JE AN m; daiu
pourtant (lurent se trouver fort mal à l'aise. Il est proliaLlc, par exemple, que Thomas de Courcelles, l'assesseur zélé de Cauclion, l'habile rédacteur de la version latine du procès de condamnation, interrogé à Paris le 15 janvier, dut passer alors de mauvais moments. Il s'en tira en dialecticien habile, quoique visiblement embarrassé. Il se garda bien de rappeler qu'il avait été du petit nombre de ceux qui opinèrent pour qu'on mît Jeanne à la torture. Il déclara que, dans son premier avis, il n'avait opiné que Jeanne était hérétique que sous condition et au cas où elle soutiendrait obstinément qu'elle ne devait pas se soumettre à l'Église, et que dans son dernier avis il s'en était référé à son premier; de sorte qu'en somme il se trouvait qu'il ne l'avait jamais formellement déclarée hérétique. Il ajouta qu'il n'avait pris part à aucune délibération tendant à infliger à l'accusée une peine quelconque. Il avait été présent, comme il le reconnut, à l'odieuse sentence prononcée contre Jeanne sur la place du Vieux- Marché ; mais il ne fut pas fâché sans doute de pouvoir ajouter qu'il avait eu le bon goût de se retirer avant le supplice. Il ne parut aucunement préoccupé de défendre la mémoire de son ancien ami Pierre Cauchon, et avoua même qu'à son avis l'une des raisons qui avaient fait accepter à l'évêque de Beau vais la charge de cette procédure, c'est qu'il était conseiller du roi d'Angleterre. Il avait entendu dire que le vice-inquisiteur Jean le Maiti^e avait reçu de l'argent du receveur Pierre Sureau pour sa coopéi^ation au procès. Quant à l'évoque, il ignorait s'il en avait reçu aussi. Il oublia totalement de rappeler qu'il en avait reçu lui-même des mains du même receveur. Mais l'embarras, les réticences, les habiletés dialectiques de Thomas de Courcelles ne concluaient-elles pas aussi fortement que les témoignages les plus favorables et les plus directs à la condamnation du premier procès et à la réhabilitation de la victime ' ?
La date du 31 mars avait été fixée par les commissaires du saintsiège pour la production des procès-verbaux des enquêtes et la comparution des intéressés qui voudraient en contester l'admission par le tribunal. Cette date fut successivement prorogée au 21 avril, puis au 12 mai. L'audience de ce jour, après que Guillaume Prévosteau eut, de concert avec le promoteur, constaté le défaut des contradicteurs non comparants, fut continuée au lendemain 13 -. Le jeudi
' Wallon, t. II, pp. 318-320. — Procès, t. III, pp. 50-02; t. Y, pp. 190-198, 208, 209. - Cette remise au lendemain, que nous retrouvons plusieurs fois dans la cause, avait
Jeanne réhabilitée pai- l'Église.
JEANM<: D'ARC 3:23
iri mai, le tribunal prononça une déclaration do contumace contre les assignés défaillants, déclara les procès-verbaux des enquêtes admis aux débats et en ordonna la communication à tous ceux qui la demanderaient pour y contredire. Assignation nouvelle fut donnée pour le ler juin à ces adversaires si peu empressés. Ils ne comparurent pas plus ce jour- là qu'aux précédentes audiences. Le lendemain ^, défaut fut donné contre eux avec déclaration qu'ils ne seraient plus admis à contester les témoignages recueillis, et la date du ï fut assignée aux demandeurs pour produire l'ensemble des pièces sur lesquelles ils voudraient appuyer leur requête. L'audience du ï, après constatation nouvelle du défaut des contradicteurs, fut continuée au 5, jour où les demandeurs déposèrent leurs pièces. Ils produisirent le rescrit de Calixte III; les informations faites en 1452 par les soins du cardinal d'Estouteville; toutes les enquêtes récemment faites par les commissaires du saint-siège ou en leur nom; les originaux du pi'emier procès, auxquels ils joignirent une feuille de la main de Guillaume ^lanchon contenant les corrections à faire aux douze articles, corrections qui, disaient- ils, n'avaient pas été exécutées. Ils y ajoutèrent encore cinq feuilles de papier de la main de Jacques de Touraine, où les douze articles étaient écrits sous une forme différente de celle qu'on leur voyait au procès, avec une foule d'additions et de corrections. Ils produisirent en outre les lettres de garantie du roi d'Angleterre aux 'juges de Rouen, en date du 12 juin 1431, où il était dit que, s'il advenait que « lesdits juges, docteurs, maîtres, clercs, promoteurs, avocats, conseillers, notaires et autres qui ont besogné, vaqué et entendu audit procès, fussent mis en cause à l'occasion dudit procès par-devant notre saint-père le pape, le concile général ou les commissaires délégués d'icelui notre saint-père, dudit concile général ou autrement, nous aiderons et défendrons, ferons aider et défendre, en jugement et en dehors, tous lesdits juges, docteurs, maîtres, clercs, promoteurs, avocats, conseillers, notaires et autres, et chacun d'eux à nos propres frais et dépens ' »; pièce qui établissait avec évidence que Gauchon et ses acolytes avaient agi en réalité non comme juges d'Église, mais comme instruments du gouvernement anglais. Les demandeurs
pour objet de donner, |iour ainsi dire, un délai de grâce aux contradicteurs assignés et non comparants.
' Procès, t. III, p. 2'Û.
