‹ Jeanne D'Arc poëmeChapitre 2 sur 29 · JEANNE D’A U G · texte numérisé non relu

JEANNE D’A U G

La foi grandit encor sur l’orgueil abattu,

La sainte vérité consacre la vertu,

L’innocence est passée au feu du sacrifice,

Et la miséricorde embrasse la justice. »

— « Eh bien ! ce sacrifice, il est tout accepté, Seigneur; comme autrefois la fille de Jephté,

Je veux ce que Dieu veut, sa grâce m’y convie,

Et jusque dans la mort il redonne la vie. »

— « Élevez-vous à lui par des soupirs constans, Jeanne; mais de tout dire il n’est point encor tems. Méditez en secret la divine parole,

Et que son doux rayon vous guide et vous console.»

A ces mots Micaèl dans les deux entr’ ouverts S’élance, et de sa trace il parfume les airs.

Les pasteurs d’alentour, sous le paisible chaume,

Ne savent d’où leur vient cet éclat et ce baume.

« Sans doute, disent-ils, la Sainte est près d’ici;

Elle vient de prier. C’est elle : la voici! »

Et Jeanne descendoit seule et silencieuse Des hauteurs de Bermont au détour de la Meuse.

Là s’élève un vieux hêtre, et trois siècles entiers Affermissant le tronc sous ses rameaux altiers, Enrichissent encor sa sève et sa verdure.

C’est l'arbre fortuné près d’une eau vive et pure; C’est l’honneur du rivage et l’orgueil du vallon.

Des fêtes du hameau fidèle pavillon.

Il prête ses abris aux rustiques Orphées.

Le peuple l’appeloit, jadis, l’arbre des fées;

Car sous sa voûte sombre, entre ses larges bras,

La nuit, des voix de l’air on entend le fracas;

Et même aussi le jour, de nuageux fantômes De sa forte ramure escaladent les dômes,

11 recéloit en soi, disent les bruits anciens,

Et la source des maux, et la source des biens,

Et toujours quelque fée, ou bénigne, ou maligne,

De l’heur ou du malheur y décrivoit le signe.

Là venoient les guerriers, là venoient les amans,

Pour la guerre ou l’amour chercher des talismans. Mais, par les soins de Jeanne, une sainte Madone Au milieu du vieux tronc depuis six ans rayonne.

Et, dès cet heureux jour, les crédules esprits N’osent plus de l’erreur débiter les récits ;

La superstition se retire confuse,

L’ignorance à genoux se repent et s’excuse ;

Le culte de Marie émerveillant la foi,

Entraîne vers le ciel tous les cœurs avec soi,

Et mieux que tous les saints, mieux que les Anges même. Développe l’éclat de$ vérités suprêmes.

A ce temple toujours ouvert à sa ferveur Jeanne alloit donc prier la mère du Sauveur.

Oh ! combien dans l’ardeur d’un doux et pur hommage, Combien le cœur s’éclaire au pied de cette image I Il a compris la Vierge, et sa maternité;

Il a compris la Mère et sa virginité.

A Nazareth, Marie habitoit la chaumière ;

Au ciel des cieux Marie habite la lumière.

Quelles sublimités! et quelles profondeurs !

Quels voiles, ici-bas ! Là haut, quelles splendeurs !

Une fille d’Adam a porté sous le chaume Et dans son sein le Roi de l’éternel royaume!

Celui qui fait d’un grain le trésor des guérets,

Celui qui d’un seul gland déroulant les forêts,

Élance le grand chêne à côté du brin d’herbe,

D’une chair virginale a revêtu son verbe :

Abîme de puissance, abîme de bonté, \ -

Où l’Infini descend jusqu'à l'humanité,

Et, daignant parmi nous être ce que nous sommes, Daigne aussi de sa vie alimenter les hommes !

Ainsi tout, de l’atome à la voûte des cieux,

Tout, dans le monde entier, est miracle à nos yeux, Dès les commencemens jusqu’aux dernières suites. Car la Toute-Puissance est toujours sans limites,

Et, du fond des tombeaux, la résurrection .

Ne sera qu’un retour de la création.

Les prodiges nouveaux sur les anciens prodiges N Sont les feuilles, les fleurs et les fruits à leurs tiges. De merveilles sans fin ce vaste enchaînement Exalte aux mains de Dieu le plus humble instrument ; Et Jeanne d’Arc instruite à l’autel de Marie, S’accoutume à l’espoir de sauver la patrie.

La divine miséricorde se manifeste à la Franc* jusque dans les châtimens, comme autems d’Israël. — Les combats invisibles. — Dans ses instincts, l’Enfer compte sur Albion et sur l'hérésie, sous les auspices d’un royal adultère.— Satan tient conseil avec ses suppôts. — Ses terreurs; sa rage; ses aveux; ses instructions nouvelles.— Hymne infernal. — Les Anges de la gloire inspirent le patriotisme des fidèles de France. — Jeanne d’Arc voit cette armée angélique ; elle s’humilie. — Elle orne de fleurs et la croix et la Madone. — Les petits oiseaux.— Céleste entretien des deux saintes.

Cette royale France, où le ciel tant de fois Dans les œuvres du tems a fait parler sa voix,

Entre les nations est-elle si chrétienne Que Dieu daigne toujours l’aimer comme la senne ? N’a-t-elle point failli? Ses rois et ses guerriers Ont- il conservé purs leurs noms et leurs lauriers ? Et son peuple, ce peuple amoureux de la gloire.

Des antiques vertus garde-t-il la mémoire ?

Hélas ! le malheur môme, enseignement divin,

Sur elle, trop souvent, s’appesantit en vain. Inconstante, elle oublie et l'accent des oracles,

Et les grands talions, et tant d’autres miraoles !

JEAN NK D’ARC.

Pour elle, cependant, prodigue de ses dons,

Le Christ ouvre en tous tems des trésors de pardons ; Et quand sous la tempête elle se croit perdue,

La merveille de grâce éclate inattendue.

Mais Israël, lui-même, à toutes ses tribus N’a-t-il pas vu manquer une foule d’élus?

Lui-même, jusqu’au pied de la montagne sainte, N’a-t-il pas contre Dieu vociféré la plainte ?

Lorsque du Sinaï l’éclair fumoit encor N’ont-ils pas tous ensemble adoré le veau d'or T Après des pleurs de sang sur cette apostasie,

Que de crimes nouveaux dans la race choisie !

Et le Seigneur, toujours miséricordieux,

A-t-il rien retranché de la manne des cieuxî Pareil au cœur mortel, pareil au eceur d’argile,

Le cœur des nations est donc aussi fragile.

D’âge en âge souvent coupable et condamné,

Il n’est puni jamais autant que pardonné.

Mais tout peuple ici-bas doit subir sa sentence :

Hors du tems, comme peuple, il n’a point d'existence ; L’éternité l’absorbe et ne reconnoît plus Qu’un peuple de damnés et qu’un peuple d’élus^ ' De là tous les fléaux où la terre elle-même Atteste un Dieu vengeur, avant le jour suprême ;

De là surtout la guerre où, parmi les hasards,

La main qui les domine échappe à nos regards.

Puis, un autre mystère, et du monde angélique Et du monde infernal, ici même s’explique.

Près de nous, chaque jour, il se fait des combats Et des esprits d’en haut et des esprits d’en bas.

Mais la lutte n’est plus de puissance à puissance ;

AI

Car la race infernale, abîmée à l’avance,

Ne pouvant désormais s’armer contre le ciel,

Réserve aux fils d’Adam son venin et son fiel.

L’homme est libre : il distingue, au fond de sa nature,

La lumière sans ombre et la lumière impure ;

Et comme il voit le bien, le salut et le port,

De même il voit le mal, le péril et la mort.

Partant, sa liberté, jusque dans la foiblesse,

Sur ce champ de bataille est toujours la maîtresse :

Elle peut livrer l’Ame au joug du tentateur Ou la précipiter aux pieds du Rédempteur.

Quand elle hésite, un doute est déjà bien funeste 1 Le démon pousse au mal, et l’homme fait le reste ;

Sa liberté demeure, et son cœur perverti A seul le dernier mot du péché consenti.

Rebelle au doux attrait de la grâce divine,

Il y résiste même au fond de sa ruine :

Abjurant et la vie et le titre d’élu,

Il n’est donc réprouvé qu’autant qu'il l’a voulu.

Mais l’Ange inspire l’homme ; il l’éclaire, il l’élève Jusqu’à Dieu : l’homme apprend, l’homme agit, l’homme achève ; 11 reste libre encore, et dans sa liberté La grâce n’a rien fait qu’il ne l’ait accepté ;

Car, bien qu’elle triomphe en celui qui l’accepte,

Il peut et du conseil, et même du précepte,

Prostituer le fruit au souffle suborneur,

Maître qu’il est toujours d’abdiquer son bonheur.

Ainsi, dans tout le cours de cette longue lutte,

A l’homme, à l’homme seul, la victoire ou la chute :

La question se juge au fond de tous les cœurs,

Et les esprits ne sont ni vaincus ni vainqueurs.

Pourtant leur influence, ou bénie, ou damnée.

Agite encor partout l’humaine destinée ;

Sans cesse elle soulève au sein des nations,

Comme au sein des mortels, toutes les passions. Passions de vertus, ou passions de crimes,

Là, s’élevant aux cieux ; là, courant aux abîmes.

Mais tous ces Anges bons, tous ces anges mauvais, Sous un même rayon ne se fixent jamais.

On ne voit point ensemble habiter dans les âmes Et les pures ardeurs et les ardeurs infâmes :

La sainte vérité n’admet pas de milieu,

Et l’homme est à Satan quand il n’est point à Dieu. Et toutefois, le cœur, dans son indépendance,

Au même jour oublie et rapprend la prudence :

Il tombe, il se relève en son glissant chemin,

Comme il meurt ou revit du soir au lendemain.

Tel est aussi le peuple, et par les mômes causes Tour à tour il se livre à ces métamorphoses Et marche librement, par des sentiers secrets, Jusqu’au termeqprévu dans les divins décrets.

Voici donc, au conflit de ce double mystère,

Voici deux nations : la France et l’Angleterre.

La France ! Heureux royaume, il s’est fait le soutien Et le fidèle écho de tout espoir chrétien.

Dès sa première aurore, et comme à son baptême, Embrassant pour parrain le pontife suprême,

Contre toute hérésie il recevoit un nom Comme Israël jadis contre les fils d’Édom.

Aussi l’enfer voudroit, profonde est sa logique, Enlever cette force au monde catholique.

Si Rome en est le cœur, la France en est le bras.

Il faut donc la réduire aux extrêmes combats ; Dans les murs d’Orléans, ainsi que dans un piège, Il faut qu’elle finisse avec la fin du siège ;

Et pour l’ensevelir sous ce foible rempart,

Il suffit d’irriter l’ongle du léopard.

Tel étoit des démons le sinistre présage,

Et sur le sol français ils promenoient leur rage.

Tous ennemis entre eux, ces immondes esprits S’unissent pour le mal dès qu’ils se sont compris. Ils disent qu’Àlbion, prompte à l’apostasie.

Tout entière ouvrira son sein à l’hérésie Sitôt qu’un roi, doué du cynisme infernal,

A ses lâches sujets donnera le signal.

Qu’à l’instigation d’un royal adultère,

La foi devra périr dans toute l’Angleterre ;

Que ce crime lui-même, infaillible début,

Sera mis comme-un gage aux mains de Belzébut, Et que d’un tel scandale, acceptant les prémices, La triomphante erreur croîtra sous ses auspices. Quelle abondante source à la soif des enfers !

Et quel prélude heureux pour l’empire des mers ! Car, un jour, des Anglais (un autre bruit l’assure), Les immenses trafics s’accroîtront sans mesure,

Et l’or deviendra dieu, plus encor qu’autrefois ;

On pourra trafiquer des peuples et des rois.

Le drapeau d’Albion, dominateur suprême, Introduira partout marchandise et blasphème.

Et, dans l'énormité des mêmes cargaisons,

Ici la contrebande, et là les trahisons.

Sur le sombre avenir, ce rayon de lumière ÏTouvroit pas aux démons sa clarté tout entière,

Et dans ces pronostics, incertaines rumeurs,

Leurs yeux n’apercevoient encor que des lueurs,

Mais des lueurs de sang, mais des lueurs livides :

Ils croyoient voir errer des glaives parricides ;

Dans la couche royale ils croyoient voir des fronts Du trône à l’échafaud promenant leurs affronts ;

Puis, au gré d’une reine, une reine égorgée ;

Puis, la main des sujets au cœur des rois plongée : Puis, l’usurpation, fille des attentats,

Pour longtems accouplée au sort des apostats,

Et prêtant aux Français, dans sa rage envieuse,

D’un régicide fer l'arme contagieuse...

Il suffit! et l’instinct des suppôts de l’enfer,

Dans ces obscurités déjà voit assez clair.

Non! jamais devant eux la trop chrétienne France N’aura sur sa rivale un jour de préférence!

Et même dans le cours des crimes à venir Ce vieux ressentiment ne devra point finir ;

Car son peuple, du Christ souvent disciple indigne, En gardera pourtant les dogmes et le signe ;

Et si, sur l’arbre immense, il est d’impurs rameaux Qui dédaignent du ciel les salutaires eaux,

La tige a conservé, jusque dans sa racine,

L’éclat miraculeux d’une sève divine.

« Nous ne pouvons l’abattre : il nous faut le flétrir... Au conseil de Satan hâtons-nous de courir.

Des bruits prodigieux ont frappé nos oreilles,

Nos yeux ont entrevu des traces de merveilles,

De lumineux rayons d’en haut sont descendus Et sur les humbles toits ils se sont répandus... Malheur! malheur! » crioient ces infâmes cohortes... Et soudain à leurs cris l’enfer ouvroit ses portes.

Vaste océan de pleurs, de souffrance et de deuil,

La fumée et la flamme en inondent le seuil,

Et jusque sur ses bords des fleuves de bitume Roulent de leurs torrens la dévorante écume ;

Et chacun des démons, revenu du grand jour, Rentroit comme chez soi dans ce brûlant séjour,

Et nulle émotion sur leur hideuse face.

D’une nouvelle horreur ne dénonçoit la trace.

Car ils portent partout leurs éternels tourmens;

Leur malheur tout entier suit tous leurs mouvemens. Jamais, quittant leur place, ou changeant de posture, Ils ne peuvent ni fuir, ni tromper sa torture.

Le supplice pareil au supplice du feu,

C’est surtout de rester hors de Dieu devant Dieu.

Et Dieu, tout Dieu qu’il est, pourroit-il donc lui-même, Sans un acte d’amour révoquer l’anathême?

La pitié veut bénir, le pardon veut aimer;

Donc l’implorer pour eux ce seroit blasphémer.

La céleste justice, avec des lois certaines,

Fixe ainsi dans la foi l’éternité des peines.

En vain do l’épopée égarant le pouvoir,

Aux damnés le poète aura chanté l’espoir.

Sous le titre pompeux de divine harmonie :

L’erreur vole en éclats des hauteurs du génie.

Au long cri de douleur jeté par les enfers,

Satan levoit la tête en secouant ses fers.

