CHAPITRE II
LA REHABILITATION
Charles VH et Jeanne d'Arc. — Préliminaires de la rélialiilitation. — Consultations. — Le mémoire de Théodore de Leliis. — Supplique de la famille d'Arc. — Hescrit de Cali.xte IIL
— Introduction de la cause. — Constitution du tribunal. — La procédure. — Les enquêtes.
— Déposition de Thomas de Courcelles. — Délibération des juges. — Avis des docteurs.
— La rdcollection de Jean Bréhal. — Conclusion de la cause. — Sentence définitive de réhabilitation.
Le silence et l'inaction de Charles VII durant la voie douloureuse que Jeanne d'Arc parcourut, depuis sa capture à Compiègne jusqu'à son martyre à Rouen, est une des taches de son règne. Les historiens les plus favorables à ce prince ne sauraient eux-mêmes se résoudre à entièrement disculper sa mémoire do l'accusation d'ingratitude, ou au moins d'une bien singulière négligence à l'égard de celle qui avait tant fait pour lui. La captivité morale où il se trouvait dans les mains de ses ministres, et en particulier de la Trémoille, de tout temps hostile à Jeanne d'Arc, explique en partie son attitude, mais sans la justifier; les nécessités politiques et la irainte de se compromettre ne sauraient être acceptées non plus comme de valables excuses. Mais peut-être l'inaction de Charles fut- elle plus apparente que réelle, et y eut-il, comme quelques indices donnent lieu de le croire, de secrètes tentatives pour venir en aide à la Pucelle. Peut-être encore était-il moins facile de la secourir efficacement que cela ne paraît au premier abord. L'état des esprits et des affaires à cette époque est extrêmement compliqué, et bien des éléments d'information nous manquent, de sorte que l'historien hésite à prononcer, sur la conduite personnelle de Charles 'VII à l'égard de Jeanne d'Arc, une son-
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tence trop alisolue, (ju'il l'aiidrait iifiit-(Mrr roviseï- nu .jour. Saul' Mioillcur avis toutclois, nous ne consentirions, (juant à nous, à absoudre la mémoire de ce prince que s'il nous ctait bien prouvé qu'il se trouva effectivement alors, comme incline à penser son plus récent liistorien, dans une véritable impuissance d'agir, créée par les circonstances. Mais cela ne nous i)araît pas suffisamment démontré'.
Ce que nous sommes très portés à admettre, c'est que, dans les liens où il avait laissé emprisonner sa volonté, Charles souffrit vivement en son cœur du martyre de la Pucelle, et que la pensée de l'héroïque vierge occupa souvent sa conscience. Sa préoccupation à cet égard parait s'être accentuée et manifestée chaque jour davantage, à mesure que se releva son âme longtemps affaissée ^ La famille de Jeanne d'Arc éprouva toujours les effets de sa bienveillance, et les démarches faites auprès de lui par Jean d'Arc en faveur de la fausse Pucelle montrent qu'on le savait intérieui'ement fidèle à la mémoire de la vraie. Mais le meilleur témoignage de ses sentiments, et ce qui peut le mieux contribuer à défendre sa propre mémoire, c'est l'initiative qu'il prit au sujet de la réhabilitation de Jeanne d'Arc et la persévérante énergie avec laquelle il poursuivit ce noble dessein. Il est vrai que son propre honneur était compromis dans la condamnation de Jeanne, qui, dans la pensée des juges, était moralement destinée à le frapper autant qu'elle , et qu'il importait à la légitimité de ses droits que celle qui les avait si hautement proclamés et fait triompher ne demeurât pas sous le poids d'une note d'imposture et d'hérésie. Mais des historiens plutôt sévères à son égard n'ont pas hésité à lui faire honneur de la réhabilitation de Jeanne ', et ce serait trop déprécier la nature humaine dans la personne d'un prince qui, par l'ensemble de son règne, a inscrit son nom parmi nos grands rois, parmi les bienfaiteurs de la nation française, que de ne pas le croire inspiré en cela par des motifs plus purs et plus élevés que le seul intérêt politique et personnel.
