‹ Jeanne d'ArcChapitre 15 sur 18 · QUATRIEME RÉCIT · texte numérisé non relu

QUATRIEME RÉCIT

Un nouveau jour venait de luire ; et c'était celui auquel Je sire de Vignoles avait (ixé son départ, o Dans quelques heures, se dit-il en lui-même à son lever, je quitterai ces lieux ; et demain , avant le coucher du soleil , j'aurai revu le manoir de mes pères, a Ces douces pensées remplirent son cœur d'une vive émotion. 11 remercia le Ciel d'avoir bien voulu guider ses pas au noble castel d'Avaugour, et il le supplia de veiller sur lui encore durant le reste de son voyage, o Mon Dieu, ajoula-t-il , entends ma voix : fais pour moi aujourd'hui ce que tu voudrais que La Hire fit pour toi, si La Hire était Dieu et que tu fusses

La Hire 1 ! » C'est ainsi , dit-on , que le vaillant guerrier terminait parfois ses prières.

S'acquitter au plus tôt de sa promesse , faite la veille à la noble châtelaine, d'achever son récit, tel était en ce moment le vœu du sire de Vignoles. Cette dette payée , rien ne devait plus s'opposer à son départ. Mais il ne put encore se rendre auprès de la baronne, occupée alors à de pieux emplois. Elle consolait quelques pauvres familles tombées dans le malheur, et qui étaient venues au castel improrer ses secours. Ses paroles et ses bienfaits répandaient peu à peu dans leur cœur le baume de l'espérance. Et ces infortunés, en se retirant, disaient , les mains levées au ciel : « Daigne protéger, ô mon Dieu î la digne épouse de notre bon seigneur ! »

Or donc, quand il fut permis au brave chevalier de parler à la dame de ces lieux , il l'aborda avec respect, et lui tint ce discours : « O vous à qui je dois la plus généreuse hospitalité, voici le jour où je vais, non sans regret, m'éloigner de votre castel ; que ne puis-je vous remercier dignement de vos dons? Mais c'est à la Providence à m'acquitter envers vous de vos nobles bienfaits. Ah ! qu'elle répande sur votre famille toutes ses faveurs! Pour moi, je ne puis maintenant que

1 Historique. — Voyez Vie de La Hire.

former des vœux pour vous. Croyez , du moins , que je garderai de votre accueil un touchant souvenir, et qu'éternelle sera ma reconnaissance.

» — Je ne prétends plus vous retenir, reprit la dame d'Avaugour ; partez , puisque vous le voulez , et que le Ciel vous accompagne. Par mes ordres , un écuyer et deux de mes pages vous serviront d'escorte jusqu'aux limites de mes domaines. Partez; mais, retiré dans votre manoir, n'oubliez point , preux chevalier, les habitants de ce castel. De leur côté , ils penseront à vous ; ils compteront parmi leurs plus beaux jours ceux où il leur fut donné de recevoir La Hire. »

Le sire de Vignoles, flatté d'entendre des paroles si gracieuses , allait peut-être répondre à la baronne , et montrer qu'il savait unir la courtoisie à la vaillance , quand celle-ci ajouta tout-à-coup : « Mais vous avez encore une promesse à remplir. Quand votre récit sera terminé, alors seulement, brave guerrier, l'on vous permettra de songer à partir. »

La Hire eût volontiers repris aussitôt le fil de son histoire, mais Rosalinde était absente. Par l'ordre de la dame, un varlet s'empressa d'aller l'avertir. La jeune fille était alors retirée dans son appartement , et , debout près d'une fenêtre ouverte sur la campagne , elle prenait le plaisir

de la chasse à l'oiseau. Son faucon favori s'élançait «le ses mains, s'en allait voltigeant dans les airs, et lui rapportait bientôt une timide alouette ou un pluvier tremblant1. Rosalinde était bien joyeuse à son retour; mais elle n'avait garde de faire du mal aux innocents oiseaux qu'il avait su prendre dans son vol. Elle s'empressait de les rassurer et les caressait doucement. On dit même qu'il lui arrivait parfois ( tant son âme était bonne et sensible ! ) de leur rendre leur liberté plénière, afin de les voir s'envoler gaiement à tire d'aile et de jouir de leur bonheur.

Dès qu'elle apprit, par le varlet , le désir de sa mère, Rosalinde, en fille obéissante, referma la croisée et descendit dans la salle basse, où l'attendaient la baronne et le chevalier. Elle vint s'asseoir auprès d'eux , et celui-ci reprit en ces mots la suite de son récit :

« Nous avons laissé l'infortunée Jeanne d'Arc tristement renfermée dans la grosse tour du château de Rouen. Cette grande cité n'avait point alors d'archevêque. Pierre Cauchon , évêque de Beauvais, faisait tous ses efforts pour devenir le principal juge de l'illustre captive, alléguant toujours

i Voyez, pour les détails sur lâchasse au faucon , les vieux romanciers.

pour raison qu'elle avait été prise dans l'étendue de son diocèse. A force d'intrigues et de soins, il était parvenu au but de ses désirs. A la demande du duc de Bedfort, le chapitre de Rouen avait accordé à ce prélat territoire et juridiction , et le roi Henri avait ordonné, par lettres patentes, que Jeanne lui serait livrée pour être interrogée et voir procéder contre elle.

» Qui pourrait peindre cependant la haine furieuse dont les Anglais étaient animés contre leur prisonnière? Convaincus qu'elle avait reçu un sort, ils la redoutaient plus encore qu'une armée entière, et ils n'imaginaient pas pouvoir, sa vie durant, être jamais vainqueurs nulle part. Aussi avaient-ils une soif ardente de sa mort; et, avant même que son procès ne fut entamé, son supplice était-il déjà résolu. On préludait à ses infortunes par les plus basses injures et les plus grossiers outrages. Par une violation manifeste du droit, dont Jeanne se plaignait toujours inutilement, on la tenait renfermée dans le château de Rouen , tandis qu'étant accusée d'hérésie et de sortilège, elle aurait dû faire sa demeure dans la prison de l'archevêque. Les premiers jours de sa détention écoulés , elle était devenue invisible poijr tout le monde. On ignore ce qui lui advint durant ce laps de temps ; mais la barbarie bien connue de ses gardiens laisse

croire qu'ils ne lui épargnèrent aucun mauvais traitement. Elle avait les pieds al tachés à des ceps do fer, joints eux-mêmes par une chaîne à un énorme soliveau. Il est certain qu'un serrurier avait fabriqué pour elle une cage de fer, dans laquelle Jeanne ne pouvait se tenir que courbée. Un témoin a même assuré qu'elle resta enfermée dans cette cage jusqu'au moment où furent entamées les procédures. Des soldats anglais , pris parmi ceux qu'on nommait, par mépris houspillcrs , veillaient sur elle jour et nuit, l'insultaient souvent avec dérision , et parfois ils poussaient la cruauté jusqu'à troubler son sommeil, en lui annonçant d'une voix terrible qu'il lui faudrait bientôt mourir.

» On s'occupait cependant à former un tribunal. Pierre Cauchon , qui devait le présider, chercha à s'environner d'hommes titrés et habiles ; il s'en trouva plusieurs , disposés à le seconder dans ses criminels desseins. Les uns vinrent, excités qu'ils étaient par l'envie et la jalousie. D'autres, esclaves de leur faiblesse ou dupes de leur simplicité , se laissèrent entraîner par la crainte des vengeances des Anglais. Quelques-uns accoururent, attirés par la cupidité. Un petit nombre enfin fut victime de ]a violence , et n'assista qu'à contre-cœur à une cause dont il réprouvait l'injustice.

» Jean Lemaître, vicaire de l'inquisiteur général

du royaume, doit être rangé parmi ceux qui n'agirent que par peur ou complaisance. II ne voyait pas sans horreur les basses manœuvres qu'on préparait contre l'infortunée Jeanne , et il chercha plus d'un prétexte poar se dispenser d'y prendre part. Ce ne fut qu'après bien des combats et des efforts qu'une coupable faiblesse finit par dominer son cœur.

» 11 n'en était pas ainsi de Jean d'Estivet , chanoine de Beauvais, et désigné pour être promoteur1. Entièrement dévoué aux Anglais, il était, après Pierre Cauchon, le plus violent ennemi de Jeanne. Il ne cessait de l'injurier durant tout le cours de l'instruction , et il entrait en fureur quand on voulait observer à son égard quelques règles de justice.

» Mais les seuls juges qui eussent voix pour prononcer, étaient l'évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur. Les docteurs qu'on était parvenu à réunir, et dont le nombre s'élevait à près de cent, ne devaient servir que de conseil et d'assesseurs. On nomma en même temps un conseiller-commissaire examinateur , chargé de faire les interrogations préliminaires.

» Dès le commencement de la détention de Jeanne d'Arc, on avait envoyé à Domremy, lieu de sa

' Procureur du roi.

Mi JEANNE D ARC.

naissance, prendre des informations sur sa conduite durant ses premiers ans. Les personnes désignées pour ce message n'avaient rapporté que de favorables réponses. Ce motif parut plus que suffisant pour en dérober la connaissance a l'assemblée des docteurs.

