‹ Jeanne d'ArcChapitre 14 sur 18 · TROISIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

TROISIÈME RÉCIT

Le noble chevalier , que le hasard , ou plutôt uno Providence attentive à ses besoins avait amené au châtel d'Avaugour , n'avait point dit son nom à la dame de ces lieux. Bien qu'il fût un seigneur de haute renommée , il voyageait alors seul et sans suite; et, jusqu'à son arrivée dans son fief du Languedoc , il voulait demeurer inconnu ; mais force lui fut de se dessaisir, dans cette journée, du parti qu'il avait pris. Or, voici comment la chose lui advint.

La digne épouse du sir d'Avaugour était bien désireuse de montrer à son hôte les beaux alentours et dépendances du caste! . Aussi , son second

récit terminé, Jui proposa-t-elle de les parcourir avec elle et sa (ille. L'étranger n'eut garde de refuser une si agréable invitation. Les voilà donc se promenant à loisir dans les jardins , les vergers et la campagne délicieuse dont le manoir était environné. La baronne ne manquait pas de désigner du doigt à son hôte les arbres qu'elle avait fait planter et les ornements divers dont elle avait eu soin d'embellir ces lieux. Fatiguée de la chaleur du jour, ils vinrent s'asseoir enfin, à l'ombre d'un épais feuillage , sur un banc de gazon qui s'offrit à leur vue; et la dame d'Avaugour parla alors ainsi :

« Preux chevalier, jusqu'ici j'ai respecté Je mystère dont vous avez voulu envelopper votre nom ; mais n'espérez pas pouvoir me le cacher plus longtemps. Il est temps maintenant de me l'apprendre. Que craignez-vous? N'êtes-vous pas ici sur une terre amie? Ah ! quand mon époux rentrera dans ses foyers , que je puisse lui dire le nom de son vaillant compagnon d'armes , à qui le Ciel m'a permis d'accorder l'hospitalité.

» — Noble châtelaine , répondit le guerrier inconnu , me taire , quand vous m'ordonnez de parler, ce serait bien mal agir. J'obéis donc, malgré moi , à votre désir. Je vais vous apprendre ce nom , que je porte fièrement et sans rougir, parce qu'il

fit maintes fois trembler les ennemis de mon roi et de la France. Vous voyez devant vous un chevalier qui ne fut point indigne de mériter dans ce castel un favorable accueil : c'est le sire Etienne de Vignoles , plus connu dans les camps sous le nom de La Hire. '..

1 La forme dramatique que nous avons employée dans cet ouvrage nous dispense, ce semble, de suivre, avec une fidélité rigoureuse, ce que rapporte l'histoire touchant la naissance, l'âge et la durée de la vie du capitaine La Hire, notre guerrier narrateur. Pour ne point tomber dans de nombreux anachronismes , nous avons été forcé de contredire un peu les historiens. Ainsi , bien qu'il soit reconnu que La Hire mourut à Montauban, des suites de ses blessures , dès l'an h 447 , le lecteur voudra bien le supposer existant encore durant une partie de la seconde période du quinzième siècle ; car ce ne fut que vers ce temps que parurent les chroniques de Monslrelet , Guillaume Gruel , etc., etc., dont nous plaçons plusieurs extraits dans la bouche de notre guerrier. En donnant donc pour date à ce récit l'an 4 460 environ, nous éviterons de choquer toute vraisemblance , puisqu'il est permis de présumer que les chroniques que nous avons citées étaient déjà connues à celte époque.

Du reste, cette petite infidélité historique est à peu près la seule que nous nous soyons permise dans le cours de ce récit. Nous avons lâché de conserver à La Hire son propre caractère. On sait que ce héros descendait de l'illustre famille des barons de Vignoles , qui , chassés de leurs terres par les Anglais , vinrent s'établir en Languedoc. Nous lui avons conservé sa seconde patrie ; et divers traits, diverses réponses que nous lui attribuons ici , sont fidèlement consignés dans les histoires qui ont fait mention de ce brave guerrier. (Voir, pour les autres détails sur La Hire , la note iv à la Gn du volume ).

Le noble châtelain , seigneur d'Avaugour, n'est point un personnage de pure invention. Le nom de François d'Avaugour figure avec honneur dans nos annales.

» — Quoi ! s'écria la baronne , c'est le vaillant La Hire que je reçois dans nos domaines ! ce guerrier dont tant de fois mon époux nous a redit les hauts faits d'armes ! ce hardi chevalier qu'il proposait à ses (ils pour modèle de valeur î 0 Ciel ! quel heureux jour ! Mais à ma joie vient se joindre un regret. Eh quoi ! le baron ne reverra- t-il point dans son propre manoir un de ses plus chers compagnons d'armes? Ah î promettez-nous de différer votre départ. Si j'en crois un secret pressentiment et le désir de mon cœur, il ne peut manquer d'être bientôt de retour. »

Le sire de Vignoles n'avait garde de faire une telle promesse. Bien lui tardait de revoir son liefdu Languedoc et de rentrer dans sa famille. 11 avait iixé au lendemain le jour de son départ : mais il ne voulut point demeurer en reste avec la baronne; et, alin de lui prouver sa gratitude pour ses dons et ses bienfaits , il lui offrit de continuer, à l'heure même, le récit de l'histoire de Jeanne d'Arc. On se trouvait alors sous un délicieux ombrage , au bord d'une source limpide. Pouvait-on choisir un lieu plus favorable? Aussi la dame d'Avaugour accueillitelle une pareille offre avec empressement. Ses yeux et ceux de sa fille contemplaient la figure mâle et fière du brave guerrier , qui maintenant leur était connu ; leurs oreilles n'en devinrent que plus atten-

tives encore à ce nouveau récit de l'intrépide Etienne de Vignoles.

» Il existe un usage antique et révéré , d'après lequel les rois de France , aussitôt après leur sacre , se rendent au tombeau de saint Marcou , à Corbeny , à six lieues de Reims , pour y recevoir , par les mérites de ce saint, issu, dit-on, du sang royal , le pouvoir de guérir les écrouelles. Comme les monarques ses aïeux , Charles vu s'acquitta dévotement de ce pieux pèlerinage. Poursuivant ensuite sa marche victorieuse , toujours accompagné de Jeanne d'Arc et de son armée , il s'en vint vers la petite ville de Vailly, qui se rendit sans combattre. Cependant on voyait arriver successivement auprès du roi les députés des villes environnantes, qui venaient faire leur soumission. C'est ainsi que nous vîmes en peu de temps et sans coup férir Laon , Soissons , Château-Thierry, Crécy, Coulommiers , Provins et d'autres forteresses se ranger tour-à-tour sous l'obéissance de leur légitime souverain. Charles demeura trois jours à Soissons; il y fut témoin de l'allégresse du bon peuple de cette ville. Puis, se sentant assez puissant pour essayer une plus grande conquête , il s'approcha des remparts de Paris.