La conquête de la Normandie n'était pas encore achevée quand Charles, maître de Rouen depuis seulement trois mois, donna la
' Cf. Histoire de Charles VII, par M. de Beaucourt,t. II, p. 202 et suiv. - Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. III, pp. 144, 150.
^ Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 149. — Cf. Histoire de Charles VII, par M. de Reaucourt, t. V, p. .'!53 et suiv.
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commission suivante à M" Guillaume Bouille, doyen de la cathédrale de Noyon, ancien recteur de l'université de Paris :
« GiiAKLEs, par la grâce de Dieu, roi de France, à notre amé et féal conseiller, maître Guillaume Bouille, docteur en théologie, salut et dilection. Comme, il y a déjà quelque temps, Jeanne la Pucelle eut été prise et saisie par nos anciens ennemis et adversaires les Anglais, et amenée en cette ville de Rouen, et que contre elle ils eussent fait faire procès tel quel, par certaines personnes à ce commises et députées par eux; en faisant lequel procès ils eussent et aient fait et commis plusieurs fautes et abus, et tellement que par le moyen dudit procès et à cause de la grande haine que nosdits ennemis avaient contre elle, ils la firent mourir iniquement et contre raison, très cruellement, et pour ce que nous voulons savoir la vérité dudit procès , et la manière dont il a été conduit : nous vous mandons et cammandons, et expressément enjoignons que vous vous enquériez et informiez bien diligemment des choses dessus dites, et que l'information par vous sur ce faite apportiez ou envoyiez finalement, close et scellée, par devers nous et les gens de notre grand conseil; et en outre que tous ceux que vous saurez posséder documents, procédures, ou autres choses touchant la matière, vous les contraigniez, par toutes les voies justes et que vous croirez convenables, à vous les remettre pour nous les apporter ou envoyer, afin que nous puissions pourvoir sur ce ftiit ainsi que nous jugerons devoir le faire par raison; car de cela nous vous donnons pouvoir, commission et mandement spécial par ces présentes. Si mandons et commandons à tous nos officiers, justiciers et sujets, que à vous et à, ceux que vous commettrez et déléguerez pour cette affaire ils obéissent et se prêtent diligemment. Donné à Rouen le quinzième jour de février, l'an de grâce mil quatre cent quarante-neuf (15 février 1450, nouveau style), et de notre ère le vingt-huitième.
Ainsi signé : « Par le roi, à la relation du grand conseil, Daniel '. »
En vertu de cette commission, Guillaume Bouille ouvrit une enquête, où il entendit sept témoins qui avaient assisté, soit au procès, soit aux derniers moments de Jeanne d'Arc. Parmi eux figurèrent le greffier Guillaume Manchon et Jean Beaupère, l'un des
' Procès , t. II, pp. 1 et 2.
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assesseui's. Coliii-ci ne négligea pas de faire remarijinT que « le lundi d'après l'abjuration il parti! de liouen pour aller à Bàle, comme député de l'université de Paris; et Jeanne fut condanméc le mercredi suivant; par conséquent, il ne sut aucune nouvelle do sa condamnation, jusqu'à ce qu'il en ouït parler à Lille en Flandre' ».
Le procès-verbal de cette enquête et les documents (jue l'on y put joindre furent transmis au roi et à son conseil, qui s'en servirent pour faire dresser un mémoire à consulter, sur lequel on prit l'avis de plusieurs tbéologiens et canonistes. Pi-ovisoirement on n'alla pas plus loin. Jeanne ayant été jugée par un tribunal ecclésiasti(|ue, qui l'avait surtout condamnée pour de prétendues erreurs en matière de foi, la justice royale était incompétente pour reviser le procès et réhabliter l'orthodoxie de la victime. Il ne fallait pas moins que l'intervention du saint-siège. Charles eut d'abord recours, en 1452, au cardinal d'Estouteville, alors chargé par le page d'une mission en France, et qui ouvrit d'office, en qualité de légat, avec l'assistance de frère Jean Bréhal, inquisiteur de France, une information nouvelle, qu'il fit ensuite continuer par un délégué, quand il fut obligé de vaquer à d'autres affaires. Une vingtaine de témoins furent entendus dans cette nouvelle enquête, dont les résultats furent communiqués aux docteurs que l'on jugea les plus capables de donner sur la question des avis autorisés-. Parmi les consultations rédigées alors sur la demande du cardinal d'Estouteville, il en est une à laquelle la science et la situation de son auteur ont donné et conservent une importance particulière. Nous voulons parler du mémoire dû à la plume de Théodore de Leliis, auditeur de Rote en cour de Rome et l'un des plus savants canonistes du xv^ siècle. « Né d'une famille noble de Teramo, dit M. Quicherat', il tenait à vingt-cinq ans les assises de la Rote. Pie II, qui l'appelait sa harpe à cause de son éloquence, le fit évêque de Feltre en 1462; en 1405, il fut transféré au siège de Trévise. Après avoir été soUs trois papes la lumière du tribunal romain, après avoir fait aljjurer Georges Podiebrad et rempli les missions les plus importantes en France, en Bourgogne et en Allemagne, il mou-
' Procès, t. II, p. '21.