» Tout se trouvant ainsi disposé, on ne songea plus qu'à procéder aux formes du jugement. Mais , de quelques précautions que se fût entouré ce nombreux tribunal , il ne tarda pas à voir qu'il serait bien plus difficile qu'il ne l'avait d'abord prévu de donnera ce procès une couleur de justice, et de suivre les lois et coutumes, tout en voulant plaire aux Anglais. La renommée publiait partout que Jeanne était d'une conduite irréprochable. On se rappelait avec quelle valeur elle avait combattu les ennemis de la France; chacun savait qu'elle était seulement prisonnière de guerre-, et qu'il lui serait facile de triompher de toutes sortes d'accusations. Les docteurs sentirent bien la difficulté de leur position; mais, une fois engagés dans ce dédale d'iniquités , ils ne voulurent plus en revenir. Ce ne fut donc qu'à travers une suite continuelle de pièges , de mensonges et de violations manifestes du droit, qu'ils purent arriver au but de leurs efforts.

» Mais de toutes les basses manœuvres qui

furent employées contre cette fille infortunée , celle que je vais rapporter m'a toujours semblé la plus odieuse.

» Il se trouvait parmi les assesseurs un chanoine de Rouen . nommé Nicolas Loyscleur. (.Vêtait un homme entièrement dévoué au roi d'Angleterre et à revécue de Beauvais. Son âme vile et corrompue était accessible à tous les crimes. On se hâta d'en profiter.

» Loyseleur, s'acquittant du rôle qui lui était confié, pénétra, sous un costume déguisé, dans la prison de Jeanne d'Arc. Il feignit d'être du pays de Lorraine, et partisan secret du roi Charles VII. Il venait Ja voir souvent, causait familièrement avec elle, et insensiblement il gagna sa confiance. Dès lors elle lui révéla toutes ses pensées, et ne lui dissimula aucune de ses craintes, aucune de ses espérances. La pauvre fille se sentait un peu consolée en s'entretenant ainsi , à cœur ouvert, avec celui

qu'elle croyait un serviteur fidèle de son roi

Peut-être se flattait-elle d'avoir trouvé enfin un défenseur et un appui !... Elle ignorait, hélas ! que, durant ces entretiens secrets, l'évêque de Beauvais et le comte deWarwick, cachés dans la chambre voisine, entendaient tous ses discours, à l'aide d'un trou pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Les notaires Manchon et Coiés, qu'ils amenèrent avec

eux , furent invités à écrire les propres paroles de Jeanne. Mais ces deux hommes, moins criminels , eurent honte d'une telle perfidie , et refusèrent d'y concourir.

» Loyseleur, poursuivant son vil rôle d'espion, s'empressait de rapporter tout ce que Jeanne lui avait dit... C'était dans ses récits que les juges puisaient la matière des interrogatoires.* Le traître abusait de plus en plus de la conliance qu'il avait su lui inspirer par ses menées adroites et son langage agréable et flatteur. Cette confiance devint si grande, que l'infortunée n'hésita pas à se confesser à lui quand elle eut appris qu'il était prêtre. Loyseleur fut même longtemps le seul à qui l'on permît de remplir ce pieux ministère auprès de la jeune captive 1.

» Jeanne avait récusé pour son juge l'évêque de Beauvais ; mais le prélat lui avait dit : « Le roi a ordonné que je fisse votre procès, et je le ferai. » Il l'engageait ensuite à se soumettre à l'Eglise. Jeanne répondait : a Qu'est-ce que l'Eglise? Quant à vous, je ne veux point me soumettre à votre jugement, parce que vous êtes mon ennemi capital. »

» L'illustre prisonnière fut amenée devant le nombreux tribunal établi pour la juger. Elle eut

1 Voyez Manuscrit de Soubise.

d'abord à subir six interrogatoires. Le premier eut lieu dans la chapelle du château de Rouen, en présence de tous les assesseurs. Vous avez admiré, noble châtelaine, cette jeune héroïne, lorsque, à la tête de nos hommes d'armes , elle donnait à tous l'exemple de la plus intrépide valeur. Mais votro admiration doit aussi la suivre lorsque , seule en face de tant de nouveaux ennemis, elle répond à chacun d'eux avec une prudence, une sagesse et une habileté qui remplissent d'étonnement les plus savants docteurs. Bien qu'elle fût simple et ignorante comme une pauvre bergère, l'imposant appareil déployé devant elle ne fut pas capable de la troubler un seul instant.... Elle ne s'effrayait point des violences dont on la menaçait. Son bon sens, sa bonne foi, lui tenaient lieu de tout secours (car, par une nouvelle violation du droit, on n'avait pas jugé à propos de lui donner un conseil...). Le perfide Loyseleur était le seul qui pût l'aider dans ses réponses.

» Ses juges cependant n'épargnaient rien pour la surprendre dans quelques-unes de ses paroles. Toutes les ruses étaient mises en usage. On voulait, à quelque prix que ce fût, trouver dans ses discours un motif de la soupçonner d'hérésie et de sortilège. On l'interrompait à chaque moment. Et c'est au milieu du tumulte, des emportements et

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des fureurs d'une assemblée presque eu délire que l'accusée était tenue de répondre aux questions insidieuses qu'on lui adressait de toutes parts. On fesoil à la pauvre Jchanne des interrogatoires trop difficiles , subtils et cauteleux , tellement, que les grands clercs et gens bien lettrés qui là présents étoient . à grant peine y eussent pu donner réponse , par quoy plusieurs de l'assistance murmuroienl ••

» Mais, laissant toute réflexion, hâtons-nous d'écouter parler Jeanne elle-même. Vous allez admirer ici avec quelle simplicité , quelle sagesse et quelle modestie , elle s'efforçait de convaincre ses juges de son innocence. Soyez donc attentives; ce sont ici les propres paroles que lit entendre cette infortunée. Puisse la postérité, eu y ajoutant foi , demeurer persuadée que son âme fut toujours pure et candide , et que les seuls coupables dans ce fatal procès , ce furent les accusateurs a. »

1 Déposition textuelle d'un témoin.

* Il est peut-être à propos de faire remarquer que Jeanne d'Arc n'a point prononcé de suite et dans une même séance le discours qu'elle va tenir. Mais c'est ici la réunion de ses principales réponses, durant ses divers interrogatoires. Et l'accusée ne dit que ce qu'elle a réellement répondu , à différents intervalles , à une foule de questions qui lui ont été adressées souvent cinq ou six fois. Le travail important de celle réunion , en un seul discours , des paroles de Jeanne , a été fait avec la plus scrupu-

« Dès Page de treize ans , une voix se fit entendre à moi dans le jardin de mon père , à Domremy. Elle était «à droite du côté de l'Eglise, et accompagnée d'une grande clarté. J'en eus peur dans les commencements; mais je reconnus ensuite que c'était la voix d'un ange qui m'a bien gardée depuis, qui m'a appris à me bien conduire, à fréquenter l'église ; c'était saint Michel. J'ai vu aussi saint Gabriel , mais je n'ai jamais vu saint Denis. J'ai vu aussi sainte Catherine et sainte Marguerite qui me parlaient souvent, et qui dirigeaient presque toutes mes actions. Ces deux saintes m'apparaissaient presque tous les jours , et souvent plus d'une fois par jour.

» J'ai vu ces apparitions aussi bien que je vois mes juges. Je pleurais quand elles me quittaient, parce que j'aurais désiré que mon âme s'en allât avec elles. Je n'en ai parlé à personne (si ce n'est au capitaine Baudricourt et au roi), sans qu'il m'ait éîé défendu de le faire , mais parce que je craignais, si on le savait, que mon père ou

leuse exactitude par le savant M. de l'Averdy, qui l'a publié dans le tome m des Notices des Manuscrits de la Bibliothèque du roi , p. 35. Nous n' avons cru pouvoir mieux faire nousmême que d'enrichir noire ouvrage de la plus grande partie de ce précieux document , tout en conservant le style simple et naïf que l'on aime à y rencontrer.

les Bourguignons ne missent obstacle à mon départ.

» Les anges étaient quelqufois accompagnés de plusieurs autres anges : car ils viennent souvent parmi les chrétiens. Je les ai vus plusieurs fois avec eux , quoique les autres ne les aient pas vus ; au surplus , ils ne m'ont jamais écrit de lettres.

» Je distingue bien , à la voix , si c'est un ange ou une sainte qui me parle : elles sont ordinairement accompagnées d'une clarté ; leurs voix sont douces et bonnes; elles me parlent en frauçais et non en anglais , parce qu'elles ne sont pas pour les Anglais. Je n'ai jamais cessé de voir ces deux saintes , même depuis qu'on fait mon procès.

» Les anges m'ont apparu avec des têtes naturelles ; je les ai vus , et je les vois de mes yeux , et je le crois autant que je crois que Dieu existe : les saintes sont toutes deux richement couronnées. Je leur fais alors des génuflexions et des révérences en joignant les mains ; mais je n'ai offert des bouquets , des offrandes de mes cheveux et fait brûler des cierges en leur honneur, que dans l'église , et devant l'image de ces deux saintes qui sont dans le ciel , et jamais à l'arbre des fées. J'ai embrassé plusieurs fois corporelle-

ment les deux saintes , mais par le milieu du corps; et, quand les visions se retirent, je baise la terre où elles ont passé.

» Vous me demandez comment je ferais pour ne pas me tromper, si un démon se présentait à moi sous l'apparence de saint Michel? Je réponds, qu'après les preuves que j'ai eues, je distinguerais aisément si c'est saint Michel , ou si c'est un autre. Il ne m'a jamais rien dit que de bon ; il m'a bien instruit, et je crois à ses faits et à ses discours, ainsi qu'à ceux des deux saintes, aussi fermement que je crois que Jésus-Christ a souffert pour nous racheler. J'y suis portée par les bons conseils , les secours et les consolations que j'en ai reçus. Je serais déjà morte de douleur dans la prison, si je n'avais pas été soutenue par ce moyen.

