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piintump» suus les ordres du comte de Diuiois. Dans le cours du mois de mai, Montguyon, Saint-Émilion, Blaye, Castillon et autres villes furent occupées. Fronsac, Libournc et Dax, capitulèrent dans les premiers jours de juin. Leur soumission entraîna celle des habitants de Bordeaux, qui, par un traité en date du 12 juin, reconnurent Charles VII pour leur souverain direct, moyennant la conservation de lein^ privilèges. Le 29, le comte de Dunois prit solennellement possession de cette grande cité au nom du roi de France. Le 20 août, après quatorze jours de siège, Bayonne suivit le sort de Bordeaux'. La Guyenne était conquise.
Cette conquête toutefois n'était pas définitive. Des maladresses administratives, des infractions au traité du 22 juin commises par les autorités françaises, excitèrent en Guyenne des mécontentements auxquels on ne prit pas assez garde. Une députation envoyée à Charles VII ayant été conduite, un complot se forma à son retour. Pierre de Montferrand, sire de Lesparre, accompagné de divers autres seigneurs du pays, se rendit en Angleterre pour offrir de remettre la province sous le sceptre du roi Henri VI. Le 22 octobre 1452, lord Talbot s'étant présenté devant Bordeaux avec cjuatre à cinq mille hommes, les habitants lui ouvrirent leurs portes. La plupart des places qui environnaient cette ville, à l'exception de Bourg et de Blaye, ne tardèrent pas à i-etomber aux mains des Anglais. Mais Charles VII était décidé maintenant, avec l'aide de Dieu, à ne pas se laisser vaincre. Il fit entrer en Guyenne un
' L'occupation de Bayonne fut marquée par un phénomène décrit en ces termes dans une attestation donnée le jour même par le comte de Dunois. « Au jour d'uy, xx" jour d'aoust, à l'heure de sept heures du matin, à laquelle heure estoit promise la cité de Bayonne et y enti'erent les gens du roi pour en prendre la possession, au ciel qui à celle heure estoit cler et bien puriffié, s'apparut dedans une nuée une croix blanche au droit (à droite) de ladicte cité devers les parties de l'Espaigne, laquelle croix, sans mouvoir, demeura l'espace de une heure. Et aucuns dient que au commencement sur icelle croix avoir une semblance de un cruciflx, couronné d'une couronne d'azur sur chef; laquelle couronne se mua (changea) en une fleur de liz. Dont chascun fut esmerveillé, et ceulx do ladicte ville eu estoicut fort cspoentez de veoir telles merveilles, et incontinent leur anseigne de leur croix rouge qu'ilz avoient sur leurs portes et tours ostèrent. » — La croix rouge était la marque nationale anglaise ; la croix blanche, la marque nationale française. Le même phénomène fut rapporté, à peu près dans les mêmes termes, dans une lettre adressée le même jour à Ciiarles VIT par le comte de Dunois et le comte de Foix, et où il est dit que le fait « a esté vehuz (vu) par tous les gens de cet est (armée), où estoient de mille à douze cens hommes de guerre espaignoulx qui sont icy, avec leurs maignies (avec leur suite), en vostre service ». — Cf. Histoire de Charles VII, par M. de Beaucourt, t. V, p. 52 et note i, et l'édition de la Chronique de Matthieu d'Escotichy, donnée par le même savant pour la Société de l'histoire de France, t. III (pièces justificatives), pp. 399, 400.