Il n’est plus, comme au tems de la première femme. Libre de colporter partout venin et flamme,

Depuis l’heure où le Christ, mort vainqueur sur la croix, Comme d’un glaive au .front l’a percé de ce bois,

Et l’a traîné captif dans le puits de l'abîme,

Il y reste enchaîné, mais toujours roi du crime.

De là son souffle impur enflammant ses suppôts,

Ne laisse à l'univers ni trêve ni repos.

La rage que lui-même il ne peut plus répandre, Confiée à leur soin, ne se fait point attendre,

Car il voit par leurs yeux, il touche par leurs mains, Il rugit par leurs voix contre tous les humains, Infernale harmonie, aussi vaste que prompte,

Où de tous les forfaits se rend l’horrible compte.

Sitôt qu’il aperçoit la sombre légion Chargée et de la plainte et des vœux d’Albion,

Il la prévient : « Je sais tout ce qu’ils veulent dire; Déjà d’autres démons sont venus m’en instruire.

Ce régent, ce trembleur qui n’a point supplanté L’enfant dont une ligue a fait la royauté,

Ne sera jamais, lui, pour épouser ma rage,

Assez puissant en crime, assez vil en courage.

Que n’ai-je, dans ces jours de bouleversemens,

Un usurpateur prompt à l’oubli des sermens,

Qui, sans droit de naissance et sans droit de conquête, Sous le royal bandeau sache courber sa tête,

Traiter son sang, ses rois, comme ses ennemis.

Et trahir un pupille à sa garde commis ?

Le chef anglais n’est pas instruit à cette école,

Dans une extrême angoisse il entend ma parole,

Et, toujours agité par de vaines terreurs,

Il n’a point, sans réserve, adopté nos fureurs. Hâtez-vous donc d’unir autour de lui ces âmes,

Qui des hardis complots sachent nouer les trames.

Je ne puis les prédire à l’espoir des enfers.

Car le nom des damnés se cache à l’univers.

Le seul Antiochus au livre judaïque,

Le seul Iscariote au livre évangélique,

Ont été dénoncés comme à jamais maudits.

Aucuns des autres noms ne peuvent être dits,

Et la terre surtout ne doit point les apprendre.

Hélas! l’enfer ne lient que ce qu’il ne peut rendre. Comment serois-je sûr de damner un mortel T Le coupable tombant victime d’un duel,

Le suicide même expirant sur son arme,

M’échappent à l’abri d'une dernière larme!...

Si j’atteins bien des fronts que l’homme a couronnés, Souvent je n’atteins pas ceux qu’il a condamnés.

Oh! non, tu ne pouvois de ta plume hardie,

Signer l’arrêt des morts. Divine Comédie !

Et pourtant j’applaudis à la témérité,

Comme à tout argument contre la vérité.

J’adore le mensonge, et je me glorifie Dans l’éclectisme ouvert à sa philosophie !

Mais, vous, démons, sachez, il le faut quelquefois, D’un inflexible joug reconnoilre les lois.

A l’homme, tant qu’il garde un seul souffle de vie, L’espérance jamais ne peut être ravie ;

En dépit de moi-même, aux portes de la mort, Jusque dans le naufrage il retrouve le port...

«Mais je sens que des pleurs dévastent ma paupière... Je tremble qu’un soupir ne soit une prière!...

« Eh bien! puisque ce Dieu que nous blasphémons tous Se fait du bras mortel une arme contre nous, Montrons, il l’a permis, montrons notre puissance; Courage! exerçons-la sur sa dévote France.

Abaissons les Français, de degrés en degrés, >

Au mépris de son culte et des dogmes sacrés.

Déjà nous avons su répandre les scandales,

La honte et les affronts sur les races royales.

Maintenant, de l'éclat qui leur revient des cieux.

Que le sacre des rois soit un signe odieux !

Que plus d’un prêtre aussi de sa vieille auréole Associe à nos voeux le magique symbole !

Et bientôt l’ignorance, aux regards étonnés,

Viendra se joindre en foule au peuple des damnés.

Au moment où l’abîme étend ainsi sa proie,

La rage, enfin, peut-être aura l’air de la joie...

« Vous ne l’ignorez point, le seul espoir permis,

C’est l’espoir d’engloutir avec nous nos amis.

Pour tous les attentats qu’attendent nos supplices. Chauffez donc dans les cœurs cette soif des complices. Voilà comment il faut, par de constans efforts,

Répondre au Dieu tyran des vivans et des morts...

11 m’entend, je le sais, je le vois, et ma haine A le droit de rugir en dévorant sa chaîne....

Ici, dans mon enfer, je suis roi des maudits,

Comme il est des élus roi dans son paradis...

« Légion, tu crois donc qu’il médite un miracle?

Tant mieux ! à ses desseins c’est qu’il voit quelque obstacle Et qu’il croit nos succès dont il reste jaloux,

Dignes de son pouvoir comme de son courroux.

« Retournez au combat ; semez partout vos pièges ; Accoutumez le peuple au bruit des sacrilèges;

Et que nul coin du globe où vous serez conduits Ne soit sans rois tombés et sans autels détruits.

Autour du sol français, épiez les chaumières Et les paisibles toits consacrés aux prières :

C’est là que les dévots trop saintement domptés Ouvrent aux voix du ciel toutes leurs volontés;

C’est là que leurs vertus dissipent nos prestiges Et sous la main de Dieu répandent leurs prodiges...

« J’espère en vos fureurs, j’espère en vos poisons ; Triomphez par la fraude et par les trahisons...

Que de l’amour pécheur toute âme possédée M’entende comme toi, formidable Asmodée!... L’orgueil de la pensée et l’orgueil de la chair Vers le gouffre infernal marchent toujours de pair.

« Allez donc ! et bientôt, avec des mains amies, Étalez au grand jour toutes les infamies.

Au milieu des fléaux mêlez-vous à l’Anglais,

Et régnez sur la France aux doux bruit des forfaits.

Ainsi parle Satan. La ténébreuse armée S’agite dans les flots d’une mer enflammée. Aussitôt, répondant à leurs affreux concerts, ün chant blasphémateur part du fond des enfers.

« Guerre à Dieu ! honte au peuple esclave Dont il est encore adoré !

Mais gloire au peuple qui le brave !

Avec nous Satan l’a juré.

« Dans les célestes pâturages Aux élus les saintes amours.

A nous les impudiques rages Dans le feu qui brûle toujours.

Ils sont variés tes ouvrages,

Dieu cruel ! sur tous les parages Ta justice ouvre dans son cours Aux crimes d’éternels orages,

Aux vertus d’éternels beaux jours.

« Guerre à Dieu ! honte au peuple esclave Dont il est encore adoré 1

Mais gloire au peuple qui le brave!

Avec nous Satan l’a juré.

« Auprès de ce tyran suprême,

Non, nonl il n’est point de milieu.

Son cœur déteste comme il aime; ji se venge, il se donne en Dieu.

A son immuable anathème La réponse est donc le blasphème;

Et dans l’éternité du feu,

A nos concerts point d’autre thème,

A nos tourmens point d’autre vœu.

« Guerre à Dieu! honte au peuple esclave Dont il est encore adoré!

Mais gloire au peuple qui le brave!

Avec nous Satan l’a juré.

« 11 s’appelle Dieu des justices,

Dieu des vivans et Dieu des morts.

Pour le ciel et pour ses délices Ses Anges recrutent les forts.

A nous les foibles ! que les vices,

En multipliant nos complices.

Seul salaire de nos efforts,

Viennent enrichir nos supplices Sans espérance et sans remords.

« Guerre à Dieu! honte au peuple esclave Dont il est encore adoré 1 Mais gloire au;peuple qui le brave!

Avec nous Satan l’a juré. »

La clameur des maudits dans l’abîme épandue Eût fait croire un moment leur peine suspendue ; Mais, à l’horrible éclat des grincemens de dents,

Il sembla que les feux devenoient plus ardents.

La légion sortit par un affreux cratère Et vint près d’Albion s’abattre sur la terre.

A l’instant, dans les airs, l’accent qu’elle n’a plus Expire en des bruits sourds, étouffés et perdus.

La langue des démons, c’est la rage éternelle,

Qui ne pouvant ici comme la voix mortelle Aux oreilles de chair imprimer la terreur,

Sur le monde invisible exeree sa fureur.

Car, à travers le corps, ces ministres infâmes,

Dans leur zèle infernal vont droit au fond des âmes. Hardis contre le foible, ardens contre le fort,

Leur guerre dans les cœurs est une guerre à mort : Ils y grondent souvent, comme les autans grondent, Et là souvent aussi des échos leur répondent.

Pour attaquer la foi, pour tromper l’univers,

Leur souffle s’entremêle au souffle des pervers,

Dans l’intérêt commun de leurs pactes iniques...

Les voici, les voici, ces anges sataniques !

D’un seul bond s’élançant des bouts de l’horizon,

Ils semblent de l’abîme oublier la prison.

Même au delà des mers, sans imprimer leur trace, D’un continent à l’autre ils franchissent l’espace. L’aigle, précipitant son vol du haut des cieux, L’éclair, jetant sa flamme au devant de nos yeux, L’imperceptible essor de la flèche homicide,

N’ont rien de si perdant ni rien de si rapide.

Mais nul rayonnement du soleil éternel N’entr’ouvre son éclat à leur front criminel,

A moins qu’au dessus d’eux le ciel ne resplendisse Pour consommer leur rage et combler leur supplice. Jamais, jamais non plus leur regard furieux N’entrevoit dans les airs un Ange glorieux,

Sinon que pour confondre et briser le blasphème Sur eux comme la foudre il ne tombe lui-même. Grâce encore au grand Dieu qui borne leur pouvoir, Dans le secret des cœurs ils ne peuvent rien voir,

Et toujours l’avenir à leur immonde vue,

Laisse même en s’ouvrant une face inconnue.

Des bords de l’Océan le cortège infernal D'un coup d’œil mesurant le vaste champ du mal, Se partage d’abord sur le sol de la France Les rôles que Satan distribua d’avance.

Les uns vont épier le cloître et les hameaux, D’autres revoir Paris, sa honte et ses fléaux.

Plus rapides encor, les messagers de gloire D’un rayon de leur ciel illuminent la Loire,

Et, refoulant au loin les esprits ténébreux,

De la triste Orléans ils écoutent les vœux,

"Et parmi les douleurs du Très-Chrétien royaume Partout de l’espérance ils répandent le baume.

Ce généreux présage, aurore d’un grand jour,

La fidèle cité l’embrasse avec amour;

Et son patriotisme, ardeur sainte et jalouse, Youdroit tout immoler au bon droit qu’elle épouse ; Car, à ses yeux, toujours la légitimité Garde l’éclat du dogme et de la vérité.

Et l’intègre justice à toute félonie Imprime sur le front un sceau d’ignominie.

Aussi sa piété jamais n’a mis aux voix

Ni la cause de Dieu, ni la cause des rois,

Ni la cause du peuple : où donc est le problème, - Quand d’un triple devoir l’origine est la même, Quand le même Évangile, avec la même foi, Enseigne à servir Dieu, la patrie et le roi?...

A tous les bruits éclos au seuil de la frontière Déjà les Anges saints' ouvraient la France entière.

Des rives de la Meuse aux sources du Loiret, L’heureux pressentiment du céleste secret.

Gage mystérieux des victoires promises,

Court sur leur aile d’or comme les douces brises.

Oh ! pourquoi tous les cœurs, oh ! pourquoi tous les yeux Ne peuvent-ils donc voir les habitans des deux? Jeanne d’Arc, dans l’ardeur de la saiute prière,

Se nourrit de leur vie et voit dans leur lumière.

Du fond de la vallée aux lisières des bois,

Elle suivoit leur trace, elle entendoit leur voix ;

Ils disoient : «Le grand Dieu, Roi des rois de la terre, D'un mot peut de la France expulser l’Angleterre; Mais il plaît à sa gloire, il plaît à sa bonté Que par un bras d’enfant son glaive soit porté.

Et que des teins anciens, si féconds en prodiges,

La foi retrouve ici les éclatans vestiges. »

Et Jeanne s’écrioit, dans sa douce candeur :

« Que suis-je donc, hélas! devant cette splendeur? » Dès l’aube du matin, sous la verte feuillée,

Au son de l’Angélus elle est agenouillée.

Puis elle va tresser de ses agiles doigts,

Les guirlandes de fleurs dont elle orne la croix,

La croix, double rayon de lumière et de grâce,

Dont l’un s’ouvre aux mortels, les reçoit, les embrasse.

L’autre, pour leur tracer un chemin glorieux,

Ici touche à la terre, et là s’élève aux cieux.

Et Jeanne, heureuse aussi d’honorer la Madone,

A l’arbre du vallon l’exalte et la couronne.

Là, sous ses yeux voltige un vif essaim d’oiseaux,

Et des rameaux aux fleurs, et des fleurs aux rameaux; Et jusque sur sa main, sur son cœur, sur sa tête.

Ils viennent à l’envi comme lui faire fête.

On eût dit qu’elle avoit à sa dévotion Tous ces chantres joyeux de la création,

Qu’elle en étoit la sœur, ou la mère, ou la reine. Mais, d'un geste, montrant la seule souveraine,

Elle imploroit Marie et tomboit à genoux :

Aussitôt leurs concerts plus unis et plus doux Semblent suivre l’élan de son âme ravie.

En bénissant la Vierge et le Dieu de la vie.

O miracle de foi pour l’enfant du hameau!

O miracle d’instinct pour le petit oiseau I A ce spectacle unique au sein de leurs campagnes, Tous les parens de Jeanne et toutes ses compagnes La regardoient de loin, de plus en plus surpris,

Et n’osoient l’approcher, dans la peur des Esprits.

Car ils s’entre-disoient : «Nousne saurions comme elle Entendre ni connoitre une bouche immortelle :

Il faut pour voir des Saints des yeux et des cœurs purs. De ne point en mourir pourrions-nous être sûrs?

Dans tout ce grand pays, la fille de Romée A leur auguste aspect est seule accoutumée,

Seule, elle est assez sainte, et dans nul autre lieu On ne sauroit trouver plus digne enfant de Dieu. »

Jeanne prioit toujours avec de douoes larmes.

Plus la prière pleure, et plus elle a de charmes.

Les Anges, à sa vue, élevés dans les airs,

Comme des arcs-en-ciel planoient sur l’univers.

Mille et mille couleurs mille fois nuancées De la vierge des champs Temuoient les pensées.

Et son cœur se disoit : « Qu’ils doivent être beaux Les deux dont ces rayons ne sont que des lambeaux ! Oh! pourquoi, franchissant la barrière suprême,

Ne puis-je, ô Roi de gloire ! aller jusqu’à vous-même ?»

Et tout à coup près d’elle, avec leur doux accent,

Les deux filles du ciel qu’elle voyoit souvent Ensemble répondoient : « Le Dieu que Jeanne implore Se donne tout entier au coeur droit qui l’adore,

Et vous le possédez, chère enfant, sans le voir.

Lui, dont la vue un jour doit combler votre espoir.

Mais, avant de cueillir enfin la palme sainte,

Des épreuves du tems il faut subir l’étreinte.

— « Àh ! j’y suis dévouée ! et vous voudrez toujours, Divines sœurs, m'aider d’un fidèle secours.

