‹ Jeanne d'ArcChapitre 20 sur 48 · L'ABJURATION — LA MORT · texte numérisé non relu

L'ABJURATION — LA MORT

Le cimetière Saint- Ouen. — L'abjuration. — Les habits d'homme. — Le second procès. — Le dernier interrogatoire et la dernière communion. — Le supplice. — Circulaires du roi d'Angleterre et de l'université de Paris. — Les châtiments.

Le long procès, si habilement conduit par Cauchon, n'était que le premier acte de la sanglante comédie qu'il avait entrepris de jouer pour le plus grand profit de l'Angleterre. Jeanne, déclarée hérétique par l'université, pouvait être légalement livrée au bourreau. Mais, avant de lui faire expier par une mort infamante le salut qu'elle avait procuré à son pays, il fallait obtenir d'elle le désaveu de sa mission; il fallait qu'elle abjurât et qu'elle tlétrit elle-même la cause qu'elle avait servie, le roi qu'elle avait couronné. Alors, mais alors seulement elle pourrait mourir. C'est pourquoi le second acte, plus court et plus décisif, allait commencer.

Le jeudi 24 mai 1431, dans la matinée, une grande foule encombrait le cimetière Saint-Ouen. Deux échafauds y avaient été dressés, entre lesquels se partagèrent d'abord les regards de la populace, toujours avide d'émotions violentes, insatiable de terreur et de pitié. Sur l'un d'eux siégeaient le cardinal de Winchester, prince du sang royal, prince de l'Église; l'évêque de Beauvais, assisté du viceinquisiteur Jean le Maître; les évêques de Thérouanne, de Noyon, de Norwich et un grand nombre de docteurs, ainsi que plusieurs secrétaires du grand conseil. Sur l'autre, où bientôt tous les yeux se reportèrent, Jeanne, amenée en charrette, venait de monter. On voyait près d'elle l'exécuteur des citations, Jean Massieu, le chanoine

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Loiselcur, les deux givllicrs Boisguillauine et Manchon, el enfin le docteur Guillaume Érard, chargé de prononcer le sermon solennel.

Le silence s'étant fait dans la vaste place, le prédicateur récita son texte, emprunté à l'apôtre saint Jean : « Le sarment ne pourra porter de fruit, s'il ne demeure sur la vigne. » Puis il commença à remplir sa tâche, quoiqu'au fond, comme il le disait à un de ses serviteurs, elle lui pesât fort, et qu'il eût mieux aimé, en cette conjoncture, être à Lille qu'à Rouen. Mais, ne pouvant s'en défendre, il s'efforça de montrer du zèle, et fit un pompeux étalage de toutes les ressources d'une amphigourique et véhémente éloquence. Il exposa fort doctement que cette vigne dont parle l'apôtre c'est l'Église, plantée par la main de Jésus-Christ, et à laquelle tous les bons chrétiens, s'ils veulent porter des fruits de pit'té et de vertu, doivent demeurer attachés. Or Jeanne, s'en étant séparée par sa désobéissance, ce lui fut une occasion de vomir contre elle, dans son intéri't, un torrent d'injures, mêlées de temps à autre de chaleureuses apostrophes et de vives protestations de dévouement et de charité. La Piicelle laissait patiemment couler ce débordement de rhétorique. Quelques paroles, prononcées d'une voix plus forte, ari"ivaient seules aux oreilles des spectateurs les plus éloignés : « L'orgueil de cette femme... Jeanne, si vous saviez comme nous vous aimons!... »

Au pied de l'échafaud, assis sur sa charrette, un sinistre auditeur assistait à ce sermon. C'était le bourreau de Rouen, prêt à emmener l'accusée après la sentence. Tout à coup, saisi d'un mouvement d'indignation probablement concerté d'avance, le prédicateur, mettant en jeu toute la force de ses poumons, s'écria d'un accent terrible : « Ah! France, tu es bien abusée! tu as toujours été la nation très chrétienne, et Charles, qui se dit roi, qui se prétend ton souverain, a adhéré, comme un hérétique, comme un schismatique. car tel est-il, aux paroles et aux actions d'une femme frivole, ditfamée et de tout déshonneur pleine, et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie, par qui elle a été examinée, et non reprise, ainsi qu'elle l'a avoué. » Il présenta deux ou trois fois cette triomphante accusation sous une forme nouvelle, et de ce non content, passant de la prosopopée à l'apostrophe : « Jeanne, dit- il en élevant le doigt, c'est à toi que je parle. Je te dis que ton roi est hérétique et schismatique. » La Pucelle perdit patience; le sang lui monta aux joues, et son regard eut un éclair. « Pai' ma foi! s'écria-t-elle, révé-

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rence gardée, je vous use bien diir el jiii'er. sur peine de ma vie. que c"est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mi(!ux aime la foi et l'Église, et il n'est point tel que vous le dites. » A cette vive riposte, Érard demeura déconcerté. Mais n'avait-il pas la suprême ressource, celle (jui ne manque jamais au loup disputant contre l'agneau? Il se tuin-na vers l'huissier .lean Massieu, et il lui dit : « Faites- la taire! »

Cependant les plus beaux morceaux d'éloquence ont une fin. Quand son sermon fut terminé, Erard dit à la Pucelle : « Voici messeigneurs les juges qui plusieurs fois vous ont sommée et reprise que vous voulussiez soumettre toutes vos paroles et toutes vos actions à notre sainte mère l'Eglise. Dans vos paroles et dans vos actes, il y a plusieurs choses qui, suivant l'avis de très doctes clercs, ne sont pas bonnes à soutenir. — Je vous répondrai, dit Jeanne. J'ai déjà demandé que tout le procès fût envoyé à Rome, à notre saint-père le pape, à qui je m'en rapporte après Dieu. Ce que j'ai dit, ce que j'ai fait, je l'ai dit et fait par ordre de Dieu. Je n'en veux charger personne, ni mon roi, ni aucun autre. — Vos actions, vos paroles, sont réprouvées par les clercs; voulez- vous les révoquer? — Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint-père le pape. » Cet appel au pape, deux fois répété puliliquement en ce moment solennel, plaçait l'évêque de Beauvais dans la situation la plus fausse. A vrai dire, le procès reposant sur la question d'obéissance s'écroulait en ce moment sous les yeux de son auteur. Mais Cauchon était trop avancé pour reculer proche du terme. 11 était décidé maintenant à braver en face, s'il était nécessaire, l'autorité du saint-siège, et Guillaume Érard, qui probablement avait reçu des instructions précises sur ce point, le plus important de tous, déchira résolument les voiles dont le juge avait essayé si longtemps de couvrir sa perfidie. Il déclara à Jeanne qu'une telle soumission ne suftisait pas, et il donna de cette assertion une raison telle quelle : « On ne peut pas, dit-il, aller chercher notre saint-père si loin ^ Les ordinaires sont aussi juges, chacun en son diocèse; vous devez donc vous en rapporter à notre sainte mère l'Église, et tenir pour vrai ce que les clercs qui sont versés dans les sciences divines ont décidé touchant

