu par révê(fue. il avait été question de m'envoyer en exil, soit en Angleterre, soit ailleurs; ce qu'on aurait fait sans l'intervention dudit abbé et de quelques-uns de mes amis. Pour le vice-inquisiteur, je suis bien certain qu'il était fort épouvanté, et je l'ai vu bien des fois perplexe durant \o. procès'. »>

' Houppeville dit, il est vrai, que si «plusieurs assesseurs étaient sous le coup de la crainte, la plupart, à son avis, agissaient de leur plein gré ». Que faut-il entendre par

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« Je lus ilriioncr. «lit Pierre Miget,an cardinal de Wiinlicstei' comme favorisant la l'iiccijc: mais je m'en excusai, treniiiiant |iniir ma vie.»

« Un jiiur, (lit Manchon, ([iielqu'iin, dont je ne me rappelle pas le nom, dit au sujet de Jeanne quelque chose qui ne ])lul jioiut au seigneur de StafTord. Ce seigneur, tirant son épée, iioursuivit cette personne jusque près d'un lieu consacré, où l'on avait le dioit de refuge, et si l'on n'avait averti le seigneur de StafTord du raraclèi-e sacré de ce lieu, l'homme était perdu. »

« Une fois, dit-il encore, que Jean de Chàtillon aidait Jeanne en ses interi-ogatoires, l'avertissant qu'elle n'était pas tenue de répondre, ou lui disant telle ou telle chose dont je n'ai pas souvenance, l'évèque de Beauvais, ainsi que les assesseurs les plus animi's confie la Pucelle, Beaupère, Midi, Jacques de Touraine, se mirent en colère, et il se fit un grand tumulte. L'évèque cria à Chàtillon : '( Taisez- « vous, et laissez parler les juges. » Et le témoignage de Manchon est confirmé en ces termes par Richard de Crouchet :

« On faisait à Jeanne des questions très difficiles, et ceux des assesseurs qui essayaient de l'aider dans ses réponses étaient repris avec âcreté et rudesse, et notés comme favorables à l'accusée, tantôt par l'évèque, tantôt par Jean Beaupère. « Laissez-la parler, disait ce « dernier; qui, de vous ou de moi, a charge de l'interroger?»

Notons encore le témoignage de l'exécuteur des citations, Jean Massieu : « En conduisant Jeanne de sa prison au lieu où elle était interrogée, je passais devant la chapelle du château, et, sur sa requête, je permis plusieurs fois à la Pucelle d'y faire en passant son oraison; de quoi je fus durement repris par le promoteur, qui me dit : « Truand, (jui t'a rendu si hardi de laisser approcher du sanc- « tuaire cette vilaine excommuniée, sans la permission des juges? « Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras d'un mois le soleil <( ni la lune, si tu prends encore cette licence. » Quand le promoteur s'aperçut que je ne tenais aucun compte de ses menaces, il se j^osta plusieurs fois devant la porte de la chapelle pour emp('cher (}ue Jeanne ne fit son oraison, et la Pucelle me demandait toujoui's : « Le « corps de Jésus-Christ n'est-il pas là? » Je me souviens aussi que,

ce plein gré, sinon, à défaut de crainte, l'influence de la haine politique ou de la cupidité? Au reste, d'autres témoins affirment que l'erreur fut beaucoup plus générale. « Il n'y avait pas, dit Jean Massieu, un seul des assesseurs qui n'eût peur. » — Procès, t. II, p. 330.

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vers le quatrième ou ciiKjuiènie jour du [irocrs, coniiue je reconduisais l'accusée à sa prison, un pn'tre, nomnu' maître Eustache Tunjuetil, me demanda : « Que te semble de ses réponses? Sera-t-elle « brûlée? Qu'arrivera-t-il? — Jusqu'ici, répondis-je, je n'ai vu que « bien et honneur en elle; mais ce qui en sera la fin. Dieu le sait. » Cette réponse fut ra[tportée aux gens du roi par Turquetil, et on en

11 ollrit lormellement à Jeanne de lui laisser accomplir ses devoirs leligieus pourvu qu'elle consentit à prendre un habit de femme.

conclut que j'étais animé d'un mauvais esprit pour leè intérêts du roi. A cette occasion je fus mandé dans l'après-midi par monseigneur de Beauvais, qui me dit: « Prenez garde à vous, où l'on vous fera boire « plus que de raison. » Je crois bien ijue sans le greffier Manchon, qui m'e.xcusa, je n'aurais pas échappé à la colère de l'évêque. »

La cupidité ou un sentiment analogue, l'ambition, mettait à la merci des Anglais ceux des assesseurs que n'aurait point aveuglés la haine ou domptés la peui", et en même temps venait en aide à ces deux sentiments. Le tribunal entier était à la solde de l'Angleterre. Les assesseurs qui se montrèrent les plus hostiles à la Pucelle, comme les docteurs de Paris, reçurent des gratifications spéciales. Depuis la capture de Jeanne à Compiègne jusqu'au supplice, l'or anglais ne cessa de jouer son nMe dans cette triste affaire. Ce n'était

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pas en v.iii) que Bcclfonl avait pressuré la Nurinaiidic: ce ii"('lait pas en vain que, le i'-'' mars 1 Wl, il faisait encore venir (l'Aiigieteire, |)ar Dieppe, une somme de quatre mille livres. Payés par le gouvernement anglais, le procès et le martyre de Jeanne doivent demeurer à son compte, et il est impossible de voir dans les juges et les assesseurs qui siégèrent à lÀouen autre chose que les valets d'un maître impérieux, qui tremblent à sa voix, épousent ses passions, et tendent la main pour recevoir leur salaire.

An surplus, Cauchon et ses acolytes se sont eux-mêmes flétris devant l'histoire, et ont formellement accepté ce caractère de basse dépendance, en sollicitant du grand conseil des lettres de garantie I^our la paît qii'îls avaient prise à la plus grande iniquité [leut-ètre qui ait été commise en ce monde depuis le procès et le martyre du divin Maître'.

A la partialité chez les membres du tribunal correspond pour l'ac-cusé UB manque absoln de garanties. Au moral comme an physique, Jeanne est livTêe pieds et poings liés à ses ennemis. Esposêe, dans le réduit gui lui sert de prisoB, aux grossières îasultes de ses gardiens, elle est en batte, dans le pïwcès, 4 la fourbierie de son |nge, sans personne qui la conseille. t< An déSîiiut du procès, diit Jean Massien, Jeanne demanda un avocat pour l'aider à répondre, en disant qu'elle n'était (ju'une pauvre ignorante. On lui répondit qu'elle eût à se défendre elle-même et qu'elle n'aurait point d'avocat. y> Quant à ceux qui, touchés de pitié pour elle, essayèrent de se constituer officieusement ses défenseurs, nous avons vu de quelle façon Cauchon réprimait leur bonne volonté-.

C'est qu'il fallait à tout prix faire triompher l'équivoque; c'est que le dessein prémédité de Cauchon était d'abuser de l'ignorance de Jeanne, pour la prendre au piège de ses propres paroles. Aussi multipliait-il à dessein les questions captieuses, et faisait-il subir à une paysanne de ^ingt ans, qui ne savait ni lire ni écrire, des interrogatoires si difficiles, que les savants docteurs auraient été embarrassés pour y répondre. C'est l'avis de presque tous les assesseurs qui témoignèrent au procès de réhabilitation, et la lecture des

' Procès, t. II, pp. -IC, 325, 326, 327, 337, 361; t. III, pp. ISO, 140, 103; t. V, pp. 190, 201. — Aperçus nouveaux, pp. 100-103. — Abel Desjardins, pp. 320-324, 370. ,372. — Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 207 et note 3.

- Procès, t. II, pp. 298, 301 , 306, 334.

