JEANNE D’A KG
A l’aspect de la cendre et des charbons poudreux Où le vieux Portereau roule ses derniers feux,
Dans des flots de fumée errans comme des ombres, Elle espère bientôt à ces vastes décombres Joindre encor plus d’un temple, encor plus d'un moutier. Et même en peu de jours Orléans tout entier.
Mais là, dans le secret d’une invisible gloire,
Sur la cime des tours gardiennes de la Loire,
Les chœurs harmonieux des Anges du Seigneur Chantoient de l’avenir l’espérance et l’honneur.
Même avant d’entr'ouvrir l’oracle qui sommeille,
De son humble instrument ils disoient la merveille. Et sans scruter du ciel les décrets imprévus,
Ils voyoient les démons dont ils n’éloient point vus. Et de l’impiété déjouant la colère,
Sur la ville ils jetoient leur ombre tutélaire.
Des hauteurs d’Olivet déjà Salisbury,
Contemplant des grands feux le brasier amoindri,
A voit porté son camp non loin des flots de cendre.
Là, le castel d’un preux est sommé de se rendre.
Il résiste d’abord. Le donjon s’encadrait Aux sinuosités des rives du Loiret,
Et sur les ennemis, sentinelle importune,
Il sembloit se complaire à braver leur fortune,
Sous l’inspiration du jeune Armand d’Illiers, Chevalier téméraire entre les chevaliers.
De son frère Florent s’il n'a la prévoyance,
Il en a l’énergie, il en a la vaillance.
Ce noble châtelain ose à peine songer
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Que la nuit soit jamais une trêve au danger.
Sous ses coups vingt Anglais ont mordu la poussière. « Il faut du lendemain attendre la lumière, »
Disent lesnssiégeans que la fatigue endort.
Et les voilà couchés dans l’ombre autour du fort. Alors Armand d’Illiers repose aussi ses armes,
Mais au milieu du deuil, des périls et des larmes.
Compagne de sa vie, Alix ne sauroit pas Comment ne l’être plus à l’heure du trépas.
De Gaucour son aïeul fille tendre et bénie,
Oh ! comme elle voudroit avec lui réunie Entourer ses vieux ans d’un filial amour !
Mais à peine l’année a ramené le jour Où du jeune guerrier heureuse fiancée,
Comme la vigne à l’arbre elle s’est enlacée A sa vie, acceptant et l’heur et le malheur D’un époux, après Dieu, son unique seigneur :
Et lui, trop valeureux pour songer à la fuite,
Il n’a pas su cacher ce que son cœur médite.
Il veut s’ensevelir vivant sous les débris Du toit dont ses aïeux décorent les lambris.
Il a cru lire au front de tous ces fiers ancêtres Que si la fuite sied à la vertu des prêtres,
Elle est comme une tache à l’honneur des héros Qui n’ont point répandu leur sang en larges flots. Alix comprend aussi la gloire héréditaire,
Et d’un poids maternel recélant le mystère,
Afin de partager un périlleux devoir.
Elle n’a point voulu déclarer son espoir.
Encor moins, dans l’horreur de cette nuit cruelle,
A l’époux qu’elle étreint le révélera-t-elle :
Il iroit confier à ces limpides eaux
Où se mirent du fort les gothiques créneaux La nef de son Alix et du fils qu’elle espère.
Ce qu’il vouloir époux, il l’eût ordonné, père.
Que fera-t-elle donc? Au fond du vieux castel Elle va de .Marie interroger l'autel;
Et là, dans le secret de l’antique oratoire :
« Vierge sainte ! dit-elle, humble mère de gloire ! Daignez vous souvenir qu’aucun infortuné Implorant votre nom ne fut abandonné.
Soyez donc notre espoir en ce moment suprême! Vierge! que mon enfant reçoive le baptême.
Baptême du martyre, ou baptême de l’eau!...
Sans avoir vu le jour, verroit-il le tombeau?...
Si je puis l’embrasser, Notre-Dame chérie !
Avant le nom d'Armand il aura nom Marie,
Pour le balbutier le premier entre tous.
Oui, vous m’exaucerez ! vous veillerez sur nous ! »
A ces derniers accens, une clarté nouvelle Comme un soleil vivant éclaire la chapelle,
Et la Vierge, jadis la mère des douleurs,
A penché l’Enfant-Dieu vers cette mère en pleurs. Alix a vu le ciel! elle sort inspirée.
Armand prêtoit l’oreille à la porte sacrée.
Au sein de son amie il se jette éperdu :
« Je suis donc père, Alix ! et j’ai tout entendu.
Je sens trop maintenant qu’une superbe rage Ne vaut pas la prière et n’est pas le courage.
Mais pour sauver le fruit de ta maternité Je ne vois plus de borne à l’intrépidité. .,
Le tems presse ! ô mon Dieu ! sur un volcan de flammes La piété s’en tient au seul élan des âmes...
Dans une heure au plus tard, quand minuit va sonner, Sortons! Ce manoir brûle, il faut l’abandonner.
Le feu couve partout, et bien avant l’aurore Il doit épouvanter l’Anglais dormant encore,
Tandis que dirigeant nos trente défenseurs Je vendrai cher ma vie à nos mille agresseurs ! »
Alix ne lui répond que par d'heureuses larmes.
Les varlets sont mandés et les trente hommes d’armes ;
Et pour elle aussitôt s’avance un palefroi.
Sa pieuse ferveur commande à son effroi.
Gardant un chapelet couronné de reliques,
Elle a donné son or à ses vieux domestiques.
« Allez, fuyez ! dit-elle : un bateau reste prêt Au pied de ce donjon ; fuyez sur le Loiret! »
Minuit sonne. D’Illiers sort avec son cortège.
Il disoit plein de foi : « La Vierge nous protège,
Et nous ne fuyons pas, car de nos ennemis Nous allons réveiller les groupes endormis...
Et Dieu soutient mon cœur, et mon bras porte un glaive ! » Le pont-levis sur eux aussitôt se relève,
Et ce manoir jamais ne se rouvrira plus.
Mais quoi! déjà des cris et mille bruits confus?
Écoutez! on se bat!., c’est le sanglant murmure Des blessés, des mourans, parmi la nuit obscure.
Écoutez ! C’est la mort qui frappe le sommeil Et dans des flots de sang-inonde le réveil.
Écoutez ! Les vainqueurs sont les fils de la France :
Mont joie et Saint-Denis! ce cri de l'espérance Devient cri de victoire; et du vaillant Dunois Armand d’Illiers distingue et reconnoît la voix.
C’est lui ! Ses quinze preux ont su dans la nuit sombre Sous des coups redoublés cacher leur foible nombre. Puis les hommes du fort intrépides comme eux, Achèvent de l'Anglais le réveil désastreux. - Tout fuit, et quatre-vingts ont laissé là leur vie.
La foule fuit encor sans être poursuivie.
Dans la dispersion des chefs et des soldats,
Un guerrier reste seul debout; c’est Glacidas.
Presque géant, il joint à ses gloires d’athlète L’air du commandement et l’air de la conquête. Comme Salisbury, cet ennemi du ciel,
Exhale en flots ardens la menace et le fiel ;
Et son âme, où la foi semble comme assoupie, S’abandonne à l’éclat d’une colère impie.
La fièvre a bouillonné dans son cœur furieux ;
Le feu de l’incendie a passé dans ses yeux.
Il brandit dans las airs sa redoutable épée.
Déjà du sang français avidement trempée.
Il ajoute l’outrage à ses cris menaçans :
« O traîtres ennemis, plus nombreux que puissans ! Allons, contre un seul homme accourez tous ensemble, El dans vos lâches mains venez voir si je tremble.
Je méprise la vie et vous comme les vers Tout prêts à disputer mon cadavre aux enfers. » Dunois en frémissant se retourne et s’écrie :
« Ah ! je vous en conjure au nom de la patrie, Laissez-moi venger seul contre un seul combattant Le superbe défi d’un courage insultant ! »
Soudain, comme aux tournois où la foule guerrière Abandonne aux champions l’arène tout entière,
Le hardi chevalier fond sur le fier géant,
Et Glacidas confus le regarde, béant.
Il se recueille; il voit sa jactance inutile.
Sa fureur eût été plus forte contre mille.
Il chancelle déjà sous les coups du héros;
Il tombe... mais la flamme envahit ce champ clos.
Il se relève alors de sa chute honteuse.
Agréant la fumée et la nuit ténébreuse Qui de son front meurtri dérobent la rougeur A la dérision d’un sourire vengeur.
Dunois est salué de mille cris fidèles.
Au milieu de la flamme il semble avoir des ailes.
A son glaive, à son air, à son rapide élan,
On croit voir quelques traits du vainqueur de Satan, Et parmi l’incendie une ébauche sublime Des horribles foyers de l'infernal abîme.
Le vieux castel brûloit, et le feu des moutiers Renaissoit sous la cendre en immenses brasiers;
Le vent se réveilloit, et jusque sur l’armée Balançoit mille flots de flamme et de fumée Qui, rapides torrens, ou fougueux tourbillons,
Autour de l’Ost anglais promenoient leurs sillons.
Là, voltigeoient aussi, de fournaise en fournaise, Des démons étonnés d’une si pâle braise.
« Quel profit, disoient-ils ensemble en se tordant,
Si le feu de l’enfer n’étoit pas plus ardent 1 »
Aux pas de Glacidas ils s’attachent ensuite Pour ranimer sa force et protéger sa fuite.
Ah ! s’ils pouvoient du moins articuler un cri,
Comme ils auroient bientôt, près de Salisbury, Dénoncé des Français la téméraire feinte !
Mais auprès des mortels leur puissance est restreinte ; S’ils savent les tenter et les pousser au mal,
Dieu met une barrière à ce zèle infernal.
Tout le sol fume encore, et Dunois se retire.
Il embrasse d’Illiers : « Ami, je dois te dire Ce qu’un ordre secret imposoit à ma foi.
Orléans dans ses murs a contemplé le roi.
Mais Charles de son peuple a compris les alarmes. Escorté de la nuit et de nos frères d’armes,
Et déjà loin avant que le grand jour ait lui,
Au centre du royaume il retourne aujourd’hui.
11 a su les périls de ton audace extrême,
Et d’y prendre une part il m’a chargé lui-même.
Des bras accoutumés à combattre au soleil,
Ont dû même dans l’ombre assiéger le réveil.
Ils sont absous d’abord par cette délivrance De plus de trente preux, dignes fils de la France.
Ils le seroient aussi par l’un de ces combats Où j’ai pu corps à corps défaire un Glacidas.
C’étoit le seul moment de briser vos entraves.
La cité vous attend au milieu de ses braves.
Moi, je vais recruter d’abord avec les miens,
De la fidélité quelques nobles soutiens.
La source du salut n’est point encor tarie.
Honneur à la vaillance! et gloire à la patrie ! *
Ils partent donc : les uns accompagnent Dunois ; Les autres à Gaucour vont conter ses exploits.
Alors tomboit la flamme ; et l’horizon tranquille, Dès le réveil du jour laisse entrevoir la ville,
Dont l’amoureuse Loire, arrondissant son cours,
Au versant du Midi caresse les contours.
