‹ Jeanne d'ArcChapitre 64 sur 77 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Charles, Bourbon, Culan, Rais, Jeanne, un messager, le vieillard.

Ainsi lorsque Phœbus renaissant lève sa tête audessus des mers de Torient, les corps sont partout accompagnés de larges ombres; mais lorsqu'il a atteint Tapogée du monde, et qu'il court sans frein dans les plaines du Ciel, l'ombre décroît, et on ne voit plus que son éclatante chevelure; ainsi lorsque apparaît un bonheur inaccoutumé et que la vertu brille d'un noble éclat, l'envie se dresse frémissante, et jetant partout autour d'elle ses morsures livides, ne peut souffrir l'éclat des purs rayons. J'en atteste l'Anglais que tourmentent ses nouveaux désastres, pendant que le salut et l'honneur sourient à mon royaume; il grince des dents, il frémit, il s'emporte, il maudit sa mauvaise fortune, tandis que notre courage brille de tout son lustre, tandis que le Dieu tout-puissant, dans sa justice, nous enrichit de nouvelles victoires, que les villes rentrent sous mon

184 JOANNA DARCIA.

Ultroque primus ductor Anglorum suas Consignât ad me litteras Bethfortius :

Misereor, inquit, Franciae, longo gémit Vastata bello, populus exhaustus jacet, Moriensque vivit; ergo quà tandem licet Jam liberatur, pace vel bello potest, Pugna una regem Franciae afflictae dabit, Hostem repellet; veniat, et mecum manu Armisque certet Carolus, dicat diem Locumque pugnae ; jus suum, si quid potest, Tueatur ense : si timet belli aleam, Pacem precetur, Franciae pacem dabo.

Sic ille fastu fertur insano impotens Suumque regnum crédit, et tantùm preces Mihi relinquit. Rébus his, namque est opus, Consulite, proceres.

BORBOXIUS.

Ista vel timidi viri Vel sunt superbi verba; diffidit sibi Qui spem supremà ponit in pugnà suara.

Pugnavit Anglus saepè, sed victus fuit, Aut caesus. Veniat, et rursùs sua Opponat armis arma, non armis fugam.

CULSANTUS.

Miseretur, inquit, Franciae, affectu potens Hic peccat hostis; exeat, regno suas Educat acies, Franciae est salus gravis,

JEANNE d'arc. i85

obéissance et me jurent fidélité; ils me provoquent à la lutte, ils demandent le combat, et le premier chef de leurs armées, Bedford, m'envoie des lettres qu'on ne lui demande pas : «J'ai pitié, dit-il, de la France; elle gémit, dévastée par une longue guerre; son peuple gît épuisé, et ne fait que languir, en attendant la mort. Il peut enfin trouver sa délivrance dans la paix ou dans la guerre. Un seul combat suffira pour donner un roi à la France affligée, et pour repousser l'ennemi. Que Charles vienne, et combatte avec moi, Le fer à la main, qu'il désigne le jour et le lieu du combat, et s'il le peut, qu'il prouve son droit par l'épée. S'il redoute la chance de la guerre, qu'il implore la paix, je donnerai la paix à la France. » C'est ainsi qu'il s'abandonne à de vaines et violentes paroles, regarde ce royaume comme sien et ne me "laisse que la ressource des prières. Seigneurs, il est à propos de délibérer sur ceci.

Ce sont là les paroles d'un lâche ou d'un orgueilleux; c'est faire preuve de peu de confiance que de mettre tout son espoir dans un suprême combat. L'Anglais a combattu souvent, mais chaque fois il a été vaincu, taillé en pièces. Qu'il vienne et oppose de nouveau ses armes à nos armes, et non la fuite à l'épée.

CULAN.

11 a pitié, dit-il, de la France; la compassion de notre puissant ennemi s'égare; qu'il parte, qu'il emmène son armée hors du royaume. Le salut de la

l86 JOANNA DARCIA.

Qui invasit Anglus, liberet regnum metu Simul et ruina; non opus pugnà est tibi, Si cedat Anglus, Franciae pacem dabit,

Imo ipse pacem poscat, in nostrâ est manu; Nam petere ab hoste victor haud pacem solet, Haec cura victi est. An diem pugnae petit? Quin potiùs ipse cogit, et pugnam occupât. Locumne pugnae? Franciae regnum patet, Opponat arma, sistat imbellem fugam, Audax résistât.