corps dubservatiou destiné, jusqu'au rutuur de la belle saison, à contenir le pays et à observer l'ennemi. Le 2 juin 1453, il ouvrit lui-même la campagne. Le lendemain 3, ses troupes mirent le siège devant Chalais, qui ne tarda pas à se soumettre, ainsi que plusieurs autres places. Le mois suivant fut marqué par une action décisive. Castillon, retombé au pouvoir de l'ennemi, était assiégé par l'armée française. Lord Talbot s'avança pour secourir cette place avec sept mille bommcs. Le 17 juillet 1 'i53 fut livré une grande bataille. On put penser (pie les Anglais, tandis que nous acquérions de vraies qualités tactiques, avaient pris nos défauts militaires. Talbot et ses chevaliers se précipitèrent sur nos lignes avec une fougue téméraire. Nos soldats, solidement fortifiés, munis d'une artillerie formidable, les attendirent de pied ferme. « Talbot et les siens furent accueillis par une terrible décharge de canons, coulevrines et ribaudequins, sans parler des flèches et des viretons. Puis le combat s'engagea corps à corps et main à main dans la plaine. Les troupes françaises, particulièrement les francs -archers, déployèrent une rare valeur et la plus grande fermeté. Talbot chevauchait une petite haquenée, vêtu d'une brigantine couverte de velours cramoisi. Frappé à la cuisse d'un coup d'artillerie, il tomba sous sa monture, également blessée. Lord Talbot se vit aussitôt entouré d'archers français qui ne le connaissaient pas. Il cria merci et offrit de se racheter à prix d'or. Mais les archers, fort mal traités le matin par ses gens, ne lui firent point de quartier : ils Fachevèrent sur place de mille coups. Lord de risle, fils de Talbot; l'un de ses neAeux, Th. Auringham, trente autres chevaliers et quatre mille de leurs compagnons d'armes, sans compter les prisonniers, perdirent la vie dans cette bataille. »
L'effet de la victoire de Castillon fut semblable à celui qu'avait eu précédemment la victoire de Blanquefort. Les places redevenues anglaises se rendirent l'une après l'autre. La défense se trouva concentrée dans Bordeaux, qui fut assiégé par terre et par mer. Une flotte placée sous les ordres de Jean de Bueil, amiral de France, et de l'amiral de Bretagne, et composée de bâtiments sortis de la Rochelle et de divers ports bretons, ainsi que des navires auxiliaires fournis par l'Espagne, la Hollande, la Zélande et la Flandre maritime, fi'anchit l'embouchure de la Gironde et seconda l'attaque de l'armée. Le 9 octobre 1453, la capitale de la Guyenne se soumit, cette fois définitivement, au roi Charles VU. Sur une médaille frappée en
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comméinoralion de la conquête de cette i)rovince, ou lit uu quatrain, inscrit dans l'exergue, où le nouvel état de la patrie et le ti'iom[tlie du souverain légitime sont ainsi constatés avec luie juste (ierté :
Qanil je fii l'ait, sans diferance.
Au prudent roi, ami de Dieu, On obéissoit partout en France, Fors à Calais, <pù est fort lieu '.
La prédiction de Jeanne d'Arc était accomplie, son œuvre achevée. Du haut de son céleste trône, que lui avait conquis son martyre, rhéi-oïque vierge applaudissait à l'intelligence et à l'énergie réveillée de son roi, aux victoires de ses anciens conq)agnons d'armes. La stratégie et la politique françaises, durant les campagnes de Normandie et de Guyenne, semblent, à plusieurs égards, s'être inspirées de son esprit. C'est en vain que la sinistre flamme du biicher de Rouen avait consumé sa chair virginale : elle se survivait même ici-bas, par le triomphe de sa cause et le relèvement de sa patrie.
Bien qu'après sa condamnation un voile se soit comme étendu sur sa mémoire, voile que, malgré la réhabilitation juridique qui lui fut accordée par le saint-siège, l'histoire a été longue à entièrement soulever, l'imagination populaire, vivement ébranlée par la mission et les exploits de l'héroïque vierge, eut quelque peine à croire à sa mort. Tandis qu'en certaines régions le scepticisme peut-être se donnait carrière à son égard, et que tel docteur ou tel homme d'Etat du parti français, embarrassé d'elle comme d'un importun souvenir, cherchait à se persuader qu'après tout la victime de dialecticiens aussi consommés que Pierre Cauchon et Thomas de Courcelles ne pouvait avoir eu complètement raison contre eux, que ce n'était très probablement qu'une femme courageuse, mais exaltée, et qui, pour avoir voulu agir à sa tête et se considérer trop sérieusement comme la messagère de Dieu, avait glissé hors du bon sens et même de l'orthodoxie; tandis que peut-être de tels sentiments servaient à calmer le remords de certains conseillers de Charles VII, le peuple, ami du merveilleux et qui le distingue mal du vrai surnaturel, se
' Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. III, pp. 210-21G, 227-239. — Cf. Histoire de Charles T7/, par M. de Beaucourt, t. V, pp. 40-53, 261-286. — Le premier type de la médaille fut frappé en 1451 , après la première conquête de la Guyenne.