La haute cathédrale et ses tours couronnées Attendent près du ciél leurs chastes destinées,
Et pour la vieille foi des pieux habitans,
Une gloire à l’abri des outrages du tems.
Là resplendit l’image et des Saints et des Anges.
On croit voir dans les airs leurs divines phalanges Des augustes secrets de l’immortalité Venant entretenir la fidèle cité.
Vingt temples mdins pompeux de leurs voûtes antiques, De leurs dômes d’azur, de leurs flèches gothiques. Entourent Sainte-Croix, et figurent aux yeux Les astres par degrés s’élevant dans les cieux ; Mystérieuse échelle où la prière sainte Des éternels parvis court assiéger l’enoeinte.
Plus bas, mais habité par des gardiens moins sûrs, S’étend le long réseau des héroïques murs,
Des bastions, des tours, dont l'une se proclame Par un signe sacré la tour de Notre-Dame,
Et va bientôt apprendre au monde épouvanté Comment Dieu des autels venge la majesté.
Tournant par l’aquilon du couchant à l’aurore, Trois immenses faubourgs subsisteront encore Jusqu’à l’heure où l’éclat d’un dévouement nouveau Y viendra rallumer les feux du Portereau.
Ces feux sont morts à peine, et déjà l’Anglais rôde A travers les sillons de la cendre encor chaude,
Et, la lance à la main, il fouille les débris Où l’or dans la poussière a pu garder son prix.
Un conseil rassembloit tous les chefs de l’armée.
U4 JEANNE D’AItC.
Par de plus nobles soins leur gloire est animée.
Dans les douteux essais du siège d’Orléans,
Deux moyens sont ouverts à leurs yeux prévoyans.
« Du côté de la terre, en gagnant l’autre rive,
Le trajet est plus prompt et l’attaque plus vive;
Mais d’un premier assaut quels seront les hasards? » Disent-ils. « Avant donc d’investir les remparts, Sachons pour préparer et hâter la victoire,
Enchaîner dans nos mains les deux bords de la Loire, Et de Meung à Jargeau souverains de son cours, Barrons tout à la fois et vivres et secours.
L’ennemi l’a prévu ; car des forces nouvelles Viennent garnir le pont et le fort des Toumelles. Commençons dès demain un glorieux assaut ; L’honneur nous le commande: il le faut, il le faut ! » La Pôle de Suffolck ouvre un avis contraire :
« Allons droit aux remparts ! ce n’est qu’un siège àfaire; Et vous en avez deux, si vous voulez d’abord La conquête du pont pour gagner l’autre bord.
Voyez quel boulevart les tournelles commandent. Vous connoissez aussi les preux qui les défendent.
A la fougue française, à sa témérité.
Opposons le sang-froid dans l’intrépidité.
Que partout le blocus fatigue son courage.
L’assaut intermittent amortira sa rage.
Sur un seul point pressée une héroïque ardeur Môme à tous ses échecs donne de la grandeur.
D’un péril concentré vous savez la magie.
Mais les coups dispersés épuisent l’énergie.
Le fort, d’ailleurs, le fort et le pont emportés Vous livrent-ils la Loire?.. Ah ! les bras redoutés Qui, dans la nuit dernière, hélas ! en foible nombre
Ont fait tant de ravage à la faveur de l’ombre,
Ils l’ont passé ce fleuve, et puis l’ont repassé,
Sans que leur choc terrible ait été repoussé. »
A ces mots, Glacidas jette un regard farouche Sur La Pôle, et l’injure est déjà dans sa bouche.
« Glacidas, Glacidas ! répond Salisbury,
Laisse parler un sage, un des preux de Henri;
Il ne reproche rien à ta valeur connue.
La surprise a tout fait » — La Pôle continue :
« Oui, de Henri vainqueur, roi de vaillant renom. Comme Salisbury je fus le compagnon ;
Et de Rouen surtout la conquête sanglante A jeté dans mon âme une sainte épouvante.
Le héros se lassoit d’investir la cité,
Et par des flots de sang son génie irrité Crut pouvoir, d’un parjure achetant le cynisme,
De Blanchard au gibet attacher l’héroïsme.
Il vous souvient encor des dix mille assiégés,
Les uns noyés soudain, les autres égorgés,
Lorsqu’au premier signal du félon parricide Le pont de bois croula sous la hache perüde.
Témoin de ces horreurs, sans faillir à ma foi, Longtems je les pleurai même devant le roi.
Non, non, je ne veux point d’une gloire funeste! Aussi, comme le mien, tout cœur droit la déteste. Les sièges, les assauts, les combats ont leurs lois,
Et je veux le redire une dernière fois :
Nos camps ne seroient point assis sur cette cendre Si ma voix à Cléry se fût mieux fait comprendre.
— « Assez, Suflolck, assez ! et trop peut-être aussi ! J’ai respecté ton zèle et ton rang jusqu'ici...
Mais la guerre, souvent sœur de la barbarie,
N’a rien à faire aux mœurs de la chevalerie ;
Et, puisqu'il la permet, le ciel permet encor De l'abreuver de sang et de la gorger d’or .*
Et carnage, et pillage une fois légitimes,
Comment pourroient-ils donc redevenir des crimes? » En proférant ces mots sous le poids du remord, Salisbury bravoit une sueur de mort Où, traduite aux regards, son intime pensée Sur son coupable front ruisseloit dénoncée.
Au milieu du silence et des frémissemens.
Son Ange lui jetoit de noirs pressentimens.
Mais de plus d’un guerrier les sourires frivoles Dans leur complicité reçoivent ses paroles.
Soudain du repentir l’éclair est effacé.
Comme la peur sitôt que l’orage a passé.
Suffolck a maintenu son calme et sa prudence ;
Il n’ajoute qu’un mot : « Tu sais ce que je pense. »
Et le prince reprend : « La guerre a tout permis. Nul trésor n’est sacré sous des toits ennemis.
Oui, j’ai voulu donner la richesse d’un temple Comme gage assuré d’un pillage plus ample;
Et tout ce qu’Orléans contient de précieux Est promis aux vainqueurs au nom même des cieux. Couronnes et lauriers dans la gloire des armes Avec des fleurons d’or ont encor plus de charmes. Honneur à la vertu des Épaminondas!
Mais il faut une amorce à celle des soldats.
« — Concluons-nous enfin? dit Lancelot de l’Ile. Attaquons-nous le fort? attaquons-nous la ville?
Ou l’avis du blocus obtient-il le milieu?
Par un autre débat craignons d’offenser Dieu ! » Renfermant son dépit, Salisbury s’écrie :
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« Je compte sur les chefs d’une armée aguerrie.
Et j’use des pouvoirs que m’a donnés Bedfort :
Je décide l’attaque et du pont et du fort.
Mais, avant les assauts , avant les escalades,
Que le camp soit d’abord garni de palissades.
Du mur des Augustins que les débris fumans Se relèvent pour nous en longs retrancliemens,
Et que de là le bronze allumant sa mitraille Des contreforts du pont renverse la muraille ;
Et pour mieux commencer ce rôle d’assiégeans,
De nos premiers boulets saluons Orléans.
Sur les tertres nombreux qui bordent la prairie,
Près de Saint-Jean-le-Blanc dressons l’artillerie ;
Et le courage ainsi doublement engagé,
Nulle part ne craindra le feu de l’assiégé. »
Il dit, et plein d’ardeur le conseil se sépare.
A demain donc l’attaque; et le camp s’y prépare.
Les chefs presque ennemis dans la discussion, Marchent du même pas à l'exécution.
Et pourtant tout à l’heure un infernal génie Sembloit de toutes parts exiler l’harmonie !
Comment dans ses élans s’est-il donc arrêté?
A sa propre nature auroit-il résisté ?
Oui, souvent dans le trouble et parmi le tumulte, Pour mieux faire le mal tout l’enfer se consulte;
Et les anges maudits polissent dans les cœurs Tantôt les goûts haineux, tantôt les traits moqueurs A l’impiété même ils soufflent la prudence,
La font parler du ciel et de la Providence,
Et savent aux pervers dans de communs forfaits Fabriquer le lien de leur fatale paix.
JEANNE D’AIlC.
Puis, lorsque le devoir recrutant les courages.
Avec les insensés amalgame les sages Au nom de la patrie, et les jette au hasard Dans les champs de l’honneur sous le même étendart, Ou dans le parlement à la même tribune,
Chaque démon fidèle à la rage commune,
Pour mieux les voir ensemble à la fois abattus. Ménage les grands noms et les grandes vertus...
Et vous, plus tard, La Pôle, au sein de l’épouvante. Vous la ferez, hélas! cette épreuve sanglante!
Aujourd’hui sur la France et son dernier rempart. Tout l’enfer concentroit un sinistre regard.
Au lever du soleil, cette même journée A des soins menaçans est aussitôt donnée.
Trois mille Anglais, la hache et la pioche à la main, Vont des abords du pont élargir le chemin.
Des décombres fumans ils retirent les marbres.
Et la pierre, et le fer, et le tronc des grands arbres Qui de leurs flancs rongés gardant quelques lambeaux, Semblent des spectres noirs errans sur les tombeaux.
Trois mille autres guerriers ont dans toute la plaine Abattu le tilleul, le pin, l’orme, le chêne.
Le Loiret et la Loire en gémissent au loin;
Et d’un double désastre infortuné témoin,
Olivet pleure encor sur ces nouveaux ravages Qui, dans un même sol, dépouillent deux rivages.
Le reste de l’armée avoit dès ce moment Tracé des Augustins le vaste campement;
Et là, sur ses affûts, implacable menace,
Le tonnerre inventé venoit prendre sa place.
Avec la même ardeur au flambeau de la nuit,
CHANT SEPTtÈME.
Comme au flambeau du jour, le labeur se poursuit.
L’aurore a reparu pour d’autres sacrifices Où ne suffira plus le deuil des édifices;
Au tranchant de l’acier, aux foudres de l’airain,
Il faut, et par torrens, il faut le sang humain.
En face des remparts, au bord de la rivière,
Vingt bouches vomissant le fer, le feu, la pierre,
Sur la noble cité vont tonner tour à tour.
Un coup part : et déjà du sommet de la tour Où la jeune Bella s’avauçoit curieuse,
Elle tombe, elle meurt, victime malheureuse Et p ornière immolée en ces jours meurtriers Où son sexe est tout prêt à cueillir des lauriers.
Sur un autel de sang ainsi s’ouvre le drame Dont le terme est fixé sur un autel de flamme;
El jusques à la fin, comme dès le début,
La femme y portera son généreux tribut.
La gloire palpitante au cœur des héroïnes Sait défendre des murs et venger des ruines.
Le bronze tonne encor. Sous ses coups redoublés Déjà mille débris se sont amoncelés;
Et partout le sang coule ; et la fureur des bombes Autour de la muraille élargit bien des tombes.
Elle brise, elle abat les douze pavillons,
Moulins aériens, où le grain des moissons Dégageoit ses trésors sous leurs ailes tournantes.
Rien n’échappe à l’éclat des pierres foudroyantes. Double désastre : il tue et la vie et le pain.
Et fait marcher ensemble et la mort et la faim.
L’Étranger s’applaudit ; mais les Orléanaises Ont de leur propre main préparé les fournaises,
Le bitume et la poix, l’huile et le plomb fondu.