- Ihid., t. II, |). 291 et suiv. — Notices dit procès de revision et d'absolution de Jeanne d'Arc, par M. de l'Averdy , dans les Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, t. III, p. 241 et suiv.
■' Procès, t. II, p. 22, note 1.
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rut à luge de trente-huit ans. » J.a cunsultiition de ee docteur, faite sur le texte du procès de condamnation, qu'il eut sous les yeux, et où il passe successivement en revue les douze articles, extraits des interrogatoires, qui servirent de base à la condamnation de Jeanne d'Arc, nous représente l'avis motivé d'un théologien et d'un jurisconsulte romain sur le beau procès de Pierre Cauchon. C'est l'un des premiers et non des moins remarquables examens de ce document capital pour l'histoire de la Pucelle'.
Des consultations telles que le mémoire de Théodore de Leliis et que celui qui fut rédigé dans le même sens par un autre jurisconsulte de Rome, Paul Pontanus, avocat au consistoire apostoli(|ue. furent naturellenient de puissants arguments auprès du saint-siège en faveur de la revision du procès de Jeanne sollicitée par Charles VII. La procédure commencée d'office par le cardinal d'Estouteville, qui n'avait point reçu mission du pape pour cela, n'avait qu'une valeur préparatoire. Il fallait, pour que la revision put être régulièrement entreprise, que des commissaires eussent été spécialement délégués à cet effet par l'autorité apostolique. Les négociations engagées par le roi pour obtenir cette mesure n'étaient pas sans difficultés. Le saint-siège, dont la sagesse et la prudence admirables s'appuient sur les maximes éprouvées d'une tradition séculaire, s'est toujours attaché à tenir, autant que possible, la balance égale entre les diverses nations chrétiennes. Cette ligne de conduite lui semblait à bon droit encore plus importante à maintenir, après les déchirements du schisme d'Occident, à peine apaisé. Comme il n'est guère douteux que les sollicitations de Charles VII furent vivement combattues par la diplomatie anglaise, qui, dès le lendemain du supplice de Jeanne d'Arc, s'était attachée, en calomniant sa victime, à présenter au pape sous un jour favorable l'odieux procès de Pierre Cauchon, le souverain pontife dut sans doute hésiter à blesser l'Angleterre par une décision à laquelle on aurait pu attribuer le caractère d'une faveur politique accordée au roi de France. C'est pour éviter cet inconvénient que Charles résolut de s'effacer, au moins en apparence, derrière la famille de Jeanne, et de faire présenter par celle-ci au saint-siège une supplique conçue dans les termes les plus modérés
* Voyez le texte du inémoiro de Théodore de Leliis, Procès, t. II, p. '22 et suiv. — Cf. R. P. Ayroles, pp. 241, '261 cl suiv. — Dans l'édition de luxe du présent ouvrage, nous avons donne quelques extraits de ce mémoire.
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et (lui, (loniiaiU à laUaire un caractère i)rivé et spécialement juridique, devait nécessairement obtenir du vicaire; de Jésus-Gluist la justice qu'elle réclamait. Galixte III, élu pape le 8 avril 1453, a honoré son pontificat et lié à jamais son nom à la mémoire de Jeanne d'Arc par les lettres apostoliques suivantes, qu'il rendit le 11 juin de la même année.