* Il est curieux d'observer qu'ici encore la minute du g-reffier offre la trace d'une hésitation pour le moins étrange, surtout si on la rapproche de celle que nous avons déjà signalée plus, haut. — Proccs, t. I, p. 415.

VOS actions et vos paroles. )) Jeanne ne répondit rien. L'évùque, qui suivait avec anxiété toutes les paroles échangées sur l'échafaud voisin, et qui tremblait de ne p;is obtenir une soumission qu'il désirait bien plus vivement à cette heure qu'il ne l'avait redoutée naguère, donna ordre de renouveler jusqu'à trois fois cette dernière admonition. Comme l'accusée persistait dans le silence, il se résigna à donner lecture de son jugement; mais tout porte à croire que cette lecture, faite d'une voix accentuée, fut à dessein traînée en longueur, afin de laisser, s'il était possible, à la Pucelle le temps d'abjurer avant ({ue sa condamnation fût acquise. Cauchon redoutait en effet, la sentence une fois prononcée, l'impatience des seigneui's anglais, et surtout de leurs subalternes; car Winchester n'avait pas mis tout le monde dans le secret.

Cependant Érard. qui, lui, ('tail bien instruit des intentions de l'évèque et du cardinal, redoublait ses instances, qui prenaient le caractère d'une véritable obsession. L'infâme Loiseleur avait changé de rôle. Jadis, sous les déguisements divers qu'il avait pris pour s'insinuer dans sa prison, il poussait Jeanne à la résistance; aujourd'hui, sur l'échafaud, et en son propre nom, il la suppliait d'abjurer. Les promesses ne lui coûtaient rien. Si Jeanne avait pitié d'ellemême, si elle consentait à éviter le supplice, à prendre un habit de femme, on la tirerait des mains de ses gardiens, ses fers tomberaient, elle serait mise en liberté et doucement traitée dans les prisons d'Église. Le bon huissier Massieu n'y entendait point malice. Se fiant à la clémence de Cauchon, il pressait Jeanne de céder; il lui suggérait un moyen de se soumettre sans renier ses visions : « Rapportezvous-en à l'Église universelle si vous devez abjurer ou non. » L'esprit sublime de la vierge de France habitait un corps de femme. Le bourreau était là, prêt à l'emmener. Malgré son courage, ce sinistre appareil, ces échafauds, ces juges, cette populace, lui donnaient le vertige. Les supplications, les promesses, les menaces, bruissaient à ses oreilles. Elle sentait tourner sa tête, faiblir son cœur. Bref, elle eut peur. Embrassant tout à coup le conseil de Jean Massieu : « Je m'en rapporte, dit -elle, à l'Église universelle si je dois abjurer ou non. » Érard n'entendit point de cette oreille : « Tu abjureras présentement, ou tu seras brûlée. » Et, comme elle se taisait de nouveau, les exhortations recommencèrent: « Jeanne, ayez pitié de vous; Jeanne, ne vous faites point mourir. — Vous vous donnez, dit-elle,

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bien du mal pour me séduire, s Et iiii sourire indi'fiiiissable, où l'ironie se mêlait à la terreiu', à réyarcment, voltigeait sur ses lèvres.

Cauchon, anxieux au dernier point, vit enfui f[u'elie allait céder; il interrompit sa lecture. Cependant un grand tumulte s'élevait dans l'assistance. La colère des soldats anglais, i)eut-êti-e aussi l'indignation des hommes de cœur, quelque explosion des bourgeois du parti français, se trahissaient par des clameurs. Les pieri'es volaient de toutes parts sur les deux échafauds. Un chapelain du roi d'Angleterre interpellait Cauchon : « Vous trahissez le roi, vous favorisez cette femme. — Vous en avez menti, cria l'évoque furieux; j'agis selon ma conscience; vous me ferez des excuses. » Et, de dépit, il jeta le parchemin contenant la sentence. Le cardinal s'enti'emit, blâma sévèrement le chapelain, et lui ordonna de se taire.

Sur l'échafaud de l'accusée se trouvait en ce moment, probablement envoyé par Cauchon pour dénouer la crise, un secrétaire du grand conseil, Laurent Callot. Cet homme tira de sa manche une petite cédule où était tracée une abjuration très brève et sans doute peu explicite. Il la passa à l'huissier Massieu, qui la lut à haute voix, tandis que Jeanne, hors d'elle-même, sentant comme un gouffre ouvert sous ses pieds et le ciel qui se fermait sur sa tête, en répéta machinalement les mots d'une voix faible. On la pressa de signer. Elle hésitait encore, toujours en proie à cette stupeur nerveuse qui laissait place à une certaine irritation. « Je ne sais, dit-elle, ni lire ni écrire. » Elle prit pourtant la plume, et traça sur le parchemin un rond, comme pour se moquer. Enfln Laurent Callot lui saisit la main; elle se laissa faire; il lui fit tracer une croix, et l'abjuration fut consorniu('e. « Elle a abjuré, dit Cauchon, se penchant à l'oreille du cardinal; que faut- il faire? — L'admettre à la pénitence, » repartit sans hésiter Winchester. Laissant alors de côté la sentence de mort, le juge se mit à en lire une autre, qu'il avait rédigée par avance en prévision de ce qui arrivait. Jeanne était relevée de l'excommunication et reçue dans le sein de l'Eglise; mais, en expiation de ses fautes, elle était condamnée à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à Veau d'angoisse. La séance fut levée. Comme la Pucelle descendait de l'échafaud, Loiseleur lui dit : « Jeanne, vous avez fait une bonne journée, s'il plaît à Dieu; vous avez sauvé votre âme. — Or çà, gens d'Église, demanda -t- elle,