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procès-verbaux confirme do tout point leur U'inoignage. Parfois, dans ces séances si longues et si fatigantes, tous les docteurs se mettaient à parler à la fois; une question n'attendait pas Fautro. La présence d'esprit déployée par l'héroïque jeune fdle, ses sublimes réponses, qui parfois firent courber le front des juges, n'en sont que plus admirables. Mais ses voix, qui, la conduisant à la gloire, c'est-à-dire au martyre, lui inspiraient ces réponses, plus puissantes pour son salut éternel que pour sa délivrance ici -bas, ne l'ont parfois, ce me semble, éclairée qu'à demi sur les emljùches de Pierre Cauchon'.

C'est ainsi que sa bonne fois fut surprise par un misérable nommé Nicolas Loiseleur, chanoine de RoueiT, et qui figurait au nombre •des assesseurs. Entièrement dévoué aux Anglais, qui avaient déjà reçu des gages de son attachement à leur parti, ce prêtre consentit à jouer un rôle dont un espion même n'eût pas voulu. Il s'introduisit, à différentes reprises, tantôt de jour, tantôt de nuit, dans la prison de la Pucelle, et sous divers déguisements, se donnant tantôt pour un homme d'armes, tantôt pour un cordonnier, tantôt pour un prêtre du pays de Lorraine, mais toujours pour un prisonnier des Anglais, il réussit, en lui parlant de son village, en lui donnant des nouvelles de la guerre, de ses compagnons d'armes, de son roi bienaimé, à gagner sa confiance et à obtenir d'elle des détails qu'il rapportait à Cauchon, ou que celui-ci, caché dans une cavité qui avait été pratiquée tout exprès dans l'épaisseur de la muraille, écoutait en compagnie du comte de "Warwick, et assisté de ses greffiers. Ce n'est pas tout : il mit le comble à son infamie en donnant à Jeanne, au sujet de ses interrogatoires, des conseils perfides en lui suggérant des n'-ponses de nature à la perdre. Plusieurs témoins rapportent, avec un parfait accord, qu'il engagea vivement la Pucelle à ne se point soumettre à l'Église; de sorte que, si l'on en croit ces témoignages, son influence occulte fut le ressort mis eii, jeu par Pierre Cauchon pour jeter le trouble dans lame de l'accusée, et tirer de sa bouche des paroles malsonnantes, afin de triompher sur le point le plus grave, celui où se concentraient en dernière analyse les efforts de l'accusation -.

' Procis, t. III, p. aS2. — Abel Desjardins, pp. 223, 220. .372, .373. — AVallou, t. II, p. 435.

- Procès, t. II, pp. 10, 17, 232, 243. 202; t. III, pp. 00. 133, 130. liO, lil, 101, 102, 173, 181.

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Le iliiii.iiiclic IS mars l'ivil, révrquo réunit dans sa maison ddiize assesseurs. Il leur comiinmiiiua un assez grand nomhie de propusitions qu'il avait l'ait extiaire des réponses do l'accusée, et leur demanda leur avis sur la conduite ultérieure de la procédure. Après délibération, il fut décidé que ces propositions seraient examinées avec le plus giand soin, afin qu'on pût en délibérer plus mûrement le jeudi suivant. Dans l'intervalle devait être rédigé le réquisitoire du promoteur'.

Le jeudi '22 mars, en présence de vingt-deux assesseurs, les maîtres chargés d'examiner les propositions firent leur rapport. Il fut décidé que ces points seraient réduits à un petit nombre d'articles, destinés à être communiqués aux docteurs, dont Cauchon entendait demander l'avis avant de conclui-e et de prononcer la sentence -.

Le samedi 24 mars, .Tean de la Fontaine, commissaire délégué par l'évêque, se transporta dans la prison avec le vice-inquisiteur. Là, en présence de six assesseui's, le greffier Guillaume Manclion donna lecture à l'accusée du registre où avaient été consignées ses réponses. Si l'on s'en rapporte au procès-verbal, Jeanne accepta de bonne foi, sans réserve, la rédaction qui lui fut communiquée'.

Cependant la fête de Pâques approchait, et, à mesure que la Pucelle sentait s'écouler les jours qui la séparaient de cette grande solennité de l'année chrétienne, elle redoublait auprès de Cauchon ses instances pour qu'il lui fût permis d'accomplir les devoirs que l'Église impose à cette époque à ses fidèles enfants. L'évêque résolut de profiter de ce désir, si vivement exprimé, pour porter à l'accusée un nouveau coup au sujet des habits d'homme. Le dimanche des Rameaux, 25 mars li'51, il se rendit dans la prison, accompagné de quatre assesseurs, et il offrit formellement à Jeanne de lui laisser accomplir ses devoirs religieux, pourvu qu'elle consentit à prendre un ha])it de femme. Comme elle persistait à ne pas céder sur ce point, les docteurs se mirent à l'exhorter chaleureusement; mais leurs instances furent vaines. « Cela n'est pas en mon pouvoir, répondit la jeune fille; si c'était en mon pouvoir, ce serait bientôt fait. — Consultez vos voix, afin de savoir s'il vous est permis de prendre un habit

* Procès, t. I, pp. 188, 189.

■- Ibid., t. I, pp. 189, 190.

3 Ibid., t. I, pp. 190, 191.

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de fi'minc pour communier le jour de Pàtjues. — • Je ne le puis, même pour communier. Je vous supplie de me laisser entendre la messe en habit d'homme. Cet habit ne charge point ma conscience, et je ne crois point désobéir à rÉgiise en le portant. » Le promoteur se hâta de prendre acte de cette résistance opiniâtre '.

Le lundi 26 mars, l'évêque, ayant réuni dans sa maison douze assesseurs, déclara que le procès préparatoire était clos, et que le procès ordinaire allait s'ouvrir. Le promoteur était invité à présenter publiquement son réquisitoire, divisé en articles, et sur chacun d'eux l'accusée serait mise en demeure de s'expliquer. Tous les points sur lesquels Jeanne refuserait de répondre devaient être, par ce seul fait, regardés comme avérés et acquis aux débats -.

Le mardi 27 mars, le tribunal, composé de l'évêque et du viceinquisiteur, assistés ce jour-là de trente-sept assesseurs, siégea en séance solennelle dans une salle située près de la grande galerie du château de Rouen. Pierre Cauchon donna l'ordre d'amener l'accusée. Aussitôt qu'elle eut pris place, le promoteur, Jean d'Estivet, se leva, tenant en main le manuscrit de son réquisitoire. Il prit d'abord des conclusions tendant à ce que Jeanne fût invitée à prêter serment de dire la vérité sur chacun des articles par lui proposés contre elle; que si elle refusait de répondre, ou môme demandait un trop long délai, il requérait qu'elle fût déclarée défaillante et contumace, et, par ce seul fait, immédiatement excommuniée. Il déposa ensuite son manuscrit sur le bureau du tribunal. L'évêque, après avoir pris l'avis de son collègue Jean le Maître et de chacun des assesseurs, adressa à l'accusée l'exhortation suivante :

« Jeanne, toutes les personnes que vous voyez ici sont de très doctes clercs, versés dans le droit divin et humain, dont l'intention a toujours été et est encore d'agir à votre égard avec douceur et pitié. Nous ne poursuivons aucune vengeance , nous ne désii'ons aucun châtiment; nous cherchons seulement à vous instruire et à vous ramener dans le chemin de la vérité et du salut. Comme vous êtes illettrée, et qu'en des matières aussi ardues vous ignorez peutêtre ce que vous devez faire, ce que vous devez répondre, je; vous

' Procès, t. I, pp. lui, li)3.

^ Ibid., t. I, pp. i'Ji, 195. — Le réquisitoire avait été rédigé de concert avec l'évêque, et nous croyons que dans cette séance du 20 mars les articles qu'il contenait furent lus et approuvés.