Le Roi dû paradis vers la pauvre bergère De chacune de vous a fait sa messagère,

Quel prodige! et par vous, depuis trois ans et plus, D’ici-bas j’entrevois le bonheur des élus.

La foi n’a nul besoin de ce merveilleux signe,

Et je crains, à le voir, d'en être encor moins digne.

A tant de charité, de grâce et de splendeur,

Que ne puis-je répondre avec la même ardeur?

Pour entrer dans le fond de ce pieux mystère,

Peut-être faudroit-il n’être plus de la terre, ô Saintes l priez donc pour que, dès aujourd’hui,

Mon cœur, tout à Dieu seul, ne vive que de Lui!

— « Ainsi, vousacceptez, Jeanne, et jusqu’au martyre.

Et la voie, et le but où la croix vous attire?

La voie est la souffrance, et le but le bonheur.

— « Oh ! oui, j'accepte tout de la main du Seigneur I»

A ce cri de la foi, les Saintes empressées Dans le sang du Calvaire, inspirent leurs pensées.

« Heureuse êtes-vous, Jeanne, à la veille d’offrir Au Dieu crucifié la gloire de souffrir!

Pour jamais, croyez-nous, ces souffrances bénies Vous ouvriront au ciel des sources infinies Et de joie, et d’honneur, et de grftce, et d’amour : Dans le livre de vie inscrites chaque jour,

Elles seront pour vous la féconde semence Des mille et mille fruits d’une moisson immense, D’autant plus renaissons qu’ils seront plus cueillis, Plus purs que la rosée, et plus beaux que les lis. »

Dans un doux transport Jeanne écoutoit ces paroles. Et les Saintes fixant tous les divins symboles Sous ses yeux éclairés au flambeau de la foi, Redescendoient ensuite à la cause du roi,

Des droits de la justice expliquant la puissance, Fondement glorieux du salut de la France.

L’Archange Micaël explique longuement à Jeanne d’Arc les célestes messages ; il résume à ses yeux presque toute l’histoire des Anges de la Bible. — De là, une source de lumière et d’enseignemens pour la prophétesse qui a dit, devant ses juges, en parlant des colloques de l’Archange : Il m'a bien instruite. — Il lui annonce aussi qu’elle aura le bonheur de voir et d’entendre la Reine des deux, protectrice de la France.

Qui nous a révélé l’enfer et ses tourmens,

Et la foi des démons et leurs rugissemens?

Qui nous a révélé leur pouvoir sur la terre Et la contagion de leur souffle adultère,

Et les horribles chants du peuple des maudits?

Anges inspirateurs, Anges du paradis,

C’est vous t et vous avez à toute âme vivante Jeté le grand éveil et la sainte épouvante.

Maintenant, venez dire à l’amour des humains Quelques-uns des bienfaits répandus par vos mains; Chantez à leur espoir pressé de les entendre De vos fastes divins ce qu'ils peuvent apprendre ;

Jeanne d’Arc vous écoute, et plus vous l’instruisez,

Plus elle aime et bénit la source où vous puisez;

Elle y suit pas à pas des missions célestes Dans le peuple de Dieu les traces manifestes;

Elle y contemple, au bruit des prodiges anciens,

Les glorieux labeurs presque pareils aux siens.

Des grands jours d’Israël elle est là l’héritière :

On l’entend, on l’admire, on la voit tout entière Cette âme généreuse ; et tous les cœurs chrétiens Sont ouverts au récit de ces hauts entretiens.

Puissé-je à les redire être heureux et fidèle I Souffrez donc ma ferveur près de vous et près d’elle; Préparez mes accens, et daignez à ma voix Confier un rayon des splendeurs que je vois !

Entre l'homme et son Dieu quels merveilleux échanges - De prière et de grâce, et sur l’aile des Anges !

Du cœur comme de l’âme essor spirituel,

C’est déjà le bonheur, et c’est presque le ciel.

Qui pourroit les nombrer durant le cours des âges Et dans le monde entier, ces augustes messages? L’Archange les explique à la fille des champs.

Que la voix des mortels soit l’écho de ses chants,

Il le permet ; il veut que ces leçons sublimes Succèdent sans retard aux clameurs des abîmes.

La bergère est debout aux bords des vives eaux Qui coulent vers Bermont au pied de ses coteaux.

A l’autre bord descend autour de la verdure Un nuage d’où sort la divine figure;

Et plus loin, et plus haut, des chœurs de bienheureux Du sort de l’humble enfant s’émerveilloient entre eux.

Micaël lui disoit : « Sur votre destinée Ne soyez plus tremblante et toujours étonnée.

La foule des mortels, sans les voir de leurs yeux,

Souvent sont visités par les Anges des cieux.

Heureux qui, les voyant, les croit et les implore !

Mais qui croit sans les voir est plus heureux encore,

Sans cesse il en reçoit d’ineffables secours.

Et son Dieu par leurs mains le bénit tous les jours.

— « Ah ! pour moi, saint Archange, oui, le bonheur de croire S’éclaire à la parole encor mieux qu’à la gloire;

Et mon âme et mon cœur y deviennent plus forts.

— « Fille de Dieu I le ciel vous ouvre ses trésors.

« Dès le commencement, et dans l’Eden, les Anges Avec Adam chantoient les divines louanges;

Et môme après sa chute, amis consolateurs,

Ils sont de tous ses pas restés les conducteurs^

« Oh! qu’ils aimoient Abel dès avant son martyre I Et sur Caïn lui-même, oui, je veux vous le dire,

Leur bras vengeur ne fut, malgré le cri du sang,

Ni toujours étendu, ni toujours menaçant.

« Des patriarches saints ils ont gardé la vie.

Par eux celle d'Hénoc jusqu’au ciel fut ravie;

Et cette arche où Noé sauva le genre humain.

Elle fut sur les eaux conduite par leur main.

Même au défaut de l’arche, au fond du grand déluge,

Leur sein, au repentir s’ouvroit comme un refuge.

« Ils ont encor béni le monde renaissant;

Mais, saintement jaloux des droits du Tout-Puissant.

Dans l’orgueil de Babel confondant le langage.

Ils ont dispersé l’homme au loin sur toute plage.

Puis, préparant dès lors l’Espoir des nations,

JEANNE D'AKC.

Et de la vérité rassemblant les rayons,

Ils ont su maintenir vierge de toute atteinte La foi dans les cœurs purs d’une famille sainte. Abraham adora dans l’hospitalité Les Anges figurant l’auguste Trinité.

Que de fois à ses yeux, dans sa race choisie,

Ils ont montré l’aurore et le jour du Messie !

Fixant du firmament les innombrables feux,

Ils lui disoient : « Tes fils seront aussi nombreux. » Du céleste couroux sur Sodome et Gomore Ils allument soudain l’éclair qui les dévore;

Mais ils ont préservé des immondes volcans Lot, fraternel ami du père des croyans.

De leur bouche Sara deux fois entend l’annonce Dont son rire incrédule est d’abord la réponse : Stérile et séculaire, elle n’en fut pas moins * Mère du peuple élu qu’ils comblent de leurs soins, a A leur voix Isaac, volontaire victime,

Est sauvé dans les bras de son bourreau sublime, cc Ils ont au fils d’Agar versé l’eau du désert.

« Sur Jacob endormi tout leur ciel s’est ouvert, Déployant les degrés, mystérieuse échelle,

Où tout vient et revient dans la cause éternelle.

Ils suivent son exil, le ramènent ému Des regrets, des baisers et des pleurs d’Ésaü ;

Et déjà tout un camp de célestes milices Escortoit son retour de leurs regards propices;

Et l’un d’eux, en luttant contre lui vers Bethel,

Le couronne vainqueur sous le nom d’Israël :

Lutte miraculeuse et pleine de mystères Où la foi vient plonger ses ardeurs salutaires.

« Ainsi, toujours, toujours, les Anges des élus

S’attachent à leurs pas et ne les quittent plus.

« Sur leur aile Joseph sauve son innocence Et du fond d’un cachot s’élève à la puissance.

« Vers l’Horeb, à Moïse assisté d’Aaron Ils donnent le roseau qui brise Pharaon... »

— « Seigneur ! s’écrie alors la fille de Romée,

C’est vous qui de l’Égypte avez noyé l’armée;

Et du peuple de Dieu par vous toujours conduit Vous étiez le gardien : les Saintes me l’ont dit.

— « Oui, Jeanne, je le fus et je le suis de môme Du nouveau peuple, au nom du seul Maître suprême, Au nom du Roi des rois, au nom du Dieu des dieux. Gloire à Dieu sur la terre, aux enfers, dans les deux !

« Du haut du Sinaï, dans des feux redoutables,

Ses Anges de sa loi publièrent les tables.

Là, de l’arche sacrée, et là, du Saint des Saints Sous les yeux de Moïse ils traçoient les dessins ;

Et vers le sanctuaire ainsi que vers la nue Pour rendre ses décrets leur voix étoit connue.

« Le germe prophétique à leurs mains est commis. Aux flancs de Balaam eux-mêmes ils l’ont mis,

Et de sa bouche inique il sortit un oracle Dont put être jaloux l’écho du tabernacle.

« La parole divine aux lèvres des pervers,

C’est la flamme du ciel parcourant les enfers ;

Et la même splendeur s’élance des abîmes.

Inonde la montagne et couronne ses cimes;

Et les Anges au fond, au sommet, au milieu. Partout, portent la gloire et la vertu de Dieu.

Plus est puissant leur souffle, et plus l’organe indigne Disparoît à l’éclat de ce radieux signe;

os

Et jamais, dans le choix des plus vils instrumens, L’oracle ne perd rien de ses euseignemens.

Mais d’an prophète saint la prière obéie A ses lèvres reçoit le charbon d’Isaïe,

Et ce feu purifie et son cœur, et ses yeux.

Et sa langue; et soudain les messagers des cieux Du mystérieux livre où sont inscrits les âges A son perçant regard ouvrent toutes les pages.

« Dans la terre promise un Ange à Josué Apparoît... — « Et c’est vous! la Bible a divulgué «Vos paroles, seigneur (dit encor Jeanne émue);

Et vous portiez l’épée ; et l’épée étoit nue.»

— «Enfant! vos souvenirs, et j’en suis le témoin, De vos Saintes ici reconnoissent le soin :

Ils vont faciliter le coup d’œil qui rassemble Les apparitions dont j’expose l’ensemble,

Et vous comprendrez mieux pourquoi les tems chrétiens N’ont plus besoin de voir leurs célestes gardiens.

« J’ai donc fixé les jours, les sept jours sans batailles Dont le dernier laissa Jéricho sans murailles;

Et des Anges toujours écoutant le conseil Josué par leurs mains arrêta le soleil,

Et des merveilleux faits dont sa carrière est pleine Dès les bords du Jourdain ils ont conduit la chaîne.

« Après sa mort, du peuple à la divine loi Dans la Vallée-aux-Pleurs ils ramènent la foi.

« Plus tard, par Débora, par Jahel, saintes femmes. Ils rendent le courage et l’énergie aux âmes.

« Ils éclairent aussi les juges des Hébreux.

« Rien de grand, rien de saint ne se fait que par ehx.

« Sous le chêne d’Ephra recevant leur visite,

Gédéon court frapper le fier Madianite,

Lui, le plus humble fils des fils de Manassé!

— « Seigneur, j’ai retenu tout ce qui s’est passé :

Àu début des vainqueurs leur triomphante épée Dans le sang ennemi n’est pas même trempée I Les Anges ont tout fait. Que ne puis-je aussi, moi, Vaincre sans voir le sang qui me glace d'effroi I

— « De l’âme dont il fait l’instrument du prodige Bientôt Jeanne saura ce que le ciel exige.

Qu’elle reste fidèle à l’inspiration.

Et rien n’arrêtera sa sainte mission.

— « Puissé-je donc entendre et méditer encore Toutes les vérités que j’aime et que j’adore!

— « Vierge, au Livre de Job, vous voyez devant Dieu Les Anges rassemblés, et Satan au milieu :

Et voilà révélé tout le monde invisible.

— « Ah ! seigneurie me perds dans ce trait de la Bible! Avec les Anges saints comment l’esprit mauvais Peut-il, et devant Dieu, se rencontrer jamais?

— «Jeanne, dans le cœur droit qui cherchela lumière, Une humble question porte en soi sa prière.

J’y réponds. — On l’a dit : L'enfer, l’étemel feu.

C’est surtout de rester hors de Dieu devant Dieu.

Mais le ciel, le vrai ciel, c’est le sein de Dieu même. Delà le texte saint s’explique sans problème.

Ainsi, Dieu voit Satan là haut comme ici-bas,

Tandis que devant Dieu Satan ne le voit pas.

Or, dans Job, rien de plus qu'une simple présence. Sans nulle vision de la divine essence;

Et nécessairement Satan est arrêté Hors du souffle du Dieu de toute sainteté.

L’Évangile à vos yeux jette-t-il un nuage Quand Jésus s’abandonne à l’infernale rage,

Quand son corps est meurtri, quand il est mis en croix, Ou lorsque le démon le transporte trois fois,

Aveugle tentateur, ici dans la campagne,

Là, sur le haut du temple, et là sur la montagne? L’Homme-Dieu souffre ainsi dans son humanité Sans altération de sa divinité ;

Car de son corps mortel la substance adorable Est à l’impur venin restée impénétrable Autant et mille fois plus que le diamant Aux inutiles coups d’un fragile instrument.

D’ailleurs l’esprit mauvais ne touchoit pas lui-méme, Mais par un bras d’emprunt, l'auteurdubien suprême ; Et lorsque des martyrs il afflige le corps,

L’âme libre au dedans ne souffre qu’au dehors. Distinguez donc toujours de la forme passive Le cœur indépendant et la pensée active Qui, même un seul instant, à l’infernal pouvoir Jamais ne peuvent être unis sans le vouloir :

Et dès lors, quand le Christ désormais impassible Entre invisiblement sous un signe visible Dans le coupable sein qu’il nourrit de sa chair,

Il n'est plus pain de vie, il est brûlant éclair.

« Donc du bien et du mal la distance infinie Permet, sans rien troubler dans la grande harmonie, Sur un ordre d’en haut, qu’en tout tems, en tout lieu, Satan, sans être au ciel, puisse être devant Dieu. »

— « Que je vous remercie, ô grand et saint Archange ! Aux célestes parvis, non, point d'impur mélange; Rien de souillé n’arrive à l’éternel bonheur.

Rien n'y trouble jamais les Anges du Seigneur.

— « Jeanne, le Livre saint sur les divins messages Aux méditations ouvre encor bien des pages ;

Car les Anges partout suivent le peuple élu,

Heureux de le servir comme Dieu l’a voulu.

Faut-il vous rappeler celui qui par avance Au père de Samson annonçoit sa naissance?

Et ceux qui de Samuel dans le temple, la nuit, Étonnoient le sommeil au mystérieux bruit Où déjà se pleuroit le deuil de l’arche sainte Et du grand-prêtre Héli se réveilloit la crainte?

Ils ont béni l’enfant, le prophète futur.

Qui grandit, qui vieillit et qui meurt toujours pur.