» Le duc de Bedfort , régent anglais , était pour

lors absent de cette capitale. Il était allé au-devant du cardinal de Winchester et des hommes d'armes que ce prélat ramenait d'Angleterre. Or, la terreur s'était emparée des Parisiens. Ils venaient de voir les pauvres habitants des campagnes rentrer dans la ville tout épouvantés , emmenant dans l'enceinte des murs leurs bestiaux et leurs moissons ; car le bruit s'était répandu que les Armagnacs allaient arriver. L'effroi régnait de toutes parts. Le sire de l'Isle-Adam et quelques Bourguignons étaient seuls chargés de veiller à la défense d'une si vaste cité. Sans doute qu'elle allait tomber en notre puissance , quand soudain , par malheur, voici venir le duc de Bedfort , suivi des troupes qu'on envoyait d'Angleterre. Il s'empressa de les joindre aux gens de guerre tirés des garnisons de Normandie, à la milice de la Commune, et il forma ainsi une armée de dix mille combattants. Puis , enflé d'orgueil et plein de confiance , ce régent anglais s'en vint jusqu'à Montereau, par Corbeil et Melun. De là il écrivit au roi une lettre de défi , dans laquelle il accablait d'injures Jeanne d'Arc , et s'efforçait de faire prévaloir le bon droit de Henri VI , son neveu, souverain d'Angleterre.

» Charles et les chefs de guerre qui l'entouraient reçurent, avec joie et Hère contenance , le héraut qui leur apportait un pareil message. « Ton maître,

lui dit le roi, aura peu de peine à me trouver; c'est bien plutôt moi qui le cherche l. » Notre armée s'avança alors sur Paris , et plaça son camp près du château de JNangis. On disposa tout pour une bataille. C'était merveille de voir Jeanne aller et venir de tous côtés, et ordonner avec une rare habileté tout ce qui pouvait faire réussir le combat. Aucun homme d'armes, quelque vieux qu'il fût, ne se remémorait avoir jamais vu un chef de guerre se conduire en pareille occasion avec tant de prévoyance et de sagesse 2.

» Le duc de Bedfort, apprenant que le roi tenait la campagne avec une telle assurance. , n'eut garde d'aller l'attaquer. Il revint à la hâte dans Paris, où l'alarme était générale. Les portes en étaient fermées. Aussi , bon nombre d'étrangers qui se rendaient cette année, comme de coutume, à la foire de Saint-Laurent , voyant dans Paris si grand appareil de guerre , prirent le parti de s'en retourner comme ils étaient venus. Et ce fut bien certes au dépit des pauvres marchands , qui soutenaient que, de mémoire d'homme, oncques foire de Saint- Laurent n'avait été si mauvaise 3.

» Cependant les avis se trouvèrent partagés parmi

' Hollinshed.

» Chronique de la Pucelle. — Chartier.

3 Journal de Paris.

les gens du conseil du roi. Les uns proposaient de revenir vers la Loire ; d'autres ( et c'étaient les chefs de guerre), plus confiants en leurs armes, voulaient au contraire qu'on marchât en avant, et qu'on tentât de nouvelles victoires. Le roi , jugeant le premier avis plus prudent , se décida à l'embrasser. On s'achemina donc vers Brai, pour y passer la Seine sur le pont. Mais les Bourguignons s'en étaient emparés, et l'on vit bien qu'il ne serait pas facile de forcer le passage : force nous fut alors de demeurer aux alentours de la capitale , à la grande joie de Jeanne d'Arc, du duc d'Àlençon et des principaux capitaines : on revint à Château-Thierry, et puis l'on arriva jusqu'à Dammartin, bourg à dix lieues de Paris.

» Gardez-vous de croire , noble châtelaine , que notre séjour dans ces contrées y répandît toujours le trouble et l'épouvante. Les bons habitants de ces campagnes étaient remplis d'allégresse à notre approche, pensant que leur misère allait finir. Ils accouraient avec empressement pour voir le roi ; criaient Noël , Noël, en signe de réjouissance; et puis allaient dans leurs églises chanter un Te Deum. Jeanne d'Arc , qui pour lors chevauchait entre le brave Dunois et l'archevêque de Reims , fut vivement émue de ce touchant spectacle, a Eh! mon Dieu , disait-elle, voici un bon peuple bien dévot.

On n'en a jamais vu aucun tant se réjouir de l'arrivée d'un si noble roi. Puissé-je être assez heureuse , quand mes jours finiront , pour mourir en ce pays !

» — Jeanne, lui dit -on alors, dans quel lieu espérez-vous mourir ?

» — Où il plaira à Dieu , répondit-elle , car j'ignore comme vous le temps et le lieu de ma mort. Mais je voudrais bien qu'il plût à Dieu , mon créateur, de me faire ramener auprès de mon père et de ma mère ; j'irais les servir, et je garderais les brebis et le bétail avec mes frères et ma sœur, qui seraient si joyeux de me revoir '. » Et quand lesdits seigneurs ouïrent Jeanne ainsi parler , et que , les yeux tournés au ciel , elle remerciait Dieu , ils crurent mieux que jamais que c'esloit chose venue de la part de Dieu plustost qu'autrement <l.

» Le régent anglais , voyant le roi si près de Paris, sortit avec dix mille hommes d'armes, et vint prendre position au village de Mittry, près Dammartin. Notre armée, placée à Lagny-le-Sec , attendait la bataille. Moi-même , avec quelques autres capitaines , je fus envoyé en avant. Mais après quelques petits combats sans issue , livrés à des détachements ennemis, nous revînmes, et dé-

» Déposition de Dunois.

» Chronique de la Pucelie.

cJarâmes que les Anglais étaient postés trop avantageusement pour qu'on put espérer de les vaincre. Malgré cette position favorable, le duc de Bedfort ne se souciait guère d'assaillir le premier. Voyant donc que les Français ne se préparaient point à l'attaque , il retourna droit à Paris. Il tremblait de crainte que cette capitale ne voulût imiter enfin l'exemple de tant d'autres villes qui , chaque jour, rentraient dans l'obéissance du roi. En ce moment même, Compiègne et Beauvais faisaient leur soumission. Pierre Cauchon , violent partisan des Anglais , était alors évêque de cette dernière cité ; mais les habitants venaient de le chasser de son siège, irrités qu'ils étaient de ses déclamations furibondes. Nous le retrouverons , cet évêque indigne de ce nom, à la tête d'un inique tribunal

Il figure en lettres de sang dans l'histoire de la

Pucelle Hélas! son souvenir n'est mêlé qu'à

ceux de sa captivité et de sa mort !