« Galixte, évèque. serviteur des serviteurs de Dieu, à nos vénérables frères, l'archevêque de Reims et les évêi|ues de Paris et de Goutances, salut et bénédiction apostolique.
« Nous prêtons volontiers l'oreille aux humbles requêtes des suppliants, et nous nous plaisons à leur accorder des grâces opportunes. Il nous a été récemment présenté, de la part de nos chers fils Pierre et Jean appelés d'Arc, laïques, et de notre chère fille en Jésus-Ghrist Isabelle, mère de.sdits Pierre et Jean, et d'un certain nombre de leurs parents, du diocèse de Toul, une supplique contenant ce qui suit. Bien que feue Jeanne d'Arc, sœur de Pierre et de Jean, et fille d'Isabelle, mère des susdits, tandis qu'elle vivait en ce monde, eût détesté toute hérésie, et n'eût rien cru ou affirmé qui sentît l'hérésie, et se fût de plein gré conformée aux traditions de la foi catholique et de la sainte Eglise romaine, cependant feu Guillaume d'Estivet, ou tout autre, en ce temps investi de la charge de promoteur des affaires criminelles de la cour épiscopale de Beauvais, à l'instigation, comme on le croit avec vraisemblance, de certains ennemis, tant de ladite Jeanne que de ses frères et de sa mère susdits, rapporta faussement à feu de bonne mémoire ' Pierre, évêque de Beauvais, et aussi à feu Jean le Maitre, de l'ordre des Frères Prêcheurs, maître en théologie, remplissant alors les fonctions de vice-inquisiteur de l'hérésie en ces régions, encore vivant maintenant, que ladite Jeanne, qui se trouvait alors dans le diocèse de Beauvais, s'était rendue coupable du crime d'hérésie, et avait commis d'autres crimes contraires à la foi. Sous ce prétexte et sur ce faux rapport, ledit évêque, en sa qualité d'ordinaire, et ledit Jean le Maître, se disant munis pour cela d'un pouvoir sufsant, commencèrent une procédure d'inquisition contre ladite Jeanne,
' Formule de style sans importance que l'on ajoutait, dans les usages de la chancellerie, aux noms des prélats morts dans la communion de l'Église, c'est-à-dire dont la mémoire niétait pas juridiquement condamnée.
procédure qui fut continuée conformément aux poursuites du promoteur. Aussitôt, sans que l'évidence du fait, ni la véhémence des soupçons, ni la clameur de l'opinion publique l'exigeassent, ils enfermèrent l'accusée dans une prison. Et enfin, bien que par cette procédure d'inquisition ils n'eussent pas acquis, — et ils ne pouvaient l'acquérir, — la certitude légale que ladite Jeanne se fût rendue coupable du crime d'hérésie ou qu'elle eût commis d'autres actes con-
traires à la foi, ni aucun crime ou excès de ce genre, ni qu'elle eût consenti à aucune erreur contraire à la foi; bien que toutes ces accusations ne fussent pas notoires ni vraies, et que ladite Jeanne eût requis ledit évêque et ledit Jean le Maître que, s'ils prétendaient qu'elle eût fait ou dit quelque chose qui sentit l'hérésie et fût contraire à la foi, ils renvoyassent cela à l'examen du siège apostolique, dont elle était prête à subir le jugement : néanmoins, enlevant à ladite Jeanne toute possibilité de défendre son innocence et négligeant l'ordre régulier du droit, selon l'arbitraire de leur seule volonté, usant en cette inquisition d'une procédure entachée de nullité et purement de fait, ils pi'ononcèrent contre ladite Jeanne, la déclarant convaincue d'hérésie et d'autres crimes et excès, une sentence définitive et inique. A la suite de cette sentence, ladite Jeanne fut méchamment livrée par la justice séculière au dernier supplice,
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au péril des ànies de ceux qui la condaniuèrent, à ri^noiiiinie et opprobre, charge, offense et injure de sa mère, de ses frères et de ses parents susdits. Et, selon ce (pi'ajoute ladite supj)li(iue, la nullité de ce procès d'inquisition résulte clairement, ainsi (jue l'innocence de Jeanne, des actes de cette procédure et d'autres documents, et il est focile d'établir, par des preuves légales, que ladite Jeanne a été méchamment condamnée, sans qu'elle eût mérité cette condamnation par aucune faute. En conséquence, ses frères, sa mère et ses parents susdits, désirant agir à l'effet principalement de recouvrer leur honneur et celui de ladite Jeanne, et d'effacer la note d'infamie