« Et maintenant, les rois vont aussi les connoitre; Car Saül et David les voyoient apparoitre,

Saül, dans ses élans de prophétique ardeur.

Quand il sembloit encor digne de sa grandeur,

Et David, dans le cours de sa longue carrière.

Restant (sauf un seul jour!) au sein de leur lumière. Psalmiste, il a mêlé sa voix à leurs accords.

Et ses chants sont les chants des vivans et des morts.

« Lè fils de Bethsabée au plus saint des cantiques N’a-t-il pas marié les splendeurs angéliques?

Que ne fut-il toujours digne de les chanter !

« Combien de mauvais rois eurent à redouter Les Anges ! mais Asa, mais Josaphat, mais d’autres, De la loi révélée ont été les apôtres,

Et des divins tuteurs à leur garde commis.

Comme leur saint aïeul ils furent les amis.

« Dans les règnes suivans sont venus les prophètes Du souffle inspirateur fidèles interprètes.

Elie a donc redit aux peuples comme aux rois

Ce qu’au nom du Seigneur lui confioient nos voix. De nos mains son manteau tomba sur Elisée,

Car la vertu d’en haut jamais n’est épuisée.

Isaïe offre à Dieu les pleurs d’Ézéchias ;

L'Ange exterminateur soudain étend son bras.

Et de Sennachérib l’armée alors si fière En une seule nuit tombe et meurt tout entière i

« De la race des Saints dans la captivité Déjà se révéloit l’ardente charité.

Que dois-je en dire au nom de l’Ange des Tobie? Yous savez quelle épreuve ils ont d’abord subie,

Et quelle récompense ils recevoient tous deux ;

Et comment Raphaël se chargeoit de leurs vœux, Les laissant prosternés le front dans la poussière Et le cœur en extase au fond de leur prière.

Enfin le patriarche en recouvrant les yeux Se relève prophète à la clarté des cieux ;

Il annonce la paix à la cité sacrée,

Et du peuple béni la gloire et la durée.

« Bientôt Judith s’inspire aux pieds de l’Éternel, D’un seul coup de son bras sauve tout Israël Et proclame bien haut dans un cri de louanges Et l’œuvre du Seigneur, et le zèle des Anges.

« Mais, hélas! après elle, au règne de Juda S’éteint le souvenir du Dieu qui le fonda.

Et de ce peuple ingrat dont le cœur l’abandonne Ses Anges ont chassé le reste à Babylone.

« A ses enfans captifs enfin le Dieu du ciel Fait parler dans les pleurs Jérémie et Daniel.

« Mais reposez-vous, Jeanne, et de l’exil qui prie Écoutez les soupirs vers la sainte patrie. »

Un chœur d’Anges s’entr’ouvre aussitôt dans les airs Et de Jérusalem entretient ses concerts.

« Près des fleuves de Babylone De la triste Sion redisant les malheurs,

Nous nous sommes assis. Hélas i il n’est personne Qui vienne consoler nos pleurs !

« Aux saules du lointain rivage Nous avons suspendu nos luths silencieux.

Le vainqueur nous disoit (à nous dans l’esclavage 1 } Chantez les chants de vos aïeux.

€ Ah! comment, loin de la patrie,

Chanter les chants sacrés que Sion n’entend plus?

Et comment célébrer une cité chérie Quand ses autels sont abattus?

« Que mes doigts sèchent sur ma lyre Et que ma langue en feu s’attache à mon palais.

Si pour Jérusalem la douleur qui m’inspire De mon cœur s’efface jamais I

« Ruinez-lal qu’elle périsse!

S’écrioit la fureur des descendans d’Edom... Souviens-toi de leurs cris, Seigneur, dans ta justice, Ils osoient blasphémer ton nom !

« Malheur donc à la race impure !

Malheur à Babylone l et, dans ses murs surpris,

Gloire à l’heureux vengeur qui vient avec usure De nos fers lui payer le prix !

« Gloire, gloire à la main puissante Qui bientôt va saisir les enfans criminels ,

Et qui les brisera... sur la pietre vivante Des tabernacles éternels I »

« Fille de Dieu ! la foi médite dans ce psaume Et la Jérusalem du céleste royaume,

Et l’exil inspirant le prophète des pleurs,

Et l’hymne du salut au sentier des douleurs.

— « Saint Archange ! il convient encore à votre France . Elle est toujours captive, et vers sa délivrance

Elle soupire, hélas l comme autrefois Sion.

— a Oui, ce cantique sied à toute nation Où les âmes longtems au malheur exercées Vers l’éternelle paix élèvent leurs pensées;

Et l'Église accoutume ainsi les cœurs pieux

A voir comment l’exil est le chemin des cieux.

— « Il est bien vrai, seigneur; mais dans cette prière Je regrette l’enfant écrasé sur la pierre !

Et la miséricorde, admirable toujours,

Peut-elle à de tels chants laisser un libre cours?

— « O vierge 1 gardez-vous de vouloir la comprendre i Car la raison de tout Dieu seul pourrait la rendre.

Dans les traces du mal dont il tire le bien,

Aveugle trop souvent, la terre ne voit rien.

Aux livres inspirés heureux qui se confie !

Là doit se ramener toute philosophie.

Et qui veut les juger va s’égarer ailleurs.

Les plus humbles esprits sont toujours les meilleurs.

— « Pardon, seigneur, pardon ! Je n’ai rien voulu dire Sinon toute l’horreur que le carnage inspire.

— « Ajoutez donc aussi, Jeanne, tous ces malheurs Le péché seul les fait dans le sang et les pleurs!

Et pénétrez le sens de l’hymne prophétique ;

Voici comment de Dieu la bonté vous l’explique :

La pierre, c’est son Christ; et l’enfant, c’est le cœur Qui, brisant le péché, se relève vainqueur.

— « Ce sens, je l'avois presque entrevu, saint Archange, Dans les termes heureux que l’harmonie arrange;

Mais il m’avoit fait peur, cet hymne des Hébreux,

Tel qu’on le récitoit à l’église de Greux.

Daignez donc, oubliant mon effroi téméraire,

Poursuivre l’examen où ma raison s’éclaire.

— « Eh bienl dans Babylone et la terre d’exil,

Les Anges des grands faits vont reprendre le fil. Consolant les captifs , inspirant les prophètes,

Avec eux la douleur avoit aussi ses fêtes.

Quel bonheur, quand un chant de lamentation Éclos sur les défîffe 'de la triste Sion,

Jusqu’au peuple exilé, dans une lettre amie,

Apportoit à leurs plevus les pleurs de Jérémie'. Communion sacréel.l.ff quel bonheur encor.

Quand Daniel éclairant Nabuchodonosor,

De ce superbe roi, par sa douce éloquence,

Pour ses frères d’exil obtenoit la clémence l Et quelle gloire aussi, quand, martyrs de la foi,

Les trois jeunes Hébreux entrèrent sans effroi Dans l’ardente fournaise, insensibles aux flammes. Comme si leurs corps même eussent été leurs âmes !

Et des Anges de Dieu visités, les enfans

Sous les yeux des bourreaux revenoient triomphans.

« Et Daniel eut comme eux sa divine puissance Au milieu des lions affamés à l’avance ;

Et, vivant là sept jours respecté de leurs dents,

Comme les trois martyrs dans les brasiers ardents,

Il reçoit d’Habacuc, sur les ailes d’un Ange,

Et la seule eau qu’il boit, et le seul pain qu’il mange.

« Dans l’exil d’ici-bas, par ces types sacrés.

Les germes de salut se trouvent figurés.

La foi sainte y triomphe et des ingrats murmures.

Et de la rage impie, et des flammes impures ;

Et pour la consoler les révélations Abondent dans les jours de tribulations :

La prophétie en deuil, veuve des tabernacles,

Dans le sein du malheur fait germer ses oracles.

Des peuples opprimés et des peuples captifs Les pleurs silencieux, les regards attentifs.

Attendent du pardon le signe salutaire,

Et tous les bruits du ciel sont bénis sur la terre.

A Babylone même arrivent édatans Ceux qui du Rédempteur illuminent les tems Et fixent au calcul des semaines d’années Et leur dernière phase, et presque leurs journées.

— - «Mais, grand Saint! à la France, après tantde malheurs, Quel oracle a promis la fin de ses douleurs?

— « Quoi! Jeanne, quand ma voix prend soin de vous instruire Tous cherchez un oracle?... et, faut-il vous le dire?

Cet oracle est en vous. Gardez de l’oublier I A vous de le produire et de le publier.

« Comme moi, chaque jour, vos deux fidèles Saintes

Répondent à vos vœux, à vos pleurs, à vos craintes... Que voulez-vous de plus ?

— « Je ne veux qu’obéir.

Saint Archange l à mes yeux daignez encore ouvrir Cette Bible où je vois, et par vous expliquée, L’angélique puissance à son œuvre appliquée Et rappelant toujours dans l’heur et le malheur Les peuples et les fois aux sentiers du Seigneur.

— « Ici, plus que jamais, soyez donc éclairée.

Il n’est point de royaume, il n’est point de contrée, Point de cité, point d’âme, et même sans la foi,

Qui n’ait comme gardien un Ange auprès de soi.

« Or, l’Ange de la Perse en vain se chargeoit d’elle Et versoit sa lumière à la race infidèle;

Ce peuple se dérobe au bras qui le conduit Et de l’astre du jour fait l’astre de sa nuit,

11 l’adore !... O mortels, que vous ôtes à plaindre,

Dans le soleil de Dieu quand la foi va s’éteindre !

« Trop souvent le génie, admirable flambeau,

De la sainte croyance est aussi le tombeau! ... N’est-ce pas en trop dire à l’humble pastourelle?

Le péril de l’orgueil ne sera point pour elle.

— « Seigneur, ne m’épargnez aucun de vos conseils, Car dans la pente au mal tous les cœurs sont pareils, Et l’humilité seule où Jésus nous convie

Dans sa grâce nous rend la lumière et la vie.

« Voudrez-vous à présent me dire aussi pourquoi Dans tous les peuples Dieu n’a point sauvé la foi?

— « O Jeanne ! du salut respectons le mystère Toujours impénétrable au ciel comme à la terre, Jusqu’au moment suprême où les divins décrets Se révèlent à l’âme avec tous leurs secrets,

Mais un seul mot répond de leur sagesse auguste ; Dieu ne seroit pas Dieu s'il n’étoit un Dieu juste.

« A l’honneur de son nom et de ses jugemens,

Ses Anges ont les mains pleines d’enseignemens.

De l'œuvre des vertus et de l’œuvre des vices Infaillibles témoins au grand jour des justices,

Ils les dérouleront dans leurs livres ouverts Sous les yeux de son Christ et de tout l’univers.

Là, le bien et le mal, et quel qu’en soit le nombre, Seront vus d'un coup d’œil, sans erreur et sans ombre. Alors tous les maudits, sans être interrogés,

Par eux-mêmes seront confondus et jugés.

Alors tous les élus recevront leur couronne.

« Mais rentrons un moment dans Suze et Babylone. « Quand l’Ange de la Perse, au contact des Hébreux, Croyoit lui ménager enfin des jours heureux,

Bientôt, voyant Juda courir ea espérance Vers Sion, il sembla craindre leur délivrance.

Il se disoit : « Mon peuple auroit longtems besoin « Du spectacle éloquent dont il est le témoin.

« Dans les exemples saints mêlés à la prière « Quelle source de vie, et quels flots de lumière 1 « Que n’avons-nous toujours une Esther, un Daniel!»

« Le prophète a parlé, répondoit Gabriel.

« C'est dans Jérusalem que pour jamais se fonde « Et l'œuvre du Messie et le salut du monde.

« Qu’aucun autre intérêt ne balance la foi î a Tournez donc vers Sion l’âme et le cœur du roi. » a Mais de l’Ange gardien la charité si tendre Résista jusqu’à l’heure où Dieu se fit entendre Par l’Ange conducteur de son peuple exilé.

« Et dans Jérusalem tout Juda rappelé

Avec Zorobabel, Esdras et Néhémie,

Eut encore à dompter une ligue ennemie.

Et les Anges alors, pour ses destins futurs.

Avec lui de Sion rétablissant les murs,

Des jours de l’ancien temple ont béni la mémoire Et du temple nouveau prophétisé la gloire.

Puis, tout à coup, leurs mains à l’autel réparé Ont dans le feu du ciel rendu le feu sacré.

Mais aux antres profonds où pleura Jérémie,

Pour longtems l’arche sainte est restée endormie :

Prophétique sommeil ! car en mille autres lieux Mille arches ont ouvert tous les trésors des deux.

« De Juda cependant le peuple s’associe Les restes d’Israël à l’espoir du Messie ;

Et le sang de David des royales grandeurs Descend pour mieux voiler ses nouvelles splendeurs.

Avant que sous ce voile elles ne soient courbées,

Gloire encore à Sion! Voici les Machabées!

« Lancés comme d’en haut sur les Antiochus,

Grands quand ils sont vainqueurs, plus grands s’ils sont vaincus, Dans l’heur et le malheur assistés par les Anges,

Ils rejoignent au ciel les divines phalanges.

— « Jamais, Seigneur, jamais cet angélique appui Mieux que dans leurs combats à mes yeux n’a relui.

Oui ! plus que la victoire heureuse est la défaite,

Quand des héros mourans le ciel est la retraite.

O Judas Machabée ! oh ! que j’aime ton sort !

Puissé-je en approcher, à la vie, à la mort!

« Ces prodiges sacrés que mon espoir admire Mes Saintes ont daigné plusieurs fois les redire :

L’assistance de Dieu, la victoire de Dieu ,

Tels étoient les mots d’ordre, et de gloire, et d’adieu.

Aussi le Machabée au front de ses colonnes Voyoit triompher l'Ange et briller les couronnes ;

Et tout Jérusalem, durant quarante jours,

Avoit pu contempler venant à son secours Des guerriers vêtus d’or et courant dans les nues Au bruit des boucliers et de leurs armes nues.

« En sera-t-il ainsi, saint Archange, au début Où la France doit voir l’aurore du salut?

— «Jeanno, dans ces grands faitsqui charment vos oreilles, Dieu seul s'est réservé le soin de ses merveilles.

A lui de les dicter suivant son bon plaisir,

L’Ange non plus que vous n’a le droit de choisir ;

Et sans cesse attentif à leur signal suprême,

Il s’inspire d'en haut et jamais de lui-même ;

Et pour l’œuvre divine, et pour ses instrumens.

Il attend de TEsprit le souffle et les momens ;

Heureux de se tenir dans cette dépendance De l’ordre où librement agit la Providence.

— « Ici, je n’avais pas aperçu le danger,

Seigneur; et désormais je n’ose interroger,

— «Humble cœur! osez tout; et distinguez bien, Jeanne, Et le mot qui conseille, et le mot qui condamne.

— « Ah 1 je veux la garder, cette sainte leçon !

Mais j’y ressens encor l’indomptable frisson...

D’un Machabée, hélas! l’épée est trop sanglante,

Et c’est, vous le savez, le sang qui m’épouvante.

— «Vierge, rassurez-vous. Plus tard, en tems et lieu- La force vous viendra de la force de Dieu.

« Mais nous touchons au terme où la rapide vue D’en haut peut embrasser la route parcourue.

