‹ Jeanne d'ArcChapitre 74 sur 77 · SCENE VI Bethfort, Siiffolk, Talbot, Jeanne, juges, le vieillard · texte numérisé non relu

SCENE VI Bethfort, Siiffolk, Talbot, Jeanne, juges, le vieillard

BETHFORT.

Allons, jeune fille, sache, prisonnière, te soumettre à des juges équitables. Ce n'est pas ici ton armée, mais un tribunal que tu vois ; ici règne l'équité qui écarte les paroles menteuses, et ne voit que le crime ou la vertu; il te faut défendre ta cause. La fortune t'a mise en nos mains. Je ne t'accuse pas de ce qui est l'œuvre de la fortune. Tu dois et tu peux racheter ta vie, ainsi le veulent les droits de la guerre. Mais le monde entier accuse les crimes nombreux de ta vie; le juge ne peut les tolérer, et les décrets du Ciel irrité demandent vengeance. Notre devoir est de protéger toujours les accusés innocents, de punir les coupables. Ainsi l'ordonne le Régulateur

2 26 JOANNA DARCIA.

Terraeque Rector, generis humani Arbiter Regumque Judex. Ergo dum legum immemor Jurisque vivis, prostituto dum tuum Pudore sexum polluis, nec te timor Movet Tonantis, patere quos cernis tuos Vitae nocentis judices; causa est tibi Dicenda vitae.

Judices nunquam pati Insons récusât, argui quanquam potest.

Vis ista mentis intégras est. Vixi probe, Vivendo patriae profui et régi meo.

Quod crimen ergo est ? argue, et crimen proba.

BETHFORTIUS.

Venefica, impudica, et haeretica es, neque Virilis ista feminam vestis decet.

Hase crimina audis ': dilue et causam foro Die audiente, judices adsunt tui.

Agedum, puella, fingere hic nefas tibi est. Mentita sexum es, arguit vestis ream.

Virilis ista vestis est, fateor ; meum Mentita sexum feminae nunquam fui.

Puella sum, sic me vocant, sic me sciunt Quicumque norunt.

suprême du ciel et de la terre, l'Arbitre du genre humain, et le Juge des rois. Puis donc que tu vis dans l'oubli des lois et du droit, et que, prostituant ta pudeur, tu souilles la pureté de ton sexe, sans crainte aucune du Tout-Puissant, accepte dans ceux que tu vois ici les juges de ta vie coupable; parle et défends ta cause et ta vie.

L'innocence n'a jamais refusé des juges, de quelque crime qu'on l'accuse. Mon âme n'a rien perdu de sa force. J'ai vécu honnêtement, dévouée à ma patrie et à mon roi. Où donc est mon crime ? accusez-moi et prouvez que je suis coupable.

BETHFORT.

Ton crime est d'être sorcière, impudique et hérétique; cet habit d'homme ne convient pas à une femme. Les entends-tu, tes crimes? Refute-les, et défends ta cause devant le tribunal qui t'écoute, voici tes juges.

PREMIER JUGE

Allons, jeune fille; c'est ici un crime de feindre. Tu as menti à ton sexe, et cet habit prouve que tu es coupable.

Cet habit est un habit d'homme, je l'avoue, mais je n'ai jamais déguisé mon sexe et nié que je fusse une femme. Je suis pucelle, ainsi me nomment et telle me savent tous ceux qui m'ont connue.

228 JOANXA DARCIA.

JUDEX I

Isïa te sed non decet

Vestis puellam.

Non meum sexum decet, At inter arma decuit, et dum fas fuit, Fuit apta bello.

JUDEX I

Paginas hoc sacrae vêtant.

JOANNA

Cùm nempè fraus est, veste cùm tegitur dolus. Me nemo fraudis arguet, vestem indui, Cùm forte nostras bella poscebant manus, Posui reversa.

Cur tuas bello manus Puella misces ? dedecet.

Jussit Tonans.

Qui me vocavit, obsecuta sum Deo.

Bellum imperavit, et simul vestem Tonans.

At prostitutus non satis cautè pudor Est grande crimen.

JEANNE dVvRC. 229

LE PREMIER JUGE

Mais ce vêtement ne te convient pas, si tu es une pucelle.

11 ne convient pas à mon sexe, mais il convenait au métier des armes, et tant que je l'ai pu, je m'en suis servie à la guerre.