Ce torrent de colère est bientôt répandu.
Une foule de preux, de concert avec elles, Provoquoient l’ennemi par delà les Tournelles. Puis, sous les bastions les voici tous rentrés, Attirant par leurs cris les assauts désirés.
Les plus valeureux môme ont simulé la fuite.
Le flot des assiégeans s’attache à leur poursuite, Et forme un cercle épais autour des boulevarts.
Les femmes tout à coup s’offrent à leurs regards Et font pleuvoir sur eux une grôle enflammée. L’une d’elles s’écrie : « O sacrilège armée 1 Profanateurs d’autels, égorgeurs de martyrs, Confessez vos forfaits, dites vos repentirs,
Ou bien venez, venez apprendre par avance Un peu de votre enfer, un peu de sa vengeance I Et vous, de nos remparts courageux défenseurs, Frères d’armes! ici, reconnoissez vos sœurs. »
L’Anglais eût voulu fuir, mais il a vu la honte. Plus il est outragé, plus son attaque est prompte. Dès le premier assaut, il enlève d’abord La terrasse tournante aux approches du fort ; Ceinture de poteaux, de pieux et de fascines,
Elle brûle livrée à l’ardeur des résines Et du soufre, et de l’huile, et de ces mille feux Que le désespoir jette aux vainqueurs malheureux. Leur triomphe s’envole au milieu de ces flammes. Il faut l’abandonner à l’audace des femmes;
Car plus d’un assiégeant en montant à l’assaut Est déjà par leurs mains couronné d’un fer chaud, Et va dans les fossés expier sa victoire En appelant la mort et maudissant la gloire.
Les hardis défenseurs accourent à l’envi.
L'étranger se relire; et toujours poursuivi A des chocs redoublés il répond ; puis il cède ;
Enfin, il ose fuir tant la peur le possède!
Glacidas un moment rallume le combat Et se r’ouvre un chemin sur les corps qu’il abat.
Un dard frappe le sein de la blonde Appoline Et l’on a vu couler le sang de l’héroïne :
Hélas! à Sainte-Croix elle devoit demain Y donner à Daudier et sou cœur et sa main,
Et son amour fidèle autant que son courage L’amenoient avec lui sur le fatal rivage,
Où dans sa noble ardeur le jeune fiancé Sous les coups de Clarence expire terrassé.
Des filles d’Orléans la foule à ce spectacle S’irrite, et leur fureur recommence un miracle. L’Anglais ne soutient plus leurs cris ni leurs regards; Devant elles tremblant, il fuit de toutes parts,
Il fuit le glaive, il fuit la flamme dévorante Qui jusqu'aux vêtemens attache l’épouvante.
Vernade et Beaugener, La Chapelle et d’illiers Au dos des ennemis ont frappé les premiers. Kannède, Cerquenceau, Coaraze et des Portes Des fuyards loin du pont dispersent les cohortes.
Dans la fuite des siens le fier Salisbury Est lui-même emporté. Glacidas a souri En regardant Suflolck suivre la même route.
La nuit vient. « Rassemblons pour venger la déroute, Et pour ne risquer plus des assauts incertains, Rassemblons tout le bronze aux murs des Augustins; Et jetant la réponse à ces flammes cruelles,
Les supplices de la guerre.— Le pardon à la dernière heure. — L’hymne des morts. — Siège des Tournelle*. — Voix du peuple d'Orléans. — Bruit répandu sur la prochaine apparition de Jeanne d’Arc. — Le soldat anglais s’en effraie. — Salisbury veut s’en venger sur Evode. — Nouvelles prédictions de l’ermite. — Sa mort et celle du prince converti. — Longue trêve. — Funérailles. — Égalité mystérieuse dans les prières de l'Église. — Conseil du siège. — La Pôle de Suffolck succède au généralissime.
Dans les rapides jours où, comme l’onde amère, A tous les vents s’en va le bonheur éphémère.
Les aveugles mortels, ignorans de leur sort, Avancent dans la vie en courant vers la mort :
Et la guerre surtout, la guerre et ses supplices,
Ah ! souvent c’est le cours des divines justices ! C’est aussi le torrent miséricordieux De l’expiation sur la route des cieux.
Dans les champs de bataille on croit voir révélée Du jugement dernier la fameuse vallée,
Et sortir de la foudre et des bruits du combat,
Éclair avant-coureur, le nom de Josaphat !
Vous qui voyez de près les horreurs du carnage,
À ce cri de la foi tous rendez témoignage !
N’esl-elle pas vivante au fond des cœurs guerriers? N’est-elle pas unie à leurs plus beaux lauriers?
Et quelle âme à sa voix pourroit rester fermée Quand le ciel, ou l’enfer, s’ouvre au front d’une armée ? Non ! l’incrédulité n’a plus de place ici,
Car l’enfer, le voilà! et le ciel, le voici !
Libre encor de courir à l’unique refuge,
Le soupir du mourant vole au sein de son juge.
Béni soit donc le fer, béni soit donc le feu Qui jette le pécheur entre les bras de Dieu!
Cette immolation mêlée à la prière Entr’ouvre à la victime un foyer de lumière,
Et ses yeux dans la mort et dans la vérité Retrouvent et la grâce et son éternité:
Et par là se comprend cette guerre sans terme Qui partout se succède et jamais ne se ferme.
Aujourd’hui déchaînée aux remparts d'Orléans Elle y va redoubler ses assauts foudroyans.
Loin du camp de l’Anglais quelques troupes surprises Avec les assiégés étoient encor aux prises.
La Chapelle à ses pieds vient d’étendre Strafford, Qui, lui-même, en mourant, sait lui donner la mort. Quand le vainqueur, croyant sa victoire trop sûre, Fixe, à demi penché, la mortelle blessure,
D’un élan convulsif et plus prompt que l'éclair, Strafford lui plonge au cou son gantelet de fer.
Il retombe ; à ses bras le Français s’entrelace;
Dans le sein l’un de l’autre ils meurent face à face, Cœur à cœur, et leur sang entremêle scs flots.
De leurs derniers soupirs on entend quelques mots. En vain de Lucifer les messagers infâmes,
Espérant dans la haine engloutir ces deux âmes,
Leur entr’ouvrent déjà les gouffres dévorans :
Les célestes esprits veillent sur les mourans;
Et La Chapelle a dit sa pieuse devise:
Dieu me voit! et Stralford lui-même l’a comprise,
Il la répète; et là, comme au pied de l’autel,
La prière s’épanche en un souffle immortel.
Mystères de salut, mystères d’agonie,
Vous avez de pardons une source infinie I
Mais quels sont tous ces preux, amis de l’étranger, Qui, sans fuir comme lui, se laissent égorger?
Vingt sont déjà frappés; il en reste encor trente. Pourquoi cette rougeur sur leur face tremblante? Pourquoi, sans la donner, reçoivent-ils la mort?
Et pourquoi dans leurs mains ce glaive qui s’endort?... Leurs regards consternés à l’heure où la nuit tombe. Contemplent dans les airs, au-dessus de leur tombe, L’Ange venu d’en haut pour leur ouvrir le ciel Ou pour les disperser dans l’abîme éternel.
Qui sont-ils? O douleur ! Français, ce sont vos frères! Si leurs noms sont inscrits sur des pages sévères, Écoutons, écoutons les cris du repentir Qui de plus d’un coupable ont fait plus d’un martyr : «Seigneur, pardonnez-moi! J’ai péché, maisjepleure. Dans vos bras, Vierge sainte, obtenez que je meure... Oui, j’ai trahi mon Dieu, ma patrie et mon roi :
Voici l’éternité! Seigneur, pardonnez-moi! »
Toute oreille n’est point fermée à ce langage ;
Et Gaucour arrivant au milieu du carnage,
A bientôt élargi sous les drapeaux vainqueurs L'abri des prisonniers et le chemin des cœurs.
Pour parler de plus près aux Ames égarées,
Le passage est ouvert aux prières sacrées.
Le grand pasteur de Rheirhs, chancelier de Valois, Renaud de Chartres vient précédé de la croix. Distribuant partout sur le champ des batailles Le baume descendu des divines entrailles, il a voulu rester dans les murs d’Orléans Et pour les assiégés, et pour les assiégeans.
De la miséricorde il n’excepte personne.
Oh ! non, point d’étranger pour le Dieu qui pardonne
La Loire ensanglantée entend à ses deux bords Les chants du repentir mêlés aux chants des morts.
« Du fond de l’abîme où je pleure.
Jusqu’à toi j’élève mes cris,
Mon Dieu ! dans ma sombre demeure,
Viens à mon aide : je péris !
« Si des péchés tu fais le compte,
Qui peut le subir sans effroi ?
Qui peut en soutenir la honte?
Qui peut subsister devant toi ?
« Mais ta bonté toujours propice Sous ta loi nous rend le bonheur.
Oui, jusqu’aux pieds de ta justice,
Mon âme espère eu toi, Seigneur !
« Que le peuple saint, dès l’aurore.
Espère au Dieu qui le conduit I Que le jour il espère encore !
Qu’il espère encore la nuit !
« Du salut la source sacrée Jaillit du sein de l’Éternel,
Et c’est en lui qu’est préparée La riche rançon d’Israël.
o Reposez-vous, âmes fidèles,
Daus vos tombeaux dormez en paix.
O mon Dieu ! fais luire sur elles Le jour qui ne finit jamais ! »
L’hymne saint aux échos jetant sa voix sonore, Jusqu’au camp ennemi retentissoit encore ;
Et de Salisbury l’ardente impiété Répondoit le blasphème aux chants de la cité : a Allons, dévots guerriers, vivent les litanies! Mais aussi soyez prêts à d’autres harmonies.
A vos sacrés concerts, à vos saints hurlemens,
Le ca*non mêlera ses aecompagnemens.
Nous verrons si demain, dans ce bruit de prières, Vos femmes suffiront à garder vos barrières.
Et si la mine en feu, du fond des souterrains, Saura psalmodier l’écho de vos refrains.
Et voilà que l’Anglais, dès le soir, creuse, creuse Dans les veines du sol sa route ténébreuse : Mystère d’épouvante où sa fureur répond D’ensevelir enfin le boulevart du pont.
De la terre sanglante il perce les entrailles.
Dans cette double nuit, jusque sous les murailles,
Au seul bois des étais, entre les fondemens,
Il suspend le signal des longs éboulemens ;
Puis, à l’heure où la flamme y viendra se répandre,
Dans l’abîme entr’ouvert le rempart va descendre!
Bientôt la voix du peuple élève jusqu’aux deux Des femmes d’Orléans le courage pieux;
Et d’un étrange bruit la nouvelle semée Déjà des assiégeans importune l’armée.
On dit qu’au nom du ciel une vierge a promis De délivrer ces murs de tous leurs ennemis :
Espoir injurieux à l’orgueil insulaire,
Il jette sur la France un rayon tutélaire Depuis que le premier, aux sources du Loiret,
Le vieil ermite Évode en répand le secret.
Mais quoi ! sur Orléans quand un sexe timide De son patriotisme étend l’heureuse égide,
Les grands jours de l’honneur ne sont-ils pas venus ? N’est-ce donc point assez? et que faut-il de plus?
Pour voir la femme forte, et sainte, et valeureuse.