» Le roi était alors à Crespy. Il s'avança vers Senlis , et plaça son camp auprès du village de Baron , au pied du mont Ptloy. Cependant le duc de Bedfort , craignant de voir notre armée se porter sur la Normandie, et enlever aux Anglais la plus chère de leurs provinces , quitta de nouveau Paris, suivit la route de Senlis , et vint se retrancher, non loin de nos troupes , auprès de l'abbaye

de la Victoire, fondée par Philippe-Auguste , vainqueur à Bouvines. Saintrailles et Ambroise de Loré furent envoyés en avant pour explorer la position des ennemis, et reconnaître leur nombre. On sut, d'après leur rapport , que les Anglais n'avaient rien épargné de tout ce qui pouvait leur assurer le gain d'une bataille. Retranchés dans une forte situation , ils avaient couvert, à l'aide de haies et de fossés, les ailes de leur armée. La rivière les garantissait par derrière d'une attaque imprévue. Les archers se tenaient fermes auprès de leurs pieux aiguisés. On voyait parmi cette milice anglaise bon nombre de Picards et de Bourguignons. Le duc Philippe de Bourgogne y avait mandé ses meilleurs hommes d'armes. Plusieurs seigneurs, tels que les sires de Croy, de Créquy, de Béthune, de Saveuse et autres, venaient d'être faits chevaliers de la main de Bedfort.

» Chez les Français, on n'avait garde de demeurer oisif; car personne ne doutait qu'une grande bataille ne fût sur le point de se livrer. On se préparait donc aussi au combat. Le duc d'Alençon et le comte de Vendôme commandaient notre avantgarde. Les ducs de Bar et de Lorraine , les maréchaux de Boussac et de Raiz , conduisaient le corps de l'armée. Le sire de Giaville et Jean Foucault, chevalier limousin, étaient chargés de veiller sur

les archers. Le comte de Claremont , le sire de La Trémoille et d'autres vaillants seigneurs étaient préposés à la garde du roi. Quant à Jeanne d'Arc , à la tête d'une troupe d'hommes d'armes, où je figurais avec le sire d'Alhret , le bâtard d'Orléans , Saintrailles , elle devait se porter de côté et d'autre pour escarmoucher et guerroyer les Anglais.

» Le roi aurait bien désiré pouvoir engager le combat. On le vit plusieurs fois s'avancer lui-même en avant avec quelques seigneurs de sa suite , et chevaucher tout auprès du camp des ennemis. Mais il n'eût point été prudent de les attaquer dans une position si avantageuse , et les Anglais n'avaient garde de vouloir déloger. Cependant on se livrait à chaque instant de petits combats partiels , qui étaient toujours très-meurtriers. Jamais peut-être on ne s'était battu avec tant de haine. Nulle merci pour les prisonniers : tous étaient mis à mort sans miséricorde l. Un des plus braves chevaliers qui fût avec le roi, courut alors un bien grand danger. Le seigneur de La Trémoille qui estoit bien joly , et monté sur un grand coursier, voulut venir aux escarmouches ; et de fait il prit sa lance et vint jusques au frapper ; mais son cheval cheut , et s'il n'eût eu bientost secours, il eût esté pris ou tué'1.

1 Chronique de Monstrelet.

» Chronique de la Pucelle.

» On continua, jusqu'au soleil couchant, de guerroyer ainsi , et des deux côtés furent occis bon nombre d'hommes. A l'approche de la nuit , les archers français sortirent de leur camp, et s'en vinrent assaillir les Anglais, qui à leur tour délogèrent de leur enceinte en grande quantité à pied et à cheval. Le choc fut rude et sanglant. On combattait presque main à main, et, la nuit étant alors survenue , il fut impossible de se reconnaître. Quelques-uns des chefs de guerre , voyant l'acharnement des deux partis, ne doutaient point que l'un d'entre eux ne finît par être entièrement exterminé. Mais il n'en fut point ainsi ; à la nuit obscure on se sépara , les Anglais retournèrent dans leur camp, et dès le lendemain s'en revinrent vers Paris. Le roi et ses gens s'avancèrent vers Crespy, et prirent la route de Compiègne, qui venait de leur ouvrir ses portes.

» Or, cependant, l'inquiétude et l'effroi s'emparèrent de plus en plus des Anglais. De toutes parts, au contraire, les Français reprenaient courage. A chaque instant de nouvelles villes faisaient leur soumission , et la puissance du roi s'accroissait ainsi tous les jours. Le duc de Bedfort avait ouï dire que le duc de Bourgogne songeait à traiter avec Charles de Yalois : ces bruits alarmants ne laissaient plus aucun repos à son esprit. Il dépêcha

au duc Philippe deux de ses conseillers flamands, l'évêque de Tournay et le sire de Lannoy, pour lui rappeler ses anciens serments; et il leur recommanda de s'opposer de tous leurs efforts aux négociations qui semblaient se préparer. Ensuite, laissant Paris sous la défense de Louis de Luxembourg , du sire de Tisle-Adam , de Simon Morbier, prévôt de la ville, et de quelques capitaines picards , il partit vers la tin du mois d'août pour Piouen , où il alla tenir les Etats de Normandie. Le régent anglais tremblait toujours de se voir enlever cette belle province , sa plus précieuse conquête.

» Charles vu désirait vivement se réconcilier avec le duc de Bourgogne. Des députés étaient allés le trouver de sa part pour lui proposer des conditions avantageuses. Le duc leur fit très-bon accueil , et se mit en devoir de répondre à son souverain. Sur ces entrefaites arrivèrent auprès de lui l'évêque de Tournay et le sire de Lannoy. Les négociations entamées furent dès lors interrompues , et l'on se contenta d'une simple trêve pour le pays de la rive droite de la Seine. Ces longs retards affligèrent vivement tous les gens de bien , voire même la plupart des chevaliers et des conseillers de Bourgogne. Ils avaient auguré favorablement de cette paix projetée ; leur cœur tout français s'était iassé

JEANNE D'ABC. d 41

enfin de porter si longtemps le joug de l'Angleterre.

» Cependant la guerre continuait toujours avec les Anglais. La forteresse de Château-Gaillard, à sept lieues de Rouen , fut prise d'assaut par quelques braves hommes d'armes, dont Je commandement m'avait été confié. Quelles ne furent pas notre surprise et notre indignation , lorsqu'en visitant le château nous trouvâmes enfermé , dans une étroite cage de fer, Je vaillant sire de Barbazan , fait prisonnier à Melun neuf ans auparavant. On rompit les barreaux de sa prison , et l'on s'empressa de le faire sortir. Mais ce loyal chevalier avait donné sa parole au commandant anglais Kingston , et ne voulait point sortir qu'il n'en eût été dégagé. Kingston fut mandé aussitôt, et il rendit sa foi au sire de Barbazan. Le roi et l'armée entière furent grandement joyeux de sa délivrance , parce que c'était un bien vaillant chevalier. On lui fit un très-bon accueil ; chacun , en le voyant, avait peine à en croire ses yeux , car personne ne doutait qu'il ne fut allé de vie à trépas.