LE PREMIER JUGE

Les livres sacrés le défendent.

JEANNE

Quand il y a fraude, quand Thabit cache un piège. Mais personne ne m'accusera de fraude, je prenais rhabit d'homme lorsque la guerre réclamait mon bras; je le quittais après le combat.

LE PREMIER JUGE

Et pourquoi, étant jeune tille, commettre tes mains dans la guerre? cela ne convient pas.

Dieu l'ordonnait. J'obéissais au Dieu qui m'appelait. Dieu commandait en même temps la guerre et

le vêtement.

LE SECOND JUGE

Mais ta pudeur prostituée sans ménagement, c'est là un grand crime.

2 3o JOANNA DARCIA.

Arguis quod non probas Quae castitatem parva juravi Deo, Violare mens nunquam. fuit : vixi hactenùs Monarque virgo, nuUa pollutam asseret Me mulier unquam.

Quae potest belium sequi Raro est pudica, Martis est cornes Venus.

Semper pudica est, qusc sui voti memor Memorque laudis vivit.

At venehcam Te tama dicit, et tuum stygii arguunt Mânes laborem.

JOANXA .

Fingit hoc livor scelus, Non fama vulgi.

Gerere res tantas nequit Humana virtus, stj'gia te juvit cohors, Consilio rexit, dexterae robur dédit.

JEANNE d'arc. 23 I

Vous accusez, vous ne prouvez pas; la chasteté que, tout enfant, je jurai à Dieu, je n'ai jamais eu Tintention de la violer : j'ai vécu jusqu'ici et je mourrai vierge. Aucune femme ne peut affirmer que j'aie été souillée.

LE SECOND JUGE

Celle qui se voue à la guerre reste rarement chaste. Venus est la compagne de Mars.

Celle-là reste chaste, qui n'oublie ni son vœu ni son honneur.

LE TROISIÈME JUGE

Mais la renommée t'accuse de maléfice, et les mânes du Stj^x dénoncent ton œuvre.

JEANNE

C'est l'envie qui a imaginé ce crime, et non la renommée.

LE TROISIÈME JUGE

Le courage humain ne saurait l'aire de si grandes choses ; les diables de l'enfer te sont venus en aide, ils ont gouverné tes conseils, ont donné la force à ton bras.

232 JOANNA DARCIA.

Qui me vocavit, addidit robur Tonans, Non stygia vis est. Dexteram imbellem potest Armare Gœlum, fecit aliis et mihi, Pugnando vici, non dolo, non vi Stygis, Et capta in armis, dum Tonans voluit, fui.

At majus aliud crimen est : non tu Deum, Non sacra curas.

Scilicet quando Dec Nuper vocata parui, cujus manu Bella ista gessi ?

JUDEX IV

Nunquid et divos colis r

JOANNA

Veneror, coloque ; nam mihi diva adfuit Juvitque virtus.

JUDEX IV

Nùm potest r

JOANNA

Sane potest.

Vim magnus istam dat suis divis Tonans.

Dieu qui m'a appelée m'a donné la force, et non la puissance infernale. Le ciel peut armer un bras débile, il l'a fait pour moi et pour d'autres. J'ai vaincu en combattant, et non par ruse, ni par le secours de l'enfer, et j'ai été prise sur le champ de bataille, parce que Dieu l'a voulu.

LE QUATRIÈME JUGE

Mais ton crime le plus grand, c'est que tu n'as souci ni de Dieu ni des choses sacrées.

Sans doute lorsque, appelée de Dieu, j'ai obéi, et fait la guerre par la force de son bras.

LE QUATRIÈME JUGE

Tu honores donc les anges du ciel '".

JEANNE

Je les vénère et les honore; c'est leur puissance divine qui m'a assistée et m'est venue en aide.

LE QUATRIÈME JUGE

Et le peut-elle r

JEANNE

Sans doute, c'est Dieu lui-même qui donne ce pouvoir à ses anges.

2 34 JOANXA DARCIA

JUDEX IV

Ecclesiae jus omne comtenmis tamen.

Quse jura sanxit, servo, quae mundi caput Romanus ille Praesul edicit, colo ; Vices Tonantis omnium rector gerit.

Sum christiana, si quod est vitae scelus, Expone, de me fama mentiri nequit.

Invidia fecit, non scelus vitae ream, Illam mereri nostra si virtus potest, Satis innocenti est. Judica quisquis voles. Damnare livor me potest, sed non scelus.