Qu’est-il besoin d’aller aux rives de la Meuse ?
Et jamais le courage eut-il plus de grandeur?
Quel mépris delà mort! quelle foi ! quelle ardeur!
Quel amour du devoir, du roi, de la patrie !
Et de l’espoir chrétien quelle vertu nourrie !
Dans la fidèle France, aux yeux de l’univers.
Comme aux siècles futurs, quels exemples offerts!..
Oh 1 oui ! mais quand il faut dans l’homme ou dans la femme Pour les œuvres du ciel faire le choix d’une âme.
De bien loin Dieu prépare au fond de ses trésors Celle qu’il doit un jour révéler au dehors;
Il l’éclaire, il l’adapte au sens de ses oracles ;
Il en fait, sous sa main, l’instrument des miracles.
Jeanne d’Arc est prédite. Évode en parle encor.
Le bruit de çe prodige a pris son libre essor.
Il annonce l’Anglais chassé loin de la Loire,
Et Charles Sept à Rheims sacré dans la victoire.
Et l’usurpation expiant ses longs jours,
Et la justice enfin rétablissant son cours.
Mille et mille rumeurs tour à tour racontées Tourmentent dans le camp les nuits épouvantées.
Quelques chefs inquiets de la peur des soldats Ont juré de la vaincre avant les grands combats. Salisbury surtout s’en émeut et s’irrite.
« Avec tes cavaliers, cours, va chercher l’ermite, Tyrrell et qu’aujourd’hui je sache à quel degré Peut s’élever le front d’uu imposteur sacré. »
Et Tyrrel obéit. De leur impure haleine ’
Sur ses pas les démons versent des flots de haine.
L’auguste octogénaire à l’instant prisonnier Est lié sur le dos d’un rapide coursier.
L’enfer en a poussé des hurlemens de joie.
Et pourtant il n’a pas la moitié de sa proie !
Il a le corps d'un Saint dont le coeur est au ciel :
Mais ses derniers momens étant nourris de fiel.
Sa mort semble un triomphe aux hordes meurtrières. La tombe aura bientôt englouti ses prières.
Que s’il va glorieux dans le sein des élus,
Du moins sur cette terre on ne le verra plus. Peut-être, ajoutent-ils, peut-être la souffrance
JEANNE D’AHC.
Sera-t-elle un échec à sa persévérance. »
L’ermite est déposé tout meurtri dans le camp
Le généralissime arrive en se moquant :
« Tu te fais donc prophète? eh bien ! à nos oreilles Donne quelque avant-goût des futures merveilles. Avec nous, ce me semble, il falloit commencer.
Une fille des champs doit venir nous chasser,
Dis-tu? Je veux ouïr toutes ces belles choses. Redis-les devant nous ; redis-les, si tu l’oses !
— «Oui, devant vous, Seigneur, mourant je l’oserai; Et c’est aussi par vous que je commencerai.
Pour vous comme pour moi, bientôt, aujourd’hui môme, Un infaillible arrêt marque l’heure suprême.
Aux deux tiers de la nuit je ne survivrai pas,
Et vous trépasserez même avant mon trépas.
Je ne murmure point, car je vois ma couronne.
Ah ! que du moins le ciel vous touche et vous pardonne ! Après nous, à la France un merveilleux secours Va rappeler ici l’éclat des anciens jours ;
Et parmi les malheurs dont le flot la submerge.
Le salut lui viendra de la main d’une vierge.
Non pas directement de là Reine des cieux :
Le prodige seroit trop simple à tous les yeux ;
Mais d’une pauvre enfant sortant de sa chaumière, Afin que tout orgueil tombe à cette lumière. »
Aux premiers mots du Saint, des fréraissemens sourds Accusoient son audace et menaçoient ses jours;
Et quand on l’entendit à sa propre sentence Comme à celle du prince appeler l’assistance,
Un effroi général parcourant tous les cœurs
Eut bientôt remplacé les sourires moqueurs.
C’est lui qui du feu roi, d’une voix inspirée,
Avoit déjà prédit la fin prématurée ;
Et, dans le teins fixé, la mort avoit pris soin D'avoir du coup prévu l’univers pour témoin.
Henri Cinq avoit eu le terme d’une année. .
Mais pour Salisbury pas même une journée !
Il se trouble ! il promet d’immoler le martyr Dès qu’il sera certain de l’avoir fair mentir.
A de fidèles mains d’abord il le confie ;
Et pour soi-même il veut (l’honneur le justifie ! ),
Il veut se condamner au courage prudent;
Il évitera donc un péril trop ardent.
Jusqu’à ce lendemain dont l’aurore si prompte Doit montrer de l’oracle ou la preuve, ou la honte.
Evode sous la tente a béni sa prison.
Un radieux soleil brille sur l’horizon,
Et Salisbury donne, en trompant ses alarmes,
Des ordres dont le soin émeut ses frères d’armes.
Aux murs des Augustins tout le bronze est dressé; Et d’un double fléau le pont est menacé;
Car le feu de la mine à la brèche agrandie Doit au premier signal joindre sa tragédie.
L’Anglais veut retrouver tout l’honneur d’un assaut. Hier sa prévoyance étoit prise en défaut.
Aujourd’hui pour l’attaque il concentre ses troupes ; Il ne craint plus le piège où sont tombés leurs groupes.
Dans le nouvel effort qu’elles vont soutenir, D'abord il vengera ce cruel souvenir,
Plus tard, si son ardeur n’étoit point satisfaite.
Le canon sonnera l’alarme et la retraite.
JEANNE D'AnC.
Fougueux, avant d’ouïr le lugubre signal,
L’essaim des assiégeans gravit le mur fatal.
D’autres vont des fossés aux parois des Tournelles Appliquer et la corde et le bois des échelles,
Tandis que sur la brèche un glorieux combat Des premières fureurs a réveillé l’éclat.
Là, de l'Orléanais et la femme et la fille k Ont encor pour l’épée abandonné l’aiguille.
Espérant ou la gloire ou la mort des héros,
De la foule intrépide elles suivent les flots.
Toujours mêmes périls, toujours même énergie !
Dans leurs mains les charbons et la cendre rougie.
Et la chaux, et la pierre, et les cercles de feu,
Sont encor les jouets de cet horrible jeu;
Et sans craindre du fer la sanglante menace,
Leur tendresse est guerrière autant que leur audace. Au front des preux l’épouse, et la mère, et la sœur, Osent dans la mêlée étancher la sueur,
Et verser à leur soif, à travers les mitrailles.
Le vin qui rend la vie au cœur comme aux entrailles. Leur courage, leurs cris, leurs injures, leurs coups. De l’armée ennemie irritoient le courroux,
Quand soudain, et partout, souvenir de la veille,
Au sein des assiégeans la terreur se réveille;
Puis, le canon d’alarme a trois fois retenti;
Et sur toute la ligne aussitôt averti
L’Anglais met dans sa fuite un trop visible ensemble :
La mine est dénoncée l et déjà le sol tremble!
Tous les Orléanais, à la fois inspirés,
Se sont comme un seul homme à l’instant retirés, Dérobant à la hâte entre leurs mains sanglantes Les mourans et les morts aux murailles croulantes.
A la place où flottoit l’éclat des bataillons Succèdent la fumée et les noirs tourbillons,
Et bientôt du rempart percé de flammes sombres Le cratère étouffé s’éteint sous les décombres.
Combien, hélas ! combien d’autres guerriers meurtris Ont disparu mêlés à ces affreux débris !
Et dans ce premier gouffre où le corps est victime.
L’âme à peine a le temps de craindre un autre abîme. .
Les Tournelles debout dominant ce chaos,
Et les bords de la Loire et la fureur des eaux.
Jusqu’à la profondeur de leur première base,
Soutiennent la ruine où le rempart s’écrase.
Un ordre de Gaucour en prescrit l’abandon.
Que leur dernier adieu soit un dernier brandon !
Qu’il les jette aux Anglais comme un monceau de cendre! Le courage tout seul ne peut plus les défendre.
Voici qu’au même instant la grande arche du pont, Sous les coups des Français se déchire et se rompt.
Mais, derrière, appuyé sur les tertres d’une île,
Un second boulevart au devant de la ville
S’élève décoré du vénérable bois
Dont il emprunte aussi le nom de Belle-Croix.
Dans ce retranchement que le fleuve protège,
L’autre moitié du pont attendra donc un siège.
Aux Tournelles en feu tout à coup Glacidas S’élance, et mille Anglais attachés à ses pas,
En noyant l’incendie au courant de la Loire,
Vont unir ce trophée à leurs cris de victoire. •
Le rapide succès de leur puissant effort Ramène le silence et la paix dans le fort :
Car les hostilités, de toutes parts cessées,
Ne sauroient désormais être recommencées Si les fragmens du pont à des combats nouveaux Ne sont d’abord rendus par de larges travaux.
Salisbury n’a plus scs angoisses cruelles.
11 nomme Glacidas gouverneur des Tournelles,
* Et lui dit : «Grâce à toi, je puis du Léopard Sur le pont d’Orléans arborer l’étendart ! »
Et Glacidas répond : « J’aime cette conquête,
Mais je tiens plus encore à confondre un prophète : Oui, nous le démasquons avant la fin du jour. » Joyeux, les deux guerriers sont montés dans la tour. « Seigneur, venez ici ; contemplez votre ville ;
Elle est à vous. L’ermite est un oracle habile ! »
Il n’avoit pas fini qu’une bombe d’airain Au pan de la muraille avoit frappé soudain,
Et sur le front du prince un éclat de la pierre Marque en rouges sillons sa trace meurtrière;
Et son sang a jailli jusque sur Glacidas.
La blessure est mortelle! avantüemain, hélas 1 Au Dieu qu’il outrageoitil va rendre son âme !..
D’où vient le coup fatal? de la tour Notre-Dame.
Et de quelle main? nul n’en réclame l’honneur ; Orléans ne sait rien de ce triste bonheur;
Et de peur d’annoncer la céleste colère,
On le cache d’abord au camp de l’insulaire.
Souvenir de Cléry, désolant souvenir,
Tu dis assez quel crime il a fallu punir !..
Mais jusqu’au dernier souffle aux soupirs du coupable Il peut jaillir du ciel un rayon secourable.
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Le mourant se lamente, et, dès que vient la nuit.
Sous la tente d’Évode il veut être conduit ;
Il y mande les chefs : « O mes amis ! j’expie Dans une fin sans gloire une carrière impie.
Que n’ai-je ici l’armée entière pour témoin!..
De tous ses intérêts je te laisse le soin,
Sufîolck. J’en ai l’espoir : Bedfort voudra lui-même Ratifier ce choix de mon heure suprême.
Soyez fidèles tous à ce dernier adieu,
Et laissez-moi mourir avec l’homme de Dieu l »
Et tous ils ont quitté le royal capitaine.
Comment n’a-t-il plus rien de son âme hautaine ? Est-ce un prodige éclos d’un cœur épouvanté ?
Ou les soupirs du Saint l’auroient-ils enfanté?
Écoutons : « Je descends à grands pas aux abîmes !
Et que puis-je espérer, Évode, après mes crimes?
— « Espérez tout ! la grâce a d’infinis trésors, Toujours, toujours ouverts aux larmes du remords.