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invite ù choisir parmi ces messieurs un nu plusieurs docli'urs pour vous assister clans vos réponses. Si vous ne savez quels conseillei'S vous devez prendre, je vous offre de vous en donner de ma main, l)ourvu qu'en ce qui vous concerne vous soyez décidée à dire la vérité. .le vous requiers de Jurer en notre présence ([ue vous direz la vérité sur tous les points qui touchent votre procès. »

Jeanne ne fut pas dupe de cette feinte douceur. On lui avait obstinément refusé jusqu'à ce jour l'assistance d'un avocat; maintenant voici qu'on lui offrait de lui en donner plusieurs. Cauchon, se souvenant sans doute des objections de Lohier, tenait à mettre les apparences de son côté. Les conseillers choisis par l'accusée n'auraient pu l'assister sans doute que sous la surveillance et la pression du juge. Et si l'on songe au rôle qu'avait joué Loiseleur, quels avocats Cauchon devait-il donner à sa victime, au cas où le choix lui en serait remis? La Pucelle soupçonna à bon droit quelque piège; elle répondit :

« Premièrement, de ce que vous avez dit pour mon bien et notre foi, je vous remercie, et toute la compagnie aussi. Quant au conseil que vous m'offrez, je vous en remercie encore; mais je n'ai pas l'intention de me départir du conseil de Notre- Seigneur. Quant au serment que vous voulez que je fasse , je suis prête à jurer de dire la vérité sur tout ce qui touchera votre procès. » Et elle jura, en effet, sur les saints Évangiles.

Cauchon invita alors Thomas de Clourcelles à donner lecture du réquisitoire, article par article, et à en exposer le contenu en langue française, afin que l'accusée fût en demeure de répondre sur chaque point de l'accusation. Cette lecture, qui constituait une sorte de récapitulation pu])lique et générale des précédents interrogatoires, occupa toute la séance du mardi, ainsi que celle du mercredi 18 mars liSl, à laquelle assistèrent trente-cinq assesseurs'.

Le réquisitoire était précédé d'un préambule, oiî, donnant un libre cours à sa haine, .Jean d'Estivet traitait par avance la Pucelle de sorcière, sacrilège, schismatique , hérétique, apostate, idolâtre, blasphématrice, etc. Les soixante -dix articles qui constituaient l'accusation étaient dignes du préambule. La vie de Jeanne, depuis son enfance, y était odieusement travestie, et l'on ne tenait aucun compte

' Proccs, t. I, pp. 193-202. — Wallon, t. II, p. 158.

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des explications, si claires et si convaincantes, données par Taccuséc durant le procès préparatoire. Tous les faits qui lui avaient été reprochés, et que ses réponses avaient fait évanouir, étaient l'cpris et présentés comme constants par le promoteur, qui ne craignit pas même de revenir sur les points les plus ridicules, et dont le simple bon sens suffisait à faire justice. La Pucelle, la plupart du temps, s'en référa aux interrogatoires qu'elle avait déjà subis. Sur la question des habits d'homme, elle demeura inébranlable, déclarant avec énergie que, dùt-on lui trancher la tête, elle ne prendrait point un habit de femme jusqu'à ce (ju'elle en eût reçu la permission de Notre- Seigneur.

Le monument d'iniquité dressé par Jean d'Estivet, de concert avec Pierre Cauchon, reposait tout entier sur l'accusation de désobéissance à l'Église. Si l'équivoque où l'on avait maintenu jusqu'alors l'accusée sur ce point capital venait à s'éclaircir, si Jeanne faisait appel au pape ou au concile, la base manquait soudain, et l'horrible édifice s'écroulait aussitôt : le promoteur avait eu soin de constater en termes précis la résistance de l'accusée. Le soixante et unième article du réquisitoire était conçu en ces termes :

« Jeanne a été avertie qu'elle devait soumettre toutes ses paroles et tous ses actes à la détermination de l'Église militante. On lui a expliqué la différence qui existe entre l'Église triomphante et l'Église militante. Or elle a déclaré se soumettre à l'Église triomphante, et elle a refusé de se soumettre à l'Église militante. Elle a donc confessé elle-même l'erreur où elle persiste contre la bulle Unam sanctam, en prétendant qu'elle relevait immédiatement de Dieu, en ne soumettant ses actes qu'à lui seul et aux saints, et non au jugement de l'Eglise. »

Voici, sur cet article, la réponse de Jeanne, d'après le procèsverbal :

« A l'Église militante, je voudrais porter honneur et révérence de tout mon pouvoir. Quant à soumettre mes actions à l'Église militante, il faut que je m'en rapporte à Notre -Seigneur, qui me les a fait faire. — Voulez-vous soumettre ce que vous avez fait à l'Eglise militante? — Envoyez-moi votre clerc samedi prochain et je lui répondrai. »

Sur le soixante-neuvième article, Jeanne ayant dit : « Les délits proposés par le promoteur contre moi, je ne les ai point connais; au

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sur|)lus, je m'en nipporte à Nohe-Sei^iieiir; je n'ai licn fail (-(inlre la lui (•hrétieniic. on lui ])Osa de nouv('au la grande ijiicstinn : » Si vous avez connnis quelque péché contre la foi chrétienne, voulez-vous le soumettre à l'Eglise et d ceux à qui en appartient la correction? — Samedi, après diner, répéta Jeanne, je répondrai. » Ceux à qui en appartient la correction, ces mots sont clairs pour nous : il s'agit hien de Cauchon, et de Cauchon seul. Jeanne se trouvait donc placée dans cette alternative : si elle consentait à soumettre ses révélations à la détermination de l'Église, l'évoque de Beauvais s'emparait de cet aveu pour condamner, au nom de l'Église, tout ce qu'elle avait fait; si, au contraire, elle se refusait à cette concession décisive, il la condamnait comme hérétique. De toute façon, pensait-il, la cause française demeurait déshonorée, n'ayant dû ses récents succès qu'à une victime du démon ou à une ennemie de la foi. Mais, si l'on tient compte du rôle joué par Loiseleur, il semble que Cauchon préférât la seconde alternative, au moins jusqu'à la fin du procès, où il espérait bien faire triompher la première '. Il fallait que Jeanne fût d'abord déclarée hérétique, qu'elle abjurât à la dernière heure et son hérésie et sa mission; puis que, tout à coup ressaisie, après un semblant de pardon, par son impitoyable adversaire, elle perdît à la fois, pour la plus grande gloire de l'Angleterre, et son honneur et sa vie. Enlacée dans les liens inextricables de ce réseau d'infamie, Jeanne n'avait qu'un moyen d'y échapper : c'était d'en appeler, purement et simplement, soit au souverain pontife, soit au concile de Bâle, qui venait de se réunir. Or voici ce que racontent à cet égard deux des principaux témoins de la réhabilitation.

« Un jour de la semaine sainte, dit Guillaume Manchon, maître Jean de la Fontaine, frère Ysarabard de la Pierre et frère Martin Ladvenu, de l'ordre des Frères prêcheurs, émus de pitié, se rendirent dans la prison de Jeanne , et l'exhortèrent vivement à se sou-

' L'équivoque, je le répète, est facile à démêler; mais il est moins facile de se rendre un compte exact du double rôle joué par Cauchon, multipliant d'une part ses efforts pour obtenir de Jeanne une soumission dont il aurait su profiter, et d'autre part faisant agir auprès d'elle son affidé Loiseleur dans un sens tout à fait contraire. Pour les historiens de Jeanne, comme pour Jeanne elle-même, ce procès est parfois inextricable. C'est pourquoi il importe d'autant plus de constater, soit en ce qui regarde la soumission contestée de Jeanne à l'Église, soit en ce qui concerne ses tergiversations, telles qu'elles semblent résulter de procèsverbaux suspects, que la déloyauté des juges d'une part, et d'autre part la vie et la mort de l'héroïne, ne permettent pas plus de douter de sa foi que de ses vertus. Jeanne a vécu et elle est morte non seulement en bonne Française, mais encore en bonne catholique : elle a vécu et elle est morte fidèle à son Dieu, à son Église, à son roi.