» Il est vrai qu'il y a à Domremy, comme vous le dites , un hêtre , qu'on appelle le beau mai ou l'arbre des fées , et une source dans le voisinage, dont les malades viennent boire ou envoient chercher l'eau pour se guérir de la fièvre ; mais j'ignore s'ils en sont soulagés. Des anciens du pays disent que les fées venaient autrefois à cet arbre ; une femme du lieu , dont je vous dis le nom , a publié qu'elle les avait vues ; pour moi , je ne sais si cela est vrai ou non ; mais je ne les ai jamais vues. On dit encore, à Domremy, qu'on a caché en terre,

auprès de l'arbre , une mandragore qui ferait découvrir des trésors , mais je n'en sais rien de plus. Les jeunes lilles vont s'amuser auprès de cet arbre, j'y ai été avec les autres, j'y ai plus chanté que je n'y ai dansé , et j'y ai fait des bouquets pour la sainte Vierge de Domremy.

» Mais depuis l'âge de discrétion , et depuis que j'ai vu les anges et les deux saintes, je ne me suis plus amusée à ces jeux d'enfant. Je n'ai eu ni visions, ni révélations auprès de cet arbre; seulement les deux saintes se sont montrées à moi auprès de la fontaine , sans que je me souvienne de ce qu'elles m'ont dit ce jour-là.

» Il y avait dans le voisinage un bois appelé le bois chesnu , qu'on voyait de la maison de mon père, et quand je suis venue trouver le roi, on m'a demandé si cela était vrai , parce que, m'a-t-on dit, des prophétesses avaient annoncé qu'il viendrait d'auprès du bois chesnu une fille qui ferait des choses merveilleuses ; mais je n'en ai jamais eu d'autre connaissance.

» Saint Michel m'a appris de bonne heure les calamités qu'éprouvait la France; il m'a dit que j'étais une bonne jeune fil îe , et que j'irais au secours du roi. Les deux saintes m'ont dit aussi que je devais aller en France, y faire lever le siège d'Orléans , et rendre à ce prince de grands ser-

vices. Je leur demandai comment cela se pourrait , puisque je n'étais qu'une pauvre fi lie qui ne savait ni chevaucher, ni guerroyer. Elles me répondirent d'aller trouver le capitaine Baudricourt , qui commandait pour le roi à Yaucouleurs.

» Je n'avais quitté qu'une seule fois la maison de mon père et de ma mère, ainsi que vous allez le savoir : ma mère m'avait enseigné ma religion ; elle m'avait appris le Pater nosler, que je récite bien volontiers; elle m'a appris aussi la Salutation angéiique et le Credo. On ne m'employait dans la maison paternelle qu'aux affaires de l'intérieur du ménage , et non à celles du dehors, et rarement à la garde des troupeaux.

» Je fus obligée d'aller à Toul, parce qu'un homme m'assigna devant l'officialité , pour m'obliger à l'épouser; mais je gagnai mon procès, en affirmant, comme il était vrai , que je ne lui avais fait aucune promesse ; au contraire , dès le premier jour où j'ai vu les deux saintes , je vouai la virginité de mon âme et de mon corps entre leurs mains, quoiqu'elles ne l'aient pas demandé, et elles m'assurèrent que , si je gardais mon vœu , elles me conduiraient en Paradis.

» Ainsi, je tiens le vœu que j'ai fait, je crois être aussi sûre de mon salut que si j'étais déjà dans le ciel.

» Environ deux ans avant que j'aille trouver le roi , mon père apprit en songe que je m'en irais un jour avec des gens d'armes , ce qui m'a fait surveiller avec un soin extrême , et tenir dans la plus grande sujétion pendant ma jeunesse. Mon père en avait même une telle frayeur, qu'il disait qu'il me noyerait plutôt que de le souffrir, et qu'il ordonna à mes frères de le faire s'il le fallait. J'ai toujours obéi en tout à mon père et à ma mère; je ne leur ai désobéi que sur ce point, et ils me l'ont pardonné depuis, malgré la douleur qu'ils eurent de mon départ.

» Ce fut un de mes oncles qui me mena à Vaucouleurs, vers le capitaine Baudricourt : car j'étais si résolue d'obéir à ce qui m'était prescrit à ce sujet , de la part de Dieu , que j'aurais mieux aimé être tirée à quatre chevaux que de ne pas le faire, et que , quand même j'aurais eu cent rois pour père , je n'en serais pas moins partie , attendu que les voix des saintes venaient de Dieu , qu'elles m'assuraient que le roi me recevrait et m'emploierait à son service , et r arce que je suis aussi sûre qu'elles me parlaient par l'ordre de Dieu lui-même , que je le suis de la vérité de la religion chrétienne.

» En entrant chez le capitaine Baudricourt, je le reconnus tout de suite au milieu de ceux qui

étaient avec lui, quoique je ne l'eusse jamais vu, parce que les voix des deux saintes me l'indiquèrent. Malgré ce que je lui dis de mes apparitions, il refusa deux fois, en des temps différents, d'y avoir égard ; enfin , à la troisième visite, il me fit partir habillée en homme , comme les voix me l'avaient ordonné ,. avec une épée qu'il me donna, et me fit mener vers le roi, accompagnée d'un chevalier, d'un écuyer et de quatre varlets, en me disant : Allez, et qu'il en advienne ce qu'il pourra.

» J'ajoute que je n'ai jamais voulu quitter l'habit d'homme, et que j'ai refusé nombre de fois de le faire , avant et depuis ma prison , parce que je fais bien d'obéir à mon souverain maître.

» A mon arrivée auprès du roi , je fus examinée et interrogée pendant au moins trois semaines, à Chinon et à Poitiers ; on y écrivit tout ce qui fut dit : je voudrais bien que mes juges pussent l'avoir sous les yeux.

» Il m'était révélé que je ferais lever le siège d'Orléans ; j'en assurai le roi , que je reconnus sans l'avoir vu, parmi ceux qui l'environnaient, au moyen d'une vision que j'eus dans ce moment, accompagnée d'une clarté. On trouva à Sainte- Catherine de Fierbois, au lieu que j'avais indiqué , d'après une révélation que les saintes me firent ,

une épée cachée en terre; elle sortit toute rouillée; mais cette rouille disparut tout-à-coup, et il ne fut employé aucune cérémonie superstitieuse par rapport à cette arme, que j'ai portée longtemps et que j'ai, laissée à Lagny.

» J'ai voulu engager le duc de Bourgogne à faire Ja paix avec le roi , et. j'ai dit au roi qu'il le forcerait un jour a la faire, s'il ne le voulait pas à présent ; mais il est vrai que je lui ai dit en même temps qu'il n'y avait pas d'autre paix à faire avec les Anglais que de les obliger de retourner chez eux.

» Depuis ce temps je n'ai rien fait qu'en vertu des révélations que j'ai reçues et des apparitions que j'ai vues , et môme dans tout mon procès je ne parle jamais que d'après ce qui m'est révélé et ce qu'il m'est permis de dire.

» Vous me reprochez d'avoir commandé en guerrière à seize mille hommes . à des princes , à des barons , à des nobles , comme si j'avais été leur capitaine; mais si j'ai été chef dans la guerre, ce n'a été qu'en obéissant aux anges et aux saintes , et sur cela je m'en rapporte à Dieu , ainsi que sur tout ce que j'ai fait.

» Au reste , je n'ai pratiqué aucun sortilège , aucun enchantement , ou fait quelque chose qui y ait rapport.

» Si mon étendard et ïes panonceaux particuliers de mes troupes présentaient deux anges, assistant Dieu qui tenait le monde dans sa main , avec les mots Jésus, Maria, les voix des saintes me l'ont indiqué, et plusieurs personnes me l'ont conseillé, On n'a rien pratiqué de particulier à l'égard de ces drapeaux, et les anges y étaient peints comme on les peint dans les églises.

» Si j'ai dit plusieurs fois que ces drapeaux , bannières et panonceaux étaient: heureux , ce n'était point parce que je prétendais leur attribuer aucune vertu , mais parce que je le désirais et pour encourager les troupes; d'ailleurs, les deux saintes m'assuraient du succès.

» Si j'ai été blessée au cou dans le cours du siège d'Orléans, les deux saintes me l'avaient révélé, et j'en avais prévenu le roi; mais je n'en étais pas moins sûre de faire lever le siège de cette ville , parce qu'elles me l'avaient dit.

» Si j'ai toujours porté moi-même mon étendard , je n'ai jamais eu d'autre but que celui de ne pas verser le sang humain ; je n'ai en effet tué aucun homme dans les combats.

» Si j'ai suspendu des armes dans l'église de Saint-Denis, ce n'a été que pour remercier* Dieu de n'avoir pas été tuée à l'attaque de la ville de Paris, où je fus blessée , et sans avoir aucun autre

motif, encore moins celui de les exposer à la vénération publique.

» Si plusieurs personnes ont baisé mes mains et mes anneaux , elles l'ont fait malgré moi ; je faisais ce qu'il m'était possible pour les en empêcher, et je n'ai reçu avec plaisir que les pauvres qui venaient à moi et que je consolai de mon mieux : par rapport aux anneaux , je n'en ai eu que deux; l'un qui m'a été donné par mon père et l'autre par mon frère , et je n'y ai jamais attaché aucune espèce de vertu.

» S'il y a quelqu'un qui ne s'est approché de moi qu'après avoir fait le signe de la croix avec de l'eau bénite , je lui ai dit : « Approchez-vous sans crainte, je ne m'envolerai pas. »

» Si on a fait des portraits de moi , je n'en ai vu qu'un seul , qui me représentait un genou en terre, présentant une lettre au roi.