— « Dieu me pardonnerait ! — Si votre foi l’espère.
— « Mes instans sont comptés ! — Ah ! pour toucher un Père Vers sa miséricorde il ne faut qu’un sedi cri. »
Alors de sa main pâle et sur son front meurtri De la foi des chrétiens le prince a fait le signe,
En s’écriant : « Mon Dieu! pardon, même à l’indigne!
— «O mon fils! bénissons l’Éternel!.. Vous avez Dans ce premier aveu beaucoup dit. Achevez.
Vous déplorez d’abord toute cette carrière ,
Où vos fautes ont eu leur publique lumière.
Révélez maintenant leur poids mystérieux. »
Et le guerrier s’accuse, et de la terre aux cieux
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Entre les dem mourans il se fait un échange Des larmes du pécheur et des parfums de l’Ange ;
Et passant du silence au sommeil de la mort.
Près du prince endormi le prophète s’endort.
Jusqu’au milieu des pleurs, qu’il est beau ce spectacle Où la miséricorde a couronné l’oracle !
Les Anges étoient là, veillant sur le pécheur, Éclairant sa pensée et remuant son cœur.
Les démons étoient là, soufflant de leurs ténèbres Le doute et la tqrreur sur les deux lits funèbres.
La grâce a triomphé 1 les fils de Lucifer Ont fui son? l’aiguillon d'un invisible éclair.
Au même instant la voix des concerts angéliques Du bonheur des élus redisoit les cantiques,
Et dérouloit encore aux yeux du repentir Le céleste horizon ouvert sur le martyr.
Enfin, la grande mort n’étant plus ignorée,
Partout se répandoit la prière sacrée.
Alors sur Orléans, comme sur Domrémy,
Le ciel venoit sourire à l’espoir endormi.
Mais du moins pour un tems le deuil devra suspendre Le siège commencé dans la flamme et la cendre ;
Et pour porter l’attaque aux murs à l’autre bord, Suffolck veut le conseil et l’ordre de Bedfort.
Trois jours entiers remplis du soin des funérailles Semblent avoir calmé la fureur des batailles ;
Car de l’illustre chef les suprêmes adieux En ont fait un ami de la terre et des cieux.
Tous, fidèles au vœu de la sainte clémence.
Les pasteurs de la ville et leur cortège immense , Prêtres, moines et clercs, voisins du Portereau, Viennent s’agenouiller sur le même tombeau Où tout près du guerrier apparoissoit l’ermite, Comme l’Ange gardant l'âme qu’il a conduite.
Des communes douleurs rendez-vous fraternel,
Il unit les deux camps aux pieds de l’Éternel,
Il impose silence au conflit de leurs armes Kt confond tous les cœurs au flot des mêmes larmes, là, le pécheur absous et réhabilité,
Attend avec le Saint même immortalité ;
Ht l’Église de Dieu pleine de sa lumière.
Chante même espérance avec même prière.
Quoi ! l’Église de Dieu dans ses concerts sacrés N’a pas pour ces deux morts des rites séparés?
Quoi ! l’un d’eux à l’ardeur des divines extases N’a-t-il pas de sa vie ouvert toutes les phases,
Et passé sur la terre en y faisant le bien ?
Un siècle de vertus est- il compté pour rien?
Et l’autre qui chargea tous ses jours de blasphèmes Et n’eut de repentir qu’à ses momens suprêmes. Comment donc obtient-il des prêtres du Seigneur La même psalmodie avec le même honneur?
C’est que Dieu seul est juge ! et la foi de l’Église Maintient pure la règle à sa garde commise.
Elle dit : « Je ne puis accueillir au saint lieu Celui qui m’a jeté son dédain pour adieu.
Jusqu’à la mort jamais ma bonté qui pardonne Ne l’eût abandonné: C’est luiqui m’abandonne.»
Elle dit, plus heureuse, au pécheur converti :
« Revenez dans les bras dont vous étiez sorti i
Ce Dieu tout paternel, ce Père qui fait grâce.
Peut-il n’embrasser point un enfant qui l’embrasse?»
Au moment où le Christ expiroit sur la croix.
Cette double sentence ainsi parla deux fois,
Attachant sur Judas l’immuable anathème Plus à son désespoir qu’à sa trahison même,
Et donnant aussitôt l’éternel paradis Au larron qui sembloit au nombre des maudits.
Mais à chaque mourant la doctrine sacrée N’imprime pas le sceau d’une paix assurée.
Tout ce qu’elle permet pour ceux qui ne sont plus. C’est de chanter ses pleurs au nom des seuls élus.
Des fidèles sauvés elle nous dit de croire
Pour un temps la souffrance, et pour jamais la gloire.
Au jugement de Dieu, môme parmi les forts,
Combien de débiteurs dans la tombe des morts !
Et, sauf les noms bénis que les sacrés diptyques Livrent sur les autels aux louanges publiques, L’Église dans son deuil voit d’abord ses enfans Prisonniers de la flamme, et plus tard triomphans : Elle pleure pour tous, pour tous elle supplie,
Sans pouvoir juger l’heure où la dette est remplie.
Comme sur le guerrier, ainsi sur le martyr Le même chant funèbre a donc dû retentir.
Que ces gémissemens, ces soupirs et ces plaintes Fixent l’œil des vivans sur les vérités saintes !
Après ceux de l’autel, les plus riches trésors,
Les plus vrais, viennent tous de la tombe des morts.
Jusqu’au sein de l’erreur, fabuleuse épopée,
Des lugubres adieux souvent préoccupée,
Dans leur émotion, dans leur enseignement,
Du langage des cœurs tu cherches l’aliment.
Que n’as-tu comme nous connu cette lumière Où dans la mort la vie apparoît tout entière?
Oh ! comme d’un Homère elle eût rouvert les yeux ! Et quels chants d’un Virgile elle eût portés aux cieux !
Devant le deuil chrétien vivant au fond des âmes, Que sont les souvenirs des bûchers et des flammes Où le culte païen déposoit ses héros Et dans les urnes d’or la cendre de leurs os?
Là, sous l’œil attristé d’un peuple ou d’une armée. Leur gloire dans les airs s'en alloit en fumée ;
Mais ici, dans les pleurs du redoutable adieu,
Les morts sont appelés en présence de Dieu ;
La terre les contemple, et le cri des prophètes Met l’enfer sous leurs pieds et le ciel sur leurs têtes; Et lorsqu’ils sont nombreux, souvent le plus obscur S’élance le premier dans l’éternel azur ;
Et quand le mauvais riche est au fond du Tartare Sa voix désespérée appelle en vain Lazare !
Heureuse, heureuse l’ère où de la vérité L’éclat reluit ainsi sur l’immortalité!
Ah ! si cette parole empruntée à l’Église Du cœur de l’Étranger étoit enfin comprise,
Avec quelle allégresse on verroit Albion Déposer le fardeau de l’usurpation !
Mais la Régence, hélas ! tutelle intéressée,
A son pupille-roi suppose sa pensée ;
Et des ambitions la France étant le prix,
Sous leur joug oppresseur les peuples sont meurtris.
La trêve des deux camps dans le deuil déclarée
Avoit à de longs jours étendu sa durée.
Les grands de l’Angleterre, inquiets, indécis,
A concerter leurs plans employ oient le sursis,
Et dans chaque débat tantôt la voix de l’Ange Montrant la main du Dieu qui pardonne ou qui venge, Ramenoit les esprits à la sainte équité :
Et tantôt de Satan le génie irrité.
Rallumant dans les cœurs un intérêt avide,
Dissipoit leurs conseils comme l’air dans le vide.
A Londres, à Paris, à l'entour d’Orléans,
Les fidèles disoient contre les mécréans :
« Qui peut fermer l’oreille à tant d’avis célestes?
De vos d'eux princes morts interrogez les restes.
Henri Cinq vous ramène à l’oracle fatal Qui lui prédit sa fin uh an avant son mal.
Puis, à son dernier jour, Sâlisbury vous crie :
« Au matin, c’est la gloire ! Au soir, c’est l’agonie !
« J’avois outragé Dieu; j’ai mérité mon sort,
« Et le pardon du crime est scellé dans la mort. » «Rendons-nous à l’éclat de ces grands témoignages ; Que leurs enseignemens dirigent les courages.
Dans la France trahie au profit de vos rois,
Vous avez des cités, vous n’avez point de droits.
Le fruit de la victoire appartient à vos maîtres.
Le fruit des trahisons ne convient qu’à des traîtres. Quand un éclair du ciel brille encore à vos yeux. Oserez-vous douter du bruit prodigieux Qui promet à la France une autre Geneviève ?
Mettez donc à profit les instans de la trêve.
Le miracle annonçant un miracle nouveau.
C’est le premier rayon d’un jour encor plus beau.
Déjà l'airrôTe a lui; si vous n’en tenez compté,
Craignez que ce grand jour n’éclaire enfin la honte ! »
Ainsi la vérité s’ouvroit daùs tes esprits ;
Mais Satan la jetoit aux sifflets du mépris.
« Quoi ! nous, nous conseillers d’une Simple Régence,
Il nous faut d’un oracle avoir l’intèîligende !
Et que font à nos plans de siège et de combats Ces bruits que des oisifs s’en vont chercher si 'bas t L’écho, le seul écho d’une voix mensongère Doit-il accréditer cette vile bergère ?
Et sied-il à l’honneur de la vieille Albion D’arrêter en ce point sa méditation ?
Laissons cette folie à l’erreur du vulgaire,
Et suivons le devoir : le devoir c’est la guerre !
u Quand un roi toujours grand entre tous nos grands rois, A sur le sol français affermi ses exploits,
Est-ce à nous de scruter et sa mort et sa vie ?
De condamner son œuvre avec gloire suivie ?
Irons-nous rechercher si quelque esprit malin,
Sous la robe de bure ou la robe de lin,
A pu de l’avenir, d’un coup d’œil, percer l’ombre,
Et des jours d’un mortel déterminer le nombre?
Ou si d’un imposteur le mobile secret y ;r', Ne cachoit pas plutôt un tout autre intérêt?
Non, non ! à de tels soins pour qu’un peuple descende. Comme Henri Cinq lui-même il a l’âme trop grande, g « Enfin, ici s’impose avec sa juste loi La cause d’un pupille, et ce pupille est roi.
« Dans la double Régence ainsi n’est-il personne Qui puisse aliéner les droits de sa couronne.
De ses nouveaux fleurons pour lui soyons jaloux ;
Car la France est à lui plus qu’elle n’est à nous. »
Tels étoient les conseils d’une longue injustice, Et des esprits impurs telle encor la malice.
Puis, du royal enfant ils jetoient le manteau Sur l’infâme traité, chef-d'œuvre d’Isabeau.
Satanique éloquence ! elle indiquoit à peine La source de ce titre enfanté par la haine.
Mais de Lancastre mort dans les faits accomplis Fabriquant un rempart au berceau de son fils. Elle ne permet plus à la France fidèle De rétablir un trône et des rois dignes d'elle.
L’iniquité l’emporte : un ordre aux assiégeans Leur enjoint d’avancer jusqu’aux murs d’Orléans. C’est le plan de Suffolck, nouveau chef de l’armée. Qui, traversant la Loire avec sa renommée,
S’en va, sur l'autre bord, de ses fiers bataillons Autour de la cité planter les pavillons.