JKAN.Ni; D'ARC, 239

mettre à FÉglise... Le lendciiiniii du jour où elle fut avertie, elle dit qu'elle voulait bien se soumettre à l'Église et au sacré concile..., car on lui avait expliqué que dans ce concile siégeaient des prélats de son parti... L'évéque de Beauvais et le seigneur de Warwick furent tellement courroucés, que Jean de la Fontaine, se sentant menacé de mort, prit la fuite. Quant aux deux religieux, ils auraient été en grand danger si le vice-inquisiteur, Jean le Maître, ne les avait protégés ' . »

« Jeanne, dit frère Ysambard de la Pierre, interrogée si elle voulait se soumettre à notre saint-père le pape, répondit que oui, pourvu qu'on la conduisît devant lui ; mais elle ne voulait point se soumettre à l'évéque de Beauvais, son ennemi capital. Comme je l'exhortais à se soumettre au concile général alors assemblé, où siégeaient beaucoup de prélats et de docteurs du parti de France, Jeanne, ayant ouï ce conseil, commença à s'écrier : «. Oh! puisqu'en « ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et sou- « mettre au concile de Bàle! » Aussitôt, enflammé de dépit et d'indignation, l'évéque de Beauvais me cria : « Taisez- vous, de par le « diable! » Alors le greffier Guillaume Manchon demanda à l'évéque s'il fallait écrire la soumission de Jeanne. L'évéque répondit que non, et que cela n'était pas nécessaire; et Jeanne s'écria : « Ah! vous « écrivez bien ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce « qui est pour moi -. »

Je ne sais si je me trompe, mais le procès-verbal du greffier me semble avoir gardé la trace de cette scène, et cette trace se ti'ouve précisément dans l'audience du mardi saint, où Ysambard de la Pierre siégeait parmi les assesseurs. On pourrait admettre qu'Ysambard renouvela ce jour-là un conseil déjà donné la veille à Jeanne dans sa prison. Nous lisons, en effet, dans la minute de Manchon : « Au premier article du réquisitoire, l'accusée répond qu'elle croit que notre saint-père le pape de Rome, et les évèques, et autres gens d'Église sont chargés de garder la foi chrétienne et de punir ceux qui y manquent; mais, quant à elle, elle ne soumettra ses actes qu'à rÉs;lise du ciel, c'est à savoir : à Dieu, à la Vierge Marie, aux saints

• Procès, \. II, pp. 13,200, 341 ; t. III, p. 130. — En combinant cnscniblc U'S tlivcrses dépositions du greffier, je dois prévenir le lecteur que j'ai supprime les détails i]ui m ont semblé contradictoires, soit entre eux, soit avec le témoignage d'Ysambard.

- Procès, [. II, pp. 4.J, 310,300. — \M De.sjardins, pp. 313, 3 'il.

-IM JKAN.M: D'A h g

et saintes du païadis. Elle croit fcniiemcnt qu'elle n'a point manqué à notre foi cimUienne, et elle n'y voudrait manquer, et requiert... » Ici la phrase demeure inachevée, comme si la plume du greffier avait été arrêtée par quelque obstacle soudain, et ces deux mots : Et requiert, ont disparu dans la version latine de Thomas de Courcelles.

Ne faut- il pas placer le conseil d'Ysambard après la hère déclaration de Jeanne, et compléter ainsi la phrase suspendue, dans notre hypothèse, par la colère de l'évêque : Et requiert formellement d'être menée devant le concile général siégeant à Bâle, où elle se fait fort de justifier tous ses actes? Quant à la déclaration qui précède, il faut la rapprocher de cette autre parole que nous avons citée plus haut : « C'est tout un de Notre-Seigneur et de l'Éghse, et l'on n'en doit point faire de difficulté. » Jeanne, dont les rapports avec le monde surnaturel étaient pour ainsi dire quotidiens; Jeanne, qui se savait inspirée de Dieu , ne voulait pas paraître douter, même pour un instant, de la vérité de sa mission. Tout ce qu'elle voulait dire, c'est qu'elle était en mesure de la justifier devant le saint -])ère et devant le concile; et certainement elle se serait prêtée de bonne foi, en toute humilité, à l'examen de l'autorité suprême, comme elle s'était prêtée à l'examen des docteurs de Poitiers. Mais de quel droit lui demandait-on de révoquer en doute son inspiration, puisque l'Église ne l'avait point condamnée? Si elle se remettait avant tout et surtout à l'Eglise triomphante, c'est qu'elle en avait reçu directement les ordres, et qu'elle n'ignorait pas que cette Église, présidée par Nutre- Seigneur, et l'Église que préside ici-bas le saintTpère, c'est tout un; c'est aussi, c'est surtout que l'Église militante, dans le cas présent, dans cet inique procès, était exclusivement représentée par (jui? par Pierre Cauchon '.

Le samedi 31 mars, l'évêque se rendit dans la prison de Jeanne,

' Procès, t. I, p. 20'). — Comparez aux paroles que nous attribuons à Jeanne celles-ci que nous avons déjà rapportées : « Je requiers d'être menée devant le pape; devant lui je répondrai tout ce que je dois répondre. » ^ Pour le réquisitoire et les réponses, Procès, t. I, pp. 17-4-3-23. — Notez que nous raisonnons ici et en g-énéral dans ce chapitre sur les procèsverbaux de Cauchon; mais il est bon de ne pas oublier que ces procès-verbaux sont suspects, de sorte que non seulement on doit croire à des omissions, mais qu'on pourrait encore soupçonner sans invraisemblance des altérations dans les réponses de l'accusée. Le greffier Manchon proteste, il est vrai, contre une telle supposition; mais il faut tenir compte de l'embarras qu'il devait éprouver lors de la réhabilitation. Il y aurait lieu sur bien des points à des discussions critiques; mais ces discussions seraient déplacées dans un livre de la nature de celui-ci.

.IKANNK D'ARC 241

accompagné du vice-inquisiteur et de sept assesseurs, [)Our entendre les déclarations qu'elle avait i)rouiis de faire ce joui-ià. II persista à parler au nom de l'Église entière, liien qu'il eût violemment écarté l'appel au concile. Jeanne, de son côté, persista à ne pas lui donner satisfaction, et refusa absolument de mettre en doute soit la réalité, soit le caractère divin de ses visions.

« Voulez-vous vous en rapporter pour tout ce que vous avez dit et fait, soit en bien, soit en mal, et notammentpour les crimes et délits qui vous sont reprochés, et tout ce qui touche votre procès, au jugement de l'Église qui est sur la terre? — Je m'en rapporterai à l'Église militante, pourvu qu'elle ne me commande chose impossible à faire. Ce que je répute impossible, c'est de renier les visions et révélations que j'ai eues, les paroles prononcées, les actes accomplis par l'ordre de Dieu. Si l'Église me voulait faire faire quelque chose qui serait contraire aux ordres que Dieu m'a donnés, je ne ferais cette chose pour rien au monde. — ■ Mais si l'Église militante vous dit que vos révélations sont illusoires ou diaboliques, superstitieuses, mauvaises, vous en rapporterez -vous à l'Église'? — Je m'en rapporterai à Notre- Seigneur, dont j'accomplirai toujours les ordres. Ce qui est contenu au procès est arrivé par le commandement de Dieu, et ce que j'ai affirmé avoir fait par le commandement de Dieu, il me serait impossible de faire le contraire. Et au cas - où l'Église militante me commanderait de faire le contraire, je ne m'en rapporterais à homme du monde, mais seulement à Notre -Seigneur, dont je veux toujours accomplir le commandement. — Pensez-vous donc n'être pas soumise à l'Église qui est sur la terre, c'est à savoir à notre saint-père le pape, aux cardinaux, aux archevêques, évêques et autres prélats d'Église? — Si , Notre- Seigneur d'abord servi. — Avez-vous commandement de vos voix de ne pas vous soumettre à l'Église? — Ce que je réponds, je ne le prends pas dans ma tête; ce que je réponds, c'est par le commandement de mes voix. Elles ne me commandent point

* Si Jeanne eût répondu oui, Cnuclion, qui se prétendait muni de pouvoirs suffisants pour juger en dernier ressort, et qui repoussait toute tentative d'appel, déclarait bientôt que ces révélations étaient, en ed'et, illusoires, diaboliques, etc. C'est ce qu'il faut avoir toujours présent à l'esprit en lisant les ré|)onses de la Pucelle, qui n'ignorait pas que si Cauchon mettait sans cesse le pape et l'Église en avant, il s'attribuait le droit de les représenter seul.