Le duc de Bedfort se trouvant en ce moment loin de Paris , nous résolûmes d'aller enfin assaillir cette vaste cité. Le roi se rendit à Senlis , qui venait de se soumettre , et , le 29 août , il parut avec notre armée devant la capitale de la France. Saint-Denis

avait été pris sans aucune résistance , et ses principaux habitants venaient de se réfugier dans l'enceinte de la grande ville1. Toute la contrée voisine se soumettait aussi sans que nos gens de guerre eussent besoin de livrer assaut.

» Nous avons pour un instant perdu de vue notre héroïne. Toutefois , n'allez pas croire qu'elle soit demeurée oisive durant les événements dont je viens de faire le récit. Elle avait toujours suivi nos hommes d'armes , et elle n'avait cessé de donner aux soldats l'exemple de l'audace et de l'intrépidité. Mais on avait remarqué que , depuis le sacre du roi, elle ne s'efforçait plus , comme auparavant , de diriger à son gré les opérations militaires. On ne la voyait plus s'opposer avec une force et un ascendant irrésistibles aux résolutions des conseillers du roi, quand elles lui semblaient contraires aux vrais intérêts de la France; naguère elle commandait en maître , et maintenant elle se contentait d'obéir.

Sa renommée n'en était pas cependant ni moins grande ni moins merveilleuse, et son avis paraissait toujours Je meilleur. Elle espérait que Ton entreraitdans Paris. Pleine de confiance, elle s'en vint donc loger à La Chapelle Saint-Denis avec notre avant-garde, où l'on voyait le duc d'Alençon , le sire d'Albret , le comte de Vendôme et un grand nombre

Journal de Paris.

d'autres braves chevaliers. Nos gens de guerre envahirent les villages d'alentour, et vinrent se placer devant les portes Saint-Denis et Saint-Honoré.

» Assaillir une si vaste cité était chose périlleuse et difficile : le succès en paraissait bien douteux. On jugea qu'il vaudrait mieux employer le langage de la persuasion et des promesses, et se servir des intelligences qu'on pourrait pratiquer dans la ville. Mais ce fut en vain que le duc d'Alençon écrivit au prévôt de Paris et des marchands , et aux échevins, des lettres douces et flatteuses. Dévoués aux Anglais et aux Bourguignons , ils ne voulurent entendre à aucun accommodement. Le parlement, les magistrats et ceux qui avaient quelque emploi dans cette cité , se défiaient de la clémence du roi. lis ne pouvaient croire qu'il consentît à pardonner à ceux qui avaient fait périr ses meilleurs serviteurs , lors du massacre des Armagnacs '. Aussi se préparaient-ils à une vigoureuse résistance. Les Parisiens réparèrent les fossés et les barrières. Des blocs de pierre énormes furent entassés sur les murs. On renouvela en public des serments solennels. L'or des églises et celui des simples bourgeois servirent à payer les hommes d'armes. Quant au menu peuple, il paraissait aussi bien décidé à se défendre. Ah î sans doute que , s'il avait été libre d'agir selon les véritables

« Chronique de Moustrelet.

pensées de son cœur, il eût sans balancer ouvert les portes à son roi , seul capable de (inir ses misères. Mais on avait égaré ses sentiments , on s'était efforcé de ranimer contre Charles de Valois ; et ces bonnes gens, cruellement abusés, croyaient vraiment, d'après les discours qui frappaient leurs oreilles , que si Paris tombait en notre pouvoir, il serait entièrement détruit , et que la charrue en labourerait la place !.

» On était depuis huit jours à Saint-Denis. Les Français jugèrent qu'il était temps enfin de commencer l'attaque. Ils s'en vinrent donc vers la porte Saint-Honoré , et se rangèrent en bataille sous la butte des Moulins, dans un lieu qu'on nommait le Marché-aux-Pourceaux *. Ils le fortifièrent d'une grande quantité de canons ou de coulevrines , et y traînèrent de nombreux chariots remplis de fascines pour combler les fossés 3.

» Or , c'était le 8 septembre , jour de la Nativité de la très-sainte Vierge. Les habitants étaient pour lors à la grand'messe 4 ; tout-à-coup le canon se fit entendre. A ce bruit ils furent saisis d'effroi ; chacun s'écria que les Armagnacs attaquaient la

i Registres du parlement.

, Ce marché était situé au lieu où est aujourd'hui la rue Traversiez.

3 Journal de Paris.

4 Registres du parlement.

ville, et que tout était perdu. La terreur était grande parmi les Parisiens ; la plupart rentrèrent chez eux fort inquiets de ce qui allait advenir. Un petit nombre cependant marcha bravement pour défendre Paris, et vint se réunir à la milice anglaise et bourguignonne , qui s'avançait vers le lieu attaqué.

» Le combat ne tarda pas à s'engager. Jeanne d'Arc , suivie de quelques chevaliers , s'en vint assaillir la première barrière. On y mit le feu, et l'on parvint ainsi à pénétrer dans le boulevard du dehors.

Mais pour atteindre les murs, il fallait franchir deux fossés encore. Jeanne d'Arc et bon nombre de seigneurs passèrent le premier aisément. Le second, rempli d'eau et d'une grande profondeur, présentait plus de difficultés. Or, la Pucelle, toujours intrépide, s'en allait, la lance à la main , sondant chaque passage , afin d'en trouver un moins périlleux; par ses ordres on rassemblait à la hâte des fagots et des fascines pour essayer de combler ce fossé. Cependant les canons, les coulevrines et les traits des archers pleuvaient en cet endroit. Les deux partis , assez près l'un de l'autre pour s'entendre, s'adressaient mille injures. Jeanne, son étendard à la main , ne cessait de crier aux Parisiens : « Rendez-vous, de par Jésus, à nous

tous; car si ne vous rendez avant qu'il soit nuit, nous y entrerons par force , veuillez ou non, et tous serez mis à mort sans merci l. » Mais on répondait à ces paroles par de grossiers outrages , quand lout-à-coup , atteinte à la jambe par une flèche ennemie, elle chancelle et tombe sur le bord du fossé. Cette blessure n'abattit point son courage. Couchée sur la terre jonchée de morts, de là encore elle ordonnait l'attaque, et s'écriait qu'on ne devait point abandonner l'assaut. Vainement voulut-on la faire retirer; elle demeura longtemps au lieu ou elle était tombée; et ce ne fut que lorsque le duc d'Alençon, à l'approche de la nuit, vint lui-même la chercher, qu'elle se décida à le suivre dans un poste moins périlleux.