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menez-moi en vos prisons, que je ne sois plus entre les mains de ces Anglais. » Quelques assesseurs firent à Cauchon la même demande; mais il n'avait garde d'y accéder. « Menez-la, dit-il, où vous l'avez prise. » Les Anglais n'entendaient pas lâcher leur proie. Déjà, dans leur grossière impatience, ils s'en prenaient aux juges, aux docteurs. Avant hâte de reprendre les armes, ils se croyaient vaincus d'avance

Le cimelière de Saint -Ouen.

si la sorcière n'était brûlée. Warwick lui-même partageait les préjugés de la soldatesque. « Gela va mal pour le roi, disait-il, cette fille nous échappe. — Soyez tranquille, lui répondit un des asseseurs qui se trouvait près de lui, nous la rattraperons bien. «

Le même jour, dans l'après-midi, le vice-inquisiteur Jean le Maître se rendit dans la prison, accompagné de Nicolas Midi, de Nicolas Loiseleur, de Thomas de Courcelles, de frère Ysambard de la Pierre et de plusieurs autres. Il rappela à la Pucelle combien l'Église avait été miséricordieuse à son égard, l'avertit que si elle retombait dans ses erreurs anciennes, l'Église ne pourrait plus lui pardonner et l'abandonnerait entièrement. Enfin il lui ordonna de déposer ses habits d'homme, et de prendre un vêtement de fennne. Jeanne, qui devait se trouver dans cet accablement qui suit toujours les émotions violentes, répondit qu'elle obéirait aux gens d'Eglise en

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toute chose. Elle })rit donc un lial)il do leinme, et jicrmit qu'on lui rasât la chevelure, qu'elle avait jusqu'alors portée à l'écuelle, c'està-dire coupée on rond autour do la tôte à la manière des hommes. Les docteurs, se retirant, la laisseront dans son cachot à la merci de ses gardiens.

Dans lo temps qui s'écoula du jeudi "J'i- au lundi 28 mai 1431, il est certain que cette résignation ou, pour mieux dire, cette protostation de la Pucelle, fit place à une rébellion décidée contre ses juges, à un retour complet à ses errements d'autrefois. Elle affirma de nouveau sa mission, et reprit ses habits d'homme. Quelles furent les causes qui déterminèrent ce changement? On n'a pas sur ce point des renseignements parfaitement clairs et d'une exactitude absolue; mais une induction raisonnable et les indices recueillis dans les témoignages de la réhabilitation peuvent conduire, ce semble, proche de la vérité. La révolte de Jeanne fut en partie volontaire et en partie déterminée par la violence et la perfidie de ses gardiens, qui avaient reçu le mot d'ordre. Ce qui, chez Jeanne, fut volontaire, ce fut, le premier abattement passé, la résolution d'affirmer de nouveau et avec énergie la vérité de sa mission. Quant aux habits d'homme, il est vraisemblable qu'elle sentit, dès le vendredi ou le samedi, un vif regret do les avoir quittés : ils constituaient à ses yeux sa meilleure sauvegarde. Livrée sans défense à la brutalité de cinq grossiers mercenaires, c'est une merveille que, chargée de coups, elle ait pu éviter du moins de plus infâmes outrages. Toutefois il est douteux qu'elle se soit décidée spontanément à reprendre son ancien costume. Si l'on en croit Jean Massieu, qui déclare tenir ce qu'il raconte de la bouche même de Jeanne, cet acte, qui la constituait relapse, fut l'effet d'une ruse des plus grossières, telles que les pratiquent ceux qui ont la force en main. La nuit, les jambes de la captive étaient prises entre deux paires de fers à chaîne. Elle était attachée très étroitement d'une autre chaîne qui, traversant les piods de son lit, aboutissait à une grosse pièce de bois, oîi on la fermait à clef. Si on ne la déferrait, elle ne pouvait se lever. Or, le dimanche matin, jour de la Trinité, elle dit à ses gardiens : « Déferrez-moi, que je me lève. » Alors un des Anglais lui ôta ses vêtements de femme, qu'elle avait sur son lit, et, tirant l'habit d'homme du sac où on l'avait enfoui, il le lui jeta en disant : « Lève-toi. » Jeanne hésita longtemps avant de le prendre. « Messieurs,

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tlisait-elle, vous savez que cela m'est défendu; sans faute, je ne le prendrai point. » Mais elle eut beau supplier, elle n'en put obtenir d'autre, et enfin, vers midi, elle se décida à le garder. On peut admettre que Massieu a exagéré la résistance de Jeanne, et que, se voyant offrir par ses gardiens eux-mêmes cet habit qu'elle désirait si vivement reprendre, elle fit, pour s'en revêtir et ne le plus quitter, moins de difficultés qu'il ne le dit. Le retour de son énergie et de sa confiance en ses conseils put la décider le lendemain à tenir tête à ses juges sur ce point, comme sur la question des voix, en dédaignant d'attribuer à d'autres qu'à elle-mi'rae ce désaveu de l'abjuration que la terreur lui avait arrachée au cimetière Saint -Ouen.

Dans l'après-midi, de concert avec Warwick, Tlauchon manda plusieurs assesseurs et les greffiers de la cause. Il leur annonça que Jeanne était retombée dans ses erreurs premières, qu'elle avait repris l'habit d'homme, et il les chargea d'aller constater officiellement le crime. Mais, quand ces clercs arrivèrent dans la cour du château de Rouen, ils y furent fort mal reçus. Il y avait là une cinquantaine d'Anglais en armes. Or la soldatesque n'a point d'ordinaire de ces haines raffinées comme les conçoivent les Cauchon et les Winchester. Pour le commun des hommes d'armes, Jeanne aurait dû être bi'ùlée depuis longtemps. Tous ces détours, tous ces délais leur paraissaient une trahison concertée. Les cris de « traîtres! faux Armagnacs! » se firent entendre; les glaives brillèrent, et les pauvres gens d'Église, oubliant leur commission, n'eurent pour lors d'autre souci que de s'enfuir à toutes jambes. Il faut dire aussi que l'un des assesseurs, André Marguerie, qui avait été admis à voir la Pucelle (car il semble bien, malgré l'accueil fait à la petite troupe où se trouvaient les greffiers, que plusieurs docteurs visitèrent Jeanne ce jour-là), avait laissé échapper une parole fort imprudente : « Il serait bon, dit-il, de demander à Jeanne quel est le véHtable motif qui lui a fait reprendre l'habit d'homme. » Un Anglais leva sa lance sur la tête du docteur, qui se hâta de s'en aller.