» Si on a fait d'autres images de moi en papier , en plomb ou autre métal ; si on les a portées suspendues au cou ; si on a dit que j'étais une sainte; si on m'a prise pour la première sainte du Paradis après la sainte Vierge; si on m'a prise pour un ange plutôt que pour une femme; si on m'a nommée à l'église dans des prières ; si on y a élevé des images en mon honneur, comme vous le prétendez , je n'en ai rien su : j'ignore même

si ceux qui suivent ]e parti du roi me croient envoyée de Dieu pour ce que j'ai fait; mais qu'ils le croient ou non , cela n'en est pas moins vrai , puisque que je n'ai agi qu'en vertu des révélations que j'ai reçues.

» Vous me demandez à ce sujet si je crois donc que celui que j'appelle mon roi a bien fait de tuer le duc de Bourgogne? Je vous dis à cela que cette mort a été un grand malheur pour la France; mais quelque chose qu'il ait pu exister entre ces deux princes , Dieu ne m'en a pas moins envoyée au secours du roi de France.

» Si mes lettres portaient les mots Jésus, Maria, et une croix entre deux, c'est que des ecclésiastiques me l'avaient conseillé ; et je vous avoue que quand j'y ajoutais une autre croix , c'était pour avertir, par quelque raison secrète, de ne pas faire ce que contenait la lettre.

» Si on a dit que j'avais ressuscité un enfant à Lagny, voici comment le fait s'est passé : Il ne donnait aucun signe de vie depuis trois jours qu'il était venu au monde , et il n'avait pas été baptisé; les filles de Lagny priaient pour lui devant une image de la sainte Vierge. Les voix des deux saintes me dirent que si j'y allais la vie lui serait rendue. Je vins à l'église, je vis l'enfant noir comme ma tunique et sans aucun mouve-

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ment ; je me joignis aux filles do la ville , pour prier avec elles. L'enfant revint, parut un peu moins noir, bailla trois fois, fui baptisé sur-îe-cliamp , et, étant mort ensuite, il fut inhumé en terre sainte; mais je ne m'en suis pas informée davantage , je n'ai pas même su si on m'a attribué de l'avoir ressuscité.

» Si j'ai dit aux Parisiens de rendre leur ville, ce n'est pas à moi que je leur ai dit de la rendre, comme vous le prétendez , mais au roi.

» Enfin, si j'ai fait entendre que Dieu aimait les Français et qu'il n'aimait pas les Anglais , je n'ai jamais entendu parler des âmes de ces derniers, car je l'ignore absolument; mais j'ai dit que Dieu aimait le roi et le duc d'Orléans, c'est-à-dire qu'il les protégeait; et j'ai dit de plus que je savais, et je dis que je sais bien encore , que la volonté de Dieu est que les Anglais soient chassés de la France, et que Dieu enverra la victoire aux Français, parce que si les Anglais ont eu d'abord des succès , Dieu ne l'a permis que pour punir les péchés des Français.

» II est certain qu'il n'y a pas encore un jour écoulé depuis que les deux saintes m'ont répété qu'avant sept ans les Anglais seront encore plus mal qu'ils n'ont été devant Orléans, et qu'ils perdront plus qu'ils n'ont encore perdu , puisqu'ils

perdront tout en France. Je ne sais ni le jour, ni l'heure ; ils ne le sauront pas plus que moi; mais je suis bien affligée de ce que cela est encore si long ; et , avant la Saint-Martin prochaine, Jes Anglais verront beaucoup de choses.

» Aucun motif d'intérêt ne m'a guidée : ce que mes frères ont pu recevoir de la libéralité du roi , je ne le lui ai pas demandé; et , à mon égard, je n'ai eu que l'état dans lequel il m'entretenait , et l'argent nécessaire pour soudoyer les guerriers. Si je me suis trouvée à des actions militaires certains jours de fêtes , comme celui de la Nativité de la sainte Vierge r c'est que le service du roi l'exigeait.

» J'ai été avertie par les deux saintes, dans la semaine de Pâques dernier, que je serais faite prisonnière avant la fête de la Sait-Jean , de ne pas m'en effrayer, de m'y soumettre, et que Dieu m'aiderait; elles me l'ont répété plusieurs fois. Je les ai priées de demander pour moi la mort plutôt que la prison; elles m'ont ordonné de me soumettre à tout. Depuis ce moment, je n'ai plus donné aucun ordre : j'ai suivi en tout ceux des capitaines ; et si j'avais su l'époque où je devais être prise, je n'aurais pas été à la sortie de Compiègne, où j'ai été faite prisonnière.

» Au surplus , je n'ai jamais deviné l'avenir, ni

fait couler de la cire de cierge sur des enfants, pour prédire leur bonne ou mauvaise fortune ; et si j'ai tenu des enfants sur les fonts baptismaux , je n'ai fait autre chose que de donner aux garçons le nom du roi, et aux filles, quelquefois, celui de Jeanne , et toujours celui que désiraient leurs mères.

» Il est vrai qu'après être restée plus de quatre mois prisonnière dans la tour de Beaurevoir , j'y fus au désespoir d'apprendre qu'on allait me livrer aux Anglais et qu'ils venaient pour se saisir de moi. La peur que j'avais d'eux me décida, malgré la défense des deux saintes et malgré l'élévation de cette tour, à sauter du haut en bas pour me sauver , ce qui m'a occasionné une grande blessure : je conviens de l'avoir fait , parce que j'aimais mieux mourir que de tomber dans leurs mains ; mais j'espérais cependant de pouvoir n'en pas périr. J'ai recommandé mon âme à Dieu , et j'ai fait le signe de la croix avant de faire le saut ; je ne croyais pas me tuer en le faisant , j'espérais m'évader pour n'être pas livrée aux Anglais.

» Il n'y a pas de jour que je n'entende les saintes me parler dans ma prison , et je suis en tout leur avis , parce qu'ils me viennent de Dieu , et que je n'ai jamais rien dit ni rien fait jus-

qu'à ce jour , qu'en vertu de ce qu'elles m'ont prescrit.

» Je refuserai toujours de répondre sur ce qui regarde le roi et la reine de France ; je n'ai juré de dire la vérité que sur ce qui regarde le procès, et ce qui a rapport à eux n'en fait pas partie ; mais je suis bien certaine qu'il recouvrera le royaume de France en entier.

» Vous me demandez si je me crois en état de grâce , en alléguant que le juste pèche sept fois par jour; je réponds à cela que, si je n'y suis pas, je prie Dieu de m'y mettre, et si j'y suis, de m'y conserver; car j'aimerais mieux mourir que de ne pas être dans l'amour de Dieu ; mais je crois que si je n'y étais pas, les voix des deux saintes ne me viendraient pas visiter.

» Quand j'ai besoin d'elles, je prie Dieu de me les envoyer par cette prière que j'ai faite : Trèsdoux Dieu , en l'honneur de votre sainte passion , je vous requiers , que s'y vous me aimez , que vous me révéliez comment je dois répondre à ces gens d'église ; je sais bien , quant à Vhabit , comment je le prins , mais je ne saij par quelle manière je dois le laisser ; pour ce plaise à vous à moi renseigner. Les saintes viennent aussitôt; elles m'ont toujours dit de vous répondre avec courage, et que Dieu m'aiderait.

194 JEANKE D'ARC.

» Sainte Catherine m'a dit que je serais secourue : je ne sais pas si ce sera en me délivrant de prison, ou si , lorsque je serai en jugement, il surviendra quelque trouble qui servira «à me délivrer ; mais je présume que ce sera l'un des deux. Les voix des deux saintes qui m'ont assuré plusieurs fois que je serais délivrée par une grande victoire, m'ont recommandé de prendre tout ce qui m'arrive avec reconnaissance , de ne point m'inquiéter de mon martyre , parce que je viendrais enfin dans le royaume du Paradis ; et elles me l'ont dit ainsi nettement et simplement.

» Pour moi , j'entends par mon martyre les peines et les adversités que je souffre dans ma prison; j'ignore si je souffrirai une plus grande peine ; mais je m'en rapporte à Dieu , et je crois aussi fermement que je serai sauvée , que si je l'étais déjà, pourvu que je tienne mon vœu de Tirginité.

» Pourquoi me demander s'il m'a été promis que je m'évaderais de ma prison? Voulez-vous que je parle contre moi-même? Il m'a ^té dit que je serai délivrée , et de faire bon visage j mais je ne sais ni le jour ni l'heure.

» Enfin , je n'ai jamais eu de commerce avec les mauvais esprits; je suis bonne chrétienne ; j'aime Dieu de tout mon cœur : je lui obéis en tout , et

je hais tant le démon , que, quoique les voix des saintes m'aient fait espérer ma délivrance , je ne voudrais pas que ce fût le démon qui me fît sortir de prison , ainsi que je vous l'affirme et vous le jure. »

» C'est ainsi que Jeanne détruisait, par la sagesse et l'habileté de ses paroles, toutes les fausses accusations dont ses juges ne rougissaient pas de l'accabler.

» Vous avez dû juger, par ses réponses, de la nature des questions qu'on lui adressait. Elles étaient parfois ridicules et malséantes ; mais l'accusée répondait aux unes d'une manière fine et piquante , et aux autres avec une présence d'esprit ,bien capable de déconcerter ses interrogateurs. « Savez-vous , lui demanda-t-on , si sainte Catherine et sainte Marguerite aiment les Anglais?

» — Elles aiment ce que Dieu aime , repli— qua-t-elle , et haïssent ce qu'il hait.