JKAN.NE D'ARC
persuadait volontiers que Jeanne d'Arc avait échappé aux flammes. « Il y avait maintes personnes, dit l'auteur bourguignon du Journal de Paris, qui s'abusaient fort à son sujet et croyaient fermement qu'à cause de sa sainteté elle avait échappé au feu, et qu'on en avait brûlé une autre croyant que c'était elle '. »
Il est rare qu'il ne se tente point, en pareille occurrence, quelque essai pour exploiter la crédulité publique. La céleste figure de Jeanne
Mùrl de Tulbot à Castillon.
d'Arc fut, peu d'années après son martyre, l'objet d'une mauvaise copie, d'une usurpation frauduleuse, qui ne fait que mieux ressortir la véridique sainteté de sa personne et de sa mission. Le 20 mai 1436, on vit arriver à la Grange-aux-Ormes, non loin de Metz, une jeune personne en habits d'homme qui s'était jusqu'alors fait appeler Claude, et néanmoins prétendait n'être pas autre que Jeanne la Pucelle. Elle était venue en ce lieu pour parler à quelques seigneurs de Metz qui s'y trouvaient réunis. Il est probable qu'une ressemblance physique assez frappante avec la vraie Jeanne avait donné à cette aventurière l'idée de son audacieuse supercherie. Il était assez adroit de sa part de débuter en une partie de la Lorraine où la renommée de la Pucelle était très répandue, mais où l'on n'avait pas une notion bien exacte de son caractère. Ce qui est surprenant, c'est que les deux frères de Jeanne, Pierre et Jean d'Arc, anoblis par Charles "VII et
' Procès, t. V, pp. 334, 335.
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créés, l'au chevalior, rautio écuyer, qui se trouvaient alors de ce côté, étant venus voir leur prétendue sœur à la Grange-aux-Ormes, n'hésitèrent pas à la reconnaître. Il n'y pas de raison suffisante de les supposer complices de la fraude. Leur simplicité rustique fut dupe de la ressemblance, et aussi sans doute du roman inventé par <;iaude pour mieux faire valoir sa prétention. Peut-être, sans leur faire trop injure, ne serait-il pas téméraii'e de supposer que, outre la joie de retrouver leur sœur vivante, l'espoir de voir accroître encore l'honneur et les avantages que les exploits de la vraie Jeanne avaient pi'ocurés à sa famille contribua à les maintenir dans l'erreur où leur crédulité les fît tomber. Les seigneurs messins, réunis à la Grangeaux-Ormes, ne pouvaient se montrer plus difficiles que Pierre et Jean d'Arc. Ils firent donc fête à l'aventurière. Nicolas Lowe, chevalior, lui fît don d'un cheval, Albert Boulay d'un chaperon, et Nicolas (iroingnat d'une épée. Elle sauta prestement sur son cheval, et par des paroles mystérieuses et pompeuses, débitées avec assurance, elle acheva d'éblouir l'assistance, où se trouvaient pourtant quelques sceptiques demandant qu'elle leur fit voii- par quelque signe qu'elle était bien cette même Jeanne qu'on disait avoir été brûlée à Rouen. A quoi elle répondit que sa puissance ne lui serait pas rendue avant la Saint- Jean-Baptiste. Le lendemain, 21 mai, ses prétendus frères l'emmenèrent en un endroit appelé Bacquillon.
Une huitaine de jours après, aux fêtes de la Pentecôte, elle s'en vint en un lieu appelé Mairville, où elle demeura environ trois semaines chez un bonhomme appelé Jean Cugnot. Plusieurs personnes de Metz l'y vinrent voir et lui fîrent des cadeaux. Elle se rendit ensuite en pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse, puis gagna la ville d'Arlon, dans le duché de Luxembourg. Elle fut présentée là à la duchesse de Luxembourg, Elisabeth de Gorlitz, qui la prit en amitié et la retint assez longtemps en sa compagnie. Elle léussit également à s'attacher le jeune comte Ulrich de Wurtemberg, qui, pris d'enthousiasme, se déclara son protecteur, lui fit faire une très belle cuirasse et la conduisit à Cologne.