Le lendemain, lundi 28 mai 1431. l'évêque, assisté du vice-inquisiteur, de huit assesseurs et des greffiers, se rendit dans la prison pour commencer le second procès. Manchon, encore tout ému du péril qu'il avait couru la veille, ne voulait point retourner au <-hàteau, et il fallut, pour le décider, que le comte de Warwick le fît accompagner d'un de ses serviteurs,' dont la présence pût le garantir

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contiv la fureur îles soldais. Les juges, en pént'trant dans le cachot, aperçurent Jeanne revêtue de ses habits d'hoinnie. Cauchon, faisant Félonne, hii demanda pourquoi elle les avait repris, qui les lui avait fait rejirendre. « Je les ai repris de moi -même, sans contrainte, aurait-elle répondu, si Ton en croit le procès-verbal, justement suspect, de cet interrogatoire; j'aime mieux l'habit d'homme que l'habit de femme. — N'avez-vous pas promis et juré de ne pas reprendre llialjit d'iuimme? — Je n'ai jamais eu Tintention de l»rêter un tel serment. — Mais pour quelle cause avez-vous repris cet habit? — Parce qu'il est plus honnête à moi d'avoir un habit d'homme, puisque je vis avec les hommes. » Elle ajouta : « Je l'ai repris parce qu'on ne m'a pas tenu ce qu'on m'avait promis, c'està-dire que j'irais à la messe, que je recevrais mon Sauveur, et qu'on me mettrait hors des fers. — Oui ou non, avez-vous juré l'autre jour de ne pins porter cet habit? — J'aime mieux mourir que de demeurer dans les fers; si l'on veut me donner une compagne qui soit ma sauvegarde, je serai bonne, et je ferai ce que l'Eglise voudra. — Depuis jeudi n'avez-vous pas entendu vos voix? — Oui. — Que vous ont-elles dit? — Dieu m'a fait savoir, par sainte Catherine et sainte Marguerite, que c'était grande pitié que j'eusse abjuré et renié ma mission pour sauver ma vie, et que je me damnais pour sauver ma vie. Avant jeudi, mes voix m'avaient révélé le péché que je devais commettre eu ce jour. Sur l'échafaud aussi elles m'ont parlé. Elles m'ont dit de répondre hardiment à ce prêcheur, à ce faux prêcheur qui m'a reproché plusieurs choses que je n'ai point faites. Si je disais que Dieu ne m'a pas envoyée, je me damnerais; car la vérité, c'est que Dieu m'a envoyée. Mes voix me l'ont bien dit, depuis, que j'ai commis un grand péché en reniant ma mission. C'est par peur du feu, ce que j'en ai dit. — Croyez-vous que vos voix soient sainte Catherine et sainte Marguerite? — Oui, et elles viennent de la part de Dieu. — Et la couronne, qu'en dites-vous maintenant? — J'en ai répondu la vérité au procès, le mieux que je l'ai pu faire. — Mais sur l'échafaud vous avez avoué votre mensonge. — Ce n'était pas mon intention. Je n'ai jamais entendu révoquer mes apparitions, nier que ce fussent sainte Catherine et sainte Marguerite. Tout ce que j'ai fait, c'est par peur du feu. Si j'ai révoqué quelque chose, j'ai menti. J'aime mieux faire ma pénitence en une fois, c'est à savoir, mourir, que d'endurer plus longtemps de telles souffrances en cette

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prison. Quelque chose que l'on m'ait fait renier, je n'ai jamais rien fait contre Dieu ni contre la foi. Ce qui était en la cédule de l'abjuration, je ne l'entendais point. Mais à cette heure, je le déclare formellement, je n'entends rien révoquer, sauf le bon plaisir de Notre-Seigneur. Toutefois, si les juges le veulent absolument, je reprendrai l'habit de femme. Quant au l'este, je n'en ferai autre chose '. » En sortant de la prison, Cauchon rencontra dans la cour du château le comte de Warwick, environné d'une nudtitude d'Anglais. Il leur fit signe de la main, et leur cria d'un air joyeux et d'une voix forte : « Farewell! fareivell! Faites bon visage; c'en est fait, elle est prise! »

Jeanne, en effet, était relapse. Cauchon avait atteint son but, il l'avait même dépassé. Il ne pouvait voir d'un œil tranquille ce désavœu formel d'une abjuration qu'on avait eu tant de peine à obtenir. L'effet de cette abjuration sur l'opinion publique devait être sinon anéantie, du moins singulièrement diminué, si Jeanne s'avisait de répéter en public, au moment du supplice, ce qu'elle venait de dire à huis clos dans sa prison. C'est le sort des méchants de dresser si bien leurs embûches , qu'ils finissent par s'y prendre eux-mêmes. Mais il fallait d'abord aller au plus pressé. L'impatience des Anglais ne connaissait plus de bornes. Il fallait hâter le dénouement de cette sanglante comédie, quitte à se pourvoir, s'il était possible, à la dernière heure, contre le danger qu'on prévoyait.

Le mardi 29 mai, les juges prirent séance dans la chapelle de l'archevêché, assistés de trente-neuf ou quarante assesseurs. Après avoir exposé les faits tels qu'il entendait qu'on les comprît, Cauchon mit la nouvelle cause en délibération. La Pucelle fut tout d'une voix déclarée relapse. Seulement le plus grand nombre des consultants demandait qu'on reliit à Jeanne la formule de son abjuration. L'évêque avait des raisons pour ne pas le faire. La formule insérée par son ordre au procès-verbal était, suivant le rapport d'un assez grand nombre de témoins, très différente de celle qu'avait signée la jeune fille. Il ne tint donc aucun compte de cet avis des assesseurs, et se borna à fixer au lendemain le jour du supplice.