Semper audaci est locus Tempusque pugnae, vi locum facit et diem.

Quid tu, Puella

Magna consilio régi Fortuna débet; labitur praeceps cito Periclitari saepè qui sortem solet.

Principia versae laeta fortunae vides, Et insolescit Anglus, et trépidât simul, Dùm cernit istas agminis ciades sui Et perdit urbes. Non levem damna haec ferunt Anglo dolorem, turgidos sed hic dolor Irritât animos; cladis et quando pudet.

France nous importe en effet; que l'Anglais qui a envahi le royaume le délivre en même temps de la terreur et de la ruine. Vous n'avez pas besoin de combattre ; en se retirant de la France, l'Anglais lui donnera la paix.

RAIS

Qu'il demande la paix lui-même, car il est dans nos mains; ce n'est pas au vainqueur à implorer la paix de l'ennemi, c'est le souci du vaincu. Il demande le jour du combat? qu'il nous y contraigne luimême, en devançant le combat. Il demande le lieu? le royaume de France est ouvert, qu'il tourne ses armes contre nous; qu'il s'arrête dans sa fuite honteuse, et résiste avec audace.

LE VIEILLARD

Avec de l'audace, on trouve toujours le lieu et rheure du combat, la force impose le lieu et le jour.

CHARLES

Ton avis, Jeanne ?

JEANNE

Une grande fortune doit se gouverner par la prudence; on tombe vite, quand on met trop le sort à répreuve. Vous voyez les heureux commencements d'une fortune qui a changé : l'Anglais devient tout ensemble insolent et craintif, en voyant son armée en déroute et les villes perdues. Ces désastres ne lui causent pas une médiocre douleur; mais cette douleur ii-rite ses esprits orgueilleux, et honteux de sa

l88 JOANNA DARCIA,

Verbis pudorem occultât et fastu simul.

Ostende ferrum, terri ta, cinge hos, preme hos! Invade et urbes, deteres sensim tui Sic robur hostis; praelio haud uno est opus Tentare sortem; perdit haud quicquam, licet Vincatur Anglus, praelii pretium est tuum Hoc nempè regnum : at intérim belli aléa est Incerta semper; multa paulatim facit Qui semper aliquid efficit.

BORBONIUS.

Placet hoc quoque, Ne perdat una, quod dare haud potest, dies.

CULSANTUS.

Ita est, Puella, saepè momento omnia Perduntur uno; terere qui fortem potest Hostem sub armis, vincit, et sensim suis Aliquid triumphis adjicit.

Tantùm furit, Tantùm superbit Anglus, et pacem offerens Pugnamque fallit; sequere, rex, quod est duci Msum puellas. Sed quis hùc celeres movet Gressus anhelans? Siste, quo tendis? quid est?

Régi loquendum est.

défaite, il cache sa honte sous l'insolence de ses paroles. Montrez le fer, effrayez -le, écrasez les uns, enveloppez les autres, envahissez les villes. Vous réduirez ainsi peu à peu à néant la force de votre ennemi; il faut tenter la fortune par plus d'un combat. Quoique vaincu, l'Anglais n'a pas tout perdu. Ce royaume a été pour vous le prix du combat; mais la chance des batailles est toujours incertaine; on fait beaucoup insensiblement, en faisant chaque jour quelque chose.

Il importe aussi qu'un seul jour ne perde pas ce qu'il ne saurait donner.

Tu as raison, Jeanne, il ne faut qu'un moment pour tout perdre. Celui qui veut triompher par les armes d'un ennemi puissant, se bat et ajoute sans cesse quelque chose à ses victoires.

L'Anglais est furieux, l'Anglais est insolent, et qu'il offre la paix ou la bataille, il trompe également. Suivez, ô roi, l'avis de votre général, l'avis de la Pucelle. Mais qui vient ici d'un pas si rapide et tout essoufflé? arrête, où vas-tu? qu'y a-t-il?

LE MESSAGER

Il faut que je parle au roi.

igO JOANNA DARCIA.

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