Dans cette ville il faillit lui arriver malheur. Il parait qu'étourdie par son succès, elle n'avait pas tardé à se permettre une grande liberté d'allures. Elle se mêlait avec les hommes à des chœurs de danse et à des festins, où elle mangeait et buvait cnmme un véritable soudard. En outre elle opérait des tours de prestidigitation magique
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dans ces assemblées. On prétendait qu'elle avait lacéré une nappe et lavait ensuite remise en un clin d'œil dans son état primitif. Elle avait aussi lancé un verre contre la muraille , et, l'ayant ainsi brisé en morceaux, l'avait sur-le-champ raccommodé. La rumeur qui se taisait à son propos attira l'attention du frère Henry Kaltyser ou Kalt-Eisen, qui remplissait à Cologne les fonctions d'inquisiteur, et qui se décida d'autant plus volontiers à s'occuper d'elle, qu'au nom de sa prétendue vocation elle voulait intervenir dans la contestation existant au sujet du siège archiépiscopal de Trêves entre deux prétendants, Raban de Helmstadt et Jacques de Syrck. Il la fît citer publiquement à son tribunal. L'aventurière, peu pressée de répondre à cette citation, s'échappa secrètement de Cologne, grâce à la protection du comte de Wurtembei^g. Une sentence d'excommunication fut lancée contre elle. Mais à Arlon, où elle revint, elle avait gardé tout son prestige. Elle y séduisit un chevalier de noble lignée, messire Robert des Armoises, qui l'épousa et l'emmena avec lui à Metz, où il l'installa dans son hôtel, situé devant l'église de Sainte -Ségoleine. On conserva longtemps, paraît-il, dans la famille des Armoises, le contrat de mariage des deux époux, et dom Calmet, parmi les preuves de son Histoire de Lorraine, nous a transmis un contrat de vente, en date du 7 novembre 1436, qui commence ainsi : « Nous, Robert des Armoises, chevalier, seigneur de Trichiemont, et Jeamie du Lis ', la Pucelle de France, dame de Trichiemont, ma femme... » L'aventurière fut appelée désormais Jeanne des Armoises-.
Elle ne s'était pas bornée à ce que nous venons de raconter. Entrant audacieusement dans le rôle qu'elle usurpait, elle avait écrit aux habitants d'Orléans et envoyé Jean d'Arc parler d'elle à Charles YIL Elle avait aussi adressé une lettre à ce prince. Voici les curieuses mentions que nous a conservées à ce sujet un registre des comptes de la ville d'Orléans pour l'année 1436 :
« A Pierre Baratin et Jean Bombachelier, pour donner à Fleurde-Lis% le jeudi, veille de la Saint-Laurent, Qe jour du mois d'août,
' La famille d'Arc, depuis son anoblissement, avait pris le nom de du Lis, emprunté au blason donné à Jeanne par Charles VIT.
2 Procès, t. V, pp. 321, .325, 328. — Cf. Une fausse Jeanne d'Arc, par M. Lccoy de la Marche, dans la Revue des questions historiques, livraison du l'^f octobre 1871, t. X, p. 5G2 et suiv. — Le contrat de mariage et le contrat de vente sont des pièces très suspectes. Elles se rattachent, en effet, par leur origine aux « découvertes » de Jérôme Vignier, falsificateur littéraire, dont les méfaits ont été récemment dénoncés à la critique.
^ Héraut ou poursuivant dai'mcs.
301) JEANNi: D'ARC
pour (Ion à lui fait, pour ce qu'il avait apporté une lettre à la ville de la part de Jeanne la Pucelle; pour ce, 43 sous parisis.
« A Pierre Baratin et Jacquet Lesbahy,. pour donner à Jean du Lis, frère de Jeanne la Pucelle, le mardi 21« jour d'août, l'an 1436, pour don à lui fait, la somme de 12 livres tournois, pour ce (]ue ledit frère de ladite Pucelle vint en la Chambre de ladite ville demander aux procureurs qu'ils le voulussent aider d'un peu d'argent pour s'en retourner devers sadite sœur, disant qu'il venait de devers le roi, et que le roi lui avait fait don de 100 francs et commandé qu'on les lui donnât, ce dont on ne fit rien; et il ne lui en fut donné que 20, desquels il avait dépensé 12 et il ne lui en restait plus que 8, ce qui était peu de chose pour s'en retourner, vu qu'il était accompagné de quatre autres hommes à cheval. Et pour ce fut-il ordonné en ladite Chambre de ladite ville, par lesdits procureurs, qu'on lui donnât 12 francs. Pour ce. 9 livres 12 sous parisis.
« A Regnault Brune, le 25e jour dudit mois, pour faire boire un messager qui apportait une lettre de Jeanne la Pucelle et allait devers Guillaume Bellier, bailli de Troyes '; pour ce. 2 sous 8 deniers parisis.