» L'assaut avait été rude et cruel. Il avait duré une grande partie du jour, et des deux côtés bon nombre d'hommes d'armes avaient été occis. On n'espérait plus guère de pouvoir franchir ce fossé si profond qui nous séparait de la ville. La nuit était venue, et les habitants n'avaient fait encore aucun mouvement en notre faveur. Pour lors le sire de La Trémoille donna l'ordre de cesser l'attaque et de revenir vers Saint-Denis. Le régent anglais allait, disait-on, rentrer à Paris avec des troupes nombreuses. 11 fallut donc obéir, et ce

* Journal de Paris.

fut certes au grand dépit des capitaines et de Jeanne d'Arc. Grande rumeur et discorde régnèrent alors au conseil. Les uns, comme on le pense bien , ne manquèrent pas de rappeler qu'ils s'étaient opposés à cette attaque de Paris. D'autres disaient qu'on aurait dû la soutenir avec plus de constance. Il s'en trouvait qui murmuraient contre la Pucelle de ce qu'elle leur avait fait de fausses promesses. Ceux-ci prétendaient au contraire que si on l'eut écoutée , l'assaut aurait mieux réussi. Enfin , quelques-uns dirent qu'au surplus il n'y avait pas là de quoi beaucoup s'étonner, car a bien ne nous devoit pas advenir de vouloir faire telle occision le jour de la sainte Nativité de Notre- Dame '. »

» Cependant le roi , manquant d'argent et de munitions, se trouvait loin des provinces qui auraient pu lui en procurer. On prit le parti de retourner vers la Loire. Jeanne alors voulut de nouveau quitter les armes et retourner vers ses parents, au village de Domremy. Elle s'en vint donc au tombeau de Saint-Denis, et y déposa son armure blanche avec son épée. Mais la pauvre tille ne put encore cette fois satisfaire un si légitime désir. Elle fut contrainte de céder aux vives sollicitations des capitaines, qui la suppliaient de

1 Journal de Paris.

demeurer, en louant sa bonne renommée et sa vaillance.

» Le roi, prenant la route de Provins et de Sens, revint vers les rives de la Loire. Il avait eu soin de munir de fortes garnisons et de braves capitaines les places conquises sur les Anglais. Guillaume de Flavy était commandant de Compiègne; Ambroise de Loré, de Lagny; le comte de Vendôme fut chargé de veiller à la défense de Senlis et de Saint-Denis.

» Le duc de Bedfort revint bientôt à Paris. Philippe de Bourgogne s'y rendit aussi avec un saufconduit du roi. Il lui avait promis de s'employer à traiter de la paix. Le peuple le reçut en criant Noël. Il augurait favorablement de sa venue , car il avait plus de confiance en lui que dans les Anglais. Aussi y eut-il grande joie parmi les habitants de cette ville, lorsqu'ils apprirent que le duc Philippe venait d'être proclamé régent de France à la place de Bedfort. On espérait que la paix s'ensuivrait enfin , et cette espérance s'accrut encore quand on vit que la trêve conclue le 28 août était solennellement publiée en même temps que cette régence. Le pauvre peuple, las de tant souffrir, formait des vœux au Ciel pour qu'il mît un terme à ces misères.

» Mais cet espoir de la paix qu'avaient conçu

les gens de bien ne tarda pas à disparaître. La trêve fut bientôt violée. Les troupes françaises, anglaises et bourguignonnes, s'inquiétant peu des ordres qui leur étaient prescrits, recommencèrent à courir le pays et à y porter partout le pillage. On voyait même des gens de Paris qui , prenant en habitude un si vilain métier, abandonnaient leurs femmes et leurs enfants, et s'en venaient, par bandes, piller sur les routes aux environs de la ville. Un grand nombre de riches bourgeois, redoutant leur présence , allèrent se réfugier dans le pays de Bourgogne '.

» Sur l'autre rive de la Loire , la guerre continuait pareillement sans nul égard pour la trêve conclue. Ambroise de Loré partit à la tête de plusieurs compagnies d'hommes d'armes , pour aller défendre la Normandie. Le duc d'Alençon s'y serait rendu lui-même avec Jeanne d'Arc, si le sire de la Trémoille ne s'y fût opposé. Cependant le conseil du roi décida qu'il convenait de s'assurer de tout le cours de la Loire. Perrinet Grasset , bourguignon et zélé serviteur du duc Philippe, était en ce moment maître de la Charité et d'autres lieux voisins. On résolut d'en venir aux mains avec lui. Une armée fut rassemblée à Bourges, sous le commandement du sire d'Albret , qui s'en

1 Journal de Paris.

iSO JEANNE D'ARC

vint avec la Pucelle assaillir d'abord Saint-Pierrele-Moutier.

» Jeanne déploya dans cet assaut une intrépidité sans égale. Le siège durait, depuis plusieurs jours, et les assiégeants se défendaient encore avec succès. Nos hommes d'armes , découragés , parlaient déjà de se retirer , et bientôt un grand nombre abandonnèrent l'attaque. Jeanne était restée presque

seule, avec son écuyer Daulon , au pied des rem-

parts. On l'engageait à se retirer aussi ; mais elle

n'en voulait rien faire, a Vous êtes seule , lui criait

son écuyer, qui venait d'être blessé d'un trait

au talon.

» — Non, répondit Jeanne, en soulevant son casque, j'ai cinquante mille hommes , et il nous faut prendre la ville '. »

» En parlant ainsi , elle rappelait, ses gens dispersés , et les conjurait d'apporter du bois et des fascines. Ranimées par sa voix , les troupes revinrent à la charge. On parvint à combler le fossé , et bientôt la ville fut prise. Le roi y entra, précédé de Jeanne , qui marchait devant lui , son étendard à la main; elle eut soin de sauver les églises du pillage, et ce fut sur elle que rejaillit l'éclat de cette brillante journée.

» On essaya ensuite de surprendre la Charité,

» Déposition de Daulon.

Mais cette ville , merveilleusement fortifiée , et vaillamment défendue par le capitaine Perrinet Grasset, résista longtemps à tous nos efforts. Le conseil du roi fut alors d'avis de porter de nouveau la guerre aux alentours de Paris, sur les rives de la Seine l. On avait lieu d'espérer d'heureux succès de cette entreprise. Les places conquises sur les Anglais avaient été conservées par les garnisons françaises. Melun était rentré au pouvoir du roi, et l'on savait, en outre, que Paris voyait chaque jour grossir dans son sein le nombre des mécontents.

» Les bourgeois et le menu peuple , se voyant abandonnés du duc de Bedfort et de Philippe de Bourgogne, et exposés sans défense aux brigandages des bandes armées qui sillonnaient les contrées voisines , pensaient qu'après tout les Armagnacs pouvaient seuls finir leur misère. Ils se réjouissaient donc de la bonne fortune que nous avions éprouvée maintes fois, et ils auraient bien voulu nous voir au milieu d'eux à la place des Anglais. Une conjuration venait même d'éclater dans Paris en faveur du parti du roi. On avait vu , parmi les conjurés , de notables habitants et de riches bourgeois ; mais ayant été découverts , plus de cent cinquante avaient été

1 Chronique de Monstrelet.

pris '. Quelques-uns de ces malheureux furent décapités ou jetés dans la rivière. Les plus riches sa sauvèrent en payant leur rançon : un petit nombre parvint à s'enfuir. Ainsi échoua le complot ; mais le cœur du pauvre peuple n'en demeura pas moins tout français , et il ne cessait de soupirer après sa délivrance.