« Aux destins d’Israël, dans ce vivant tableau,

Les Anges ont toujours veillé dès son berceau;

Et le Verbe daignoit tenter sous leur figure Comme un premier essai de l’humaine nature.

Et lui jeter d’abord, et de loin, un rayon Des éternels bienfaits de l’incarnation.

Puis, il veut consommer sa gloire charitable.

Et le voilà qui naît, enfant, dans une étable.

Silence l il ne faut point aux regards de la foi Mêler la loi de grâce avec l’anoienna lai.

Cet enfant, cette crèche, et ces pleurs, et ces langes, En diront toujours plus que n’en diroient les Anges.

— « Pourtant la voix de l’Ange est bien l’écho des deux, La parole de l'âme et le flambeau des yeux.

— « J ean ne, aux devoirs sacrés quand le cœur est fidèle, Nulle inspiration ne faillit à son zèle ;

Mais ici vous aurez un bien autre secours !

La Vierge que vos vœux implorent tous les jours,

La mère du Sauveur, la divine Marie Voudra vous préparer pour sa France chérie :

A votre humble prière, à vos pieux transports Sa bonté maternelle ouvrira ses trésors.

Elle est toute-puissante! et qu’est-ce que nous sommes Près d’elle devant Dieu, nous Anges, et vous hommes? Nul astre ne reluit sur la terre et les mers.

Autant qu’elle au-dessus du céleste univers.

Un seul de ses regards, un seul mot de sa bouche Verse des flots de grâce aux âmes qu’elle touche.

J’ai pu dire Israël, Sion, Jérusalem,

Mais qui jamais dira Marie et Bethléem?

Déjà, n’en doutez point, ô Jeanne ! elle vous aime Comme un enfant béni du Rédempteur suprême.

L’humilité divine, et la douce candeur,

Et le pieux courage, et la sainte pudeur,

Et le zèle fervent : voilà, voilà la gloire Qui des cœurs devant elle assure la victoire ! »

A ces derniers accens l’Archange a disparu ;

Et sur le front de Jeanne un éclair a couru. D’une vive auréole aussitôt couronnée,

Elle entrevoit de loin toute sa destinée ;

La terre n’est plus rien à ses regards distraits; Il semble que le ciel l’attire de plus près. Qu’elle en touche le seuil, et que déjà pour elle S’est ouvert l’océan de la grâce éternelle.

Suite des enseignemens angéliques. — La grande hérésie des tems modernes est prophétisée. — Jeanne sera un instrument de salut pour toute la catholicité. — Son vœu de consécration. — La Vierge invoquée comme l 'Étoile de la mer peut aussi préserver du naufrage le peuple Adèle. — Dernier espoir dans les conseils de Charles VII. — L’armée anglaise est en marche sur Orléans. — Elle livre au pillage l’église de Notre-Dame de Cléry et passe les habitans au Al de l’épée. — Hymne du martyre. — Marie descend des cieux au manoir de l’humble bergère et la fortiAe de sa divine parole.

Quand l’oeil indifférent parcourt le long tableau Des révélations de l’enfant du hameau,

Du miracle croissant qu’un geste le délivre;

Que la fatigue enfin pose et ferme le livre.

Mais nous fidèles cœurs, nous fidèles esprits,

Des colloques divins soyons toujours épris,

Et plutôt que jamais nous plaindre de leur nombre Saluons d’un regret ceux qui restent dans l’ombre.

Dieu, les Anges, l’Église et le peuple chrétien Ne peuvent-ils compter sur un jour d’entretien?

Jeanne d’Arc a parlé la langue des prophètes.

Si nos chants ne sont pas ses pompeux interprètes, Qu'ils nous gardent du moins, avec simplicité,

Des pieux souvenirs toute la vérité !

Dans les émotions d’une vive harmonie,

La foi sans le chercher trouve aussi son génie : Heureuse des récits qu'elle vient admirer,

Un seul rayon du ciel suffît à l’inspirer,

Elle y voit son chemin sur l’océan du monde,

Comme le nautonier suit l'étoile sur l’onde.

Ah ! ce n’est pas en vain que s’étend à nos yeux De la Sainte des camps le drame glorieux.

Parmi tous les guerriers que l’histoire proclame Comme sauveurs d’un peuple, elle est la seule femme; Et l’échafaud témoin de ses derniers soupirs Lui marque aussi sa place au nombre des martyrs. Même sous la chaumière, en elle tout l’atteste,

Son cœur brûle déjà d’une flamme céleste :

Et quand elle apparoit, dès la première fois,

En présence du peuple, et des grands, et des rois. Dans l’inspiration son sublime langage De l’espoir qu’elle annonce offre aussitôt le gage.

Le poète suit donc, de ses fervens regards,

La pastourelle aux champs, l’amazone aux hasards, La victime au bûcher. De ce triple spectacle Le prélude lui-même est comme un long miracle ; Partout il resplendit de vivantes leçons ;

Elles viennent du ciel, et nous les redisons.

Puisse de leurs concerts toute oreille frappée Entendre aussi d’un cœur la chrétienne épopée ! Jamais, jamais la terre avec plus de bonheur

’ Ûigifizéd bÿ G'dOgle

N’aura vu l’héroïsme aux sentiers du Seigneur.

Dans l’éclat dont leur gloire environne les nues, Auprès de Jeanne d’Arc les Saintes revenues,

Avec les habitansdes célestes parvis,

De l’Archange écouloient l’oracle et les avis.

« Fille de Dieu! ma voix en son nom vous explique Pourquoi n’apparoît plus la puissance angélique,

Dès que sur l'univers, comme un nouveau soleil. S’élance avec sa croix l'Ange du grand Conseil :

Car il a revêtu de son saint ministère,

Visibles messagers, les anges de la terre;

Toujours au milieu d’eux, il ne les quitte pas;

A travers les périls il dirige leurs pas;

Et leur ardeur s’en va, de l’un à l’autre pôle, Répandre avec sa loi le feu de sa parole,

Distribuer sa grâce, et sous ses traits vainqueurs Subjuguer les esprits et conquérir les cœurs.

« Comment vous définir la majesté du prêtre?...

Son Dieu, son Dieu lui-même, il le possède en maître. Dans l’invisible gloire, à la voix d’un mortel,

Le Christ est chaque jour immolé sur l’autel.

De ce pain des élus le quotidien miracle D’inépuisables dons remplit le tabernacle,

Et le cœur y reçoit, dans son heureux tourment,

D'une éternelle faim l’éternel aliment.

Si l’Ange ne plongeoit à l’océan de vie,

Oui, de l’Ange le prêtre allumeroit l’envie!

« Qui dira le pasteur, dans son infirmité,

Dispensant les bienfaits de la Divinité,

Ramenant le pécheur aux sources de la grâce,

Lui redonnant la paix sous le joug qu’il embrasse,

JEANNE D'ASC.

Et restant de ses pleurs avec un zèle ardent,

A la vie, à la mort, l’intime confident?

« Ah ! ce constant miracle étonne le ciel môme Et met le comble aux dons de la bonté suprême.

«L’homme aussi pouvoit seul, de son cœur, de sa voix, Pour ses frères souffrans mettre au pied de la croix Les soupirs et les vœux, ineffable mélange Et de crainte et d’espoir que n’auroit jamais l’Ange.

« Ainsi Jeanne comprend en quel degré d’honneur L’univers doit tenir les prêtres du Seigneur.

Elle les trouvera bien souvent sur sa route :

Que dans une humble foi sa ferveur les écoute,

A moins qu’un ordre exprès touchant sa mission Ne vienne du devoir fixer l’exception.

— «Je le promets, grand Saint! mais, si j’ose le dire, Sont-ils fidèles tous au Dieu qui les inspire ?

— « Ici, fille du ciel, la source des pardons,

Plus que jamais encore a répandu ses dons.

« Si l’homme peut faillir, même quand il est prêtre, C’est là surtout qu’il voit la bonté de son Maître;

Car son indignité n’arrête pas le cours Des grâces de salut qu’il dispense toujours.

Tant que devant ses pas l’autorité sacrée Du temple et de l’autel n’a point fermé l’entrée.

« Même les grands pasteurs sont faillibles, hélas! Douze apôtres choisis déploroient un Judas !

Et vous-même, en voyant pareil deuil dans l’Église, N’en soyez pas, ô Jeanne! à sa foi moins soumise ; Mais dans les jours d’opprobre où gémit le saint lieu, Faites la part de l’homme et la part de son Dieu.

Loin de jamais périr, le sacré caractère Flétrit dans l’apostat les crimes de la terre,

L’ensevelit frappé de l’éternelle mort.

Ou, dans des pleurs de sang, le reconduit au port.

— «Saint Archange, à mes yeux, vous ouvrez la lumière Et vous voudrez aussi l’étendre à ma prière.

« Dans le peuple nouveau s’ils n’apparoissent pas,

Les Anges cessent-ils de veiller sur ses pas ?

Et comment gardent-ils leur auguste entremise.

Dans le cours agité des destins de l’Église?

Comme dans Israël, il vous revient encor,

Vous l’avez dit, le soin d’en protéger l’essor.

— « Oui, j’ai ce bonheur, Jeanne, et toute ma puissance Sous les ordres du Christ est dans l’obéissance.

Au souffle de l’Esprit, seul il gouverne en Roi Les âmes et les cœurs fidèles à sa loi ;

Et pour rester présent et toujours accessible,

Au centre il a placé son lieutenant visible,

Pierre I et sur cette pierre, immobile rocher,

Et pasteurs, et brebis, viennent se rattacher ;

Et l’Ange aussi lui-même au Pontife de Rome Ne voit plus que le Dieu, sans y regarder l’homme 5 Il obéit encore ; et quand Pierre a parlé,

Comme tout l’univers le ciel est ébranlé.

« Hélas ! lorsque de loin Satan voyoit ces choses, Maudissant les effets malgré l’éclat des causes,

De l’enfer éternel il engendra le feu,

Plutôt que de tomber aux pieds de l’Homme-Dieu.

Tel est aussi le sort de toutes les victimes Qu’il entraîne avec lui dans le fond des abîmes.

«Mais les Anges du ciel, environnant l’Agneau, Trouvent dans son amourcomme un bonheur nouveau, Et ministres de paix près des mortels ses frères,

Ils inspirent leurs vœux, soulagent leurs misères.

Et suivant tous les pas des visibles pasteurs,

Ils en sont les amis et les consolateurs.

« Bien que mystérieuse, elle est donc toujours pleine Leur part dans le salut de la famille humaine.

« Quand la croix va frapper à la porte des cœurs Et comme du rocher y fait jaillir les pleurs,

Confiée à nos mains, la grâce y surabonde Et ses divins parfums s’épandent sur le monde.

« A Jésus-Christ la gloire ! à Jésus-Christ l’honneur !

« Auprès de ses enfans, les Anges du Seigneur, Heureux que tout le ciel à tant d’amour s’unisse, S’émerveillent toujours de ce pieux service.

Mais deux fois seulement, sous l’èrede la croix.

Ils ont dû déployer et leur signe et leur voix :

Leur signe, au Labarum, au moment où l’Église Sur le front des Césars dans son droit s’est assise ;

Et leur voix, près de vous, pauvre enfant des hameaux, Qui prophétiserez ses triomphes nouveaux.

« Aux âges de ferveur, dont Dieu seul sait le compte. Succéderont des jours, jours de deuil et de honte,

Où vers l’apostasie et du dogme et des mœurs Satan, du même coup, entraînera les cœurs;

Les princes, dans la soif d’un intérêt avide;

Les peuples, dans la peur, comme un troupeau timide : Ils fouleront aux pieds les souvenirs pieux,

Et l’exemple des Saints, et la foi des aïeux.

La race de Japhet en doit être ébranlée !

A lui faire un rempart la France est appelée ;

Et Rome trouvera de fidèles amis.

Dans les plus mauvais jours, au royaume des lis.

« Ainsi, sachez-le bien, Jeanne, votre entreprise,

De près, sauve un royaume, et, de loin, sert l'Église. »

Il a dit, et soudain, dans leur vol radieux,

L’Archange et son cortège étoient rentrés aux cieux.

Et Jeanne seule, au pied de l'afbre séculaire,

Dans son humilité se console et s’éclaire.

Elle implore Marie : « O mère de mon Dieu I Daignez, du haut du ciel, bénir encor un vœu Qui, parmi les labeurs, doit adoucir ma peine :

Entre vos chastes bras, souffrez que je m’enchaîne,

Et faites que mon cœur, à l’abri de tout mal,

Garde fidèlement le lien virginal ! »

Aussitôt elle entend la céleste réponse :

« A tout fragile espoir, bienheureux qui renonce I Il reçoit le centuple au delà du tombeau,

Et partout le cœur vierge accompagne l’agneau.

— « O Marie! à présent, dans son péril extrême, JVspère servir mieux le peuple qui vous aime,

Et confiant mon âme à vos divines mains Suivre plus hardiment les Anges et les Saints. »

Jeanne alors se relève et porte sur la France Un regard de pitié, d’amour, de confiance.

Le trône est renversé, mais le temple est debout,

Et la Vierge sans tache a des autels partout.

Dans l’immense étendue où gronde la tourmente,

Le navire emporté sur la vague écumsnte

Si

Court des cieux à l’abîmé et de l'abîme aux cieux ;

Sa dernière agonie épouvante les yeux :

Ses mâts ont disparu, brisés sous la tempête;

Il flotte encor, pareil au cadavre sans tête,

Et, noyant avec lui ses hôtes éperdus,

Il touche le récif dont on ne revient plus !

Mais si le matelot, contre toute espérance,

Jette ce cri : « Venez à notre délivance!

Venez, Vierge divine, étoile de la mer !

Le ciel s’ouvre : Marie a pacifié l’air,

Et de l'astre du jour déployant l’auréole Elle enchaîne les Vents au gré d’une parole.

La prière exaucée et les bras raffermis Ont chassé loin du bord les torrens ennemis ;

La nef reprend son vol au sein des mers profondes,

Et l’hymne du salut retentit sur les ondes.

Que la même parole, avec le même éclat,

Arrache à ses périls le vaisseau de l’État,

Et que ila, jeune roi triomphe de l’orage Et de.fàefr ies^pçjds, et même du naufrage 1 .omis fcimv iup :>kjL A la tête <te?iP^\«(K9lfli?i^rçparu,

Et, docilA.eff^Avis dQnt.j^stpecowp,

A la fois il immole au salut de la France Et la fieitéi seieiP PUa, fegpipaQieeancé- j-.’ioli; ‘jiiiil Au nom de )a .patW 41 éloigne, dej lui,; ,i„ . [, j ,, i Des anys, oçcvsés, .ej, ;ipême T&pnegity« . . , j ;jI ,,j Tanneguy,4niCJ^tel4l4pnt!)qifl^Ç(^rpmlel , / al i'd Des coups du Bourguignon sut prévenir l’atteinte,

Et qui, .parère epQçffç,. au ppnt dp Montereau,vn, m

Revoyant Jeau~saûSnPenr,. crut revoir. un: bourreau.! ,j

Aujourd’hui dans le fond d’un exil volontaire,

Du colloque tragique expiant le mystère,

Pour juge, pour garant de sa fidélité.

Il attendra le cri de la postérité.