« A Cœur-de-Lis -, le 18'* jour d'octobre 1436, pour un voyage qu'il a fait pour le compte de ladite ville devers la Pucelle, laquelle était à Arlon, dans le duché de Luxembourg, et pour porter la lettre qu'il apporta de ladite Jeanne la Pucelle à Loches, devers le roi qui était là; auquel voyage il a vaqué quarante et un jours, c'est à savoir, trente-quatre jours au voyage de la Pucelle, et sept jours pour aller devers le roi. Et partit ledit Cœur-de-Lis pour aller devers ladite Pucelle, le mardi dernier jour de juillet, et revint le 2e jour de septembre suivant. Pour tout cela, 6 livres parisis.
« A Jacquet Leprestre, le 2e jour de Septembre, pour pain, vin, poires et cerneaux consommés en la chambre de ladite ville, à la venue dudit Co?ur-de-Lis, qui apporta ladite lettre de Jeanne la Pucelle. et pour faire boire ledit Cœur-de-Lis, lequel disait avoir grand'soif ; pour ce, 2 sous 4 deniers parisis l «
' C'est ce même Guillaume Bellier, alors lieutenant de Raoul de Gaucourt dans le gouvernement de la ville de Chinou, chez qui Jeanne d'Arc avait logé durant son séjour en cette ville.
- Héraut ou poursuivant d'armes, ainsi nommé en l'honneur d'Orléans, dont l'emblème héraldique est une espèce de trèfle appelé cœur de lis en terme de blason.
' Procès, t. V, pp. 320, 327. Nous avons rapproché ces textes du français moderne.
JKANNl': D'ARC 301
La fousse Pucello avait, comme on le voit, réussi à tromper les Orléanais. Mais son maii fut encore plus dupe, s'il est vrai ipie cette femme dépravée s'enfuit secrètement de la maison conjugale et vécut quelque temps à Metz dans un désordre qu'elle chercha peut-être à couvrir de spécieux prétextes. Quoi qu'il en soit, il parait qu'elle quitta la France et passa en Italie, où elle prétendit plus tard qu'elle avait été demander l'absolution du saint -père, pour avoir frappé sa mère dans un mouvement de fureur. On n'a, en somme, sur sa conduite de 1436 à 1439, que des données assez obscures et incertaines, mais dont plusieurs nous font assurément concevoir une fort triste idée de cette aventurière. Voici pourtant qu'en 1439 nous la retrouvons tout à coup à Orléans sous le nom de Jeanne des Armoises, en pleine faveur auprès des habitants de cette ville, qui lui prodiguèrent les témoignages de la reconnaissance qu'ils devaient à la vraie Pucelle. Le registre des comptes de cette année atteste officiellement ce'ite erreur des Orléanais :
« A Jacquet Leprestre, le 18e jour de juillet, pour dix pintes et une chopine de vin ofTertes à dame Jeanne des Armoises; pour ce, 14 sous parisis. — Au même, le 19c jour de juillet, pour dix pintes et une chopine de vin ofïertes à madite dame Jeanne; pour ce, 14 sous parisis. — Au même, le pénultième jour de juillet, pour viande achetée à Pierre Basin, en présence de Pierre Sevin, pour offrir à madame Jeanne des Armoises; pour ce, 40 sous parisis. — Au même, pour vingt et une pintes de vin à dîner et à souper, offertes à ladite Jeanne des Armoises, ce jour; pour ce, 28 sous parisis. — Au même, le premier jour d'août, pour dix pintes et une chopine de vin à elle offertes à dîner, quand elle partit de cette ville; pour ce, 14 sous parisis.
« A Jeanne des Armoises, pour don à elle fait le premier jour d'août par délibération faite avec le conseil de la ville pour le bien qu'elle a fait à ladite ville durant le siège; pour ce, 210 livres parisis.
« Audit Jacquet, pour huit pintes de vin consommées à un souper où étaient Jean Luillier et Thevanon de Bourges, parce que l'on croyait l'offrir à ladite Jeanne, laquelle partit avant que ledit vin ne fût venu.
« A Jean Pichon, le 4e jour de septembre, pour six pintes et une chopine de vin à 8 deniers la pinte, offertes à dame Jeanne des Armoises; pour ce, 4 deniers parisis'. »
' Procès, t. V, 325, 331, 332, 335.