» On s'en revint donc aux environs de Paris ; et , à l'aide des secours qu'avait amenés Jeanne d'Arc, tout commença à prospérer. Meiun fut vaillamment défendu contre les Anglais, qui voulurent essayer de le reprendre. Saint-Maur, près Vincennes , tomba en notre pouvoir. Ce fut alors qu'une nouvelle conjuration éclata dans Paris parmi les prisonniers de la Bastille., Ils étaient sur le point de livrer la porte Saint-Antoine , lorsque l'arrivée du sire de l'Isle-Adam vint ruiner leurs projets. Ces infortunés furent tous mis à mort.

» Franqnet d'Arras , vaillant homme d'armes, courait alors le pays à la tête de bandes anglaises et bourguignonnes. Jeanne résolut de l'attaquer, et, secondée de la garnison de Lagny, commandée par le brave sire de Foucaud , elle força ce redoutable ennemi derrière le rempart où il s'était retranché2. La plupart de ses gens, com-

» Journal de Paris.

» Monstrelet.

plices de ses cruautés, furent passés au iil de l'épée, et lui-même fut amené captif dans Je camp des Français.

» La PucelJe aurait bien désiré qu'on lui fit merci, et qu'on l'admît à payer sa rançon; mais le bailli de Senlis et les juges de Lagny voulurent à toute force lui faire son procès. Franquet d'Arras fut donc jugé , et , convaincu de mille brigandages , il fut condamné à mort et décapité '.

» Or la terreur s'emparant de plus en plus des Anglais, ce n'était qu'à grande peine dès lors qu'on parvenait à faire partir les hommes d'armes enrôlés en Angleterre. Ces nouvelles recrues se cachaient et refusaient obstinément de venir com-

» On rapporte que, durant le séjour de Jeanne à Lagny, une femme mit au monde un enfant qui ne donnait aucun signe de vie, et qu'on allait ensevelir sans avoir versé sur son front l'eau du baptême. Or, cependant, sa pauvre mère en pleurs et ses autres parents s'affligeaient en songeant que le Ciel serait fermé pour lui... Mais voilà que les jeunes filles de la ville, touchées de compassion , se rendirent dans l'église de Notre-Dame, et , pour cet enfant , elles imploraient la miséricorde du Seigneur. Jeanne » émue aussi de pitié, vint prier de bon cœur avec elles... Déjà trois jours durant les voix des jeunes filles, ses compagnes, étaient vainement montées vers Dieu. Mais, ô prodige ! à peine Jeanne se fut-elle agenouillée au pied de l'autel de la Vierge , que cette petite créature se réveilla comme d'un sommeil , ouvrit les yeux , et bâilla trois fois. Elle fut baptisée à l'instant même; puis soudain elle referma les yeux pour toujours : elle était au milieu des anges !... ( Voyez ci-après , sur ce fait , la réponse de Jeanne à se* interrogatoires ),

battre la Pucelle , que tous regardaient comme invincible. On ne parlait chez nos ennemis que de ses sortilèges. L'épouvante avait saisi leur esprit, et leurs chefs de guerre étaient animés de la haine Ja plus profonde contre cette (ille singulière, dont l'apparition subite avait ruiné tous leurs projets.

» Le duc de Bourgogne, s'inquiétant peu de la trêve qu'il avait solennellement jurée, continuait toujours à porter les armes contre Charles de Valois, son légitime et droiturier seigneur. Après Pâques 1450, il s'en vint avec Jean de Luxembourg, l'un de ses meilleurs capitaines, assaillir Gournay-sur-Aronde , forteresse appartenant au comte de Clermont. De là il vint mettre le siège devant Choisy-sur-Oise , et en commença l'attaque avec une forte artillerie. Jeanne d'Arc , le comte de Vendôme, et bon nombre d'autres chefs de guerre étaient partis à la hâte pour aller secourir cette place '. Ils arrivèrent à Soissons. Un écuyer picard, Guichard Fournel , y commandait pour le roi ; mais comme il traitait déjà en secret avec le duc de Bourgogne, il refusa, sous de vains prétextes, d'ouvrir les portes de Ja ville aux chevaliers français. Ceux-ci furent donc contraints de passer outre; puis, voyant que la route n'était

» Chartier. — Chronique de Bcrri. «

point libre , et qu'ils manquaient d'ailleurs de vivres et de munitions, ils revinrent sur les bords de la Marne.

» Maître de Choisy-sur-Oise, le duc de Bourgogne résolut d'assiéger Compiègne. Cette place , l'une des plus importantes qui fussent au pouvoir des Français, était sous le commandement de Guillaume de Flavy,l'un des meilleurs capitaines de l'armée du roi. Mais ce chef de guerre était dur et cruel. Il faisait mourir, sans trop s'inquiéter des formes de la justice, toute, sorte de gens : aussi chacun redoutait-il sa colère et sa haine sanglante l. On doit dire cependant, à sa louange , qu'il demeura toujours fidèle au parti de Charles de Valois. A l'approche des Bourguignons, il fortifia si bien Compiègne, que le duc Philippe reconnut bientôt qu'il lui faudrait employer toute sa puissance pour s'emparer de cette place. Il la fit donc cerner de tous les côtés. Jean de Luxembourg, le sire de Noyelles, sire John Montgommery, furent chargés par lui de commander les différents postes.

» Or, la Pucelle ne tarda pas d'apprendre dans quel péril se trouvait Compiègne. Elle partit aussitôt de Crespy, où elle se trouvait alors , et vint se renfermer dans cette ville pour concourir à sa dé-

1 Mémoires de Ducîercq. — Saint-Rémi.

fense. On la vit bientôt faire une sortie contre les assaillants. Le jour même de son arrivée, le 24 mai , dans Taprès-mtdi, elle tomba sur le quartier du sire de Noyelles : le choc fut rude. Les Bourguignons commençaient à plier, quand ils furent secourus par des hommes d'armes venus du quartier du duc de Luxembourg et de celui des Anglais. Jeanne montra dans cette occasion une admirable vaillance. Aux cris d'alarme jetés par leurs compagnons, les assiégeants étaient accourus de toutes parts, et les Français en trop petit nombre pour leur résister , songèrent dès iors à la retraite. Jeanne, après avoir ramené deux fois les troupes contre l'ennemi , s.e décida enfin elle-même à rentrer dans la ville; mais comme elle s'éloignait à regret , elle voulut du moins ne rentrer que la dernière. Se plaçant donc à i'arrière-garde , elle protégeait contre les Bourguignons la marche des Français, qui revenaient en bon ordre dans l'enceinte des remparts. L'infortunée , oublieuse du danger pour elle même, ne songeait point à ce qui allait lui advenir!