I La distinction que Jeanne établit ici entre l'iiabit d'homme auquel elle tient beaucoup, mais qu'à l'extrême rigueur elle consentirait à déposer, et les révélations qu'elle ne veut renier à aucun prix, concilie bien des contradictions apparentes, et vient à l'appui de ce que nous disions plus haut du double mobile qui détermina ce retour de la Pucelle sur son abjuration.

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Le ni(M'credi 30 mai iï'.'A, di; «jj-rand malin, Jean Massicii |n'ii('ti-a dans la prison. Il cita la Piicelle à comparaître, à huit heiii-es. devant ses juges, sur la place du Vieux-INIarché, pour s'entendre publi(juement retrancher du nombre des fidèles et être ensuite livrée au bras séculier. Il achevait de remplir ro triste office, quand arriva Ladvenu, chargé d'entendre Jeanne en confession et de la préparer il bien mourir. Dans ces luttes terribles qui s'engagent, au moment suprême, entre une âme sublime et la faible chair qu'elle anime, il est naturel qu'il y ait des alternatives, des successions d'énergie et de désespoir. Jeanne avait faibli un moment au cimetière Saint- Ouen; elle s'était fièrement redressée depuis devant ses juges, et maintenant (ju'elle voyait la mort en face, et <juelle mort! l'instinct de la vie se révoltait en elle avec toute la force, tout le désespoir de ses vingt ans. Sa vive imagination lui représentait par avance l'horrible bûcher. Le feu qui devait la briîler vive brillait dans sa pensée de tout son éclat sinistre, et elle n'en pouvait supporter l'affreuse image. Elle commença à exhaler ses plaintes, à pousser des cris de douleur. Promenant sur sa tète une main convulsive, elle s'arrachait les cheveux.

« Hélas! peut-on me traiter si cruellement! Quoi! mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, sera aujourd'hui consumé. réduit en cendres! Ah! ah! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée. Hélas! si j'eusse été dans la prison ecclésiastique, gardée par les gens d'Église et non par les Anglais mes ennemis, je n'aurais pas fait une si misérable fin! Oh! j'en appelle devant Dieu, le grand Juge, des grands torts et ingravances qu'on me fait. »

Et les sanglots soulevaient sa poitrine, et les larmes baignaient son visage. Connue Ladvenu essayait de la consoler, lui parlant du ciel, l'évoque entra, suivi de plusieurs docteurs. Il venait guetter les suprêmes angoisses de sa victime, et, pendant qu'il le pouvait encore, lui tendre une dernière embûche. Dès qu'elle l'apei'çut, elle lui jeta, à travers ses larmes, cette parole vengeresse : « Èvêque, je meurs par vous. — Ah! Jeanne, répondit-il d'un ton hypocrite, prenez vos douleurs en patience. Vous mourez parce que vous n'avez pas tenu ce que vous nous aviez promis, et (pie vous êtes retournée à votre premier maléfice. — Hélas! répliqua la pauvre enfant, si vous m'eussiez enfermée dans les prisons de l'Église, et ix'mise aux mains des gardiens ecclésiastiques, compétents et con-

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venables, ceci no serait pas arrivé. C'ost pourquoi j'appelle de vous devant Dieu! »

Cauchon résolut de profiter du désespoir de la Pucelle pour se délivrer du souci qui le tourmentait depuis deux jours. Après l'avoir déclarée hérétique, lui avoir fait abjurer son hérésie, avoir enfin réussi à la condamner comme relapse, il s'agissait maintenant de la ramener à cette abjuration qui ne pouvait la sauver; il s'agissait de lui faire renier, au pied du bûcher, devant tout le peuple, s'il était possible, ou tout au moins dans la prison, devant les docteurs, ces voix, qui semblaient l'abandonner au moment suprême; il fallait surtout la décider à ne point proclamer en public la vérité de cette mission pour laquelle elle était née, pour laquelle elle allait mourir. A cet effet, il procéda, de concert avec ses assesseurs, à un dernier interrogatoire, oii il atteignit au comble de l'habileté et de l'infamie tout ensemble. Nous ne pouvons démêler avec une exactitude absolue ce qui se passa entre le juge et sa victime, quelles furent les paroles échangées, et quelles promesses furent faites par Jeanne, si réellement elle en fit. Le procès-verbal de cette entrevue, rédigé postérieurement au supplice et dans une forme indirecte et mensongère, n'offre aucune garantie. Le greffier Manchon refusa de le signer, parce qu'il n'avait pas été présent; quoique présent à l'entrevue, le greffier Taquel refusa aussi de le valider de sa signature, parce qu'il le jugeait d'une insigne fausseté. Mais la vraisemblance nous autorise à en recueillir, à en rassembler quelques traits, qui suffiront à nous donner une idée relativement juste de ce dernier et ténébreux détour d'une procédure si féconde en ini- (juités.

Tout d'abord, il est certain que Jeanne affirma, avec une invincible constance, la réalité de ses visions. « Soit bons, soit mauvais esprits, cTit-elle d'après le procès -verbal, ils me sont apparus. » Mais émitelle ce doute sur la nature de ses apparitions? Put-elle un moment souffrir cette pensée qu'elle avait eu affaire à de « mauvais esprits »? Non plus que M. Wallon, je n'oserais l'affirmer; mais je pense, comme lui, qu'il est permis de le croire. Cauchon l'attaqua fort habilement sur ce point : « Or ça, Jeanne, vous nous avez toujours dit (pie vos voix vous disaient que vous seriez délivrée; vous voyez maintenant comme elles vous ont déçue. Dites-nous donc la vérité maintenant. »

Cette délivrance, que ses voix lui avaient en effet promise, et (|ui

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n't'tait autre ijne le iiiailyro destiné à iTJiupie glurieuseincnt lua liens qui l'attachaient à la terre, Jeanne l'avait toujours plus volontiers entendue dans le sens matériel. Elle avait cru jusque-là, elle croyait, la veille encore, qu'elle serait délivrée « à grande victoire », tirée des mains de ses ennemis, et qu'elle reprendrait, grâce au secours céleste, sa place à la tète des armées, ou, si sa mission était achevée, au foyer domestiiiue, près de son père et de sa mère. Or cette espérance s'évanouissait maintenant; elle voyait de près l'atroce réalité, elle sentait (pfellc allait mourir. Déjà avec le désespoir son agonie commençait. Se croyant abandonnée de ses saintes, est- il surprenant qu'elle ait un instant douté d'elles, qu'elle ait répondu à Pierre Cauchon : « Vraiment, je vois bien qu'elles m'ont déçue; » ([u'elle ait affirmé qu'elle ne croyait plus « tju'en Dieu seul », et déclaré qu'elle s'en remettait « aux gens d'Eglise » de décider si ces voix provenaient de bons ou de mauvais esprits »? Mais ce doute ne pouvait suffire.