Menaces de Glacidas. — Nouveaux incendies. — Les Anglais sous les murs d’Orléans. — Vaste cercle de bastilles pour le blocus.— Sorties des assiégés conduits par Dunois. — Talbot vainqueur d’Armand d’Uliers.— Pleurs de Jeanne d’Arc, dar s la vision lointaine des scènes de carnage. — Les Saintes la consolent et l’instruisent par des conseils et par des emblèmes. — L’Archange lui explique les causes du retard de sa mission ; et les divines messagères continuent leurs enseignemens. — Cantique de l’Ange gardien.
« En dépit de tes Saints, des Aignan, des Euverte, Rien ne peut désormais t'arracher à ta perte:
Encore quelques jours, cité crédule ! enfin . Tu sauras voir plus clair au livre du destin,
N -Pour enchaîner tes preux, tes femmes et tes filles,
* Bientôt nous achevons le cercle des bastilles ;
Et nos renforts nouveaux, arrivant aujourd’hui,
Sont un peu plus certains qu’un prophétique appui. Non, non, ne chante plus sur le ton des oracles ! Elle y perdra son tems, ta pucelle aux miracles. »
Ce langage, l’enfer l’inspire à Glacidas.
Son cœur s’est endurci comme un cœur de Judas,
Et dans l’impiété restant toujours le même,
La rage entre ses dents fait vibrer le blasphème.
« Pourquoi donc ce boulet ne m’a- t-il point meurtri ? Mes crimes valent bien ceux de Salisbury.
Le ciel a-t-il besoin de cette confidence?..
Et le peuple a parlé d’un coup de Providence !
Oh ! oui, la Providence est ici le hasard. »
Patience, insensé ! vous aurez votre part ;
Et puisse, puisse encor la clémence infinie,
De vos derniers soupirs visiter l’agonie!
Ah ! de ses châtimens la main du juste Dieu Ne marque pas toujours et le tems et le lieu,
Et souvent des pervers la criminelle vie,
D'un fantôme de gloire entourée et suivie.
Semble accuser le ciel d’injustice et d’erreur :
Mais, percez la muraille! et reculez d’horreur !..
Et vous, dont la fierté répugne à la prière,
Trop tard et dans la mort vous verrez la lumière ;
Et vous saurez de loin le bonheur des élus ;
Et vous voudrez prier : vous ne le pourrez plus!
Et vos yeux consternés seront forcés de croire Aux splendeurs dont Satan tourmente sa mémoire.
En ces jours Orléans ose dans son malheur,
Par un nouveau désastre exalter la valeur.
« Aux faubourgs ! aux faubourgs ! et livrons-les aux fiâmes! Que la torche à la main, tout le peuple, hommes, femmes, Prêtres, vieillards, enfans, fidèles au devoir,
Se fassent redouter dans un saint désespoir !
Car si le ciel pour nous se réserve un prodige , L’honneur à nous aider nous-mêmes nous oblige. Unissons et nos bras, dans un Oommun effort.
Et, dans l’amour divin, nos cœurs jusqu’à la mort. Partageons nos hasards, nos fatigues, nos peines ; Mais d’Albion jamais ne subissons les chaînes !
Que le zèle pieux s'épuise jusqu’au bout*
Et le jour éternel viendra couronner tout.
Pleurez donc avec nous, églises véaébées,
Séculaires autels, tombeaux, pierres sacrées 1 Que du moins dans la cendre etdu sein des débris,
La patrie et la foi jettent leurs derniers cris*
Et que tout l’univers, jusqu’à la fin des âges.
De ce grand souvenir garde les témoignages...
« Vienne enfin Jeanne d’ Arc, et nous serons vengés! »
Ainsi parloit la France au cœur des assiégés.
Et tous ils rassembloient, en épuisant leurs bourses, De leur dernier espoir les dernières ressources ;
Et rien n’est réservé par des calculs impurs.
Oui ! chrétienne cité, Dieu sauvera tes murs.
Mais sache attendre I il faut que le monde contemplé Les suprêmes labeurs d’un héroïque exemple.
Quand nul effort humain ne sera plus permis.
L’éclair vengeur viendra frapper tes ennemis.
Ah ! ne pressons pas trop les dénouemens sublimes ; S’il faut à leur retard de nombreuses victimes,
La terre a des lauriers, le ciel a des trésors,
Et le deuil des vivans est la gloire des morts.
Énergique signal au milieu des alarmes,
Le nouvel incendie a dévoré les Carmes Et vingt autres moutiers, églises des faubourgs.
C’est le brûlant soleil compagnon des grands jours ; C’est l’ardeur du courage armé de la foi vive ;
C’est le patriotisme avec sa flamme active.
Deux temples, consacrés au nom de Micaël, Exhalent dans le feu leur adieu solennel.
Le salut reviendra par l’immortel Archange,
Cher à l’homme qu’il sauve et cher au Dieu qu’il venge. On dit qu’à ce foyer unissant ses éclairs.
Sa flamboyante épée a paru dans les airs,
Puis, aux regards du peuple, en signe d’espérance. D’un arc-en-ciel de flamme a couronné la France.
Tout brûle aux trois faubourgs ! le feu consume encor L’aumône Saint-Pouair. Saint-Laurent, Saint-Victor, Saint-Avis, murs sacrés dont la mourante plainte Des deux incendiés s’en va percer l’enceinte,
Et promet en retour à la vertu des preux La palme des martyrs sous l’œil des bienheureux. Rien, rien n’est épargné dans ces momens suprêmes, Et les autels d’Aignan sont embrasés eux-mêmes : Patron de la cité, jadis il ébranla L’abîme où s’engloutit la rage d’Attila.
Aujourd’hui, de l’Anglais prévenant la furie.
Il adopte un désastre un nom de la patrie,
Et répond, en l’honneur des pieux monumens.
Aux profanations par les embrasemens ;
Il inspire aux grands cœurs ces nobles sacrifices,
Et, comme le héros des célestes milices.
Il aide à l’incendie, il active le feu,
Il immole son temple au cri de gloire-à Dieu!
Alors les bras plus forts et de plus en plus dignes,
Ont porté leurs brandons àSaint-Martin-des-Yignes,
Et de là le brasier s’élance coup sur coup,
Aux murs de Saint-Gervais comme aux murs de Saint-Loup. Le rouge éclat du ciel sourit au deuil de l’âme.
Partout la même ardeur traduit par cette flamme Le même amour pour Dieu, la patrie et le roi.
Ainsi brûle à son tour l’église du M&rtroy,
Fidèle à ce beau nom du divin témoignage Et de la foi chrétienne impérissable hommage.
Combien de dévoûmens précèdent Jeanne d’Arc !
Que de temples martyrs ! Saint-Euverte, Saint-Marc, Saint-Phallier, Saint-Lazare, enfin la Madeleine,
Attestent dans la cendre une œuvre surhumaine :
Et c’est l’œuvre d’un peuple aussi doux que pieux !
Le vrai patriotisme est donc le fils des deux.
Sans attendre l’éclat des merveilles sacrées,
Honneur, honneur encore aux fidèles contrées!
Dunois n’a pas en vain réclamé leur appui :
Il amène d’abord mille preux avec lui.
Ils ont passé la Loire, et leur troupe hardie,
Arrivant aux lueurs du nouvel encendie,
Du camp de l’Étranger affronte les regards.
La cité dans leurs bras a plus que des remparts.
Leur généreuse ardeur ranime les courages Et prépare à nos chants de glorieuses pages.
Mais voici les Anglais sur la rive du Nord.
Glacidas sous sa main gardera l’autre bord.
JEAN NK D’ARC.
Il jure, ce héros des Tournelles conquises,
De voir la mort avant qu’elles ne soient reprisés!
Les murs sont relevés plus larges et plus forts-,
Les fossés et le fleuve en cernent les abords,
Et de tous les côtés, créneaux et meurtrières Couvrent un triple rang d’imposantes barrières.
L’Anglais construit encor deux autres boélevârls Où déjà d’Albion flottent les éténdarts,
L’un à Saint-Jean-le-Blanc vis-à-vis la Tour Neuve, Et l’autre à Saint-Privé, vers une île du fleuve;
C’est nié Charlemagne : elle forme un anneau Où du vaste blocus s’enchaîne le réseau.
Car Sufl'olck y termine un rang de citadelles Qui, serrant Orléans, regagnent les Tournelles.
Du milieu de la Loire au fort des Orgerils Ce réseau redoutable étend ses premiers fils;
Et là, de Saint-Laurent la bastille avancée,
Avec le Colombier, avec la Croix-Boissée,
Se relie, et trois fois vers la porte Renard Étale à tous les yeux l’orgueil du Léopard.
Puis, jusqu’à Saint-Paterne, à divers intervalles,
Des fortins garderont les routes principales,
Et du Nord et de l’Est embrassant le quartier. Atteindront à Saint-Loup le tour du cercle entier.
Auprès des constructeurs, et sous chaque muraille. Les Étrangers, nombreux et rangés en bataille, Protègent les travaux : ils sont prêts cette fois,
Vingt contre un, à répondre aux cartels de Dunois. Aussi bien le héros n’écoutant que sa gloire.
Ne veut pas dans la ville attendre la victoire. Cbabaunes, Bonneval, Valpergue, Armand d’illiers,
Dubeuil, Sainte-Sévère, et mille chevaliers,
Tous dignes d’écouter la voix qui les rassemble,
Le suivent glaive au poing : l’air frémit, le sol tremble ; Ils vont d’un même élan se ruer sur l’Anglais !
Tel, sortant furieux des nuages épais,
L’ouragan va frapper les monts et la vallée,
Et couvre de lambeaux la nature ébranlée.
Le sang, déjà, le sang a coulé comme l’eau ;
Et l’ennemi chancelle à ce torrent nouveau.
Du fort des Orgerils, bastille à peine éclose.
Les murs inachevés qu’un flot sanglant arrose, Reçoiventt les fuyards éperdus et meurtris,
Et leur jalonnement n’est plus qu’un long débris. Mais un œil vigilant protégeoit la retraite;
Et les vaincus sont prêts à venger leur défaite.
Tandis que l’Étranger cède à ce premier choc,
Aux boulevarts du Nord, sur l’ordre de Suffolck,
D’un même mouvement, et comme au même signe, Tout le camp ébranlé courbe sa longue ligne,
Et vingt mille assaillans ont ce qu’il faut de cœur Pour attaquer Dunois sous son drapeau vainqueur. Près de cette bannière où le devoir les range,
Les Français ont serré leur étroite phalange,
Et regardant toujours le front des assiégeans Abritent leurs lauriers sous les murs d’Orléans,
Sous ces murs où la poix, le bitume et les flammes Ont armé de nouveau l’héroïsme des femmes.
L’Anglais s’en épouvante; il revient; mais Talbot, Arrivant de la veille, a déjà d’un seul mot Des chevaliers français provoqué la vaillance :
« Sachons si l’un de vous est digne de la France ! »
Tous les yeux sont fixés sur l’illustre champion. Son armure, jadis Richard Cœur-de-Lion La portoit ; et par lui sur la terre sacrée D'un aïeul de Talbot la gloire en fut parée.