Mi JKANNK liAliC
firent en outre une production spéciale de certaines parties des récentes enquêtes établissant le rôle prépondérant et déterminant des Anglais on cette affaire, ainsi (pic la déclaration des héritiers de Pierre Cauchon, où ('o rôle était reconnu. Ils deiiiandùreni ciidn (|ue le tribunal admit au nombre des pièces à l'appui de leur requête un certain nombre d'avis et de considérations en faveur de la Pucelle, rédigés par des docteurs autorisés, soit à proi)OS de l'acceptation de sa mission par le roi, soit à propos de la levée du siège d'Orléans, et aussi des mémoires écrits depuis le commencement de la cause de réhabilitation pour établir la nullité du procès de condamnation et la justification de Jeanne. Les enquêtes étaient déjà acrpiises aux débats; mais les personnes intéressées à contester l'ensemble des pièces furent encore citées pour le faire. Personne ne se présenta pour cela aux audiences des 9 et 10 juin. L'ensemble des pièces produites par les demandeurs fut donc déclaré acquis à la cause, et l'affaire renvoyée au lei- juillet, pour entendre les conclusions '.
Cependant les commissaires du saint- siège, qui s'étaient fait suppléer à Rouen par des subdélégués pour la tenue des audiences, consacrèrent à Paris le mois de juin à délibérer sur la cause qui leur était soumise. Ils étudièrent, tous ensemble et chacun à part, tant les pièces du procès de condamnation que les documents recueillis dans la procédure qu'ils avaient eux-mêmes dirigée, et enfin les avis exprimés par les docteurs qui. à diverses époques, avaient examiné la question pendante. Les écrits de ce genre insérés au procès sont, outre le traité de Gerson, écrit du vivant de la Pucelle : le mémoire d'Elie de Bourdeille, évêque de Périgueux, rédigé sur l'ordre de Charles VII; celui de Thomas Basin, évêque de Lisieux; celui de Martin Berruyer, évêque du Mans; celui de Jean Bochard de Vaucelle, évêque d'Avranches; celui de Jean de Montigny, professeur de droit canon, chanoine de Paris; celui de Guillaume Bouille, doyen de Noyon, qui avait fiiit à Piouen la première enquête préliminaire de la réhabilitation; celui de Robert Ciboule, professeur de théologie, chancelier de Notre-Dame. Les juges consultèrent encore spécialement un très grand nombre de docteurs dont ils recueillirent les opinions écrites ou verbales, et qu'ils convoquèrent à des conférences où les avis furent échangés et éprouvés par la discussion. Enfin les
I Wallon, t. II, pp. ,'î20-322. — Procès, t. II, p. 281 et suiv.; t. III, p. 222 et suiv.
JKANNl': D'ARC 325
commissaires du saint -siège chargèrent l'un d'eux, l'inquisiteur de France Jean Bréhal, que sa science et ses fonctions désignaient pour cet office, d'élucider complètement la matière en digérant et coordonnant, de manière à en former une récapitulation méthodique, les nombreuses questions agitées par eux et par les docteurs associés à leurs délibérations '.
Ce travail, qui fut inséré tout au long dans la rédaction officielle du procès de réhabilitation, ne comprend pas moins de cinquantecinq pages in-folio d'une écriture serrée et abrégée, dans l'un des manuscrits qui nous ont conservé cette rédaction-. C'est un examen consciencieux et minutieux, d'après les principes de la théologie et du droit canon, des accusations portées contre Jeanne et de la procédure suivie contre elle. Beaucoup trop déprécié par Quicherat, qui n'estimait pas à sa juste valeur l'importance des sciences sacrées dans leurs rapports avec la science historique, quoique cette importance soit surtout sensible dans un sujet tel que l'histoire de Jeanne d'Arc, ce traité fait certainement un grand honneur au savant dominicain qui l'a composé, et mériterait d'être étudié d'une façon plus approfondie qu'il ne semble l'avoir été jusqu'à présent, et que nous ne pouvons aujourd'hui le faire nous -même. Il est divisé en deux parties, dont la première, qui comprend neuf chapitres, est consacrée à examiner la matière du procès de condamnation, c'est-à-dire l'iiinocence ou la culpabilité de Jeanne; et la seconde, qui en comprend douze, et qui est pourtant moins étendue que la précédente, à en examiner la forme. Les conclusions en sont entièrement favorables à la Pucelle, notamment en ce qui concerne son orthodoxie et son prétendu refus de se soumettre à l'Église, point qui fait l'objet du huitième chapitre de la première partie. Il fout remarquer que Jean Bréhal ne se contente pas, en ce chapitre, de faire valoir l'excuse
' Procès, t. m, pp. 298 et suiv., .'fâil et suiv.; t. V, p. iGl et suiv.
- Ms. latin .5970, à la Bibl. nat., fol. i'iTt et suiv. — Quicherat n'en a reproduit que très peu de chose dans son édition des Procès, t. 111, pp. 334 et suiv. — Cf. t. V, pp. 469 et suiv. — L'Averdy en a donné une brève analyse. Notice, pp. .522 et suiv. — Le mémoire de Jean Bréhal, ainsi que les autres écrits omis par Quicherat, ont été publiés par M. Pierre Lanéry d'Arc dans le volume intitulé : Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d'Arc. Paris, Alphonse Picard, 1889, in-8". Ils ont été analysés et commentés parle R. P. Ayroles dans son ouvrage déjà plusieurs fois cité. — Les RR. PP. Belon et Balme, des itères Prêcheurs, ont donné une édition définitive de la récollection de Bréhal, accompagnée de savantes notes théologiques et canoniques et d'une excellente étude historique, dans leur ouvrage intitulé : Jean Bréhal, grand inquisiteur de France, et la réhabilitation de Jeanne d'Arc. Paris, Lethellieux, -1893, in-4'>.