M'I JEAN m; DAliC
La fausse Pucelle ne se troiivail plus ù Orli'-ans (iiiaiid Cliailcs VII, revenant d'un séjour à Paris, y arriva dans le courant du mois de septembre 1439. Elle s'était rendue en Touraine. Le bailli de cette province écrivit au roi à son sujet, et elle remit elle-même au courrier chargé de ce message une lettre pour Charles. C'est ce qui résulte d'un article du registre des comptes de la ville de Tours pour cette année. La ville paya au messager, Jean Drouart, la somme de 60 livres tournois i)our son voyage'. L'aventurière parait, vers ce temps même, être entrée en rapport avec le maréchal de Raiz, adonné, lui aussi, aux opérations magiques, qui devaient le conduire par des crimes abominables à une fm tragicjue et honteuse. Il semble qu'elle guerroya en Poitou à la tête d'une troupe de partisans dépendant en quelque façon du maréchal*. L'année suivante (août 1440) elle était dans l'Ile-de-France, où elle eut une mésaventure assez semblable à celle qui naguère à Cologne avait failli l'arrêter dès le début de sa carrière. Le parlement et l'université de Paris s'émurent du bruit qui se faisait à son sujet et la firent venir, bon gré mal gré, dans la capitale. Nombre de leurs membres, anciens bourguignons, ii'î^n peu favoraljles à la mémoire de la vraie Jeanne, ne furent pas fâchés sans doute de pouvoir mettre publiquement en lumière le caractère peu estimable de celle qui prétendait faire revivre en soi la Pncelle. Ils avaient recueilli sur elle des informations, et de plus la soumirent sans doute à des interrogatoires qui ne tournèrent pas à son honneur. En fin de compte, on lui infligea la honte d'une exhibition solennelle, au Palais, sur la pierre de marbre, en la grande cour, et en présence de la foule on la prêcha sans ménagement, en lui reprochant les désordres de sa conduite. Elle en fut quitte d'ailleurs pour cette humiliante cérémonie , et put sortir de Paris en liberté et retourner avec les gens de guerre, en compagnie desquels elle se plaisait à vagabonder ^ Elle n'en persistait pas moins à se donner pour la vraie Pucelle, et beaucoup de gens continuaient à être ses dupes. Elle avait
' Procès, t. V, p. 332. — Cf. Lecoy de la Marche, article cité, p. 571.
- Procès, t. V, pp. 332, 333. — Cf. Lecoy de la Marche, pp. 571-573. — Il n'y a rien que de tout à fait fictif et romanesque dans une prétendue expédition que la fausse Pucelle aurait faite contre la Rochelle, avec le secours d'une flotte espagnole. — Procès, t. V, pp. 329-331. — Cf. la Chronique espagnole de la Pucelle d'Orléans, par le cornte de Payinaigre. Paris, Palmé, 1881, broch. in-8". (Extrait de la Revue des questions historiques, livraison du \" avril 1881.)
■'' Procès, t. V, p. 335.
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des partisans même à la cour, où peut-t'tre essaya-t-on <le nouer quelque intrigue en se servant d'elle. Le roi, qui jusqu'alors, malgré les démarches rapportées plus haut, avait prêté peu d'attention à l'aventurière, se décida enfin à lui donner audience ou même ordonna de la faire venir. Le seigneur de Boissy, ancien chambellan de Charles VII et fort aimé de ce prince, rapporta longtemps plus tard, à son jeune ami Pierre Sala, ce qu'il avait entendu dire au roi au sujet de l'entrevue de Charles avec la fausse Jeanne, comme il lui avait l'apporté ce qu'il avait appris de son maître au sujet de la véritable. Pierre Sala a consigné ses souvenirs dans son livre des Hardiesses des grands rois et empereurs , offert en 1516 à François lei'. « Ledit seigneur me conta, dit-il, que, dix ans après (la mort de la vraie Jeanne), fut de nouveau amenée au roi une autre Pucelle prétendue, qui ressemblait fort à la première. Et l'on voulait faire croire et l'on faisait courir le bruit que c'était la première qui était ressuscitée. Le roi, entendant cette nouvelle, commanda qu'elle fût amenée devant lui. Or en ce temps était le roi blessé en un pied, et portait une botte fauve; c'était là. un signe dont ceux qui conduisaient cette trahison avaient averti la fausse Pucelle, pour qu'elle ne faillit point à le reconnaître entre ses gentilshommes. Il advint qu'à l'heure où le roi la manda pour venir devant lui, il était en un jardin sous une grande treille. Il commanda donc à l'un de ses gentilshommes que, dès qu'il verrait la Pucelle entrée, il s'avançât pour la recevoir, comme s'il eût été le roi; ce qu'il fit. Mais elle venue, connaissant par le signe susdit qu'il n'était pas le roi , refusa de lui parler, et vint droit au roi. Celui-ci fut ébahi et ne sut que dire. Toutefois, la saluant bien doucement, il lui dit : « Pucelle, mon amie, soyez la très bien revenue, au nom de Dieu, qui sait le secret qui est entre vous et moi. » Alors par miracle, après avoir ouï ce seul mot, se mit à genoux devant le roi cette fausse Pucelle, en lui criant merci, et sur-le-champ confessa toute la trahison, pour laquelle aucuns furent châtiés très âprement, comme il convenait bien en un tel cas'. »
On ne sait trop ce qu'il advint ensuite de Jeanne des Armoises. Mais voici ce que l'on peut supposer peut-être. Plus heureuse qu'elle ne méritait, Jeanne des Armoises aurait obtenu, quant à elle, son pardon et se serait éloignée librement. Elle n'aurait pas renoncé à
' Procès, t. IV, p. 281.