» — Saint Michel avait-il des vêtements?

» — Pensez-vous que Dieu n'ait pas de quoi lui en donner?

» — Avait-il des cheveux ?

» — Pourquoi les lui aurait-on coupés?

» — Qui aidait le mieux de vous à l'étendard , ou de l'étendard à vous ?

» — De la victoire de l'étendard ou de moi , c'était tout à notre Seigneur.

» — Pourquoi , au sacre de Reims , teniez-vous votre étendard près de l'autel ?

» — Il avait été à la peine , c'était bien raison qu'il fût à l'honneur. »

» C'est ainsi que Jeanne sortait victorieuse des périls qui l'entouraient, et des rudes assauts qui lui étaient livrés. Le mauvais succès de leurs basses manœuvres ne faisait qu'irriter les Anglais, et surtout I'évêque de Beauvais. Or, il arriva que quelques-uns des assesseurs, émus de compassion pour le triste sort de l'accusée , ne purent s'empêcher parfois de prendre son parti , et de lui suggérer des réponses favorables; mais ceux-là étaient insultés , et souvent menacés d'être jetés dans la rivière. Quand on lui demanda si elle savait être en la grâce de Dieu , un des assesseurs , tremblant pour elle , se leva et dit : a C'est là une grande question , et l'accusée n'est pas tenue d'y répondre.

» — Vous eussiez mieux fait de vous taire , » s'écria soudain l'évêque de Beauvais. Vous vous rappelez la belle réponse de Jeanne , qui remplit d'étonnement tous les docteurs.

» Maître de La Fontaine, commissaire examinateur , frère lsambard , et un autre assesseur, n'avaient pu voir aussi sans pitié que l'on trompât

perfidement l'accusée sur Je fait de sa soumission à l'Eglise. En effet, loin de lui expliquer clairement ce que Ton exigeait d'elle en ce point, on avait établi en sa présence une distinction longue et subtile entre l'Eglise triomphante dans le ciel , et l'Eglise militante sur la terre ; la pauvre tille , simple et ignorante , et privée de tout conseil , ne comprenait rien à de pareils discours. Nicolas Loyseleur se chargea de l'instruire, et, grâce à ses explications , l'infortunée demeura convaincue que , se soumettre à l'Eglise militante , c'était reconnaître le tribunal établi pour la juger, et qu'elle voyait composé de ses plus ardents ennemis.

» La Fontaine, Isambard et un autre juge allèrent donc la voir dans sa prison, et lui firent entendre clairement que l'Eglise militante, c'étaient le pape et les saints conciles, et qu'ainsi elle ne courait aucun risque en se soumettant à une telle Eglise. Quelque temps après , Jeanne subissant un nouvel interrogatoire, frère Isambard osa lui dire de se soumettre au concile général de Bâte , alors assemblé, « Qu'est-ce qu'un concile général , demanda l'accusée?

» — C'est, lui répondit Isambard, la réunion de l'Eglise universelle, et l'on y voit autant de docteurs de votre parti que de celui des Anglais.

» — S'il en est ainsi , je m'y soumets, dit-elle.

» — De par le diable, taisez -vous, s'écria brusquement Pierre Cauchon. » Et le notaire qui roulait écrire la réponse de Jeanne , en fut empêché. « Hélas ! dit alors en soupirant la jeune fille , vous écrivez ce qui est contre moi , et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi î »

» Le comte de Warwick rencontra après la séance frère Isambard. « Pourquoi, lui dit-il, as-tu ce matin soufflé cette méchante ? Par là , morbleu ! filain , si je m'aperçois que tu veuilles encore l'avertir pour la sauver, je te ferai jeter à la Seine. » De pareilles menaces répétées contre ceux qui n'avaient point étouffé dans leur cœur tout sentiment de justice, et la honte de demeurer engagés dans une si odieuse affaire , déterminèrent alors plusieurs des assesseurs à se retirer du tribunal. Quelques-uns , redoutant le courroux des Anglais , sortirent de la ville.

» Cependant les premiers interrogatoires étaient terminés, et le procès avait déjà écarté tous les faits relatifs à la magie et aux sortilèges. L'accusation ne roulait désormais que sur deux points : le crime de porter des habits d'homme , et le refus de soumission à l'Eglise. Or, l'évêque de Beauvais jugea dès lors convenable de ne poursuivre les procédures que devant un petit nombre d'assesseurs. H prévint les autres que tout leur serait communiqué,

et qu'on ne manquerait pas de requérir également leurs avis. Pour lors le promoteur, Jean d'Estivet , dressa les articles sur lesquels on fondait l'accusation. On recommença à faire subir à l'accusée de nouveaux interrogatoires. Mais, au lieu de cent assesseurs qui siégeaient auparavant dans le tribunal, ou n'en voyait maintenant que trente environ.

» A la suite de ces nouvelles épreuves, les réponses de Jeanne furent vérifiées , et de leur substance on rédigea douze articles latins. Le sens de ses paroles avait é(é dénaturé. Un des assesseurs eut le courage d'en faire la remarque. Mais Pierre Cauchon ne daigna pas même l'entendre , et, sans plus tarder, il envoya ces articles, comme mémoire à consulter, à l'Université de Paris , au chapitre de Rouen , à plusieurs évêques et à un grand nombre de docteurs. Sans nommer l'accusée , il requérait seulement leurs avis , et demandait le secours de leurs lumières sur la question qui leur était soumise.

» Grâce aux rapports mensongers contenus dans ce mémoire , l'évéque de Beauvais obtint tout ce qu'il désirait. La plupart des docteurs furent contraires à l'infortunée Jeanne. Us décidèrent que par légèreté ou par orgueil , elle avait ajouté foi à de fausses révélations ; qu'elle blasphémait en attribuant à une voix du ciel l'ordre de porter des

vêtements d'homme; enfin, qu'elle était coupable d'hérésie par son refus de se soumetlre à l'Eglise.

» Cependant cette infortunée, victime des mauvais traitements qu'elle a\ait à subir, tomba dangereusement malade. On craignit pour ses jours. Les Anglais, à cette nouvelle, entrèrent dans de graves inquiétudes, non qu'ils se souciaient beaucoup de la voir mourir, mais parce qu'ils tremblaient qu'elle n'échappât ainsi au supplice qui lui était réservé. «Pour tout au monde, dit alors le comte de Warwick , le roi ne voudrait qu'elle mourût de mort naturelle : il l'a achetée si cher, qu'il entend qu'elle soit brûlée. Or donc qu'on la guérisse au plus vite '. »

» Jeanne recouvra bientôt la santé. Ses juges reprirent en même temps les monilions qu'ils avaient commencé à lui adresser, comme membres d'un tribunal ecclésiastique. On prétend qu'il fut question , afin de ne lui épargner aucune des voies mises en usage pour les plus grands criminels , d'appliquer ses membres à la torture. Mais elle était si faible qu'il fallut renoncer à ce moyen, dans la crainte qu'elle n'expirât dans les tourments.

» Or, cependant, il arrivait parfois que Jeanne, parmi les membres de cet inique tribunal, trouvait encore quelques hommes émus pour elle d'une

1 Deuxième témoin. — Enquête de Paris.

tendre pitié, et dont la bienveillante humanité la consolait un peu de ses souffrances. Jean Massieu , huissier du tribunal , était chargé de la conduire au lieu des séances du procès. Il lui parlait durant la route familièrement et avec douceur, car il la trouvait bonne , simple et pieuse. La jeune fille lui demanda un jour si , sur le chemin qu'ils parcouraient ensemble , il n'y avait pas quelque église ou chapelle où elhî put aller adorer Jésus- Christ. Jean Massieu lui désigna une chapelle à l'endroit même où ils étaient. Jeanne le pria aussitôt de lui permettre de s'en approcher. Son guide y consentit : ils y allèrent ensemble. Elle s'agenouilla devant ce saint lieu, et y pria avec la plus grande ferveur. Depuis ce jour, les choses se passaient ainsi , à chacun de leurs voyages ; et l'infortunée, avant de paraître devant ses juges, avait du moins, près de son Dieu , fortifié son cœur d'un peu de consolation et d'espérance.

» Mais voici venir quelqu'un à l'encontre d'une si pieuse habitude. Le promoteur d'Estivet apprit bientôt la singulière condescendauce de l'huissier du tribunal. « Truand, lui dit-il, d'un air courroucé, qui te rend si hardi de laisser approcher cette excommuniée de l'église sans licence? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras lune ni soleil, d'ici à un mois, si tu le fais plus.»

202 JEANNK D'ARC.

Massieu eut le courage de ne point changer do conduile *. D'Estivet alors se plaça exprès sur leur chemin; et plus d'une fois, poste devant la chapelle, il empêcha la pieuse Jeanne de demander à Dieu , à genoux dans son temple , sa protection et son appui.

n Vous avez vu avec quelle noire pertidie ISicolas Loyseleur s'était appliqué à faire tomber sa victime dans le piège qu'on lui tendait. De concert avec l'évêque et ses complices, il l'engageait sans cesse à ne point se soumettre à l'Eglise, qu'il lui représentait comme composée de ses juges et de ses assesseurs, a Si vous vous fiez à eux , lui disait-il , vous êtes perdue. » Il l'assurait que son refus de soumission, au contraire , était le seul moyen qui pût l'arracher à la mort. Que pouvait faire l'infortunée?... La Fontaine et Isambard n'étaient plus auprès d'elle pour dévoiler à ses yeux les embûches qu'on lui dressait, et lui expliquer encore comment elle devait se soumettre à l'Eglise. Son esprit simple et ignorant s'embarrassait dans ce dédale obscur où la tenait la malice de ses juges. Elle prit enfin le parti de refuser toute soumission aux gens d'Eglise, c'est-à-dire au tribunal établi pour la juger, déclarant vouloir suivre en tout ce que lui euseignait la voix de Dieu elle-même. Elle

' Voyez Mauuscrit île Soubise.

ne cessait pourtant de parler avec le plus profond respect de l'autorité du pape et des saints conciles. Les prétendues variations qu'on découvrit dans ses réponses dérivèrent de ce funeste équivoque, de langage, qui dura presque tout le temps du procès. Ce fut là cependant , avec son obstination à conserver des vêlements d'homme , le fondement sur lequel on bâtit l'édifice de sa ruine. Un seul mot,

en dévoilant l'erreur, eût pu la renverser mais

le Ciel qui destinait Jeanne d'Arc au martyre, ne permit pas qu'il fût prononcé '.