■- C'est, dans l'esprit de Jeanne, une hypothèse inadmissible, au cas où elle serait jugée par le pape ou par le concile : Notre- Seigneur et l'Église, c'est tout un. Mais l'hypothèse n'est que trop vraisemblable, dès que le juge est Pierre Cauchon.

-l-i-l JKANNE DAItC

que je n"ol)éisse pas à TÉglise, Notre-Seigneur dahord servi. » Gaiichoii ne put rien obtenir de plus, et il y a tout lieu de croire qu'il s'en félicita, ne pensant pas que le moment fût encore venu de faire abjurer la Pucelle '.

Les lundi, mardi et mercredi, 2, 3 et 4 avril 1431, les juges, assistés des docteurs les plus habiles , reprirent le travail qui avait été commencé le mois précédent, et, saidant tout à la fois des extraits déjà rédigés antérieurement et des soixante-dix articles du réquisitoire, ils dressèrent un mémoire en douze articles qui deAait servir de thème aux consultations -.

Ces douze articles reproduisaient, sous une forme en apparence modérée et impartiale, la pensée de l'accusation, c'est-à-dire qu'ils appelaient un avis défavorable à l'accusée, à qui on se garda bien de les communiquer. On avait décidé d'y apporter quelques corrections, dont plusieurs, et notamment la })lus importante, parce qu'elle avait trait à la question d'obéissance à l'Église, ne furent point exécutées. Le jeudi 5 avril, Gauchon transmit ses assertions aux docteurs qu'il désirait consulter. La lettre d'envoi, exprimant nettement le désir du juge, dictait par avance les réponses :

« Nous, Pierre, évoque de Beauvais, et Jean le Maître, vice -inquisiteur, etc. Nous vous prions et requérons que, pour le bien de la foi, vous nous donniez par écrit, sous votre seing, un conseil salutaire au sujet des assertions ci-dessous ti'anscrites. Faites-nous savoir, après les avoir attentivement examinées et comparées entre elles, si elles ne vous semblent pas, en tout ou en partie, contraires à la foi orthodoxe, suspectes d'erreurs contre Tautorité des saintes Écritures, contre les décisions de la très sainte Église romaine, des docteurs approuvés par elle et des lois canoniques, scandaleuses, téméraires, dangereuses pour la paix publique, injurieuses, contraires aux bonnes mœui^s, pleines de péchés, en un mot, coupables, de quelque façon que ce soit; ou du moins dites-aous ce qu'on doit penser des assertions susdites en matière de foi ^

Comme on le pense bien, les consultations furent, en général, défavorables à l'accusée. Cependant on peut çà et là, en comparant

' Procès, t. I, pp. 323, 320.

- Ibid, t. I, pp. 326, 327.

» Ibid., t. I, pp. 327, 328. — Abel Desjardins, pp. 180, 181. — Wallon, t. I, pp. 186, 187 , 104.

JEAN m: D'ARC 243

les réponses qui furent faites ù Pierre Cauchon, noter quelques sourdes révoltes dans ces consciences qu'il opprime. C'est ainsi (]ue plusieurs des consultants font une n'serve qui détruit la sévérité de leurs conclusions. « Jeanne est coupable, disent- ils, à moins que ses révélations ne viennent de Dieu. » Or c'est là précisément le point en litige. Trois bacheliers en théologie, Pierre Minier, Jean Pigache et Richard de Grouchet, n'hésitent même pas à déclarer qu'ils demeurent dans le doute à cet égard, et ils refusent de prendre parti. Raoul Sauvage conseille de déférer le jugement définitif au saintsiège, «pour l'honneur du roi et le vôtre, et pour la paix des consciences. » Il blâme énergiquement l'usage des vêtements d'homme, « à moins que l'accusée ne les porte pour préserver sa pudeur. »

Après deu.x. sommations de l'évéque, Nicolas, abbé de Jumiège, et Guillaume, abbé de Cormeilles, déclarent enfin, mais visiblement à contre-cœur, qu'il ne leur semble pas, au premier abord, qu'il faille ajouter foi aux visions de la Pucelle. « Si elle est en péché mortel. Dieu le sait. » Au surplus, comme ils n'ont pas toujours été présents au procès, ils s'en rapportent à la décision des théologiens. Ces réserves, ces refus si timides, si embarrassés qu'ils fussent, étaient autant de protestations contre l'iniquité du juge, autant de soufflets sm' la joue de Pierre Cauchon. Aussi ne se fit-il pas faute de témoigner son ressentiment à ceux dont les réponses lui déplurent : « Est-ce là ce que vous avez fait? dit-il à Pierre Minier en lui montrant le parchemin qui contenait Tavis de ce bachelier; vous mêlez là dedans, à tort et à travers, la théologie et le droit canon; laissez le droit aux juristes. »

Les registres capitulaires de la cathédrale de Rouen attestent avec quelle répugnance le chapitre, qui avait déjà marqué, autant qu'il était en lui, son opposition à propos des lettres de territoire, se décida à délibérer sur le procès de la Pucelle. Ce ne fut qu'en menaçant d'infliger aux membres défaillants une peine disciplinaire, la retenue sur les distributions qui leur étaient faites, qu'on parvint à réunir un nombre suffisant de voix pour statuer sur la demande de Pierre Cauchon. Malgré tout, l'avis du chapitre ne fut pas très favorable à l'accusation, car les chanoines refusèrent de prendre un parti définitif avant qu'on eût consulté l'université de Paris. Une consultation postérieure, plus explicite, et dont les conclusions sont plus rigoureuses, fut, il est vrai, insérée dans la rédaction du procès; mais on remarque

->U JKANNi: D'ARC

(juc cette consultation ne mentionne pas les noms des chanoines, et qu'elle ne fijiure pas sur les registres cai)itulaires. Elle fut probablement rédigée par les partisans de Cauchon, qui prirent la place du chapitre, comme leur maître usurpait celle de l'Église. Mais en refusant d'y laisser inscrire leurs noms, et en ne l'admettant pas parmi leurs actes officiels, on peut dire que les chanoines de Rouen l'ont tacitement désavouée.

A la fin comme au début de ce procès, Dieu voulut (ju'il se trouvât un homme de cœur pour prendre en main la cause de la justice avilie, pour venger le droit ecclésiastique et la conscience humaine, en disant nettement son fait au juge qui les trahissait. Cauchon avait envoyé frère Ysambard de la Pierre vers le vénérable évêque d'Avranches, Jean de Saint-Avit, ancien abbé de Saint-Denis, pour lui donner communication des douze articles et lui demander son avis. Le pieux vieillard, après avoir pris connaissance du document, démt-'la aussitôt la perfidie des juges; et, mettant le doigt sur la plaie, il demanda à frère Ysambard : « Quelle est la décision de saint Thomas sur la soumission qui est due à l'Église en pareil cas?» Ysambard consulta la Somme théologique, et remit par écrit au prélat l'opinion du prince des théologiens, de celui qui a mérité d'être appelé l'ange de l'école, et dont la haute raison semble illuminée des lueurs du Verbe. « Dans toutes les choses douteuses qui touchent la foi, on doit toujours recourir au pape ou au concile œcuménique. — Eh bien, tel est mon avis, » dit le saint évêque; et il laissa voir l'indignation que soulevait en lui la façon dont la procédure avait été conduite. Cauchon ne voulut pas que cette consultation fût insérée au procès -verbal, et le grossier promoteur, Jean d'Estivet, n'eut pas honte d'accabler d'injures et de menaces le courageux vieillard, qui fut, Tannée d'après, incarcéré à Rouen, malgré son grand âge, comme soupçonné de connivence avec le parti français '.