» La foule se pressait sur le pont : chacun s'efforçait d'atteindre au plus tôt les portes de la ville. Mais la barrière n'était ouverte qu'à demi ; le passage des hommes d'armes par cette étroite entrée fut donc long et pénible. Or, cependant, les enne-

mis avaient reconnu Jeanne d'Arc à son étendard , et à sa huque garnie d'or et d'argent 1. Ce fut à la faire prisonnière qu'ils appliquèrent en ce moment tous leurs efforts. La pauvre fille se vit bientôt enveloppée de toutes parts. Elle se défendit longtemps avec grande bravoure ; mais tout-àcoup un archer picard, qui se trouvait auprès d'elle, la saisit et la tira en bas de son cheval. Elle se releva, et, aidée de quelques vaillants capitaines du parti du roi, elle combattit à pied quelque temps encore. Par leur secours , elle s'était rapprochée de quelques pas de la ville : elle touche à ses portes; dans un instant peut-être elle va y rentrer. Vain espoir ! les forces lui défaillent. De fatigue épuisée, elle cède au nombre , et remet son épée à Lionel , bâtard de Vendôme, qu'elle aperçoit à ses côtés.

Quelle ne fut pas la joie des Bourguignons et des Anglais, quand le bruit de la prise de la Pucelle se répandit dans leur camp ! On eut dit que toute la France venait de leur écheoir en conquête. Jeanne fut amenée captive au quartier du sire de Luxembourg : chacun en la voyant poussait de grands cris ; c'était une allégresse sans pareille 2. Le duc de Bourgogne lui-même alla au logis où elle estoit , et parla à elle paroles hau-

» Heuterus. — Saint-Remi.

« Monstrelet , témoin oculaire.

158 JEANKE D'ARC

taines , dont je ne suis mis recors , jaçoit que j'y estoye présent '. On manda sur-le-champ à Paris et en Angleterre ce qui venait d'arriver. Le duc de Bedfort, en signe de joie et de reconnaissance, lit chanter un Te Deum avec une pompe magnifique 2.

» Mais du côté des Français, au contraire, bien grande était la douleur. On remémorait tous les hauts faits et gestes de Jeanne d'Arc , et chacun était vivement peiné de la savoir en si périlleuse captivité. Quelques-uns, concevant des soupçons, prétendirent que différents seigneurs , jaloux de sa renommée, avaient conspiré sa ruine. Le sire Guillaume de Flavy , qui , par ses cruautés , s'était attiré la haine générale, ne fut pas des derniers accusé. Il avait, disait-on, vendu la Pucelle à Jean de Luxembourg, et l'avait empêchée de rentrer dan» Compiègne , en fermant les portes de la ville. Quelques paroles que l'on avait entendu prononcer à Jeanne , ce même jour, revinrent alors en mémoire. On se rappela que le matin, comme elle était allée communier bien dévotement à l'église Saint-Jacques, la pauvre fille avait dit tristement, en s'appuyant sur un pilier, à quelques habitants et à une foule d'enfants qui l'entouraient : a Mes

1 Monstrelet , témoin oculaire.

« Hume,

JEANNE D'ARC. i39

bons amis et mes chers enfants , je vous le dis avec assurance : un homme m'a vendue; je suis trahie, et bientôt je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour moi , je vous en conjure ; car je ne pourrai plus servir mon roi , ni le noble pays de France *. » Mais ce fut à tort que de pareils soupçons planèrent quelque temps sur un aussi vaillant homme que le sire de Flavy. Plus tard , il défendit si bien la ville de Compiègne, qu'il ne fut plus dès lors permis de le croire en intelligence avec nos ennemis.

» Le bâtard de Vendôme avait vendu son illustre prisonnière au sire Jean de Luxembourg. Trois jours ne s'étaient pas encore écoulés, que le duc reçut de frère Martin , vicaire général de l'inquisiteur de la foi, au royaume de France, un message qui lui enjoignait de lui livrer Jeanne d'Arc. Le sire de Luxembourg ne daigna pas même lui répondre, et , sans plus tarder, il fit conduire la captive en son château de Beaurevoir, en Picardie. Là, elle fut sévèrement gardée; mais les dames de Luxembourg prirent en pitié son triste sort, et, par un doux et bienveillant accueil , s'efforcèrent d'adoucir un peu son malheur.

a Les docteurs de l'Université restés à Paris, et encore attachés au parti des Anglais , ne tardèrent

1 Chroniques de Bretagne.

pas à donner des marques de leur haine contre Jeanne d'Arc. Ils écrivirent deux fois au duc de Bourgogne , le pressant instamment de remettre sa prisonnière à l'inquisiteur de la foi et à l'évêque de Beauvais. Ce prélat revendiquait pour lui le droit de la juger, alléguant pour raison qu'elle avait été prise sur le territoire de son diocèse : c'était Pierre Cauchon , évêque entièrement dévoué aux Anglais. La ruine de Jeanne d'Arc, qu'il méditait déjà dans son esprit, occupa dès lors toutes ses pensées.

» Les démarches de l'Université auprès du duc de Bourgogne et du sire de Luxembourg demeurèrent sans effet. Pierre Cauchon lit signifier à ces deux seigneurs une lettre de réquisition , qui leur fut remise par des notaires apostoliques. On y lisait entre autres choses : « Combien que cette femme, qu'on nomme Jeanne la Pucelle, ne doive pas être regardée comme prisonnière de guerre; néanmoins, pour la rémunération de ceux qui l'ont prise et détenue , 1» roi ' veut leur bailler libéralement jusqu'à six mille livres, et, pour le dit bâtard qui l'a prise, lui donner et assigner rente jusqu'à deux ou trois cents livres. Enfin, si eux et quelques-uns d'entr'eux ne voulaient... obtempérer à ce qui est demandé , bien que la

i Henri vi.

prise de cette fille ne soit point pareille à celle d'un roi ou d'un prince;... toutefois, comme un roi, un dauphin, ou tout autre prince, pourrait, selon le droit et la coutume de France , être retiré du preneur en lui baillant dix mille francs , le dit évêque requiert que la Pucelle lui soit délivrée, en donnant sûreté pour la somme de dix mille francs. »