» 0 honte ! ô crime inouï ! celle dont le cœur simple et docile ne respirait que l'amour de la foi de ses pères, est déclarée c'oupable d'hérésie , et comme telle , retranchée par une sentence solennelle du corps de l'Eglise , et livrée à la justice séculière. Mais , avant de la conduire au supplice , on veut tirer d'elle un aveu éclatant de la justice de sa condamnation. Ici la perlidie de Loyseleur est de nouveau mise en usage. Il pénètre dans la prison de Jeanne , lui conseille de se soumettre , l'assurant qu'elle serait traitée avec douceur, et que des mains des Anglais elle passerait dans celles de l'Église. Jean de Castillon , Pierre Maurice, et Jean

* Ce fut en effet cetU" terrible erreur qui fut la source de la condamnation de Jeanne. Ses variations, sa prétendue abjuration ou rétractation n'en furent aussi que les tristes conséquences.

Beaupère , se rendent aussi près d'elle , et lui font à leur tour envisager un avenir moins malheureux l. Jeanne s'émeut à l'espérance de voir adoucir la rigueur de son sort. On Jui promet de lui procurer tous les secours qu'elle peut désirer, et de mettre auprès d'elle une femme pour la servir. La pauvre fille, tout attendrie , promet h son tour de faire ce qu'on voudra.

» Or, c'était le 24 mai de l'an de grâce 1431 , Jeanne fut donc amenée au cimetière Saint-Ouen. On avait dressé dans cette enceinte deux grands échafauds. Sur l'un montèrent l'évoque de Beauvais, le cardinal Winchester , Jean Lemaître, et quelques-uns des assesseurs. On conduisit l'accusée sur l'autre échafaud , où Ton voyait , avec Loyseleur , Guillaume Érard, qui devait prêcher, les notaires du procès et les appariteurs. Non loin de là était le bourreau avec sa fatale charrette , et sur la grande place un bûcher était tout préparé. Loyseleur, depuis le matin, n'avait point quitté Jeanne, et il lui disait encore, durant le chemin vers Saint-Ouen : « Jeanne . croyez-moi , si vous le voulez , vous serez sauvée. Reprenez votre habit, et faites tout ce qui vous sera ordonné : autrement vous êtes en danger de périr; mais

1 Cinquième témoin. -— Enquête de Rouen — Manuscrit de Soubise.

si vous faites ce que je vous dis , vous serez sauvée , vous serez heureuse , vous n'aurez point de mal , et vous serez livrée à l'Eglise '.

» Cependant Guillaume Erard imposait silence à la foule immense qui remplissait le cimetière. Il prit alors la parole et parla fort longuement. Tantôt il injuriait grossièrement le noble roi de France; tantôt c'était Jeanne elle-même qu'il accablait d'outrages. L'accusée écoutait patiemment ce qu'on disait d'elle; mais, quand le prédicateur appela Charles hérétique et schismatiquc , elle l'interrompit vivement et s'écria avec force : <x Parlez de moi , et non pas du roi : il est bon chrétien , et j'ose bien dire et jurer, sous peine de la vie, que c'est le plus noble d'entre les chrétiens, qui aime le mieux la Foi et l'Eglise. Il n'est point tel que vous le dites.

» — Faites-la taire, s'écria soudain l'évêque de Beauvais *. »

» Guillaume Eraid , ayant fini son sermon , lut devant Jeanne d'Arc une formule d'abjuration , et l'invita à la signer. 11 fallut expliquer à la pauvre fille ce que signifiait le mot abjuration. Un lui fit entendre qu'il s'agissait de se soumettre à l'Eglise, et que , si elle refusait de signer les articles qu'on

» Deuxième témoin. — Enquête de Rouen.

» Manuscrit de Soubise. — Sixième témoin.

lui présentait elle serait brûlée, a Je consens à abjurer, s'écria Jeanne, si l'Eglise universelle le veut ainsi. » Mais ce n'était point une soumission de cette sorte que l'on demandait à l'accusée. On voulait qu'elle reconnut , par un aveu formel , la justice du jugemenl rendu conlre elle. Ici les efforts furent longtemps inutiles. En vain essaya-t-on de la troubler et de l'effrayer , elle demeurait inébranlable. Cependant les assistants lui criaient : « Jeanne, faites donc ce qu'on vous conseille. Voulez-vous donc vous laisser mourir ? » Jean Massieu , d'après le conseil d'Erard , lui faisait envisager le péril qu'elle courait, en ne se soumettant pas. Nicolas Midy , que l'on croit avoir dirigé les articles, lui disait: «Jeanne, nous avons grand'pitié de toi. Révoque donc ce que tu as dit , sinon nous te livrerons à la justice séculière. »

» A tant d'ivitations, d'instances et de menaces, l'accusée n'opposait qu'un langage simple, une patience et une douceur admirables. Elle répondait qu'elle n'avait rien fait de mal; qu'elle croyait aux articles de sa foi et aux dix préceptes du Décalogue. Elle ajoutait qu'elle s'en rapportait à l'Eglise romaine, voulant croire tout ce que la sainte Eglise croyait. Et comme on la pressait toujours de révoquer : « Vou9 aurez, dit-elle , beaucoup de peine à me séduire l. »

t Douzième témoin. — Enquête de Paris.

j> Cette scène affligeante durait depuis longtemps. Les Anglais impatients commençaient à murmurer. Ils s'écriaient qu'on usait de trop de miséricorde. L'évêque de Beauvais se mit alors en devoir de lire la sentence de l'accusée. Durant cette lecture , on ne cessait encore de solliciter Jeanne. On allait jusqu'à lui promettre sa liberté pour prix de sa soumission; et l'évêque lui-même interrompait le jugement de condamnation pour lui laisser le temps de prendre un parti. Mais des cris s'étaient déjà élevés contre Pierre Cauchon : ils recommencèrent alors. Un chapelain du cardinal Winchester osa même l'appeler traître , et fauteur de l'accusée. « Vous en avez menti , répondit-il vivement : mais c'est le devoir d'un évêque de chercher le salut de son âme et de son corps. » Le bruit et les injures continuant , Pierre Cauchon s'écria qu'une réparation lui était due , et qu'avant d'achever sa lecture , il entendait qu'elle lui fût faite ; mais il se calma bientôt , et se contenta de voir le cardinal Winchester réprimander ses gens.

» Vaincue par tant d'instances, et tremblant à l'aspect du supplice, Jeanne s'écria enfin : a Je veux tenir tout ce que l'Eglise voudra , et ce que mes juges ordonneront. » Ces paroles ne contenaient, dans sa bouche, qu'une soumission à la véritable Eglise , avec le consentement de revêtir

l'habit de son sexe , si ses juges l'ordonnaient ainsi.

» Mais on n'eut garde de les écrire , ces paroles. On voulait tirer de Jeanne une abjuration complète. On voulait qu'elle la prononçât et la signât ensuite.

» La cédule d'abjuration qui ne contenait que six à sept lignes sur un papier plié en double , fut donc remise par Guillaume Erard à l'appariteur Massieu , qui en lit la lecture à Jeanne. On y lisait, entre autres choses, que l'accusée promettait de ne plus porter des habits d'homme, ni des armes, ni ses cheveux en long. Cette infortunée fit encore de grands efforts pour ne point signer cette abjuration. Enfin elle se rendit, en disant qu'elle s'en rapportait à la conscience de ses juges. Massieu alors ayant lu une seconde fois la cédule , Jeanne la répéta mot a mot après lui l. Mais quand i! s'agit ensuite de la signer, ce furent encore de nouvelles instances et de nouveaux refus. Jeanne disait : « Que cette cédule soit examinée par les gens d'Eglise , dans les mains desquels je dois être livrée : s'ils me donnent conseil de la signer, je le ferai volontiers.

» — Signe dès maintenant, interrompit Guillaume Erard; sinon, aujourd'hui même tu Uniras tes jours par le feu.

j Sixième témoin. — Enquête de Rouen.

» — Alors Jeanne répondit : « J'aime mieux signer que d'être brûlée '.