Deux vœux s'étaient principalement fait jour dans les avis recueillis par Pierre Cauchon : l'un était que la cause fût soumise à l'appréciation de l'universilé de Paris; l'autre, que de nouveaux avertissements fussent adressés à l'accusée avant qu'on usât de rigueur. L'évêque de Beauvais pouvait, sans compromettre le succès de son œuvre, donner satisfaction à ce double désir. Il chargea quatre docteurs, Jean

' Procès, t. I, pp. 328-374; t. II, pp. 5, 0, 325, 348, 349, 359. — Abel Desjardins, pp. 181, ^83. — Wallon, t. II, pp. 201, 203.

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Baupère, Gérard Feuillet, Nicolas Midi et Jacques de Touraine, d'aller présenter les douze articles à la grande université, et de les commenter par des explications orales '. Gomme les quatre envoyés lui étaient tout dévoués, il n'avait aucune crainte sur le résultat de cette démarche ; il y voyait, au contraire, un avantage, celui de mettre sa responsabilité à couvert derrière l'autorité d'un corps dont l'influence était si grande et la renommée si haute dans toute l'Europe chrétienne. Rien ne lui pesait moins non plus que de soumettre la Pucelle à de nouvelles angoisses, sous forme d'exhortations charitables, qui devaient naturellement dégénérer en nouveaux interrogatou'es. G'était pour lui le moyen de compromettre de plus en plus sa victime, et de forcer ainsi les convictions hésitantes. Dès le 18 avril il se mit à l'œuvre, et se rendit à la prison accompagné de ses assesseurs.

La Pucelle n'était pas encore remise d'une très forte fièvre causée par les tortures physiques et morales qu'elle endurait depuis près de quatre mois. Gette maladie qui faillit l'enlever à ses persécuteurs, sans qu'ils eussent obtenu d'elle aucun désaveu de sa mission, avait vivement alarmé les seigneurs du grand conseil. Le comte de Warwick manda en toute hâte l'assesseur Guillaume de la Ghambre et plusieurs autres habiles médecins, et leur découvrant toute sa pensée : « Jeanne est gravement malade, tâchez de la bien soigner. Pour rien au monde le roi ne voudrait qu'elle mourût de mort naturelle. Elle est très chère au roi, qui l'a chèrement payée. Il ne veut pas qu'elle meure, si ce n'est par sentence des juges, sur le bûcher. Ainsi ne lui épargnez pas vos remèdes; et faites en sorte de la guérir.» Suivant l'usage, les médecins, après avoir visité et palpé la malade, recommandèrent une saignée. Gela fît trembler le comte, qui s'écria: « Pas de saignée! elle est rusée, et pourrait se faire mourir. » Ils exécutèrent pourtant ce qu'ils avaient résolu, et la Pucelle se trouva mieux. Mais l'ignoble promoteur, incapable de contenir sa haine, détermina une rechute. Il était venu un jour dans la prison en compagnie du médecin Jean Tiphaine. Gomme celui-ci demandait à Jeanne à quoi elle attribuait son mal, la jeune fille lui répondit qu'elle en avait été prise après avoir mangé d'une carpe que lui avait envoyée l'évêque de Beauvais, et qu'elle n'était point assurée que son

' .\bel Desjardins, p. 181.

MG JKANM; D'A lu;

mal lie [trovînt pas de là. Un soupçon di' cette nature, Ijien fxcusal)le en sonune, apivs les infaniu's dont Cauchon s'était déjà rendu coupable ', excita la t'ureui- de Jean d'Estivet : « Qu'oses- tu dire, paillarde! s'écria-t-il; dis plutôt, jiourmande, que tu as mangé des harengs et d'autres choses rpii ne te valent rien. — Cela n'est pas, » s'écria Jeanne; et il s'engagea une dispute où le promoteur, à son ordinaire, ne ménagea pas les injures. Une telle secousse, dans l'état de faiblesse où se trouvait la Pucelle, amena vm redoublement de lièvre qui mit ses jours en danger. Quand Warwick en fut informé, il demanda Jean d'Estivet, et lui adressa une forte semonce, en l'invitant à s'abstenir désormais de pareilles violences. Grâce aux soins dont elle fut entourée, Jeanne, quoique très souffrante encore, se trouvait de nouveau en meilleur «'tat (juand l'évêque vint l'exhorter et l'interroger dans sa prison -.

Il commença d'un ton de fausse douceur, qu'il savait très bien prendre à l'occasion. Il la venait, dit-il, visiter dans sa maladie, pour lui apporter consolation et confort. De très savants docteurs avaient examiné ses réponses, et ils y avaient noté des propositions suspectes; mais il ne tenait qu'à elle d'être éclairée et de rentrer dans la bonne voie, car l'Eglise était bien éloignée de la repousser, elle lui tendait les bras pour la recevoir dans son sein. Il lui amenait de très sages conseillers tout disposés à procurer, par leurs avis salutaires, le bien de son corps et de son âme. Que si elle en désirait d'autres, elle n'avait qu'à le dire, ils lui seraient accordés. Il l'engageait à bien réfléchir et à ne se point obstiner; car, il ne pouvait le dissimuler, si elle persistait à ne croire qu'elle seule, et à ne se fier qu'à son esprit inexpérimenté, il serait obligé de l'abandonner, d'où il résulterait pour elle un grand péril, qu'il cherchait à lui éviter avec toute la sincéritt' et toute l'ardeur d'une véritable affection.

Uaffection de Cauchon! Jeanne, sur ce point, savait à quoi s'en tenir. Elle le remercia toutefois, puis elle dit : « Il me semble, vu la maladie que j'ai, que je suis en grand péril de mort. Si telle est la volonté de Dieu, je vous requiers que vous me permettiez de me

* Jean Tiphaine rapporte qu'il apprit de plusieurs personnes présentes à cette scène que Jeanne avait été prise de vomissements après son repas. Le soupçon d'empoisonnement, naturel dans l'esprit de Jeanne, ne parait pourtant pas fondé, si l'on songe à la volonté des Anglais.

- Procès, t. III, pp. 48, 49, ol , 52.

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confesser et de recevoir mon Sauveur, et quand je serai morte, que vous me lassiez inhumer en terre sainte. » Cette prière touchante donna aussitôt lieu à l'évêque de rentrer en plein dans son équivoque sur l'obéissance à l'Église. Si .Jeanne voulait être traitée en chrétienne, il fallait qu'elle fît acte de soumission comme une bonne catholique. La Pucelle, se voyant de nouveau enfermée dans le cercle vicieux que son appel au concile n'avait pu rompre, s'en référa simplement à ses déclarations antérieures : « Je m'en attends à la réponse que j'en ai faite et à Notre- Seigneui'. Si mon corps meurt en prison, j'espère bien que vous le ferez mettre en terre sainte; si vous ne l'y faites mettre, je m'en attends à Notre-Seigneur. — Croyez -vous que la sainte Kcriture soit révélée de Dieu? — Vous le savez bien, et il est bon de savoir que oui. » Les docteurs se mirent alors à l'exhorter à la soumission, lui rapportant à Tenvi des passages de l'Écriture. A la fin, Nicolas du Midi lui déclara que si elle refusait de se soumettre à l'Église, elle serait traitée comme une Sarrasine. Ce mot fit bondir Jeanne : « Je suis une bonne chrétienne, s'écria-t-elle, bien baptisée, et je mourrai comme une chrétienne. — Si vous voulez communier, il faut vous soumettre à l'Église. — Quant à la soumission, je ne veux rien dire autre chose que ce que j'ai dit : j'aime Dieu, je le sers, je suis bonne chrétienne, et je voudrais aider et soutenir la sainte Église de tout mon pouvoir. — Voudriez-vous point qu'on ordonnât une belle et notable procession pour vous réduire en bon état? — Certes, oui, je veux bien que l'Église et les catholiques prient pour moi '. »

Puisque Jeanne ne cédait point (elle n'en aurait pas moins été perdue si elle avait cédé), il importait à Pierre Cauchon de constater publiquement l'opiniâtreté de l'accusée. Le mercredi 2 mai, il réunit, dans la salle située près de la grande galerie du château de Rouen, soixante -trois assesseurs, auxquels il adressa tout d'abord une assez longue allocution; après quoi il donna l'ordre d'amener l'accusée. Quand Jeanne eut été introduite, il lui déclara qu'il avait chargé Jean de Châtillon, archidiacre d'Évreux, de lui donner de salutaires conseils pour le bien de son corps et de son âme. Il l'engagea à y prêter une oreille attentive, et à se rendre à ses bons avis, si elle ne Toulait mettre en gi'and péril son corps et son âme.