Richemont, dans les camps guerrier irréprochable, A la cour se faisoit justicier coupable Et meurtrier : s’armant d'un pouvoir souverain,

Dans les assassinats dirigés par sa main,

A Giac, à Beaulieu, le cruel connétable Infligeoit dans le sang cette fin lamentable.

Ainsi sur les débris de leur règne abattu Le crime avoit tracé l’espoir de la vertu.

La Trémoille survient et Richemont l’impose Comme l’un des tuteurs de la royale cause ;

Car il semble annoncer pour le cœur de Valois Un ami vrai, s’il est de vrais amis des rois.

Ah ! celui qu’à bon droit un tel titre renomme Vient de la main de Dieu, non de la main de l’homme, Et, sous des traits mortels s’il paroît à nos yeux.

Il n’est point de la terre, il est l’Ange des deux.

Uu rayon d’espoir s’ouvre à la reine Marie ;

Mais la source des pleurs, hélas! n’est point tarie. Pourtant de Charles Sept, et dès le premier jour,

La jeune souveraine a fêté le retour.

Dans le palais du prince alors nulle rivale N’avoit encore osé la honte et le scandale.

Que ne peut-il toujours être ignoré de lui L’impur nom de Sorel qu’il ignore aujourd’hui ! Malheur, si quelque jour une impudique haleine Trouble un cœur fait pour Dieu, la patrie et la reine Du bon René d’Anjou Marie auguste sœur.

D’un parfum de prière inspirant sa douceur Le répand dans les pleurs d’une pieuse ivresse :

« De mon époux enfin je revois la tendrese !

Il est à vous, Seigneur, puisqu’il revient à moi ;

Vous bénirez la France en bénissant son roi;

Vous rendrez la victoire au peuple qui l’espère,

Et vous consolerez les enfans et le père. »

Un Ange l’écoutoit, ce présage royal;

Puis, à l’Ange de Jeanne il donne le signal,

Et, sur leur aile d’or, rapide messagère,

Ensemble, et de la reine et de l’humble bergère, Comme la môme voix, comme le même encens,

Ils portent jusqu’au ciel les soupirs innocens.

Ainsi de toutes parts à l’envi se confondent Les âmes où la grâce et la foi se répondent.

La nouvelle Clotilde assure au roi chrétien L’espoir que la première ouvroit au roi païen.

Si d’un soudain éclair Clovis tint sa victoire,

De son ancienne foi Charles tiendra sa gloire. Saura-t-il la garder et jusques à la fin Obéir aux rayons de ce flambeau divin?

Son nom est- il inscrit dans les saints tabernacles?...

Ah! ne suivez pas l’homme, et voyez les miracles. Dès qu’ils sont accomplis, le mobile instrument Trouve sa récompense ou bien son châtiment.

Mais la foible étincelle, et le roseau fragile,

Et la feuille tremblante, et le vase d’argile,

Laissant à l’œil de Dieu le grand secret des cœurs. Célèbrent le combat sans juger les vainqueurs.

Le poète raconte : et l’ardeur qui l'inspire

Ne lui dit rien de plus que ce qu’il doit redire.

Sans livrer l’harmonie aux rêves de l’orgueil,

Dans les hymnes de gloire il chante aussi le deuil : Les concerts de la terre imposent ces mélanges,

Et la tombe elle-même entend la voix des Anges.

Fier de son vieux renom, Thomas Salisbury Marchant sur Orléans touchoit déjàCléry.

Il est du sang des rois; mais son hautain courage Au Roi des rois jamais ne rend un pur hommage,

Et son indifférence a laissé le soldat Parfois jusqu'à l’autel poursuivre le combat.

Sa trop fatale épée étoit encor fumante De cet ardent carnage, abîme d’épouvante,

Où le fort du Puyset, célèbre entre les forts.

S’écroula dans le sang sous un monceau de morts.

Au devant des exploits de cette armée impure Le souffle des démons a versé sa souillure.

Pourtant quelques guerriers à leurs vieux écussons De leurs nobles, aïeux rattachent les leçons.

Mais, hélas ! le grand nombre exhalant le blasphème Ne redoute l’enfer que vers l’heure suprême.

Voici Cléry, voici le temple et les autels Riches et des parfums et de l’or des mortels.

Là, prosternée aux pieds de la Vierge Marie,

Une foule pieuse et timide la prie.

Le ciel y rassembloit ses plus humbles amis A sa volonté sainte entièrement soumis,

Des prêtres, des vieillards, des enfans et des femmes. Debout au milieu d’eux le pasteur de leurs âmes Leur disoit : « L’ennemi s’approche, et sous ses coups

Dans peu d'iustans peut-être il nous brisera tous. Contre ses bataillons que peut la résistance?

D’un Dieu mort sur la croix imitons la constance.

Ne soyons point troublés, ne soyons point ingrats ;

Il a souffert pour nous : jetons-nous dans ses bras. Troupeau longtems heureux sous ma douce houlette, Il faut de la souffrance enfin payer la dette,

Et c’est là le chemin du bonheur éternel I Aujourd’hui sur la terre, et demain dans le ciel !

Nos jours sont à celui qui nous les redemande.

Déjà de nos soupirs il accepte l’offrande...

A genoux! mes enfans : recevez tous les dons De la grâce attachée au dernier des pardons. »

Il dit, et les bénit de sa main paternelle.

Puis dans le Saint des Saints dont la gloire étincelle, Il prend la coupe d’or où la foi des élus Contemple un Dieu caché sous un pain qui n’est plus: « Venez donc recevoir cette manne angélique,

De la route des cieux auguste Viatique. »

La voix du bon pasteur appelle tour à tour Les brebis au banquet de l’éternel amour.

Le prêtre entre ses mains tenoit encor l’hostie,

Quand un cri se répand : « L’église est investie ! »

Ce n’étoit pas l’Anglais, mais un horrible bruit. Éclair avant-coureur de l’orage qui suit ;

C’étoit d’esprits impurs un effroyable nombre Qui changeroit le jour en la nuit la plus sombre S’il devenoit visible à des regards humains.

En nuages épais leurs ténébreux essaims Flottoient autour des murs de l’enceinte sacrée.

QflÀNT CINQUIÈME

Et pourtant ils n’osoient en assiéger l’entrée.

Ah! c’est que les démons jusque dans le saint lieu Jamais n’affrontent seuls la présence de Dieu ; Mais dans l'âme de l’homme abritant leur audace, Avec elle et par elle ils y trouvent leur place.

Heureux qui le comprend ce mystère divin î Un coupable endurci le méconnoît en vain ;

Alors même qu’il porte en soi l’esprit immonde,

Il peut et s’endormir sous la foudre qui gronde,

Et regarder encore à l’heure du réveil Du Dieu qu’il a trahi le bienfaisant soleil.

En ce jour, de Cléry le vénérable temple Des traces du péché n’a pas un seul exemple.

A l’effort de l’enfer et des anges maudits Les passages partout restent donc interdits. Impatiens alors d’un nouveau sacrilège,

Ils vont presser l’Anglais mêlés à son cortège;

A ses regards ils font briller l’argent et l’or.

En vain Salisbury semble hésiter encor ;

En vain aussi La Pôle, et de l’Ile, et d’Escale,

Des profanations maudissent le scandale ;

De ce triste débat le soldat irrité Mêle la soif du sang à la cupidité.

L’inaction des chefs a tout permis I la flamme Enveloppe déjà l’autel de Notre-Dame.

Dans la noire fumée et dans les feux blafards L’Anglais plonge aussitôt ses avides regards ;

Et pour voiler sa honte et masquer le pillage,

En secouant la torche il poursuit le carnage.

O piété du peuple l O gloire du pasteur!

Tous ils avoient reçu le corps du Hédempleur.

Ils n’ont voulu laisser rien de ce pain de vie Où la rage étemelle alloit être assouvie :

Four le grand sacrilège elle arrive trop tard.

Mais il lui reste encore une effrayante part ;

Et les vases divins, et les saintes richesses,

Des vieux siècles de foi magnifiques largesses,

Et la tête d’un prêtre, et le sang des martyrs.

Victimes, revivez dans vos derniers soupirs; Qu’ils se mêlent aux voix des cantiques célestes... La terre avec respect va recueillir vos restes,

Et des Anges déjà les brûlantes ardeurs De la mort généreuse exaltent les grandeurs.

« Gloire à Dieu dans un cri sublime!

Gloire, gloire au plus haut des deux !

A l’amour il faut un abîme,

Et c’est le sein du Dieu des dieux.

« Ouvrez-vous, éternels portiques,

Élevez vos pompeux arceaux.

Des tabernacles angéliques Apparoissez, joyeux flambeaux,

Voici les âmes pacifiques;

Retentissez, divins cantiques,

Toujours anciens, toujours nouveaux,

Voici les vertus héroïques,

Voici le trésor des tombeaux.

« Gloire à Dieu dans un cri sublime !

Gloire, gloire au plus haut des cieux!

A l’amour il faut un abîme,

Et c’est le sein du Dieu des dieux.

« Sous le même étendart unies L’Archange vainqueur de Satan Vous guide encore, âmes bénies ;

Avec lui, d’un rapide élan,

Courez les sphères infinies...

Que vos suaves symphonies Se répandent dans l’océan Des ineffables harmonies Où règne le nouvel Adam.

« Gloire à Dieu dans un cri sublime!

Gloire, gloire, au plus haut des eieux !

A l’amour il faut un abîme,

Et c’est le sein du Dieu des dieux.

« Quelle est donc celle qui s’avance Comme l’aurore à son réveil,

Avec l’éclat et la puissance D’une armée en son appareil.

Et, dans cette lumière immense,

Surpasse la magnificence Et de la lune et du soleil?..

C’est Marie ! ah ! faites silence !

Rien, après Dieu, rien de pareil.

« Gloire à Dieu dans un cri sublime!

Gloire, gloire, au plus haut des cieux!

A l’amour il faut un abîme,

Et c’est le sein du Dieu des dieux. »

L’hymne cesse. On entend aux célestes collines De la mère du Christ ces paroles divines :

« Je revois mes enfans du temple de Cléry.

De nos plus tendres soins troupeau souvent nourri. Soyez heureux enfin ! vos martyres d’une heure Vous ouvrent par la croix l’éternelle demeure...

J’en rends grâce à vous seul, Dieu saint. Dieu tout-puissant , Mais n’est-ce point assez de larmes et de sang?

Et tous nos bien-aimés de la terre de France Ont-ils à craindre encore une longue souffrance?

N’est-il donc pas venu, le jour, le jour promis.

Où la plus foiblc main vaincra leurs ennemis?

Où, jusque dans les camps, la gloire virginale Ira déconcerter la puissance infernale?...

Pourquoi, pourquoi la terre oubliant son bonheur A-t-elle dédaigné les grâces du Seigneur ?...

Si je pouvois pleurer parmi tant de délices,

Combien j’aurois de pleurs, combien de sacrifices!

Que ne puis-je amener sur des ailes de feu

Tous les coeurs des mortels dans le cœur de mon Dieu ! «

A ces ardens soupirs (ce n’étoient pas des larmes,

Mais dans l'amour divin c’étoientde nouveaux charmes). Le ciel est attentif, les Anges sont émus.

Le zèle fraternel brille au front des élus,

Et, du Dieu trois fois Saint la majesté propice Vers la miséricorde incline sa justice,

Sans laisser entrevoir encore à tous les yeux Les secrets réservés à la Reine des cieux.

Jamais ni l’œil du corps, ni l'œil de la pensée Ne l’atteindra ce trône où Marie est placée.

Jamais, jamais non plus les prophètes ravis Ne sont montés si haut dans les divins parvis :

Et pourtant cette Reine, humble encor dans la gloire, Et toujours de la crèche adorant la mémoire,

Du sein de la splendeur au toit le plus obscur Descend et va répondre aux élans d’un cœur pur.

Jeanne d’Arc sous le chaume et presque sous la terre Vient dormir le sommeil de la fleur solitaire,

Dans le dernier recoin du paternel réduit,

Dès que le jour commence à devenir la nuit,

Après l’heure où, quittant l’herbe de la prairie,

Le troupeau fatigué rentre à la bergerie.

Nul abri n’est plus pauvre en son pauvre hameau.

De la jeune inspirée, oui, c’est là le berceau!

Un ciment inégal orne seul la muraille.

Quelques ais de vieux bois et quelques brins de paille, Pour celle que la gloire attend sous les drapeaux.

Des fatigues du jour sont le lit de repos.

Auprès de la Madone, image bien-aimée,

Une petite croix de deux rameaux formée,

D’un buis doré jadis, aujourd'hui presque noir,

Invite à prier Dieu le matin et le soir.

Du côté de l’aurore une étroite ouverture Laisse à peine entrevoir les champs et la verdure ; Mais les murs tout à coup à leurs sombres parois Ont reçu plus d’éclat que le palais des rois :

Marie est là! Marie, avec sa voix divine,

Instruit à ses leçons la future héroïne.

« L’Archange vous l’a dit, et vous apprenez bien,

Jeanne, comment Dieu fait toutes choses de rien.

A quitter pour les camps ce paternel asile Soyez donc toujours prête avec un cœur docile ;

Car, à sauver la France, à frapper de grands coups,

Il destine un enfant, et cet enfant c’est vous !

Et comme à l’humble cœur il donue la sagesse,

Il se plaît à donner la force à la foiblesse.

Courage donc, ma fille ! au loin comme en ce lieu. Suivez fidèlement la loi du même Dieu.

« Partout, de Micaël comme de Marguerite,

Comme de Catherine, acceptant la conduite.

Vous n’aurez qu’à bénir leurs angéliques soins.

Vous m’entendrez aussi, mais vous me verrez moins; Je vous assisterai pour les grâces intimes.

Je serai près de vous à ces instans sublimes Où le saint tabernacle, ouvert au pur aràour. Dispense à ses amis le pain de chaque jour.

Ce gage anticipé de la gloire suprême.

Ce pain miraculeux vous nourrit de Dieu même. Jésus, mon fils béni, Jésus se donne à vous;

Comme il est votre frère, il sera votre époux,

Et vous êtes ma fille, et je suis votre mère;

Et si la vie, hélas 1 vous est parfois amère,

Jeanne, ayez souvenir du glaive de douleurs Qui creusa dans mon sein un océan de pleurs.

Le sacrifice est doux à la vierge chrétienne ;

Il faut que tout en elle à la croix appartienne,

A la croix, clef du ciel, symbole des vertus, Instrument de triomphe et sceptre des élus.

Avec elle, toujours, Jeanne, vous serez sainte,

Vous foulerez aux pieds et le doute et la crainte*

Vous saurez, humble fille, affronter ici-bas Et l'orgueil des grandeurs et le choc des combats ; Puis, au règne éternel à la fin destinée,

Sur un trône de feu vous serez couronnée,

Et les cieux s’ouvriront, et l’Ange des martyrs Décernera la palme à vos derniers soupirs.

— « O Marie ! ô ma mère ! ô ma douce espérance !... « Elle daigne veiller au salut de la France I.,.

Oh ! comme sa parole apprend l’humilité !

Par la Reine du ciel mon coeur est visité...

Et je sens les parfums exhalés de sa bouche ,

Et l’éclat de sa gloire illumine ma couche...