qu'ils ont injustement reçue de cette sentence, nous ont fait humblement supplier que nous daignassions commettre à certaines personnes, en ces régions, le soin d'entendre au procès de nullité de ladite sentence et de réhabilitation de ladite Jeanne, et de la conduire régulièrement à sa fin, et leur mander d'admettre lesdits suppliants à la poui^suite de ce procès de nullité et de réhabilitation, nonobstant les procédures et condamnations susdites. Nous donc, accueillant favorablement ladite supplique, nous mandons à votre fraternité par ce rescrit apostolique que vous, ou deux ou un d'entre vous, après vous être adjoint un inquisiteur de l'hérésie résidant en France, et avoir fait citer le vice-inquisiteur actuel de l'hérésie au diocèse de Beauvais, et le promoteur actuel des affaires criminelles en ce diocèse, et tous autres qui seront à citer. devant vous, après avoir ouï tout ce qui sera, de part et d'autre, proposé devant vous sur les choses susdites, vous rendiez en dernier ressort une juste sentence, que vous ferez observer fermement au moyen des censures ecclésiastiques. Nonobstant toutes constitutions et ordonnances apostoliques et toutes choses contraires quelconques.
« Donné à Rome, près Saint-Pierre, l'an de l'Incarnation du Seigneur MCCCCLV, le trois des ides de juin, de notre pontificat l'an premier. »
Les commissaires désignés par le souverain pontife étaient l'archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins; l'évoque de Paris, Guillaume Chartier, et Richard Olivier de Longueil , évêque de Coutances. Le 7 novembre 1455, une scène touchante eut lieu à Notre-Dame de Paris. La vieille mère de Jeanne d'Arc, accompagnée de ses fils
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Pierre et Jean, et dïm nombreux cortège de personnes honorables, tant ecclésiastiques que séculières, venues avec elle pour l'assister, se présenta devant les délégués du saint-siège. Elle exposa en pleurant l'objet de la requête, qui fut ensuite lue en son nom. Alors elle se jeta aux pieds des commissaires, poussant des soupirs et des sanglots, ne cessant de leur tendre à tous et à chacun d'eux en particulier l'acte pontifical qu'elle tenait à la main, les suppliant d'exécuter sans aucun délai le mandat à eux confié par le saint-père, et de lui faire justice, à elle et à sa famille. Plusieurs docteurs et personnes instruites, entre celles qui accompagnaient Isabelle Romée, élevèrent la voix en sa faveur et firent ressortir vivement finnocence de Jeanne, les injustices et les cruautés commises contre elle et l'iniquité du procès. Isabelle, soutenue par les cris et les plaintes des assistants, redoublait ses prières. Une émotion générale s'emparait des spectateurs, dont le nombre allait sans cesse en augmentant. Les commissaires se retirèrent alors dans la sacristie, où ils firent appeler la suppliante et ses conseils. Là ils la consolèrent, l'interrogèrent sur elle-même et sur sa fille Jeanne, et, lui montrant les difficultés de la tâche qu'elle avait entreprise, lui promirent néanmoins la justice qu'elle demandait. Ils l'ajournèrent, pour le cas où elle persisterait dans ses intentions, au 17 novembre suivant, dans la salle des séances de la justice épiscopale de Paris'.
C'est en ce jour et en ce lieu que la cause fut officiellement introduite. Pierre Maugier, avocat de la famille d'Arc, remit publiquement le rescrit de Calixte III aux mains des commissaires, qui en firent donner lecture en pleine audience. Il demanda ensuite et obtint la permission d'exposer en français la requête de ses clients. Il déclara expressément que les demandeurs n'attaquaient que l'évêque de Beauvais Pierre Cauchon, le vice-inquisiteur Jean le Maître, le promoteur d'Estivet et leurs complices, s'il y en avait. Quant aux consulteurs, ((ui avaient seulement opiné dans le procès, on les considérait €omme ayant été induits en erreur par les douze articles extraits des interrogatoires, articles entachés de dol et de calomnie. Le tribunal se compléta ensuite, conformément aux prescriptions du pape, par l'adjonction de l'inquisiteur général de France, Jean Bréhal, de
' Procès, t. III, p. 82 et suiv. - Cf. Histoire de Charles VII, pnr M. de Bcaucourt, t. V, p. 371.