Loiseleur, instrument docile, valet prêt aux besognes les plus rebutantes, essaya de décider la condamnée à se rétracter publiquement. D'après le procès-verbal, suspect, répétons-le, à ceux-là mêmes dont la signature avait couvert et dissimulé de si graves réticences, Loiseleur aurait réussi. « Je le ferai volontiers, aurait répondu Jeanne; mais je crains qu'il ne m'en souvienne (peut-être y a-t-il ici quelque ironie), et je prie mon confesseur de me le rappeler au moment voulu. » Au moment voulu, proche du bûcher, et surtout au milieu des flammes. Dieu dévoila aux yeux dessillés de la Pucelle le vrai sens de la délivrance promise; et, loin de renier sa mission, comme lavait espéré le juge, par son martyre Jeanne l'a sacrée dans le temps et dans l'éternité.

Quand l'évêque se fut retiré, Jeanne, dans l'âme de laquelle la pure flamme de la foi catholique biillait toujours du même éclat, quelque doute qu'elle pût concevoir au sujet de ses visions, se confessa par deux fois au dominicain Lad venu; puis elle demanda la communion. Mais fallait-il l'accorder à celle qu'on allait bientôt retrancher de l'Église? Massieu fut envoyé vers Cauchon pour pi-endre ses ordres. Après avoir consulté quel(pies docteurs, l'évêque répondit : « J'accorde la permission; donnez-lui tout ce qu'elle vous demandera. » Un clerc, nommé Pierre, alla chercher la sainte hostie; mais, craignant les Anglais, il l'apporta furtivement dans une patène couverte du

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coi'poral, sans escorte, sans cierges, comme si le Sauveur devait, lui aussi, trembler devant les satellites d'un Warwick et d'un Winchester. Ladvenu, à cet aspect, sentit se révolter sa conscience de chrétien et sa dignité de prêtre; il se rendit à l'église la plus voisine, en re({uit le clergé, et ramena Jésus-Christ vers son humble servante avec la poni]ie accoutumée. Le cortège traversa les rues accompagné

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d'une multitude de lumières, en chantant des litanies et en disant à la foule accourue sur son passage : « Priez pour elle! )>

Jeanne attendait dans le recueillement et dans la prière. Elle reçut son Sauveur avec un amour, une piété si vive, que le dominicain, témoignant lors du procès de réhabilitation, dit qu'il faut renoncer à les décrire. Une abondance de larmes, non plus amères, mais d'une ineffable douceur, coulait de ses yeux. Maintenant elle pouvait marcher à la mort, elle était munie du Dieu vivant. Son âme luttait encore contre les défaillances, contre les angoisses de sa chair mortelle; mais le désespoir n'habitait plus son cœur, l'espérance divine y venait d'entrer. « Maître Pierre, dit-elle au théologien Pierre Mau-

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rice, qui ('tait demeiiiv dans saprisoii, où sorai-jece soir? — N'avez-vous pas foi en Dieu, ma fille? répondit le docteur près de pleurer à son tour. — Oh! oui, reprit Jeanne, jai confiance; je serai ce soir en paradis! »

Cependant l'heure du départ était arrivée. Le bourreau attendait la condamnée dans la fatale charrette. Jeanne y monta; Massieu et Ladvenu y prirent place à ses côtés. Cent vingt Anglais, armés de glaives, de lances, de bâtons, formaient l'escorte et devaient écarter les curieux. Comme on sortait du château, Jeanne aperçut, se détachant de la foule, le chanoine Loiseleur qui accourait vers elle.

Pris de ce remords soudain qui atteint souvent les grands criminels quand le crime est consommé, ce misérable voulait obtenir son pardon. Il s'élance sur la charrette, il s'y cramponne. Mais les soldats le repoussent; ils le maltraitent. Sans Warwick, ils l'auraient tué. Un instant suspendue par cet incident, la marche recommence. Jeanne crie, elle pleure; de temps à autre ce cri s'échappe de ses lèvres : « Rouen! Rouen! est-ce ici que je dois mourir? »

Quatre échafauds s'élevaient sur la place du Vieux-Marché, où se pressaient plus de dix mille spectateurs, tant de Rouen que des environs. Sur l'un siégeaient le cardinal d'Angleterre, les évoques de Beau vais, de Noyon, de Norwieh, le chancelier Louis de Luxembourg, évêque de Thérouane, le vice-inquisiteur Jean le Maître et un grand nombre de docteurs. Le second reçut le bailli de Rouen, Raoul Bouteiller, son lieutenant Pierre Daron, et Laurent Guesdon, son assesseur, avec leurs sergents et officiers. Sur le troisième prit place Nicolas Midi, prédicateur désigné. A neuf heures, Jeanne y monta, vêtue d'une chemise longue, telle que jadis elle l'avait' souhaitée, la tête coiffée d'un chaperon qui cachait ses cheveux ras, et se rabattait comme un voile sur son visage. Ladvenu et Massieu l'accompagnaient; Ysambard vint la rejoindre. Le quatrième échafaud était le bûcher, d'une effrayante hauteur. Les fagots s'entassaient sur une assise en maçonnerie à laquelle on arrivait par des degrés , et qui supportaient un poteau très élevé. Au sommet du poteau, un vaste tableau présentait aux regards de la foule ces mots, écrits en gros caractères : « Jeanne, qui se fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, mécréante en la foi, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocatrice des diables, apostate, schismatique et hérétii(ue. »