» Le sire de Luxembourg ne fut pas assez fort pour résister à de telles instances. Il consentit à céder Jeanne au gouvernement des Anglais pour le prix de dix mille francs. Il la livra donc à ses juges : c'était la livrer à ses bourreaux. L'infortunée apprit bientôt, du sein de sa prison, qu'elle allait passer entre les mains de ses plus cruels ennemis. N'en attendant qu'une mort certaine , elle voulut du moins essayer de s'échapper, fut-ce même au péril de sa vie. On la vit donc soudain s'élancer du donjon du château où elle se trouvait renfermée. Elle tomba sans connaissance, et ne reçut toutefois dans sa chute aucune blessure dangereuse. On s'empressa de la relever et de la ramener dans sa prison de Beaurevoir. Tout abattue et découragée, elle ne voulait prendre aucune nourriture, et elle resta ainsi près de trois jours sans manger. Mais ses voix , s' étant alors communiquées à elle, lui rendirent un peu de consolation

et de courage. Cependant le sire de Luxembourg poursuivait toujours le siège de Compiègne. Mais les hommes d'armes de la garnison , aidés du secours des braves habitants , combattirent avec tant de vaillance, qu'ils parvinrent à s'emparer de toutes les bastilles qui étaient encore au pouvoir des Bourguignons et des Anglais. Ceux-ci furent tellement effrayés , qu'ils levèrent le siège et s'enfuirent en désordre durant la nuit, laissant les Français maîtres de la campagne.

i) Le duc de Bourgogne n'apprit qu'avec douleur le peu de succès de J'attaque de Compiègne. Sa douleur dut s'accroître encore , quand il vit de nouvelles victoires couronner les efforts de nos hommes d'armes. La bataille de Germigny, gagnée par le brave Saintrailles ; celles de Chappes et de la Croisette, où fut vainqueur le sire de Barbazan , abattirent, tellement le parti bourguignon, qu'il fut dès lors comme impuissant à rien entreprendre, et qu'il fut aisé de prévoir sa ruine prochaine. Le duc de Bedfort n'était pas moins affligé de tant de revers. Les affaires du roi semblaient prospérer alors. Mais pourquoi fallait-il mêler à la joie de tant de victoires la triste pensée de la captivité de Jeanne d'Arc?

» Revenons à cette infortunée, que nous avons laissée tristement prisonnière au château de Beau-

revoir. Vous avez vu comment elle fut livrée aux Anglais, qui la rendaient responsable de tous leurs malheurs. Ces cruels ennemis avaient une soif ardente de sa mort. Mais, avant de la faire périr, ils voulaient la convaincre de sortilèges, de maléfices, et de crimes contre la foi, afin de discréditer à jamais la cause de Charles vu. Leur rage était tellement grande, qu'une pauvre femme de Bretagne ayant osé dire qu'il lui avait élé révélé que Jeanne était une bonne chrétienne et qu'elle venait de la part de Dieu , elle fut brûlée vive à Paris, dans un grand appareil '.

» Après six mois écoulés dans les prisons de Beaurevoir, d'Arras et de Crotoy, Jeanne fut conduite à Rouen , où se trouvait le jeune monarque anglais avec toute sa cour. La grosse tour du château fut choisie pour sa demeure. La pauvre fille y fut traitée avec la plus grande barbarie. On lui mit des fers aux pieds , une chaîne autour du corps; et un serrurier reçut l'ordre de fabriquer pour elle une cage de fer. Des archers anglais qu'on avait commis à sa garde ne cessaient de l'injurier grossièrement. Le sire de Luxembourg, passant à Rouen, vint la voir avec les comtes de Varwick et de Straflbrd. « Jeanne, lui dit-il pour l'éprouver, je suis venu te mettre à rançon ; mais

> Dépositions diverses.

il faut promettre de ne jamais t'armer contre nous.

» — En mon Dieu , reprit-elle, vous vous riez de moi , car je sais bien que vous n'en avez ni le vouloir, ni le pouvoir. Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France; mais, fussent-ils cent mille de plus , ils n'auront pas ce royaume. » Le comte de Strafford , indigné , tira sa dague , et voulut frapper Jeanne d'Arc; le comte de Varwick l'en empêcha 1.

» Hélas ! ce n'était encore là que le commencement des douleurs de cette tille infortunée. Pendant qu'elle languissait ainsi, en proie aux horreurs d'une sombre prison, des juges, appelés par l'évêque de Beauvais , arrivaient de toutes parts à Rouen, et l'on vit bientôt s'ourdir, en cette cité, le iil de ce procès fatal dont le souvenir, après bien des années , vient encore m'arracher des larmes.

» Mais qu'est-il besoin de rappeler ici les détails de tant de faits affligeants pour l'histoire de l'humanité ? Pourquoi émouvoir votre âme sensible , et provoquer vos pleurs par la peinture odieuse du crime demeurant vainqueur dans sa lutte contre l'innocence? Ici doit se borner mon récit. La vie de l'homme, quelque courte qu'elle

i Dix-septième témoin. — Enquête de Paris.

soit , est toujours mêlée de douleurs. La gloire et les honneurs peuvent, pour un temps, s'attacher à ses pas; mais l'inconstante fortune se lasse bientôt de prodiguer ses faveurs. Ainsi en deux parts se divise notre destinée : l'une renferme un peu de jouissance, l'autre beaucoup de misère, et la vue de ce dernier tableau n'intéresse guère les mortels. Jeanne d'Arc ne fut point exempte de ce commun destin. Je vous ai raconté sa gloire, ses

triomphes; épargnez-moi maintenant le récit

de ses malheurs. »

Le chevalier se tut , après avoir prononcé ces mots; mais la noble châtelaine se hâta de rompre le silence. « Ah ! de grâce , s'écria-t-elle , brave chevalier, au nom de l'hospitalité que vous recevez dans ce castel , je vous en conjure, achevez votre récit. Montrez-nous votre héroïne aux prises avec l'adversité. Je veux suivre jusqu'à la fin sa brillante et tragique destinée. Sans doute qu'à ce dernier tableau mes yeux vont se mouiller de pleurs; mais rassurez-vous , je me sens la force de supporter la vue d'une telle infortune. Quand je vois l'innocence succomber sous la main du crime, je me dis alors : Il est un vengeur sur nos têtes , et le sort de l'innocent est toujours le plus beau. Cette douce pensée me rassure et me console. Mon-

trez-nous Jeanne d'Arc condamnée par ses juges, et dans les mains de ses bourreaux. Pour moi, je la verrai tournant ses regards vers le ciel , et y découvrant d'immortelles espérances; son échafaud ne me semblera qu'un degré qui l'élève vers les cieux.

d — Noble châtelaine, reprit le guerrier, puisque vous le désirez, je conduirai à tin cette tragique histoire; mais, durant mon récit, les heures se sont écoulées, la nuit est venue; demain , rassemblant mes souvenirs, je m'efforcerai de répondre à votre attente ; souffrez que pour le moment je ne songe qu'à goûter Jes douceurs du repos. »

Le désir manifesté par Etienne de Vignoles était trop juste pour que la dame d'Avaugour voulût s'y opposer. Elle renvoya donc au lendemain , non sans quelque regret, la (in d'un récit qui l'avait si vivement intéressée. Pour lors, le jeune page qu'elle avait donné la veille pour guide à son hôte, s'approcha de lui une seconde fois , et lui offrit de le conduire dans l'élégante tourelle que la baronne avait ornée à grands frais de ses propres mains.

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