« Oui, je serai fidèle à tout ce qu’elle dit :

Je ne crains ni l'enfer, ni le serpent maudit.

Que l’amour de mon Dieu m’embrase et me consume, Et la croix à mes yeux n’aura point d’amertume;

Je l’accepte en tout tems, je l’accepte en tout lieu,

Au début de la vie, à la fin, au milieu,

Ici-bas dans l’exil, là haut dans la patrie,

Je suis toute à Jésus, je suis toute à Marie !

— « Demandez-lui, ma fille, après tant de hasards, Qu’il daigne sur la France abaisser ses regards.

Il l’aime, cette France, il aura pitié d’elle ; Puisse-t-elle toujours, et chrétienne et fidèle, Déployant l'oriflamme, arborer dans ses plis La splendeur de la croix et la candeur des lis !

Qu’elle n’échange point, dans les jours de colère, Contre un drapeau de sang ce drapeau tutélaire.

Vous, Jeanne, vous saurez le garder toujours pur,

Et la foi dans vos mains le fixant d’un œil sûr,

Comme au tems où Clotilde inspiroit la victoire,

D’un prodige nouveau bénira la mémoire. »

Marie a disparu, laissant après ces mots Une douce clarté répandue à longs flots.

Mais dans cette lumière où son regard se plonge, Jeanne ne voit plus rien, tout a fui comme un songe, Et son cœur en prière aux pieds de l’Étemel S’endort comme l’enfant sur le sein maternel.

Indignation et saint enthousiasme de la cité d’Orléans. — Incendie volontaire du Portereau. — Patriotisme des bourgades et des monastères. — Visite de Charles VII aux Orléanais. — Dunois et Gaucour. — Départ nocturne du cortège royal. — L’ermite Evode aux sources du Loiret. — Sa Prophétie.

Aux portes d’Orléans la prompte renommée De l’Anglais qui s’avance a dénoncé l’armée.

On apprend de Cléry la profanation.

Un cri d’horreur s’élève et flétrit Albion.

« Plus de paix, plus de trêve avec les insulaires ! » A ce cri précurseur des célestes colères Le sinistre beffroi, dans ses longs tintemens,

Jette l’écho des pleurs et des gémissemens,

Et dans les temples saints où la foule se presse.

Le peuple jour et nuit exhale sa tristesse.

On s’irrite, on s’embrasse, on jure mille fois De mourir tous ensemble à l’ombre de la croix...

« Oh ! oui, que le martyre inspirant les courages, Soit la seule réponse aux sataniques rages ! »

On ferme tous les murs, on arme tous les bras.

Et l’indignation enfante les soldats.

Des suprêmes périls déjà l’heure est sonnée ;

Orléans va montrer à la terre étonnée.

Dans le dernier espoir et le dernier effort,

Tout un peuple lidèle, à la vie, à la mort.

Ou la cité triomphe, ou la cité succombe :

Là se relève un trône, et là s’ouvre une tombe,

A ces extrémités il n’est point de milieu.

« Eh bien ! jetons la Franee entre les bras de Dieu ! »

De la Loire au Loiret, de nombreux monastères N’ont ni remparts, ni tours à leurs toits solitaires.

Et voilà leur entrée et leurs cloîtres ouverts A tous les ouragans échappés des enfers.

Vers le ciel à l’envi les âmes élancées En rapportent bientôt d’unanimes pensées :

« Ni le marbre, ni l’or, ni le fer, ni le bois,

De l’amour éternel ne dominent les lois.

Sans profaner le temple on peut briser la pierre. Portons, portons ailleurs et la sainte prière,

Et les objets sacrés, et les bénits trésors.

Le culte vient de l'âme, il ne vient pas du oorps.

Il nous faut donc sans crainte et d’une main hardie, Contre le sacrilège élever l’incendie;

Et nos brasiers servis par un zèle pieux, S’enflammeront encore au pur souffle des deux.

Au cœur de la presqu’île, en faee des tournelles.

Du vaste Portereau les habitans fidèles Vont le brrtler aussi, de peur que l’Étranger

Comme en un camp tout prêt ne coure s’y loger.

Ainsi la même ardeur et le même héroïsme Exaltoient la croyance et le patriotisme,

Et dans les cœurs français la cause de la foi Ne se séparoit point de la cause du roi :

Oui ! malgré les dédains d’une ironie amère,

Le droit peut consacrer même un règne éphémère.

Et jusque dans l’exil la légitimité Garde ses noms divins : justice et vérité !

Tout à coup, dans les airs, cent cloches ébranlées Font gémir à la fois leurs dernières volées ;

Tandis que de l’Anglais pleurant l’impiété,

Trente processions portent dans la cité Toutcequ’un juste effroi soustrait d’avance aux flammes, Les vases consacrés, les croix, les oriflammes,

Les reliquaires saints, les riches ostensoirs,

Et les antiphoniers sous leurs brillans fermoirs.

« Ah ! dans les tems passés, ces châsses, ces bannières Tant de fois ont porté bonheur à nos chaumières! Sommes-nous condamnés à d’éternels adieux ?

{ Disoient les habitans de ces agrestes lieux )

Et ne verrons-nous plus à travers la feuillée,

Tantôt sur la hauteur, tantôt dans la vallée,

Notre-Dame et nos Saints venir, comme jadis.

Nous donner sur la terre un peu du Paradis?

Que votre volonté soit faite, et non les nôtres,

Seigneur ! après ces jours il en reviendra d’autres,

Et surtout dans nos pleurs nous embrassons l’espoir Du magnifique jour qui n’aura point de soir.

Cependant la cité murmurant la prière,

Au devant de leur deuil arrivoit tout entière.

Gaucour qui la gouverne, héroïque vieillard,

A ce devoir pieux ne met point de retard.

Ses yeux sont presque éteints, mais son mâle courage Dim dix-septième lustre a démenti l’outrage.

Un rayon de lumière à son front de soldat Suflit pour le guider aux gloires du combat.

Et sous ses cheveux blancs sa tête noble et fière Répond à tous les vœux de son ardeur guerrière;

Et le peuple et les preux dont il est entouré Portent le même amour à ce chef vénéré.

Dunois est avec lui, Dunois dont la vaillance A fait dans l’héroïsme absoudre sa naissance,

Et partout montre un cœur digne du sang royal Où Duguesclin mourant espéra son rival.

Il avoit de l’enfance encor les premiers charmes, Quand il se déclara le vengeur de vos larmes,

O Valentine ! ô vous, qui dans un deuil de sang,

Aviez tant à pleurer sur ce front innocent !

Et vous avez voulu dès lors être sa mère ;

Et le baume a coulé d’une racine amère ;

Et le jeune orphelin a grandi sous vos yeux,

Dans l’honneur, le courage et la foi des aïeux.

La foule des guerriers autour de lui groupée S’est éprise à l’éclat de sa vaillante épée,

Et le faisceau des cœurs, sainte fraternité,

Promet leur énergie à sa fidélité.

Non ülsnecraignoient pas, ces gardiens de la Loire, D’abaisser devant Dieu leurs fronts chargés de gloire. Et si le grand triomphe à leurs bras de géans,

Ne laisse pas le droit de sauver Orléans,

C’est que pour cimenter les plus foibles murailles

Un bras d’enfant suffit à ce Dieu des batailles.

Les ordres sont donnés ; la ville a des abris Pour tous les fugitifs que l’orage a surpris.

Les temples sont ouverts aux augustes reliques.

Le cloître fraternel reçoit sous ses portiques Le lamentable exil des cénobites saints,

Et la reconnoissance au ciel lève les mains.

Avant que le bruit cesse et que le jour finisse,

Il est temps d’accomplir un dernier sacrifice.

L’incendie est tout prêt. Une fidèle voix Annonce l’ennemi du haut de Sainte-Croix.

Mais de Salisbury l’armée encor lointaine,

Ne viendra point troubler cette lugubre scène.

Les cloches, redoublant alors leur glas fatal,

Ont de leur propre fin soupiré le signal.

Et la flamme aussitôt, largement répandue.

Couvrit les derniers sons et fut seule entendue.

Un horizon de feu brilloit de toutes parts,

Et jetoit son reflet jusque sur les remparts.

Que de cris, que de pleurs, dans ces clartés funèbres Qui de la sombre nuit éclairoient les ténèbres !

Le désespoir du pauvre, infortuné témoin,

Suivoit ses bienfaiteurs, ou les cherchoit plus loin.

Un couvent isolé ne brAloit point encore.

Avec la même foi dans le Dieu qu’il adore.

Le même sacrifice y sembloit commandé ;

Par une seule voix il étoit retardé.

C’est la voix d’un vieillard, du vénéré Sidoine.

Prêtre né pour le froc et la haire du moine,

Chaque jour, chaque nuit, dans les austérités

Il médite à longs traits les saintes vérités.

Sous les nombreux caveaux d'un vaste cimetière,

Il a déjà passé presque une vie entière,

Et toujours affamé de ses derniers momens,

Il marche solitaire autour des ossemens.

Quand la terre a longtems usé les chairs livides,

Il retire les os, les range en pyramides,

Et depuis soixante ans qu’il vit parmi les morts,

Il garde leurs débris comme de saints trésors;

Il en sait tous les noms, les âges et les dates;

Et môme, soulageant les mémoires ingrates,

Il a sur chaque tôte apppsé l’écriteau Où le frère connolt le frère du tombeau.

« Et pourquoi donc, dit-il, pourquoi livrer ces restes. Ces grands enseignemens, à des flammes funestes? Coupables envers Dieu, coupables envers moi. Comprenez-vous ainsi le courage et la foi?

Si ce Dieu dans vos cœurs ne rend pas ses oracles, Croyez -vous qu’il renonce à de nouveaux miracles ? Doutez-vous de sa force ? et l’oubliez-vous là Où sa main a brisé le glaive d’Attila ?

Pour moi, je la rappelle; et j’ose le prédire :

Ici, dans peu de jours, nous la verrons reluire Plus éclatante encore et plus grande à nos yeux Quelle ne fut jamais au tems de nos aïeux.

Je n’ai point l’ascendant d’un Pontife de Rome, Maisunfier conquérantdevantmoi n’est qu’un homme. Je serai donc fidèle à ces chers ossemens Comme au grand souvenir de nos anciens sermens. Oui, seul avec ce froc où s’éteindra sa haine, L’Anglais me laissera sur mon pieux domaine,

Et du ciel par mes vœux apaisant le courroux,

Je l’espère, sa grâce aura pitié de nous. »

Sans répondre d’abord à ce conseil austère,

Le vénérable Ephrem, abbé du monastère,

Se prosterne, et voulant ne plus délibérer,

Abandonne à Dieu seul le soin de l’inspirer.

Bientôt il se relève, et leur dit ces paroles :

« O mes enfans ! craignons d’adorer des idoles !

De l’antique serpent craignons surtout l'orgueil.

Il peut nous suivre, hélas ! jusqu’au bord du cercueil. Même dans votre bouche et sous votre cilice,

O Sidoine ! je vois les traits de sa malice.

Un demi-siècle entier des plus saintes vertus,

Vos jeûnes, vos labeurs seroient-ils donc perdus?

Ah! comme vous, des morts nous vénérons la cendre ! Mais le Dieu créateur saura bien la reprendre Dans le fond de la terre et des lieux ténébreux,

Dans l’abîme des mers et dans les champs poudreux. Et le grand jour qui doit rendre le corps à l'âme, Demandant compte au tems,au sépulcre, à la flamme, Jusqu’au dernier atome, ou profane, ou sacré,

En exigera tout ce qu’ils ont dévoré.

Combien de peuples morts dont se perd la mémoire! Leur dépouille à l’oubli s’en va comme leur gloire. Que de règnes anciens à des règnes nouveaux N’ont pas même laissé leurs noms sur leurs tombeaux! Où donc va ton orgueil, ô poussière ignorée ?

A Dieu seul la splendeur, à Dieu seul la durée :

Et, s’il étend sur nous la chaîne des malheurs,

Sans murmure acceptons le calice des pleurs.

Nous avons dépouillé cette maison chérie,

Pour lui : nous la brûlons au nom de la patrie,

Et contre l’ennemi qui veut s’en emparer...

Sachez voir votre faute et surtout la pleurer...

« A suivre tous nos pas je ne puis vous contraindre. Mais, séparé de nous, que vous ôtes à plaindre !

Vous voulez un miracle : ainsi vous tentez Dieu. Nous, nous obéissons. Adieu, Sidoine! adieu ! »

A peine a-t-il parlé que de la cathédrale Le beffroi sonne encor l’alarme générale ;

Car du sommet des tours, à la lueur des feux,

On a vu s’avancer des bataillons nombreux.

Et du dernier moutier le dernier incendie Va bientôt éclairer une autre tragédie.

Au-dessus d’Olivet, l’Anglais toute la nuit, Contemploit, à l’éclat du Portereau détruit.

Les torrens enflammés qui, lancés jusqu’aux astres, Sur le cours du Loiret dessinoient ces désastres.

Des groupes ennemis ont traversé les eaux Et marchent vers Sidoine au milieu des tombeaux.

Il est silencieux ; mais son œil inflexible A gardé du courroux l’émotion visible,

Et, sur les ossemens, trône de sa fierté.

D’un monarque des morts il a la majesté.

« Voyez, a dit l’Anglais, son infernale joie !

C’est lui qui de nos mains arrache cette proie ;

Sans doute il ordonna tous ces embrasemens ;

Il ose même ici braver les châtimens...

Qu’il y reçoive donc la peine de son crime ! »

Et Sidoine est tombé, déplorable victime...

Mais il respire encore... enfin il reste seul.

Son froc ensanglanté devenu son linceul Étend déjà ses plis vers cette fosse même Qu'il creusa si longtems pour son heure suprême. Voici, voici la mort qu’il rêva soixante ans !

Pour se la faire sainte il n’a que des instans.

Dans l’air incendié sa prière s’exhale;

Il atteint d’un seul pas sa couche sépulcrale,

Trop heureux d’expier par ce sublime effort L’orage qui faillit l’engloutir dans le port.

Puisse donc son courage, égalant son supplice. Consommer dans l’amour le dernier sacrifice !

Et puisse l’incendie avoir assez de feu Pour le remettre pur entre les mains de Dieu 1 Elle s’étend sur lui, la flamme dévorante, Instrument de salut sous des flots d’épouvante,

Et, dans ce purgatoire arrosé de ses pleurs,

Son Ange a consolé ses dernières douleurs.

Dans cette même nuit, Charles, Louis, Marie, Aux acclamations de la foule attendrie.

Entroient dans Orléans suivis de quelques preux. Mais la patrie en deuil a pleuré devant eux.

Et Gaucour, et Dunois, fidèles interprètes,

Disoient : « Si le péril sied aux royales têtes,

Il faut, du moins, il faut qu’un courage de roi De l’intérêt du peuple accepte aussi la loi.

« Qu’il reste donc secret pour la France alarmée, Ce voyage de guerre, entrepris sans armée!

Sire, aux Orléanais donnez-vous tout un jour ;

Mais ne les forcez point, par un trop long séjour, *

A calculer auprès des portes investies Le danger des assauts, le danger des sorties.