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porter l'habit d'humuie et à manier la lance et l'épée, errant çà et là en compagnie des gens de guerre. Elle n'osa plus sans doute afficher ses anciennes prétentions dans le voisinage de Paris ou de la cour, ni rechercher les hommages et les dons des Orléanais. Mais il semble pourtant qu'elle n'abandonna pas encore absolument le rôle usurpé par elle, et qu'elle continua quelque temps à trouver des dupes et à se faire accepter par certains membres de la famille de .leanne d'Arc. C'est peut-être du moins à elle que se rapporte un curieux passage de l'une des dépositions recueillies dans l'information ouverte, au mois de novembre 1476, à Faveresse et à Sermaize, lieux dépendants de la prévôté de Vitry, en Champagne, pour constater la filiation de CoUot de Perthes, descendant de Jean de Vouthon, frère d'Isabelle Romée, mère de la Pucelle. Ce Jean de Vouthon, oncle de Jeanne, était venu se fixer à Sermaize.
(( Vénérable personne messire Simon Fauchart, prêtre, curé de Sermaize, notaire juré du roi notre sire en la prévôté dudit Vitry, demeurant audit lieu de Sermaize, âgé d'environ cinquante-trois ans, dit et dépose in verbo sacerdotis (sur son honneur de prêtre), qu'il se souvient très bien qu'il y avait vingt -quatre ans ou environ (c'està-dire vers 1452), une jeune femme se disant être Jeanne la Pucelle vint audit Sermaize, habillée en habits d"liomme, avec laquelle il lit bonne chère et même joua à la paume contre elle en la halle dudit Sermaize, et véritablement il lui entendit prononcer ces paroles : « Dites hardiment que vous avez joué à la paume contre la Pucelle; » de quoi ledit déposant fut fort joyeux, et lui entendit de plus dire que les nommés Perrinet et Poiresson de Vouthon , frères demeurant fiudit Sermaize, enfants de feu Jean de Vouthon, étaient ses proches parents et lignagers, et il lui vit faire avec eux, pendant qu'elle était audit Sermaize, une très grande et joyeuse chère '. »
La dernière aventure de la vie de la fausse Jeanne dont nous ayons connaissance lui arriva en Anjou, en 1450, et elle eut encore la chance ou l'habileté de s'en tirer, grâce à la débonnaireté bien connue du roi René, auprès de qui elle sut se ménager des protecteurs. A cette époque, étant devenue veuve de Robert des Armoises,
1 Souvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc, etc., par E. de Bouteiller et G. de Braux, p|i. 10, M. MM. de Bouteiller et de Braux, à qui l'un doit la publication de la curieuse enquête dont nous extrayons ce passag-e, pensent qu'il s'agit ici d'une autre aventurière que la dame des Armoises. — Introduction , pp. xxix, xxx. Dans ce cas, il faudrait admettre deux fausses Jeanne d'Arc bien constatées.