A ce hautain défi, le jeune Armand d’Illiers Soudain a prévenu tous les autres guerriers;
Et, dôt-on accuser son ardeur téméraire,
L’honneur veut qu’il soit seul contre un seul adversaire.
Armand fond sur Talbot; il le presse et, d’abord! D’un coup de lance au liane croit lui porter la mort.
A l’épreuve du fer la royale cuirasse
Laisse en de vains éclairs s’éteindre la menace.
Mais, en glissant, la pique abat le destrier ;
Et si, dans ce moment, le noble cavalier,
Lui, le premier baron des barons d’Angleterre,
Du coursier expirant n’eût roulé jusqu’à terre,
Son bras alloit tout droit au cœur du brave Armand Percer du même coup Alix dans son amant.
Aussitôt sur le sol le jeune preux s’élance,
Et du combat ainsi rétablit la balance ;
Et les glaives tirés se croisent : mille feux Jaillissant de leur choc éblouissent les yeux.
Et d’Illiers dans sa main voit briser son épée.
Quand d’un trop rude affront encor préoccupée La fureur de l'Anglais dans le sein du héros Cherche et trouve le sang qui sort en larges flots. Armand tombe, le front penché sur sa blessure Où descend en longs nœuds sa blonde chevelure.
Tel un arbuste atteint du tranchant de la faux,
Sur sa tige brisée a plié ses rameaux.
Le sang coule au travers de cette cotte d’armes Qu’ Alix en l’attachant arrosa de ses larmes... Pressentiment funeste!.. Un lugubre tocsin, Triste écho du malheur, retentit dans son sein ; Et cette fois la mort accélère la vie,
Car d’une autre douleur sa douleur est suivie : Alix n’est plus épouse; elle est mère ! et bientôt Trois destins sont tranchés par le fer de Talbot ! Mère durant une heure, elle expire elle-même. Mais sous ses yeux son fils a reçu ce baptême Qu’elle a tant imploré de la reine du ciel Et qui lui fut promis au fond du vieux castel. Puis, la sainte demeure ouverte pour trois anges, Reçoit et le linceul, et l’armure, et les langes.
A l’aspect du sépulcre et d’un triple cercueil, Gardons-nous de ne voir que la mort et le deuil ! Car de la même tombe où descend l’ombre noire Souvent le ciel a fait le berceau de la gloire.
Envers un ennemi cet Armand si courtois,
Cette Alix si fidèle au nœud des chastes lois,
Et cet enfant reçu dans les bras de Marie Pour gagner en un jour l’éternelle patrie,
Tous trois ils ont ouvert aux célestes clartés Des yeux bien différens de nos yeux attristés. Talbot a condamné sa victoire funeste ;
Et le peuple la pleure ; et Dunois la déteste;
Et Gaucour la maudit : le vénérable aïeul Eût voulu s’endormir sous le -même linceul.
Dans la rapidité des visions lointaines,
Jeanne d’Arc parcouroit ces lamentables scènes;
Et sa vive douleur sur les débris du feu Et les traces de sang, gémissoit devant Dieu.
Mais le prodige attend son heure pour éclore 5 Et, l’Archange l’a dit, il n’est pas teras encore.
Avant que soit donné le signal du départ,
Le cœur de l’humble vierge est lui-même en retard, Il le craint ce signal ! et sans avoir un doute,
Plus le moment approche et plus il le redoute.
« Si de verser le sang vous dispensez mon bras.
Je n’en verrai pas moins le sang dans les combats, (Disoit-elle); déjà la Loire en est rougie.
Oh ! non, d’une Judith je n’ai pas l’énergie,
Et mon courage en est à peine à sa moitié.
De la pauvre bergère ayez encor pitié,
Seigneur! ah! je voudrais, et du fond de mon âme, Sur les profanateurs jeter le feu, la flamme,
Non jusqu’au désespoir, mais jusqu’au repentir,
Et pour les effrayer sans les anéantir.
A Dieu seul de tenir et de lancer la foudre !
Comment un bras de chair ose-t-il s’y résoudre ?
Le mien, à ce seul mot, commence à défaillir,
Et je sens dans l’effroi tout mon corps tressaillir. >i
Sans répondre lui-même à ces nouvelles plaintes, L’Archange près de Jeanne amène les deux Saintes. ^Martyres toutes deux, leur présence d’abord A son âme attristée est un doux reconfort,
Et le limpide éclat de leur double auréole Ajoute encor sa gloire au feu de leur parole.
Marguerite commence avec sa douce voix :
« Jeanne, pourquoi sans nous pleurez -vous cette fois?
Ne sommes-nous donc plus Vos chères confidentes , Vos sœurs du paradis, vos gardiennes prudentes? Que n’interrogez-vous, comme en des jours pareils, Dans ce dernier effroi nos vœux et nos conseils?
Les téméraires cris que nous venons d’entendre N’ont pu de votre cœur sans remords se répandre.
Ne vous souvient-il plus des grandes voix du ciel Qui naguère avec nous aux mains de Mieaël De vos destins guerriers confioient la conduite?
Il combattra pour vous !.. l’Archange vous l’a dite Cette autre prophétie!., et vous pourriez encor Sous son aile sacrée en redouter l’essor !
Un bruit d’armes vous trouble à côté d'ùh tel guide! Et vous en avez peur jusque sous son égide l Ah ! fille de la terre, élevez-vous plus haut.
Des martyrs de Cléry le sang encor tout chaud A crié vers les deux ; et vous devez comprendre Pourquoi l’éclair vengeur ne s’est point fait attendre. Déjà le grand coupable est puni ! mais sachez Et la miséricorde, et l’oubli des péchés,
Et l’abri des pécheurs, au fond de ces vengeances Où le sang de la croix a ses intelligences,
Où sa vertu divine et ses généreux dons Partout vont se répandre en immenses pardons.
Eh bien ! refusez-vous d’y travailler vous-même ? Déniez -vous votre aide au Rédempteur suprême, Quand pour faire éclater son œuvre à tous les yeux Sa bonté vous appelle à ce soin glorieux,
Et convie aujourd’hui le bras dé l’innocence A remener les cœurs aux pieds de sa puissance?.. »
Jeanne d’Arc tout émue aussitôt à genoux
S’écrie : a Ah ! le Seigneur aura pitié de nous! : Miséricordieux à l’instant qu’il châtie,
De ses propres pardons lui-même il est l’hostie !
Je déteste ma peur : et je suis désormais
Tout entière à son œuvre. Oui, je vous le promets,
O Sainte ! et vous saurez soutenir mon courage. »
Catherine écoutoit ; et du sein d’un nuage
Elle offre aux yeux de Jeanne en de vivans tableaux
Et les plus belles fleurs, et les fruits les plus beaux.
« Regardez, chère enfant! voyez cette abondance, Image de la vie et de la Providence.
C’est l’ornement, la joie et le parfum du corps.
Mais pour l’âme la grâce a mille autres trésors.
Vous n’en aurez jamais que la simple figure Et dans cette richesse, et dans cette parure Dont la terre nourrit et charme son bonheur.
Ah I si l’œil pouvoit voir tous les dons du Seigneur,
Et lumière, et rosée, et flots venus en foule Et de l’astre qui luit, et du fleuve qui coule :
Ah ! combien dans les cœurs s’accroîtroit chaque jour Envers un Dieu si bon le feu de son amour !
« Contemplez du beau lis la blancheur virginale,
Et recueillez aussi l’arôme qu’il exhale.
Eh bien ! de l’innocence et de ses doux attraits Toute sa gloire ébauche à peine quelques traits.
« Hâtez-vous maintenant d’admirer cette rose !
Ne vous dit-elle pas : « Je meurs sitôt éclose;
« Ma vie est d’une aurore, et j’invite vos yeux a A traverser la terre en regardant les deux? »
« Oui ! la reine des fleurs est un heureux symbole ; Elle peint le martyr qui rend gloire et s’immole,
Et sa teinte empourprée en est comme le sang;
Elle est aussi sa joie, et sourit en passant.
« Placez donc sous l’emblème un cœur d’homme ou de femme ; Donnez à cette tige une pensée, une âme,
Voyez la créature aspirant à son Dieu :
Quel hommage aussitôt dans l’ardeur d’un seul vœu !
Ce vœu vous l'avez fait, ô Jeanne ! et de Marie Vous êtes comme nous une fille chérie :
Mais, ne l’oubliez pas, ce bonheur vient d’en haut,
Et l’humaine sagesse y feroit bien défaut!
Aussi l’humilité, source de sa lumière,
De la vierge chrétienne est la vertu première,
A l’instar de la fleur qui, fuyant le regard.
Entretient ses parfums sous sa feuille à l’écart.
Pais, quand l’œuvre du ciel et de la Providence Sous la main du Seigneur vous jette en évidence,
Plus humble que jamais vous savez encore mieux,
Recevant tout de lui, n’être rien à vos yeux.
Et dire dans l’éclat des divines merveilles :
Nont la chair et le sang n’en font point de pareilles!
— « Ah! vous me consolez. Saintes dn paradis!
Quelle grâce et quels dons par vous me sont prédits!
En expliquant les fleurs, symbolique mystère,
Vous ramenez à Dieu le tribut de la terre.
Et l’hommage des cœurs, le seul qui soit de nous.
Le seul qu’il nous demande et dont il est jaloux.
Le mien est prêt : il souffre ! et d’un retard étrange,
Quand déjà le sang coule, il se plaint à l’Archange.
— «Chère enfant, prenez garde 1.. Au souffle de l’Esprit,
Sans rien précipiter, Micaël obéit.
Lorsqu’un prince du ciel attend le mot suprême,
Comment oseriez-vous le devancer vous-même !
Et ce zèle de feu qui revient à l’instant
Vous enflammer, ô Jeanne! est-il toujours constant?
A Dieu de le juger, comme de le connaître :
Mais que le serviteur reste aux ordres du maître.
a Vous aviez peur du sang tout à l’heure ! —Et la croix, La croix toute sanglante, entendiez- vous sa voix,
Qui peut seule et toujours, avec son sacrifice,
A la miséricorde immoler Injustice?
— « Bienheureuse patronne ! oh ! que vous lisez bien Dans tous les trerablemens d’un cœur comme le mien l Puisse-t-il s’affermir sous vos yeux, grande Sainte!
— « Cette parole est sage; elle abjure la crainte,
O ma fille! avec vous j’en partage l’espoir.
Mais apprenez encor ce qu’il vous faut savoir Avant de prendre part aux humaines querelles.
« Pour les juger il est des règles étemelles. »
Catherine rappelle ici les entretiens Que son zèle a légués aux souvenirs chrétiens,
Et bientôt de l’oracle éclate la puissance :
« Je vois le doigt de Dieu sur le front de la France ! L’Archange vous l’a dit ; croyez -le, croyez-moi, Jeanne ! l’œuvre du tems ne vit point sans la foi.
Dans nos enseignemens, gardons-nous de le taire.
En parlant pour le ciel nous parlons pour la terre.
Si du code divin il faut venger les lois,
Il faut aussi sauver les peuples et les rois.
Or, l’Anglais de la France usurpe la couronne,
Et vous le chasserez, comme Dieu vous l’ordonne.