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l'ordre des Frères Prêcheurs. Il arrêta enfin de faire citer à comparaître par- devant lui à Rouen, du \"2 au 20 décembre suivant, les personnes intéressées dans la cause ou leurs représentants, afin de contredire, s'il y avait lieu, d'abord au rescrit pontifical, puis au fond même de l'afïaire. Il ordonna en particulier l'assignation de l'évêque, du promoteur et du vice-inquisiteur actuels du diocèse de Beauvais. La famille d'Arc constitua un certain nombre de procureurs chargés d'agir eu son nom. (iuillaume Prévosteau fut celui de ces fondés de pouvoir qui représenta le plus constamment les demandeurs aux audiences du tribunal '.
A l'audience du 12 décembre, tenue dans la grande .salle du palais archiépiscopal de Rouen, aucune des personnes citées ne se présenta. A l'audience du 15, en l'absence de toute contestation sur sa compétence, le tribunal acheva de se constituer par la désignation de son promoteur, Simon Chapitaut, et de ses notaires-greffiers. Le principal greffier du premier procès, Guillaume Manchon, était présent. Il lui fut demandé s'il entendait prendre la défense de ce procès. Il s'en défendit, et remit aux juges la minute française rédigée par lui. Il reconnut comme authentique la version latine qui lui en fut présentée, munie de sa signature et de celles de ses collègues, ainsi que des sceaux de Pierre Cauchon et de Jean le Maître. Les procès -verbaux de l'enquête de 1452 furent joints aux pièces. Le 16, le promoteur Chapitaut et Prévosteau, procureur de la famille d'Arc, demandèrent conjointement au tribunal qu'il leur permît de faire immédiatement citer un certain nombre de témoins résidant à Rouen ou dans les environs, et dont l'âge avancé ou l'état valétudinaire faisait craindre que leur témoignage ne disparût avec eux. Le 18, Prévosteau déposa par écrit la requête en réhabilitation adressée au nom de la famille d'Arc et contenant l'exposé des moyens allégués par les demandeurs pour établir l'innocence de Jeanne et l'iniquité de la sentence prononcée contre elle. A l'audience du 20 décembre, on vit enfin paraître un des contradicteurs précédemment assignés ; mais il ne contredit rien. Maître Jean de Gonnys, chanoine de Rouen, se présenta au nom des héritiers de Pierre Cauchon. Il déclara que ces héritiers ne se considéraient pas comme étant au nombre des per-
' Procès, t. III, p. 92 et suiv. — L'Averdy, Notice, etc., pp. 254-250. — Wallon, t. II, pp. 306-308.
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sonnes intéressées ;'i soutenir la validité du procès de Jeanne d'Arc, qu'il n'entendaient aucunement défendre, et dont on ne pouvait les considérer comme responsables. Ils n'hésitaient même pas à confesser qu'ils avaient entendu dire que l'envie et la haine avaient fait brûler Jeanne, parce qu'elle avait bien servi le roi de France; que
.iuviMial des Ursins.
c'était sous un faux prétexte qu'on lui avait intenté un procès en matière de foi, dont la cause réelle était le dommage qu'elle causait aux Anglais, et que, si elle eût été du parti de ceux-ci, on ne l'aurait pas ainsi traitée. Ils demandaient que la réhabilitation maintenant poursuivie ne leur causât aucun préjudice, et ils invoquaient l'amnistie générale accordée par le roi, lors de la réduction de la Normandie sous son autorité. Le promoteur Ghapitaut donna ensuite lecture d'un réquisitoire tout à fait favorable à la cause de Jeanne d'Arc, dans lequel il signalait à l'attention des juges les points principaux sur lesquels, selon lui, devaient porter les enquêtes. Enfin le tribunal, donnant défaut contre les intéressés non copmarants, se
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déclara valablement saisi dt- rairaiic, et remit au 10 février suivant la lecture des faits et articles posés par les demandeurs, que tous les intéressés étaient de nouveau cités à venir entendre et contredire'.