' Procès, t. I, pp. .374-381.

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Aloi's l'archiiliacre se lova, tenant en main son manuscrit, pour procéder à l'exlinit.ition ciiaiitahle. il commença par rappeler à Jeanne, en termes généi'au.v, que tous les chrétiens étaient tenus de croire aux articles de foi. Il l'invita à se corriger et à s'amender d'après le sentiment des vénérables docteurs qui avaient trouvé dans ses paroles et dans ses actions beaucoup de choses répréhensibles. « Lisez voti-e livre, répondit Jeanne, et puis je vous répondrai; je m'attends de tout à Dieu, mon créateur, et je l'aime de tout mon cœur. — Ne répondez -vous rien de plus à l'exhortation générale qui vient de vous être faite? — Je m'en attends à mon juge, c'est à savoir le Roi du ciel et de la terre. »

L'archidiacre, sur l'ordre de l'évêque, passa alors aux avertissements particuliers, qu'il avait rédigés en six points, contenant sous une forme oratoire la substance des douze articles dont on dérobait obstinément à Jeanne le texte original. Quand il eut terminé, on expliqua de nouveau à l'accusée ce qu'était l'Église militante, et on la somma de s'y soumettre. Persistant dans ses déclarations antérieures, elle dit à plusieurs reprises qu'elle s'en rapportait à Dieu : « Je m'en rapporte à lui, à sa personne propre. » Et comme on l'avertit qu'elle s'exposait à périr sur le bûcher pour crime d'hérésie : « Quand je verrais le feu, dit-elle, je ne dirais, je ne ferais autre chose. — 'Voulez-vous vous soumettre à notre saint-père le pape? — Conduisez-moi devant lui, et je lui répondrai. » Jeanne ne voulut point faire d'autre réponse. L'évêque, que cette requête mettait toujours fort mal à l'aise, se hâta de passer aux haljits d'homme. L'accusée, sur ce point, fut également inflexible. Enfin Cauchon la remit sur ses visions, et notamment sur le sigjie. Il résulte du discours de l'archidiacre que l'accusation avait fait prendre de nouvelles infoimations sur les circonstances qui avaient accompagné l'entrevue de Jeanne avec Charles Vil, et que, sans obtenir les renseignements qu'elle désirait sui' le secret du roi, que lui seul ou Jeanne pouvait révéler, elle avait découvert que l'histoire de l'ange et de la couronne miraculeuse, développée par l'accusée pour se dérober aux instances des juges, n'était pas l'exacte expression de la vérité K Bien que

' Nous raisonnons toujours ici comme MM. Quicherat et Wallon, d'après l'aveu de Jeanne, consigné dans l'interrogatoire qu'elle subit le matin de son supplice. Mais nous rappelons, une fois de plus, que ce dernier interrogatoire n'est pas seulement déloyal et suspect comme tous les autres, mais encore dénué de toute authenticité, les notaires apostoliques, greffiers au procès, ayant refusé de le signer. Toutefois nous devons dire aussi que les avocats chargés

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réduit aux conjectures sur ce point, Cauchon n'y trouva pas moins roccasion de tendre à Faccusée un nouveau piège. Au début du procès il avait refusé de s'adjoindre des ecclésiastiques du parti français; il résolut de proûter de la fiction qu'il avait arrachée à Jeanne pour l'amener à refuser elle-même, en terme plus ou moins précis, Kune des garanties qu'elle réclamait naguère, et pour se donner ainsi à bon compte les apparences d'une stricte impartialité. En outre, l'embarras où il comptait mettre la Pucelle jetait sur la réalité ou le caractère divin de ses visions un doute qui seul n'aur.dt pu suffire à la perdre, mais qui, je le répète, venant s'ajouter à la désobéissance, qui était maintenant le point capital du procès, prenait une grande importance. « Pour le signe donné à votre roi, demanda-t-il, voulezvous vous en rapporter à l'archevêque de Reims, au seigneur de Boussac, à Charles de Bourbon, à la Trémoille, à la Hire, qui, avezvous dit autrefois, étaient présents quand l'ange apporta la couronne? Voulez-vous vous en rapporter à d'autres personnes de votre parti? Nous demanderons à ces personnes de nous écrire ce qu'il en est. — Donnez-moi un messager, et je leur écrirai de tout ce procès. ■ — 'Voulez^vous que nous mandions ici trois ou quatre chevaliers de votre parti? S'ils viennent, munis d'un sauf-conduit, vous en rapporterez-vous à eux? — Faites-les venir, et je leur répondrai. — Voulezvous vous en rapporter à l'Eglise de Poitiers, qui vous a examinée? — Me pensez-vous prendre par cette manière, s'écria Jeanne indignée, et ainsi m'attirer à vous? » Elle sentait bien le piège; mais, comme elle n'aurait pu communiquer avec les clercs et les chevaliers de son parti qu'en passant d'abord par l'intermédiaire de Cauchon, il fallait bien qu'elle y tombât en éludant les perfides propositions de l'évêque, qui, au surplus, en aurait su faire un autre piège, pour le moins aussi dangereux, si elle les eût acceptées. Le juge triomphant l'exhorta, une fois de plus, à se soumettre à l'Église. « Si l'Iilglise l'abandonnait, elle serait en grand péril pour son corps et pour son âme; car elle pourrait bien encourir pour son âme la peine du feu

de soutenir la mémoire de Jeanne, lors du procès de réhahilitation, n'ont fait aucune difficulté d'admettre celte fiction, qu'ils trouvent parfaitement excusable : « Nos adversaires, disent-ils, accusent Jeanne d'avoir menti en racontant qu'un ange avait apporté au roi un signe précieux... Nous répondons que ce n'est pas là un mensonge, mais une fiction permise, consistant à voiler la vérité quant au temps et au lieu. C'est ainsi qu'Abraham a parlé à Pharaon..., etc. » Procès, t. II, pp. 247, 248. — Théodore de Leliis, auditeur de rote en cour de Rome, exprime un avis analogue, mais seulement sous forme dubitative. — Procès, t. II, l.p. .35-;i7.

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étenu'l , et pour son cori)S la peine du feu temporel, par sentence des juges séculiers. — ■ Si vous laites contre moi ce que vous dites, répondit-elle d'un ton menaçant, prenez garde; il arrivera malheur à votre corps et à votre âme. » Les docteurs joignirent alors leurs instances, plus ou moins sincères, à celles de Tévêque, qui ne l'étaient aucunement. L'accusée parut un moment ébranlée. « Quel temps me donnez-vous pour me décider? dit-elle. — Décidez-vous sur-le-champ, » reprit Cauchon. Mais Jeanne avait déjà repris toute son assurance, et elle refusa d'en dire davantage. La séance fut levée'.

La perte de la Pucelle était à peu près certaine, et son juge aurait pu s'en tenir là. Mais le doute qui continuait à envelopper le fameux secret, depuis que la fiction de l'ange s'était évanouie devant les renseignements recueillis par l'accusation, obsédait Pierre Cauchon, qui, toujours poussé par les Anglais, aurait bien voulu connaître à fond la vérité sur ce point. Il résolut d'essayer de dompter par la terreur l'intrépide jeune fille et de lui arracher ainsi des aveux complets. Le mercredi 9 mai 1431, il la fit donc mener dans la chambre de torture, où il se rendit lui-même accompagné de neuf assesseurs.