» 0 crime inouï!... commme elle ne savait ni lire, ni écrire, on ne rougit pas de proliter de son ignorance pour la tromper periidement. Un serviteur du roi d'Angleterre, qui se trouvait près d'elle sur l'échafaud , venait de substituer aux articles qu'on axait lus, et qu'après bien des combats Jeanne avait approuvés, une formule beaucoup plus longue, et ce fut celle-là qu'elle fut contrainte de signer. On conduisit sa main et on lui fit tracer une croix au bas de cet écrit. Elle ne soupçonnait point alors l'imposture. Or, voulezrvous savoir ce que contenait cette pièce frauduleuse, le voici : Jeanne se reconnaissait coupable de tous les crimes qu'on Jui avait imputés. Elle confessait avoir grièfccment péchié en faignant mensongeusement avoir eu revêîation et apparition de par Dieu , en portant habit dissolu, difforme et malhonnête. Cependant de grands bruits s'étaient élevés parmi la multitude. Bon nombre de Français,, au cœur bumain, concevant l'espérance de voir cette infortunée remise en liberté , poussaient des cris de joie. Les Anglais, au contraire, furieux de voir que leur victime allait peut-être leur échapper, faisaient entendre d'hoiribles menaces , et quelques-uns lançaient des pienes.

i Déposition de Massieu.

s> Que pensez-vous qu'il advint à cette infortunée , quand elle eut fait ainsi bien à contre-cœur tout ce qu'on lui avait demandé? Sans doute qu'on la remit aux gens d'église , qui s'empressèrent d'adoucir la rigueur d« son sort? Ne le croyez. L'évêque de Beauvais n'eut garde de laisser accomplir une pareille promesse. Mais aussitôt que Jeanne eut signé, il prit lui-même la parole, et, par une autre sentence, il la condamna, par grâce et modération , à passer en prison le reste de ses jours , au pain de douleurs et à l'eau d'angoisses , pour y pleurer ses péchés et n'en plus commettre à l'avenir. L'accusée, bien qu'elle dût être étonnée d'une telle sentence (car ce n'était point là ce qu'on lui avait promis), ne réclama point; elle se contenta de dire : a Or ça, vous, gens d'église , menez-moi en vos prisons, et que je ne sois plus à la merci de ces Anglais. » Sans daigner lui répondre , l'évêque de Beauvais donna ordre de la reconduire dans la grosse tour du château. Or, il arriva que , pendant la route, quelques Anglais, présumant trop bien des intentions de Pierre Cauchon et de ses complices , et pensant qu'ils n'avaient agi ainsi que pour sauver Jeanne , témoignèrent à grand bruit leur mécontentement. Ils tiraient leur épée, tout émus de colère , et menaçaient d'en frapper l'évêque et les autres membres du tribunal. «N'ayez

cure ni souci , leur dit alors un des assesseurs , nous la retrouverons bien. » En effet, le supplice de Jeanne n'était que différé, et l'on allait dès lors aviser aux moyens de la condamner au feu comme relapse.

» Jeanne , de retour dans sa prison , avait repris les vêtements de son sexe. Mais ses habitas d'homme furent laissés auprès d'elle. Cependant , loin d'avoir adouci sa captivité , on la traitait plus durement encore. Ses chaînes devinrent plus étroites qu'auparavant ; et ses farouches gardiens , toujours irrités , se portaient contre elle aux plus indignes violences.

» Or, il arriva qu'un dimanche au matin, 27 mai , jour de la Sainte-Trinité , Jeanne pria ses gardes de lui ôter les chaînes qui retenaient ses pieds , afin qu'elle pût se lever librement. Mais , sans lui répondre ni faire ce qu'elle demandait , on s'empressa de lui enlever ses vêtements de femme , et on jeta auprès d'elle un sac où étaient renfermés des habits d'homme. L'infortuné refusa de s'en servir, a Vous savez bien , dit-elle , que cela m'est défendu ; je ne veux point prendre cet habit. * Elle demeura donc couchée jusqu'au milieu du jour. Entin , vers midi elle se leva, et force lui fut bien alors d'user des seuls vêlements qu'on lui avait laissés '. Aussitôt l'évêque de Beauvais est mandé. Il accourt à la prison avec quelques asses-

i Voyez Massieu,

seurs. Les Anglais étaient au comble de la joie. « Elle est prise ! s'écria le comte de Warwick. » La désobéissance de Jeanne est sur-le-champ constatée.

» On ne voulut point écouler ses raisons. « Jeanne, lui ditl'évêque, je vois bien que vous tenez encore à vos illusions. Avez-vous de nouveau entendu vos voix ?

» — Oui , répondit-elle avec force , et Dieu m'a fait connaître que c'était grand'pitié d'avoir signé votre abjuration pour sauver ma vie. Les deux saintes m'avaient bien dit de répondre hardiment , sur l'échafaud , à ce faux prédicateur , qui m'accusait de ce dont je suis innocente. Elles m'ont reproché ma faute. » En ce moment , remplie de courage, elle assura avec plus de fermeté que jamais que ses vok venaient réellement de> Dieu, qu'elle n'avait signé que par crainte du feu, qu'elle ne comprenait point d'ailleurs ce que voulait dire abjuration; enfin , elle ajouta tout ce qu'elle pouvait faire , c'était de revêtir l'habit de femme. Elle réclamait en même temps la douce prison qu'on lui avait promise.

De pareils discours étaient plus que suftisants aux yeux de l'évêque et des autres juges , pour motiver une condamnation. Us décidèrent donc qu'on devait , sans plus tarder, livrer l'accusée à la justice séculière ; or, c'était l'envoyer au supplice.

Par une violation inouïe du droit, on supprima toute forme juridique; alors que le premier procès étant terminé par uu jugement , la récidive réclamait une nouvelle instruction.

» Le 30 mai au matin , frère Martin l'Advenu , confesseur de Jeanne, s'en vint dans sa prison, pour lui annoncer qu'il fallait se préparer a bien mourir. La pauvre fille , à cette nouvelle inattendue , se prit à pleurer. Elle avait compté sur sa délivrance ! « Hélas ! s'écria-t-elie dolorcusement et piteusement , en songeant à l'affreux supplice qui lui était réservé , faut-il donc que je sois traitée si horriblement et si cruellement ! faut-il que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et réduit en cendre ? Ah î j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée. Hélas ! si , comme je le demandais, j'eusse été gardée par les gens d'église, et non par mes ennemis , il ne m'en fût pas si misérablement méchû. Oh ! j'en appelle à Dieu , le grand juge des torts et injustices qu'on me fait. »

» Les pieuses exhortations du bon prêtre calmèrent un peu ces premiers transports. Elle chercha dans le sein de son Dieu des consolations contre l'iniquité des hommes. Elle se confessa et demanda à communier. Lévêque, à qui sa demande fut portée , consulta quelques docteurs ; et répondit

ensuite qu'on devait lui donner tout ce qu'elle désirait. Alors Jeanne reçut le corps de son bon maître , et ce fut avec si grande humilité et tant de larmes, rapporte Martin l'Advenu, qu'il lui serait impossible de le redire lui-m^me. Depuis ce moment il ne la quitta plus.

» Dès que Jeanne aperçut Pierre Cauchon : « Evoque , lui dit-elle , je meurs par vous. » Puis, se tournant vers un des assesseurs qui l'était venu voir: «Ah! maître Pierre, eontinua-t-elle , où serai-je aujourd'hui ? — Quoi ! n'avez-vous pas bonne espérance en Dieu? répondit Pierre Maurice. — Oui, reprit-elle , j'espère bien , Dieu aidant , aller en Paradis 1. »

» Ce même jour, 50 mai , vers neuf heures du matin , l'infortunée , revêtue d'habits de femme , monta dans la charrette du bourreau , qui devait la conduire au supplice. Avec elle montèrent son confesseur Martin l'Advenu , Jean Massieu et frère Isambard. Tous trois ils avaient pris pitié d'elle , et plus d'une fois , dans le cours du procès , ils avaient réclamé justice en sa faveur. Huit cents Anglais , armés de lances et d'épées , marchaient à l'entour.

» On s'avançait lentement j et, durant le chemin , la pieuse fille priait si dévotement et se lamentait avec si grande douceur, que chacun ,•

1 Déposition du quatorzième témoin.

JEANNK D'ARC. 21 S

hors les- Anglais , aurait souhaité sa délivrance. Tous Jes Français qui la voyaient ne pouvaient s'empêcher de répandre des larmes, et l'on dit que quelques assesseurs , venus pour être présents à son supplice, sentirent défaillir leur courage et furent contraints de s'éloigner. Mais voici bien un autre spectacle. Tout-à-coup un homme , les cheveux en désordre , les yeux hagards, fend la foule , arrive au pied de la charrette et s'efforce d'y monter.

Cet homme était bien connu de Jeanne. C'était

qui le croirait? Nicolas Loyseleur ' !.... Le cœur contrit et tout bourrelé de remords , il venait supplier sa victime de vouloir bien lui pardonner. Ah ! sans doute cette infortunée , se rappelant que Jésus , près de mourir , avait aussi pardonné à ses bourreaux , n'aurait eu garde de repousser loin d'elle ce coupable repentant ! Mais les Anglais l'ont aperçu ; et , furieux de le voir ainsi suppliant aux pieds de leur victime , ils veulent le mettre à mort. Le comte de Warwick eut grand'peine à le sauver de leurs mains. Loyseleur, par son conseil , sortit aussitôt de la ville. On ignore ce qui lui advint par la suite : peut-être, touché d'un repentir sincère , s'amenda-t-il de son crime ; sinon , comme un nouveau Caïn , il aura traîné en tous lieux sa honte et ses remords.