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et ayant pris le nom tle Jeanne de Sennaize, elle avait contracté un second mariage avec un nommé Jean Douillet. Voici la teneur de la lettre de rémission qui lui fut accordée sur sa requête, dont les termes, reproduits dans l'acte, expliquent naturellement les choses <à son avantage :
« René, par la grâce de Dieu, roi de Jérusalem et de Sicile, duc d'Anjou, pair de France et duc de Bar, comte de Provence, de Forcalquier et de Piémont, à tous ceux que ces présentes lettres verront, salut.
« Nous avons reçu une humble supplication de Jeanne de Sermaize, à présent femme de Jean Douillet, contenant que, par suite de la haine conçue contre elle par quelques-uns des parents de la dame de Saumoussay, à leur poursuite ou autrement, elle a été mise en nos prisons de Saumur, et là détenue l'espace de trois mois ou environ; et il lui a été reproché par quelques-uns de nos officiers, audit lieu de Saumur, qu'elle s'était fait appeler pendant longtemps Jeanne la Pucelle, abusant et faisant abuser plusieurs personnes qui autrefois avaient vu la Pucelle, qui combattit pour faire lever le siège d'Orléaiis contre les anciens ennemis de ce royaume; et à cette occasion, bien qu'il n'y ait eu aucune autre charge contre elle, elle a été par nos officiers dudit lieu de Saumur bannie de notre dit pays d'Anjou, et il lui a été défendu d'y entrer ni d'y séjourner en aucune manière; en conséquence duquel Ijannisseinent, ladite suppliante n'ose aller ni venir en notre dite ville de Saumur, par crainte de nous offenser ainsi que notre justice. Elle requiert donc humblement que, attendu qu'elle n'a jamais été convaincue d'aucun autre vilain cas, blâme ou reproche, nous lui veuillions donner et octroyer congé et licence d'aller, venir et séjourner par tout notre dit pays d'Anjou, comme elle aurait fait ou pu faire avant ledit bannissement, et lui accorder notre grâce et miséricorde sur ce.
« Savoir faisons que nous, ayant égard aux choses susdites et aussi à la requête de plusieurs personnes qui de ce nous ont supplié et requis, avons voulu et consenti, voulons et consentons et nous plaît que ladite Jeanne puisse aller et venir par tout notre dit pays d'Anjou et où bon lui semblera, nonobstant ledit bannissement, pendant cinq ans à compter du jour de la date de ces présentes, sans que en cela lui soit donné aucun trouble ou empêchement, pourvu toutefois
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que don^avant elle se comporte lioiiiiètcmetit taiil tu liahits (inaiitroinent, comme il convient à une feiuine de faii-e.
« Si donnons en mandement })ar cesdites présentes à notre ti-ès cher féal conseiller et premier chambellan, le sénéchal de notre dit pays d'Anjou, ou à ses lieutenants en notre dit pays d'Anjou, et à tous nos autres justiciers et officiers et sujets, et à chacun d'eux, que ladite Jeanne de Sermaize ils fassent, souffrent et laissent jouir et user de ces jn-ésentes selon leur forme et teneur durant ledit temps, sans en ce lui donner ni souffrir être fait, mis et donné empêchement en aucune manière. Et afin que ce soit chose ferme et stable, nous avons fait mettre et apposer notre sceau à cesdites présentes.
« Donné en notre château d'Angers, le... jour de février, l'an de grâce mil quatre cent cinquante-si.\ (liriT suivant le nouveau style)'. ).
Il résulte des termes de ce document, (jù la fausse Jeanne confesse positivement sa fraude, qu'elle s'était alors résolue à abdiquer définitivement ses audacieuses prétentions. Le rôle qu'elle avait usurpé lui devenait d'ailleurs difficile à soutenir. A la date de la lettre de rémission accordée par le roi René, il y avait déjà plus de six mois que l'instance pour la réhabilitation de la vraie Pucelle, officiellement introduite, à l'instigation de Charles VII, par Isabelle Romée et par Pierre et Jean d'Arc, revenus de leur erreur, devant les commissaires du saint-siège, avait abouti à la sentence solennelle qui avait proclamé, au nom du chef de l'Église, la nullité de la condamnation de l'héroïque vierge et l'iniquité de son supplice.
' Celte pièce, dont nous avons rajeuni la langue, a été découverte et publiée pour la première fois par M. Lecoy de la Marche dans l'article précité, p. 578, note 1. L'étude de M. Lecoy de la Marche sur une fausse Jeanne d'Arc a été ensuite insérée par lui dans son savant ouvraae sur le roi René.