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« Si un memlji'e souffre, tous les membres souffrent. » (Saint Paul, /re ÉpUre aux Corinthiens, ch. xii.) Tel est le texte sur lequel Nicolas Midi versa, une heure durant, les tlots de son éloquence. Il ne fut ni moins véhément ni moins amphigourique que précédemment Guillaume Érard. Le sermon se termina par ces mots : « Jeanne, va en paix! rÉglise ne peut plus te défendre. » Après une courte exhortation, Cauchon donna lecture de la sentence. « Jeanne étant retournée, ô douleur! à ses erreurs et à ses crimes, comme un cliien qui retourne à son vomissement , » il la retranchait de l'Église, et il la livrait à la puissance séculière, priant toutefois celle-ci, suivant la formule que lui imposait une antique tradition de la procédure inquisitoriale , formellement rappelée dans le dernier vote des assesseurs, d'éviter à la condamnée « la mort et la mutilation des membres ». Il disait cela en face de son innocente victime et du bûcher!

Jeanne était jusqu'alors, sauf quelques soupirs, quelques sanglots, demeurée dans le silence. Elle se jette à genoux et commence à faire à haute voix devant la foule ses lamentations et ses prières. « Sainte Trinité, ayez pitié de moi, je crois en vous. Jésus, ayez pitié de moi. Priez j3our moi, ô Marie! saint Michel, saint Gabriel, sainte Catherine, sainte Marguerite, soyez -moi en aide! Vous tous qui êtes ici, pardonnez-moi comme je vous pardonne. Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon âme! Qu'on n'accuse point mon roi : il n'a point trempé dans ce que j'ai fait; et, si j'ai fait mal, il est innocent. 0 Jésus I ô Maiie! benoits saints et saintes du pai'adis, protégez-moi! secourez-moi! Rouen! Rouen! seras-tu mon tombeau? Est-ce ici que je dois mourir? » L'émotion gagna le peuple, le bailli sur son échafaud, les docteurs, les prélats descendus de leur estrade, et soudain s'élève dans les airs un concert de gémissements et 'de sanglots. Quelques Anglais riaient pourtant. Mais voici que les yeux de Winchester ont rougi, il pleure, et Cauchon a versé des larmes! La panique déjà commence, et beaucoup s'enfuient pour n'en pas voir davantage.

La condamnée continue, pendant plus d'une demi-heure, d'épancher l'amour divin qui la consume en d'admirables prières. Elle demande une croix. Un Anglais pris de compassion en fait une avec un bâton et la lui donne. Elle la reçoit dévotement, la baise, et adresse de touchants appels à la miséricorde du Sauveur, mort sur la croix

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pour notre ivtU'inptioii; elle la met, cette rude croix, sur son cœur, entre sa chair et ses vêtements. Mais ce qu'elle voudrait avoir, c'est la croix sacramentelle, la croix de l'Eglise; car, quoi qu'on en ait dit, elle ne veut, elle ne peut adorer Jésus qu'en priant docilement avec l'Église : sublime martyre, humble fidèle. Ysambard et Massieu vont dans l'église Saint-Sauveur chercher le crucifix des processions. « Ayez soin, dit-elle, que je l'aie continuellement devant les yeux jusqu'à ma mort. » Et, en attendant, elle le saisit et elle l'adore.

Cependant la soldatesque anglaise, ces farouches mercenaires que rien n'émeut, commencent à s'impatienter : « Hé! prêtre, crient-ils à Jean Massieu, nous ferez-vous dîner ici? >) Deux sergents montent sur féchafaud, et avertissent la condamnée qu'il faut descendre. On lui enlève son chaperon, on la coiffe d'une mitre de papier où sont écrits ces mots : « Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. » On l'entraîne vers le juge séculier, qui, voyant la fureur des Anglais, ne prononce aucune sentence; il fait seulement signe de la main en disant : « Menez, menez. »

Jeanne est sur le biàcher; son confesseur l'y a suivie, et il l'exhorte avec tendresse. Elle est liée au poteau, et promène ses regards sur cette foule qui l'environne. « Ah! Rouen! Rouen! s'écria-t-elle, j'ai bien peur que tu n'aies à souffrir de ma mort. » Soudain elle pousse un cri : « Maître Martin, prenez garde, descendez..., le feu! » Le bourreau venait d'allumer les fagots par en bas. Ladvenu rejoint Ysambard au pied du bûcher, et ils ne cessent tous deux de parler à Jeanne à travers les flammes, de tenir le crucifix devant ses yeux. Cependant la fumée s'élève, le bois pétille, la flamme terrestre enveloppe le chaste corps de la Pucelle, et au môme instant le feu divin de l'extase embrase son cœur : elle voit les anges, elle voit les saintes; elle comprend la délivrance. « Saint Michel! saint Michel! Non, mes voix ne m'ont pas trompée, ma mission était de Dieu. Jésus! Jésus! » La douleur lui arrache un dernier cri d'angoisse : « De l'eau! de l'eau bénite! » Mais bientôt elle redit avec une énergie nouvelle : « Jésus! Jésus! Jésus! » Et elle meurt en criant : « Jésus! »

Le bourreau écarta les flammes pour montrer à la populace (ju'il n'y aA^ait pas eu de subterfuge, de substitution de personne, que c'était bien la Pucelle qui avait été brûlée vive; puis, rapprochant les fagots et attisant l'incendie avec de l'huile et du soufre, il acheva son œuvre. Les restes de la vierge de France, c'est-à-dire un peu de

Mort de Jeanne.