Alors que librement un suprême devoir A droit de s’inspirer même du désespoir.

— * Eh bien ! si de l’honneur telle est la droite ligne,

De mourir avec vous me jugez-vous indigne?

— « La gloire du monarque, a répondu Gaucour,

Ne suflit point. La France a droit à son amour ;

Il se doit à son peuple, à son üls, à la reine. »

A ces mots, la cité, que le vieillard entraîne,

Aux pieds du jeune roi tout entière à genoux,

S’écrie avec transport : « Sire, vivez pour nous !

Vivre, c’est le courage et ce n’est pas la crainte.

— « Seigneur I loin d’Orléans, mieux que dans son enceinte, Reprend le gouverneur, vous pouvez secourir

Les braves assiégés et souvent les nourrir;

Et le royal accent de votre voix chérie Partout réveillera celle de la patrie.

« Et puis, un bruit du ciel déjà s’épand au loin ;

De la France en péril c’est Dieu qui prendra soin,

Et dans l’humble réduit d’une chaumière obscure 11 arme un bras d’enfant pour venger son injure.

Que l’usurpation tremble ! elle a fait son teins-:

Usurpateur pupille, usurpateurs régens,

Tous, vous verrez la fin de vos règnes iniques ! d Aussitôt du guerrier les regards prophétiques Semblèrent, se plongeant dans les âges lointains.

D’une autre iniquité prédire les destins.

Valois, aux derniers mots qui frappent son oreille,

Se trouble, et dans son âme un doute se réveille Dont sa noble douleur naguère devant Dieu Dans un cri de prière a déposé l’aveu.

Mais à nul cœur mortel la fierté qui l’anime

N'a livré le secret de son angoisse intime. '

Oh ! que mieux il voudroit sur ce vague remord En un champ de bataille interroger la mort !

A son royal destin il doit donc se résoudre.

Il veut s'en montrer digne avant de s’en absoudre;

Il cède à tous les vœux, et dès le lendemain Du centre de la France il reprend le chemin.

D'abord, il va puiser une force nouvelle A Sainte-Croix. La reine et l’enfant avec elle,

Et l’immense concours dont ils étoient suivis S’avançoient dans les pleurs vers les sacrés parvis.

Templedu Dieu martyr, temple heureux qui te nommes Du nom de l’espérance et du salut des hommes,

C’est la France qui frappe à la porte : ouvre*-toi!

C’est le malheur d’un peuple et le malheur d’un roi.

Ah! pour les consoler sous tes voûtes antiques Que les chants de David soient enoor prophétiques!

Valois reste un moment incliné sur le seuil ;

Il entre. Écoutez l’hymne et de joie et de deuil :

« Le roi se réjouit, grand Dieu ! dans ta puissance.

Oh ! qu’ils sont dilatés par la reconnoissance Ses sublimes transports !

Tes bontés de son âme ont rempli l’étendue,

Et sa prière aussi jamais ne s’est perdue En stériles efforts.

« De bénédictions ta droite l’environne Et sur son front auguste apporte une couronne De saphirs précieux.

^ Il imploroit ta grâce, et toi, tu renouvelles Sa gloire et sa splendeur qui seront éternelles Comme celles des oieux.

« Tu veux d’un pur éclat orner toute sa vie,

Tu veux qu’elle s’avance entourée et suivie De tes divins bienfaits.

Tu feras succéder la joie à sa souffrance.

C’est en loi qu'il espère, et la sainte espérance Ne faillira jamais.

« Malheur aux ennemis de ta face adorable !

Ils vont être saisis par ton bras redoutable Au jour de ton courroux,

Et tu les jetteras dans l’ardente fournaise Où ta justice allume une éternelle braise Pour les dévorer tous.

« Tu détruiras leur œuvre et leur coupable race.

Ils osoient contre toi remuer leur audace 1 Leurs coups ont avorté :

Le seul bruit de les pas les refoule en arrière.

Parois dans ta grandeur ! et par l’humble prière Que ton nom soit chanté! »

Ainsi se ranimoit l’espoir dans la détresse.

La foi sainte d’un peuple est une sainte ivresse.

Et sitôt qu’elle pleure avec les chants du ciel,

Le torrent des douleurs s’éeoule en flots de miel.

Dans l’âme de Valois cette vive harmonie Retentit même encore après qu’elle est finie.

Il fixe les périls avec des yeux sereins.

Dieu seul sonde les cœurs : Dieu seul sonde les reins.

ClIANÎ SIXIÈME.

loo

A l’heure du départ, heure de crépuscule,

Sur les bords de la Loire un peuple entier circule.

Au loin campé, l’Anglais n’oseroit s’approcher.

Le Portereau brûlant comme un vaste bêcher,

Et le jour, et la nuit, formoit une barrière De flamme, de fumée et d'ardente poussière.

Avant que l’ennemi la prétende franchir,

Sous la cendre d’abord le feu devra fléchir.

Le cortège descend de la Porte Bourgogne Au fleuve ; il va passer aux champs de la Sologne Où cent preux, animés d’une intrépide foi,

Comme un vivant rempart doivent suivre le roi :

Car leurs bras sont plus forts que les fortes murailles. Là se pressent Dunois, Guitry, les deux Xaintrailles, Et La Hire, et Fratame, et Giresme et Villars,

Grands noms qui grandiront encor dans les hasards.

Au moment des adieux, et debout sur la rive,

Valois ouvre son âme à la foule attentive :

« Votre roi, loin de vous, n’aura point de repos Qu’il ne vous ait rendu tous ces jeunes héros.

Si vous n’acceptez point l’offrande d’une vie Déjà sur tant d’écueils tant de fois poursuivie,

Qu’elle vous soit du moins consacrée en tous lieux ! Charles vous le promet à la face des cieux. »

Et la cité répond d’une voix unanime :

« Tous nos cœurs, tous nos bras sont au roi légitime ! » « Sire, ajoute Gaucour, un doyen des vieillards Peut-il, dans les grands jours, gouverner ces remparts? Vos royales bontés n’ont vu que mon courage Et semblent jusqu’ici n’avoir pas su mon âge.

J’accepte les périls; mais Dunois, mieux que moi, Aura l’ardeur rapide au service du roi.

— « O féal chevalier! avec toi, je l'espère,

Dunois sera ton fils et tu seras son père ;

Et tu dois être ainsi la tête, et lui le bras Toujours fier d’obéir quand tu commanderas. »

Dans le sein de Gaucour Dunois se précipite.

Et l’admiration que cette scène excite

Fait monter jusqu’au ciel mille cris, mille vœux.

Telle étoit la vertu de ces illustres preux.

Bientôt la rame vole et remonte le fleuve.

« Grand Dieu ! sauve le roi dans sa nouvelle épreuve ! » S’écrie encor le peuple, errant toute la nuit.

A la rive opposée on aborde sans bruit ;

Et, dans l’heureux élan d’une rapide course,

On atteint du Loiret la merveilleuse source Qui sort en larges flots dès le premier élan Et semble sous la terre avoir son océan :

Rivière inopinée, à peine sa belle onde A-t-elle pris le tems de se montrer au monde,

Que soudain, renonçant à l’orgueil de ses bords.

Elle court de la Loire enrichir les trésors.

Autour de son bassin jadis des bois antiques Ombragoient le gazon des autels druidiques ;

Et là, sous les arceaux d’un autel ténébreux,

Les prêtres d’Irminsul attiroient devant eux.

Dans les pleurs, dans le sang des humaines victimes. Le tribut des terreurs et l’hommage des crimes.

Aujourd’hui sous la hutte humble et silencieux Le vieil ermite Évodey médite les cieux.

Et souvent il reçoit pour la terre elle-même Des révélations la lumière suprême.

0 prodige 1 du haut de l’éternel azur,

Dieu lui-même étaloit dans un réduit obscur Aux plus humbles regards les bienfaits d'une aurore Que l’œil des Séraphins n’aperçoit point encore. L’orgueil de Lucifer en rugit, mais en vain.

Rien n’arrête le cours de ce fleuve divin ;

Et déjà sous le toit de sa pauvre cabane Évode a contemplé la mission de Jeanne ;

Maintes fois il a vu les trois ambassadeurs Dérouler dans les airs leur sillon de splendeurs.

Et cette nuit d’alarme à peine est commencée,

Quand du royal cortège, après la traversée,

Il va sur un vieux tertre attendre les momens.

A sa barbe onduleuse, à ses blancs vêtemens,

Des rayons de lumière et des rayons de gloire Jetoient l’éclat du jour au sein de l’ombre noire.

Il est connu des preux, et tous à son aspect S’inclinent à l’envi dans l’élan du respect.

L’ermite les prévient, les bénit et s’écrie :

« O vous Charles, et vous Dauphin, et vous Marie,

Et vous Preux! Dieu vous aime. Ah ! ne l’oubliez pas ! Que l’Ange du salut accompagne vos pas !

Bientôt vous entendrez des crûs de recouvrance.

Une vierge des champs viendra sauver la France,

Et vous pourrez unir, princes et chevaliers.

Les glaives en trophée avec les boucliers. »

Le cortège à genoux se relève; et moins sombre Aux feux du firmament la nuit blanchit son ombre ; Et, loin d'atteindre encor l’heure de son milieu. Sollicite une pause avec l’homme de Dieu.

« Oui, de la part du ciel, je le crois, tu nous parles; Je t’en conjure donc, saint ermite, a dit Charles,

Ouvre, s’il t’est possible, un peu plus l’avenir A des cœurs fatigués d’un navrant souvenir.

— « Ah! Sire.au gréde l'homme une voixde prophète, Elle-même, à tout dire est-elle toujours prête?

Et seroit-il permis au dernier des humains De prétendre arracher de ses débiles mains,

En présence des cieux et de leurs mille étoiles,

Aux siècles à venir quelques-uns de leurs voiles?

Mais je puis dire à tous : rois, peuples, soyez purs.

Et les jours de l’espoir ne seront point obscurs. »

L’ermite tout à coup dans les cœurs qu’il remue. Laisse épancher le feu de sa parole émue.

Lui-même dominé par des accords puissans,

Il semble moins dicter qu’emprunter ses accens.

« Salut! dit-il, salut à l’ère de la gloire!...

Puisse tomber la honte et périr sa mémoire !...

Que la fille de Dieu sortant de son hameau.

Annonce à l’univers un triomphe nouveau !

Elle vient jusqu’à vous des rives de la Meuse.

Elle vient innocente, elle vient courageuse.

Mais avant que le ciel vous l'amène en ces lieux,

Une dernière nuit aura fermé mes yeux.

L’heure suprême approche, hélas! le temps s’envole, Et déjà l’avenir court avec ma parole...

« Un règne de victoire !.. Un règne de méfaits !..

Un règne d’imprudence!.. Un règne de bienfaits ! . Heur et malheur !.. Pourtant, France, oublieuseFrance, Même aux plus mauvais jours Dieu fonde ta puissance. Et tu revois encor le nom de tes Valois,

Perdant tout, fors l’honneur, une seconde fois. Longtems il doit lutter contre l’apostasie...

Mais d’où vient cette ligue et cette hypocrisie?..

Les crimes des deux parts échangés tour à tour,

Ne seront tous connus qu’au grand et dernier jour. Ayez enfin pitié de ce peuple victime!

Rendez toute la France au sceptre légitime,

Et trois règnes bientôt le feront resplendir De cette majesté qui ne peut plus grandir...

Malheur, malheur encor ! la couronne royale Attache à ses fleurons la pierre de scandale!..

Le sang des rois martyrs lui rend son pur éclat.

Puis, en éclairs brûlans, sur le front d’un soldat Elle tombe !.. Le glaive est-il donc le génie?

Et le trône, plus tard, un prix d'ignominie?..

Oui ! les tems de l’opprobre ont porté tout leur fruit,

Et d’abîme en abîme un grand peuple est conduit !

De l’incrédulité les immondes prophètes Autour de l’échafaud ont chanté leurs conquêtes ;

Et tous s’entr’égorgeant, les tyrans égorgeurs Ont encore après eux laissé des jours vengeurs :

Flots d’orgueil! flots de sang ! la guerre dans l’ivresse. Flots de honte! flots d’or! la paix dans la bassesse.

Au milieu s’écouloit une ère de bonheur,

Rattachant la victoire au drapeau de l’honneur.

Mais des parleurs félons la fureur assoupie S’éveille, se parjure, et redevient impie.

Quoi ! les fronts couronnés des plus douces vertus Vous fatiguent les yeux ! et vous n’en voulez plus !

Et du vautour des mers les vainqueurs magnanimes Sont poussés vers l’exil par la clameur des crimes ! Héritiers de révolte, héritiers de bourreaux.

Place au droit du malheur ! place au droit des tombeaux ! Et puisse désormais, aux clartés de ces drames,

La loi, la Sainte loi, seule guider les âmes !

Que tant de sang versé, tant de pleurs répandus, Pour les siècles futurs ne restent point perdus!..

« Et toi, lointain Joas, ô pourquoi ton absence? Viens leur rendre des lis la pompeuse innocence; Viens réparer les maux que tu n’as point causés, Viens, viens guérir les cœurs que l’orage a brisés !..

« Enfin, voici des jours, jours nouveaux pour la terre. Où des vieux élémens l’impétueux mystère Se révèle; il unit tous les peuples divers Et fait un seul pays de ce vaste univers.

Il n’est plus d’étrangers, il n'est plus de distances,

Et le monde entier s’ouvre aux divines croyances. Mais pourquoi ce triomphe a-t-il des déserteurs? Pourquoi tant de troupeaux désormais sans pasteurs? Et pourquoi cette nuit où se perd la lumière?..

« Ab ! du moins jette encor le cri de la prière.

Au milieu des périls de ce sombre chaos,

Peuple riche de Saints, de rois et de héros!..

« Aujourd’hui, saluons un règne de miracle ' »

Et l’ermite, à ces mots qui terminent l’oracle,

Rentre dans sa chaumière, et laisse les guerriers S’acheminer pensifs au pas de leurs coursiers.

Ils entourent le Roi, le Dauphin et la Reine,

Et s’en vont regagner la fidèle Touraine.

Dunois et quinze preux alors se sont promis D’aller voir de plus près le front des ennemis,

Tandis que de Valois la retraite assurée Attend le dernier mot de l’énigme sacrée.

Suites de l’incendie. — Le château d’Armand d’Illiers. — Attaque nocturne contre l'Étranger à la lueur des flammes. — Combat singulier de Dunois et de Glacidas. — Le feu s’éteint.

— Conseil des chefs de l’armée anglaise. — Travaux guerriers.

— Premiers borrbardemens — Héroïsme des femmes — Échec des a-siégeans devant les Tournelle?. - Intuition prophétique de Jeanne d’Arc.

Des suppôts de l’enfer les hurlemens funèbres Imploraient les ardeurs du prince des ténèbres,

Et d’échos en échos ils faisoient retentir Les lamentations qui dévoient l’avertir.

Ils lui crioient malheur! puis : Angleterre ! France! Ils lui crioient encor : Prodige ! délivrance !

Et partout dévorés de leur zèle infernal,

Us sondoient à l’envi les abîmes du mal.

Mais des soins belliqueui la légion chargée Se range en foule autour de la ville, assiégée.

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