« Jeanne, lui dit- il, sur beaucoup de points de ce procès vous n'avez pas dit la vérité. Nous savons cela par diverses informations auxquelles se joignent d'autres preuves et de véhémentes présomptions. Il est temps maintenant de faire des aveux; car, si vous refusez de nous satisfaire, vous voyez devant vous les exécuteurs de nos ordres, et les instruments de torture dont ils sont prêts à faire usage pour vous ramener dans la bonne voie, vous contraindre à reconnaître et à confesser la vérité, procurer, en un mot, le salut de votre corps et de votre àme, que vous exposez gravement par vos fictions mensongères. »

Jeanne répondit : « En vérité, quand vous devriez me faire déchirer les membres et me faire partir l'âme hors du corps, je ne vous dirais autre chose; et si je faisais (juelque aveu, je dirais toujours après que vous me l'avez arraché par force. » Elle ajouta que le jeudi précédent, 3 mai, jour de l'Invention de la sainte Croix, l'ange Oabriel l'était venu visiter; « et croyez que ce fut saint Gabriel. » Au moment suprême, l'heure du supplice et de la délivrance appro-

' Procès, t. I, pp. 381 -.399.

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chant, l'archange des batailles, saint Michel, comme le dit fortement et ingénieusement M. Michelet, faisait place à saint Gabriel, l'ange de la grâce et de lamour divin. Elle dit aussi « qu'elle avait demandé à ses voix si elle devait se soumettre à l'Église et obéir aux clercs qui la pressaient fort de se soumettre, et que ses voix lui avaient répondu de s'en rapporter à Notre- Seigneur, si elle voulait qu'il lui vint en aide ». — Je leur ai demandé si je serais brûlée; elles m'ont répondu de m'en rapporter à Notre -Seigneur, et qu'il m'aiderait.

— Pour le signe et la couronne, qui, dites-vous, fut apportée par un ange et remis à l'archevêque de Reims, voulez- vous vous en rapporter à ce prélat? — Faites-le venir, et que je l'entende parler; il n'oserait dire le contraire de ce que je vous ai dit. o

Cauchon vit bien qu'il n'obtiendrait pas les détails qu'il désirait; et, de peur sans doute de compromettre la vie de l'accusée, si précieuse aux Anglais, il renonça provisoirement à l'emploi de la torture. Il y renonça définitivement, de l'avis de onze assesseurs contre trois, dans une séance qu'il tint en son domicile, le samedi 12 mai. Les trois assesseurs qui votèrent pour que Jeanne fût soumise à la (|uestiou furent : Aubert Morel, Thomas de Courcelles et Nicolas Loiseleur '.

Cependant le procès touchait à son terme. Le samedi 19 mai 1431, l'évêque réunit dans la chapelle de l'archevêché de Rouen cinquante et un assesseurs, pour leur donner connaissance de la réponse de l'université de Paris, et provoquer de leur part une délibération définitive. La réponse était aussi défavorable à l'accusée que Cauchon l'avait pu désirer. La faculté de théologie et la faculté de droit canon s'accordaient pour approuver la façon dont la procédure avait été menée et pour déclarer Jeanne hérétique, ou du moins violemment suspecte d'hérésie. Ses visions étaient déclarées « mensongères, séductrices, pernicieuses », à moins qu'elles ne procédassent « des mauvais esprits, des démons Bélial, Satan et Béhémot ». La faculté de di'oit canon ne se bornait pas à qualifier les faits qui lui étaient soumis, elle donnait son avis sur la marche à suiM^e : « Si la susdite femme, dûment avertie et charitablement exhortée par le juge compétent, ne rentre pas de son plein gré dans le sein de l'unité catholique, et refuse d'abjurer publiquement son erreur, il convient de la

' Procès, t. I, PII. 399-404. — Jeu mie d'Arc , par Michelet, pp. 106, 107.

-loi JKANNK ICA m;

livrer au juye séculier, [)Our qu'elle subisse une peine proportionnée à son crime. » Les assesseurs se langèrent unanimement à l'avis de la grande université. Quelques-uns même, trouvant la cause sufû- .sanunent entendue, voulaient t[ue la sentence fût rendue le plus tût possible, sans autre formalité. Mais la majorité demanda (ju'avant tout une nouvelle exhortation fût adressée à l'accusée; et Cauchon, siîr maintenant de son fait, accéda volontiers à ce désir '.

En conséquence, le mercredi 23 mai, l'évêque et le vice -inquisiteur, assistés des évoques de Thérouanne et de Noyon, et de sept assesseurs, prirent séance dans une salle du château de Rouen. La Pucelle fut amenée à la barre du tribunal. Pierre Maurice, docteur en théologie, chanoine de Rouen, chargé d'exhorter l'accusée, prit aussitôt la parole. Il développa en douze points la substance des douze articles et rapporta sur chacun d'eux l'opinion de l'université. Après quoi ii adressa à la Pucelle une allocution pathétique, une vraie pièce d'éloquence dans le goût du temps, c'est-à-dire où s'étalait une phraséologie pompeuse, pleine d'emphase et de mauvais goût. L'université, « cette lumière de toutes les sciences, » ayant déclaré qu'il ne fallait point croire aux révélations de Jeanne, Jeanne elle-même était sommée de renier sa mission, et le docteur ne se fit pas faute de lui laisser voir que c'était là précisément cette obéissance à l'Église qu'on avait cessé de réclamer d'elle.

La Pucelle fit à ce morceau oratoire une réponse brève et catégorique : « Quant à mes actes et à mes paroles, tels que je les ai déclarés au procès, je m'y rapporte, et je les veux soutenir. « On lui posa une fois encore la redoutable question : « Pensez-vous, croyez-vous que vous ne soyez point tenue de soumettre vos actes et vos paroles à l'Église militante, ou à d'autres (ju'à Dieu? — Quand bien même on me conduirait au supplice, quand je verrais le bûcher, le bourreau prêt à y mettre le feu; quand je serais dans le feu, je ne dirais autre chose et je soutiendrais ce que j'ai dit au procès jusqu'à la mort. » Cauchon se leva, et après avoir demandé selon l'usage, au promoteur d'abord, puis à l'accusée, s'ils n'avaient rien à dire de plus, sur leur réponse négative, il déclara que le procès était clos et la cause entendue, et remit au lendemain pour prononcer publiquement la sentence -.

' Procès, t. I, pp. 404-429.

- Ibid., t. I, |)p. 429-442.

Jeanne allant au Inljiinal.

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A travers les détours de ce procès ténébreux, où la malice humaine avait tenté d'égarer l'élue de Dieu, la vierge de France a pu hésiter, se troubler et môme involontairement errer par instants'; elle n'a jamais perdu la foi, qui faisait sa force. Elle a gardé inébranlable sa sublime confiance en Jésus-Christ, en sa cause, en elle-même. Elle est demeurée catholique, elle est demeurée française. La noirceur de ses ennemis n"a réussi qu'à faire briller d'un plus vif éclat sa céleste auréole. La lueur en doit croître encore, en dépit d'un moment de faiblesse, sitôt et si glorieusement racheté. J'en atteste ces deux tristes lieux, témoins de son agonie : le cimetière Saint- Ouen et la place du Vieux -Marché.

' Encore une fois, nous raisonnons ici d'après les procès-verbaux de Cauchon, tout on i)révenant le lecteur que la déloyauté de ce juge les frappe de discrédit. Nous devons ajouter que le grand inquisiteur de France , Jean Bréhal , fut d'avis , dans le mémoire composé par lui lors de la réhabilitation, et dont nous parlerons plus loin, que Jeanne, dans aucune de ses réponses, n'avait commis d'erreur théologique, et que la soumission, telle qu'on la lui avait demandée, était excessive et non obligatoire pour elle.

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