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poussière, quelques ossements, son co>ur et ses entrnilles, furent jetés ■dans la Seine luir l'ordre de Winchester. Le bourreau ne pouvait se consoler d'avoir servi d'instrument à l'atroce vengeance de l'Angleterre. Il vint, tremblant, éperdu, trouver Ladvenu et Ysambard, disant qu'aucune exécution ne lui avait causé une telle douleur, racontant comme quoi, malgré tous ses efforts, le cœur de Jeanne n'avait pu être entamé par les flammes, criant que Dieu ne lui pardonnerait jamais. Les deux religieux virent, dans l'après-midi, arriver au couvent un autre pénitent : c'était un soldat anglais qui avait parié qu'il jetterait un fagot dans le liùcher de Jeanne. Il s'approchait pour accomplir ce bel exploit, quand tout à coup on le vit pâlir, chanceler, s'affaisser sur le sol. Ses compagnons l'emportèrent dans une taverne voisine, où ils eurent toutes les peines du monde à le faire revenir. « Elle expirait, dit-il, et comme elle disait: Jésus! j'ai vu une colombe sortir de la flamme et monter au ciel. » Jean Thiessard, secrétaii-e du roi d'Angleterre, en revenant du supplice, s'en allait par les rues, le front penché, les yeux hagards, répétant à tous ceux qui voulaient l'entendre : « Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte. » Il importait au gouvernement anglais que l'opinion qui se faisait jour parmi ses serviteurs eux-mêmes ne prévalût point en Europe. Il était nécessaire qu'il justifiât sa conduite; qu'il parût, aux yeux de la chrétienté, avoir brûlé non pas une sainte, mais une sorcière. Il fallut encore que ce misérable Gauchon. rivé, pour ainsi dire, à son infamie, fournit, par une dernière imposture, des pièces à l'appui du mensonge diplomatique que le grand conseil se préparait à substituer à la véiité qui Faccablait. Le jeudi 7 juin, l'évêque fît rédiger, sous forme d'enquête, le procès- verbal de l'interrogatoire qu'il avait fait subir à sa victime le matin même du supplice , essayant ainsi de constater officiellement que la Pucelle, avant de mourir, s'était reconnue coupable et avait demandé pardon de ses eiTeurs Le vendredi 8 juin, le conseil, au nom du roi Henri VI, exposa à sa manière, dans une circulaire adressée à l'empereur, aux rois, aux ducs et à tous les princes de la chrétienté, la conduite qu'il avait tenue, et il n'hésita pas à affirmer, sur la foi d'un procès -verbal auquel les greffiers avaient refusé leur sanction, et qui n'avait point, par conséquent, de force probante ni de valeur authentique, que, « voyant sa lia ap])rocher, après avoir été délaissée par l'Église', laccu&ée avait recomiu

* L'ordre des faits a été interverti sciemment par le grand conseil ; car tout au plus peut-on

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et pleinement confesse que ces esprits dont elle affirmait avoir leçu de fréquentes visites étaient malins et mensongers, et qu'elle avait été trompée par ses voix, qui lui avaient promis de la tirer de prison. )) Il répéta la même assertion dans une autre circulaire adressée, le 28 juin, aux ducs, aux comtes, à tous les seigneurs, à toutes les cités du royaume de France. « L'université de Paris, servante dévouée de Gauchon et de l'Angleterre, prêta l'appui de son autorité à la version du grand conseil dans une lettre qu'elle adressa au « pape, à l'empereur et au collège des cardinaux ». Tant de précautions pour étouffer la vérité indiquent chez ceux qui en usèrent la conscience de leur crime. Il fallait qu'ils se sentissent bien coupables, ces orgueilleux lords, pour mettre tant de hâte et de soin à se justifier. Le sang des martyrs est souvent retombé, même ici-bas, sur leurs bourreaux. Qui sait ce qu'a pesé le meurtre de la Pucelle dans la balance des destinées de l'Angleterre? Qui sait si les horreurs de la guerre des deux Roses ne furent pas une expiation? Toujours est-il que Henri VI, cet enfant au nom de qui le meurtre avait été commis, perdit successivement ses deux couronnes, qu'il fut abandonné, trahi par les siens, et que finalement il mourut assassiné. Si Ton olijecte qu'en tombant sur sa tète la vengeance divine frappait l'innocent pour le coupable, je réponds que les voies de Dieu sont mystérieuses, et que le malheur est tout à la fois une satisfaction pour la justice d'en haut et un moyen de salut pour ceux qu'il frappe ici -bas. Ce n'est d'ailleurs ici qu'une hypothèse; loin de nous la pensée de sonder trop curieusement les secrets de la Providence. Ce qui est certain, c'est ({ue la voix populaire attribua à la conduite qu'ils avaient tenue durant le protès l'étrange fin de plusieurs de ceux qui y avaient pris part. Cauchon fut foudroyé par l'apoplexie (18 octobre 1442) tandis qu'on lui faisait la barbe; Loiseleur mourut subitement à Bâle; l'ignoble promoteur Jean d'Estivet rencontra une mort digne de son âme grossière : on le trouva un jour noyé dans un égout. Un quatrième personnage, le prédicateur Nicolas Midi, fut, peu de jours après son sermon, attaqué de la lèpre; mais il n'en mourut point, et nous le l'etrouvons en 1438, ses opinions s'étant apparemment modifiées, chargé par l'université de complimenter le roi Charles \'II lors de son entrée dans Paris.

admettre que Jeanne a fait u,n toi aveu le matin, dans sa prison. Le rapprochement des dates met l'infamie dans tout son jour.

Mais, quel qu'ait été le jugement de Dieu sur leurs têtes, détournons nos yeux du sort réservé aux ennemis de la Pucelle. Ce qu'il nous importe surtout de savoir, c'est que, sauvée par elle du joug de l'étranger, il y a quatre siècles, notre patrie a encore dans Jeanne d'Arc, pour le présent et pour l'avenir, une patronne assurée au ciel'.

' Pour ce chapitre, Procès, t. I, pp. "2, 6, 29, 44'2, 500; t. II, pp. 3, 5,0, 7, 8, 9, 14, 17, 19, 20, 308, 331, 334, 338, 344, 347, 352, 359, 366, 375, 377 ; t. III, pp. 52, 53, 55, 50, 61, 64, 65, 113, 122, 132, 146, 147, 149, 150, 156, 157, 158, 159, 164, 16,5, 168, 169, 186, 187, 188, 191, 194, 197, 202, 273; t. IV, pp. 354, 459, 460. —Wallon, t. II, pp. 235, 287. — Abel Desjardins, pp. 192-215. — Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, pp. 214-234. — Jeanne d'Arc, par Henri Martin, pp. 2.55-283. — Jeanne d'Arc, par Michelet, pp. 120-147.

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