BETHFORTIUS.

Satis est, in istas abeat haud laudes decet. \'os, judicate ; retrahe jam, miles, ream.

Jam dicta causa est, diluit virgo scelus; Absolve, princeps.

JUDEX II

Quidquid est, nondum liquet, Carcer puellam servet occlusus ream.

JUDEX III

Tu judicabis ipse jam, princeps, tuum Linquo tribunal.

JEANNE d\\RC. 235

LE QUATRIÈME JUGE

Tu méconnais pourtant toute l'autorité de l'Eglise.

JEANNE

Les lois qu'elle a sanctionnées, je les respecte; celles qu'a émises le Pontife qui de Rome gouverne le monde, je m'incline devant elles. Il est ici-bas le vicaire de Dieu. Je suis chrétienne, s'il y a quelque crime dans ma vie, montrez-le, la renommée ne peut mentir sur moi. C'est l'envie et non le crime qui accuse ma vie. Si par ma vertu j'ai mérité qu'elle m'accuse, c'est assez pour mon innocence. Jugez-moi comme vous l'entendrez. C'est l'envie, ce n'est pas le crime qui peut me condamner.

BETHFORT.

C'est assez, il ne convient pas qu'elle s'égare ainsi dans ses propres louanges. Vous, rendez votre arrêt ; soldat, emmène l'accusée.

LE PREMIER JUGE

Sa cause est entendue, la vierge s'est justitiée ; prince, absolvez-la.

LE SECOND JUGE

Quoi qu'il en soit, la chose n'est pas claire. Que l'accusée soit retenue étroitement prisonnière.

LE TROISIÈME JUGE

Vous jugerez vous-même, prince, moi je quitte votre tribunal.

2 36 JOAXNA DARCIA.

JUDEX IV

Servet hanc carcer ream, Indicia forsan postmodum plura audies, Supplicia nondum.

Damnavit istam.

Plurium jam vox ream

SUFFORTIUS.

Judica, nosti ream, Sese tueri non potest, tantùm negat.

SENEX

Benè se tuetur jure^ qui crimen negat.

TALBOTUS.

PrincepS; puellam carceri addicas tuo, Tandem patebit veritas.

BETHFORTIUS.

Jam, jam patet, Cremanda flammis est rea. I, lictor, crema. Régis Deique laesa majestas petit Crimenque vitae multiplex ; damno ream, Igne expiandum est quodquod admisit nefas.

SENEX

Sic judicare qui invidet judex potest.

JEANNE d'arc. iZ^J

LE QUATRIEME JUGE

Qu'elle soit gardée en prison; plus tard peut-être vous entendrez d'autres indices, pas de supplices encore.

BETHFORT.

Bien des voix l'ont déjà déclarée coupable.

SUFFOLK

Jugez-la, vous l'avez reconnue coupable; elle n'a rien à dire pour sa défense, et se borne à nier.

LE VIEILLARD

C'est bien se défendre suivant le droit que de nier le crime.

Prince, retenez cette jeune fille dans votre prison, on finira par connaître la vérité.

BETHFORT.

La vérité est assez évidente, elle a mérité le bûcher. Va, bourreau, brûle-la. La majesté divine et la majesté royale offensées par elle et tous les crimes de sa vie réclament son supplice; je la condamne, le feu doit expier tous ses forfaits.

LE VIEILLARD

Ainsi doit juger un juge envieux.

JOANNA DARCIA.

SCENA VII

Joanna, senex, chorus virgimim Franciœ, Lucidas A yiglus.

Décréta mors est ergo, judex sic jubet ; Succumbe, virtus, nil moror, vitam abdico, Post liberatam Franciam, post redditam Régi coronam. Gloria partum est satis, Si vici in armis, et necem fortis feram. Vita innocentem fecit, invidia opprimit. Anglus trophasa diim pati nequit mea, Addicit igni. Me ream livor premit, Non culpa vitae. Non tamen, non, non tamen Superabis, Angle. Franciae regno excides, Morientis istud sit tibi fatum reae.

O sors ! ut insons igné comburar truci ! Laus est, nocentem non mori.

Non es nocens, Accendet iste gloriam rogus tuam, Et orbe toto lumen efFundet suum.

Anime, ergo cœlos concipe, hùc jam te vocat Qui te evocavit hactenùs ; forsan tuus

JEANNE d'arc. 2 3q

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