1 Quatrième témoin. — Enquête de Rouen.

» On était arrivé à la place du supplice. « Ah! Rouen , Rouen! s'écria Jeanne les yeux en pleurs , est-ce ici que je dois mourir! ;>

d Trois échafiuds avaient été dressés. Sur l'un on ▼oyait le cardinal Winchester et plusieurs autres prélats. Les juges ecclésiastiques et séculiers étaient montés sur un autre. Sur le troisième était un bûcher. Jeanne fut amenée devant ses juges. Nicolas M i d y avait reçu Tordre d'adresser à ia condamnée une admonition salutaire et propre à l'édifiation du peuple. II termina par ces mots : « Jeanne, allez eu paix , l'Eglise ne peut plus vous défendre , et vous livre aux mains séculières. » L'accusée l'écouta avec calme et patience. L'évoque de Beauvais, prenant alors la parole, lut lui-même la sentence, qui se terminait ainsi : « Nous vous déclarons rejetée et retranchée de l'Eglise, et nous vous livrons à la puissance séculière, en la priant de modérer son jugement à votre égard, en vous évitant la mort et Ja mutilation des membres. » D'après ces paroles, il semblait qu'une nouvelle sentence dût être prononcée par les juges séculiers. Mais ces derniers, se liant au jugement des gens d'église, ne se regardaient que comme chargés seulement du soin de l'exécuter. Ainsi , sans plus tarder, on se prépara à conduire Jeanne devant le fatal bûcher.

» Cependant la pauvre fille s'était mise à genoux,

et priait si dévotement Dieu, la sainte Vierge, saint Michel, et ses deux patronnes, que chacun versait des larmes avec elle , même le cardinal Winchester et bon nombre d'Anglais '. Plusieurs évêques , présents sur l'échafaud , en descendirent. , ne pouvant supporter la vue d'un si piteux spectacle.

» Jeanne avait demandé une croix. Un Anglais en fit une a*ec deux morceaux de bois, et la lui remit. Elle la prit dévotement et la baisa. Mais un instant après, on lui apporta, selon sa demande, une croix de l'église voisine. Elle la serra étroitement contre son cœur, en répétant avec effusion et ferveur de touchantes prières.

» Or cependant Jes Anglais, impatients, commençaient à murmurer de tant de retards. Des menaces et des cris atroces s'échappaient parfois du sein de cette foule acharnée. « Allons donc , prêtre , disaient les uns à Martin l'Advenu , nous ferez-vous dîner ici ?

> Cette scène si touchante est attestée par plusieurs témoin';. Jean Massieu assure que les juges , les assistants et même, plusieurs des -Anglais furent provoqués à répandre des larmes , et de fait pleurèrent très-amèrement ; et même que plusieurs d'iceux Anglais reconnurent et confessèrent le nom de Dieu , voyant si notable fin. — Le notaire-greffier Manchon a déclaré que a jamais il ne ploura tant pour chose qui lui advint; et que, d'une partie de l'argent qu'il avait eu au procès, il acheta un petit missel^ aûn de prier pour l'infortunée Jeanne, /> {Voyez Manuscrit de Soubise. )

» — Mettez-la entre nos mains , disaient les autres, ce sera bientôt nui.

» — Bourreau , fais ton office , s'écriaient quelques-uns. » C'est au milieu de ce bruit , de cet affreux tumulte, que Jeanne, la croix dans ses mains, marcha vers le bûcher, où l'entraînaient avec fureur des hommes d'armes.

» L'infortunée monta donc sur ce fatal bûcher, que l'on avait dressé sur un massif de plâtre. Elle y fut attachée , et l'on plaça sur sa tête une mitre où l'on lisait ces mots : Hérétique, relapse , apostate, idolâtre. Frère Martin l'Advenu était monté avec elle. Le bon prêtre ne cessait de l'exhorter à bien mourir. Il était encore à ses côtés quand le bourreau alluma le feu. « Jésus ! » s'écria alors Jeanne ! » En ce moment , le prêtre descendit. «Tenez-vous en bas, lui dit-elle, levez la croix devant mes yeux , que je la voie encore en mourant , et dites-moi de pieuses paroles jusqu'à la fin. » L'évêque de Beauvais s' étant alors approché, elle lui répéta : « Evêque , je meurs par vous. » Elle affirma de nouveau que ses voix venaient de Dieu , et qu'elle avait toujours agi par ses ordres. Enfin, elle s'écria en soupirant: «Ah! Rouen, Rouen, j'ai grand'peur que tu ne souffres de ma mort. »

» Cependant la flamme montait dans les airs , et le corps virginal de la jeune héroïne allait bientôt

être consumé. « Jésus ! Jésus ! Jésus ! » s'écria-t-elle par trois fois, d'une voix assez haute pour être entendue de tous les assistants. Alors penchant sa tête mourante, elle dit adieu à la terre et salua le ciel... » 0 jour alîreux ! ô crime épouvantable ! Eh quoi ! parmi cette foule qui l'environne, il ne s'est donc pas trouvé un seul chevalier dont le bras généreux ait daigné s'armer pour sa défense ? O La Hire ! que n'étais-tu là , à cette heure, avec tes braves compagnons? Ah! faut-il vous dire, noble dame, ma douleur et mes revers? Moi-même je m'étais avancé alors jusqu'aux portes de Rouen , pour la sauver du supplice, ou mourir avec elle ; mais , ô regrets ! ô désespoir ! je tombai entre les mains des Anglais ; et par une dure captivité au châtel de Dourdan , il me fallut expier mon généreux dessein , mes trop inutiles efforts '.

» Quand la pauvre fille eut trépassé, tout le monde demeura attendri, a C'est une belle fin, disaient les uns, et je me tiens heureux de l'avoir vue , car elle fut bonne femme. — Elle meurt martyre pour son vrai seigneur, répétaient quelques Français. » D'autres s'écriaient : « Plut à Dieu que mon âme fût où est la sienne ! — Ah î nous sommes perdus, on a brûlé une sainte! » Un des assistants assura qu'il venait de voir le nom de Jésus

; Historique. — Voyez la Vie de la Hire. — Journal de Paris.

écrit en lettres d'or au-dessus du bûcher. Bon nombre de personnes crièrent au miracle. Et ce fut mieux encore , quand le bourreau , écartant le feu , montra au peuple le corps de Jeanne que la flamme avait laissé presque entier. Ce bourreau lui-même était tremblant et tout contristé du cruel emploi qu'il venait de remplir. On dit que, le même jour, il alla se confesser de son crime , craignant bien de n'en pouvoir jamais obtenir le pardon.

» Mais voici un fait plus merveilleux encore. Un homme d'armes anglais avait juré de porter, de ses propres mains, un fagot au bûcher. Il vint pour accomplir son serment; mais quand il entendit Jeanne s'écrier , d'une voix mourante , Jésus ! le cœur lui défaillit; il tomba, et Ton fut contraint, de le porter dans une maison voisine. Ce même homme, revenu à lui , assura que Jeanne était une sainte fille , et qu'au moment où elle rendait son dernier soupir, il avait vu une blanche colombe s'échapper de son sein et s'envoler dans les cieux '.

» D'où venait-elle cette blanche colombe? On

l'ignore, dit-on; mais si ce récit est véritable, pourquoi ne pas croire qu'il plut à Dieu de revêtir

1 II esl permis , sans doute , de ne voir ici que des écarts d'une imagination exaltée. Toutefois, supposons un instant ces récits véritables ; ce ne seront, après tout, que quelques prodiges de plus dans une histoire où le merveilleux apparaitra toujours, quelques efforts que l'on emploie pour l'en faire sortir.

en ce moment de cette douce forme l'âme pure et candide de cette jeune fille? Ah ! sans doute , noble châtelaine , avec moi vous le croirez ainsi. 0 belle

et consolante pensée ! Quand des bourreaux

s'acharnaient sur le corps de leur victime , Dieu s'était donc réservé la meilleure partie d'elle-même; et quand ses ennemis, rayonnant de joie, s'écriaient que Jeanne n'était plus, alors, sous la forme visible de l'aimable symbole de la virginité, elle s'élançait d'un vol rapide au céleste séjour ! »

Le sire Etienne de Vignoies avait achevé son récit. S'arrêtent alors, il baisse la tête , et il la tient cachée entre ses mains pour dérober la vue de ses pleurs. Après quelques instants ainsi passés dans une profonde rêverie, il se relève ; mais quel est son étonnement de ne point voir auprès de lui la baronne et sa (ille! Un jeune page se présente soudain , et lui désigne du doigt le côté où elles ont porté leurs pas. Le vieux guerrier, suivant leur trace, traverse donc la cour du castel, et apercevant devant lui les portes de la chapelle à demi ouvertes, il y entre. Un pieux spectacle s'offre alors à sa vue. La baronne d'Avaugour et la noble darnoiselle sa (ille étaient agenouillées dévotement devant l'autel. La dame de ces lieux, le cœur encore tout ému , récitait à haute voix celle tou-

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chante prière, que Rosalinde répétait auprès d'elle d'une voix plus basse :

» Mon Dieu , nous adorons tes desseins impénétrables. Quand l'innocent dont la voix t'implore est réduit à périr comme un vil criminel , ce n'est pas que ton bras puissant l'ait abandonné. Non, la créature est toujours entre tes mains ; mais tu veux parfois qu'elle mérite de recevoir la couronne du martyre, gage glorieux d'un bonheur sans mélange et sans fin ! Ainsi , dans les secrets conseils de ta sagesse , as- tu voulu traiter cette vertueuse fille! Ah! que du moins sa mort soit agréée par loi comme un pieux sacrifice! Que le sang de Jeanne d'Arc, pur comme celui du juste Abel , serve d'expiation , et que ses prières , accueillies par toi d'une oreille propice, attirent encore les bienfaits de ton amour sur la terre de France ! »

Or le preux chevalier, durant, ce temps, retiré à l'écart , écoutait en silence. Puis , quand la baronne eut fini , il dit à son tour à demi-voix : « Oh ! puisse le Seigneur exaucer ta prière, hospitalière et noble châtelaine ! »

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