Le 16 février, on vit paraître à l'audience deux nouveaux personnages. L'un, Me Regnault Bredouille, se présentait au nom de l'évêque actuel de Beauvais, et en son nom propre connue promoteur de ce diocèse; l'autre, frère Jacques Chaussetier, prieur des dominicains d'Évreux, était muni de la procuration du couvent des dominicains de Beauvais, auquel on avait adressé plusieurs assignations, destinées à l'inquisiteur ou au vice-inquisiteur de ce diocèse, que l'on supposait résider en ce couvent. Les juges remirent au lendemain la lecture des faits et articles, qui eut lieu, en effet, le 17 février. Ces articles, au nombre de cent un, formaient l'exposé complet des moyens invoqués par la famille de Jeanne en faveur de la réhabilitation. La parole fut ensuite donnée à Me Bredouille pour y contredire. Il déclai^a qu'il ne croyait pas vrai le contenu de ces articles , et n'admettait pas que Pieri'e Gauchon eût agi de la façon qu'on le prétendait; qu'il niait donc, autant qu'il était tenu de le faire, les assertions des demandeurs, s'en référant, pour toute défense, au procès lui-même. Sa conti*adiction n'était d'ailleurs pas bien sérieuse, car il ajouta qu'il n'entendait plus comparaître désormais dans cette cause; qu'il ne s'opposait pas à l'audition des témoins et s'en rapportait à la conscience des juges; qu'en somme il ne voulait pas jouer le rôle de défendeur en ce procès, ni contester les susdits articles autrement que par la dénégation générale qu'il venait de leur opposer. Frère Jacques Chaussetier se borna à déclarer que les citations adressées au couvent des dominicains de Beauvais portaient à faux, car il y avait bien longtemps qu'on n'y avait vu résider aucun inquisiteur ou vice-inquisiteur; que de telles assignations causaient dans le couvent quelque scandale et jetaient le trouble parmi les frères, et qu'il suppliait les juges de ne plus permettre qu'on leur en envoyât dorénavant. Les juges déclarèrent alors les cent un articles admis aux débats comme base des enquêtes, dont ils ordonnèrent l'ouverture ou plutôt la continuation, car on avait déjà commencé à entendre les témoins -.
' Procès, t. II, p. im et suiv. - Wallon, t. II, pp. 308-312. — L'Averdy, p. 262. * Procès, t. III, pp. 132 et suiv., 212 et suiv., 201 et suiv., 267, 268. — Wallon, t. Il, pp. 312-318. — L'.\verdy, p. 263.
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3lît
Ces enquêtes, dont les témoignages joints aux réponses de Jeanne durant ses interrogatoires à Rouen forment le fond nécessaire de toute rhistoire de la Pucelle, furent au nombre de quatre. Elles eurent lieu à Rouen, à Paris, à Orléans et dans le pays de Jeanne. Cette dernière enquête fut destinée à remplacer les informations recueillies par les soins de Pierre Cauchon avant l'ouverture de son beau procès, mais dont il n'était resté d'autre trace dans la procédure
La mère de Jeanne implorant les commissaires.
que la mention de la lecture qui en fut faite à six assesseurs'. Ce qui résulta de cette évocation générale des souvenirs de ceux qui avaient pu voir de pi-ès la Pucelle, à divers moments et sous divers aspects de sa vie si courte et si bien remplie, les uns durant sa naïve et pieuse enfance, les autres pendant les débuts de sa mission libératrice ou dans la pleine activité de son action et au milieu de ses triomphes, les autres enfin durant les angoisses de son procès et de son martyre et jusque dans les flammes qui brûlaient sa chair et d'où son âme allait s'élancer au ciel; ce qui résulta de tous ces souvenirs et de tous ces témoignages, ce ne fut pas seulement la justification, mais la glorification de l'héroïque vierge. Quelques-uns des témoins
' Procès, t. I. pp. 27. 28.