« Ce Dieu, ce puissant Dieu ne prête pas toujours Aux légitimités son merveilleux secours ;
Souvent même il permet leurs revers ou leurs chutes. En éprouvant les cœurs dans ces immenses luttes; Car la force qui fait et défait un César,
Ne sauroit enchaîner les âmes à son char.
« Quel que soit d’un État la forme ou le régime, Nul pouvoir n’est sacré s’il est l’œuvre du crime. Royaume ou République, un droit doit décider Quelles mains justement peuvent le posséder.
Eh bienl sur ce droit seul la religion fonde Les devoirs qui font l’ordre et le salut du monde;
Et du peuple lui-même, il le nieroit en vain,
Le droit n’est consacré que par le droit divin.
Si pour les nations à qui Dieu les conserve D’augustes héritiers sont mis comme en réserve,
Alors que le volcan des révolutions Fume encore au milieu des dévastations,
La sainte vérité commande l’espérance Et de l’usurpateur fait trembler la puissance.
« L’Évangile ordonnant de payer le tribut N’en va pas moins toujours hautement à son but:
Son but, c’est la justice ! et cette loi sacrée Aux bouleversemens oppose sa durée;
Et le texte divin prescrit au même lieu De toujours rendre à Dieu ce que l’on doit à Dieu.
Or, Dieu commande à tous d’abhorrer l’imposture. L’iniquité, le vol, et surtout le parjure.
Donc au chrétien Adèle il n’est jamais permis D’encenser le vil maître auquel il est soumis,
Ni de mettre à ses pieds le filial hommage Qui veut bénir un père, ou du moins son image.
« Quand l’usurpation, mensonge triomphant, Aujourd'hui règne en France avec un foible enfant,
Pour flétrir encor plus l’œuvre de l’injustice,
Aux mains de l’innocent Dieu veut qu’elle périsse.
«Et vous, enfant aussi, vous Jeanne, par nos voix Il vous charge en son nom de la cause des rois :
C’est sa cause ! avec eux il amène la terre A saluer du Christ le règne salutaire,
Et l’ordre universel, et cette unique loi
Qui ravit tous les cœurs dans le cœur d’un seul roi.
Et si l’on ne peut voir de ce parfait modèle Dans nul prince et nul peuple une image fidèle,
Ali ! bénissons du moins l’espoir mystérieux Dont l’accomplissement fait la gloire des cieux. »
A ces divins conseils, et du haut de la nue,
Micaël vient encor mêler sa voix connue :
« Les Anges et les Saints sont toujours vos amis, . Jeanne! et tout adviendra comme il vous est promis.
— « Aux volontés du ciel, oui, je suis préparée.
Mais la grande merveille est encore ignorée,
Jusqu’à l’heure où vous-même, Archange du Seigneur, Vous voudrez à la France annoncer son bonheur.
— «Vous avez bien compris, Jeanne, l’œuvre divine. Souvent elle apparoît lente à son origine ;
Et si Dieu l’opérant avec vos foibles mains La laisse encor livrée à des retards humains,
C’est pour mieux établir, au bruit de son oracle,
La prophétique attente et l’éclat du miracle.
Courage donc ! courage l et moi-même des cieux Je reviendrai bénir le signal des adieux.
Et vous, jusqu’au départ, auprès de Marguerite Et de son humble sœur, soyez encore instruite. Goûtez de toutes deux les célestes secrets,
La grâce du martyre et ses divins attraits ;
Suivez tous leurs conseils, et portez avec elles Et le cœur et les yeux aux gloires éternelles. Victorieuse aussi comme elles par la croix. Jusqu’au terme fixé vous entendrez leurs voix.. »
Micaël disparoît. Jeanne aussitôt s'incline Et devant Marguerite et devant Catherine.
« O Saintes ! revenez, revenez chaque jour.
Et jusqu’à ce qu’il daigne annoncer son retour! Vous l’avez entendu ! lui-même il vous invite A tracer de mes pas la règle et la conduite.
Que ferai-je d’abord de ce tems incertain Où languit un espoir peut-être encor lointain? » Catherine répond : « Jeanne, la patience Est dans l’œuvre de Dieu la première science;
Et tel doit être aussi le premier des conseils. Laissez couler vos jours l’un à l’autre pareils, Jusqu’à celui que l’Ange aura fixé lui-même Où vous direz enfin aux champs l’adieu suprême. Simple bergère encore, et dans un doux repos. Entre l’humble prière et le soin des troupeaux, Partagez la ferveur de cette obéissance Qui sied à l’instrument de la Toute-Puissance.
« Souvent vous entendez l’Envoyé du Seigneur,
- Et vous êtes heureuse en lui rendant honneur.
Il vous a révélé l’influence angélique,
Et je vais en son nom vous dire le cantique Des messagers du ciel versant dans tous les cœurs Les parfums à la joie et le baume aux douleurs.
« De ta vie, enfant de la terre,
Le Seigneur m’a fait le gardien .
Tu ne comprends pas ce mystère,
Et pourtant mon cœur parle au tien.
Ce grand Dieu qui de sa présence Remplit tous les tems, tous les lieux, Me donne un peu de sa puissance :
Je suis toujours l'Ange des cieux.
« Sur tes pas je veille à toute heure, Et le jour ma main te conduit;
Je te ramène à ta demeure,
Et je te garde encor la nuit.
Sur ta couche j’étends mon aile,
Et je dis, quand tes yeux sont clos :
Au doux sommeil qu’il soit fidèle !
Je suis l’Ange de son repos.
« Aux premiers rayons de l’aurore,
En souriant à ton réveil,
Cher enfant, je t’invite encore Aux clartés d’un divin soleil.
Et je répands sur ta carrière Les splendeurs de l’éternité :
Je suis l’Ange de la lumière Et l’Ange de la vérité.
« Quelle ardeur nouvelle m’enflamme Jésus pour la première fois Daigne descendre dans ton âme !
Tu deviens l’ami de son choix.
O jour béni! jour plein de charmes!..
Pleurons d’amour dans le saint lieu :
Je suis l’Ange des douces larmes Et l’Ange des enfans de Dieu.
« Vers le midi de tes années,
Si tu vas au pied des autels Y partager les destinées D’un cœur pris dans les cœurs mortels, Pour ces liens où l’espoir brille Je demande au ciel de longs jours :
Je suis l’Ange de la famille Et l’Ange des saintes amours.
« Et si de la prison sacrée Où l’âme s’enferme pour Dieu Ta ferveur implorant l’entrée Dit au monde un touchant adieu ; J’écoute les divins oracles,
Avec toi j’adore, et je pars :
Je suis l’Ange des tabernacles,
L’Ange gardien des saints remparts.
« Et si la vie a des nuages,
Je répands des fleurs sur le deuil, J'apaise le vent des orages,
J’attache le phare à l’écueil :
Je suis l’Ange de l’espérance,
Et, sous l’œil du Dieu rédempteur, Auprès du lit de la souffrance Je suis l’Ange consolateur.
« Enfin, pour traverser la tombe, J’enlacerai mon aile d’or
Avec l’aile de la colombe En guidant ton dernier essor,
Et dans la céleste patrie J’entrerai disant au Seigneur :
Recevez ma brebis chérie,
Je suis l'Ange de son bonheur. »
Nouvel éclat des apparitions. - Ordre de les révéler. - Les parons de Jeanne s’en effraient. — Jacques d’Arc veut conjurer le départ de sa fille en l’unissant à Estellin. — La jeune inspirée déclare qu’elle est à Dieu seul. — Disparition d’Estellin. — Deuil de Domrémy. - La fête de l’Archange Micaël. - Hymne à sa gloire. — Rage satanique. — Isa beau. — Glacidas. — Kroudna. — Magie, évocation. — Rendez-vous général des esprits de ténèbres.
L’automne entremêloit sur l’arbre vert encor Des feuilles d’écarlate avec des feuilles d’or,
Et les fruits mûrissant sous des couleurs vermeilles, A tous les yeux charmés étaloient leurs merveilles; Et, depuis bien des jours, le soleil radieux Aux brillantes saisons faisoit de longs adieux ;
Et dans la chaste nuit doucement reposée,
Jeanne, dès le matin, à travers la rosée,
Au bois qui de Bermont couronne le coteau,
La houlette à la main, ramenoit son troupeau :
Puis, le recommandant à l’œil du chien fidèle,
Elle va sur le seuil de l’antique chapelle S’agenouiller... Silence à son émotion!
Voici plus grande encor l’auguste vision.
Sous les plis lumineux d'une écharpe flottante.
Le front ceint de splendeur, Mieaël se présente.
Ses ailes où reluit et la flamme et l'azur,
Du paisible oratoire embrassant l’humble mur,
De mille et mille éclairs en sillonnent l’entrée.
Ainsi les Chérubins près de l’Arche sacrée.
Des chœurs de bienheureux en cortège d’honneur Accompagnent dans l’air l’Envoyé du Seigneur ;
Et sainte Catherine, et sainte Marguerite,
Et la foule des Saints arrivent à sa suite.
Quoil tout un paradis, dans cet éclat nouveau, Entr’ouvre encor sa gloire à l’enfant du hameau ? Et qui peut expliquer cette ambassade étrange D’innombrables Esprits présidés par l’Archange?
Toi-même, fier mortel, qui vois briller aux cieux Tant d’astres destinés à convaincre tes yeux ;
Toi qui veux abaisser sous un niveau superbe La majesté du cèdre à la hauteur de l’herbe;
Toi dont le zèle ardent pour cette égalité Souffre à peine les traits de la Divinité,
Et jamais ceux des rois, jamais ceux du génie. Comme si d’un seul chant se formoit l’harmonie !
Et vous, soyez ravis, cœurs humbles dont la voix Implore avec amour un Dieu mort sur la croix !
Plus est grand le prodige, et plus il est croyable. Allons à Bethléem, à la crèche, à l’étable,
Et de là méditons le banquet des autels
Où ce Dieu chaque jour se prodigue aux mortels.
Et bientôt nous saurons écouter et comprendre Tout ce que Jeanne d’Arc peut encor nous apprendre.
L’Archange lui disoit: « il est tems de parler, Jeanne! et dès ce moment il faut tout révéler.
Dieu s’est ému des cris de la France plaintive.
Sous les murs d’Orléans déjà l’Anglais arrive. Prophétisez d'abord ce soir à Domrémy ;
Il ne suffirait plus de parler à demi.
Sans redouter les pleurs d’un père ou d’une mère,
Des volontés d’en haut expliquez le mystère,
Et craignez moins encor la plainte ou le courroux D’un amour jusqu'ici bien ignoré de vous;
Et, quand il gémira, vous direz tout à l’heure : Souvent le ciel reçoit ce que la terre pleure.
« Jeanne !.. le terme approche, et tou t va s’accomplir.» — « O grand Saint, mon courage a bien peur de faillir ! Et je sens que la mort me serait plus légère.
Obéir, c’est la loi d’une pauvre bergère.
Ah! me préserve Dieu d’oublier un moment Sa parole adorable et mon engagement !
— « Jeanne! à tous ces combats longtems accoutumée, Que votre piété n’en soit plus alarmée,
Et qu’une ardeur nouvelle avec l’aide de Dieu,
Vous soutienne en tout tems et vous suive entoutlieü. Toujours soyez fidèle à la sainte prière,
Et vous y recevrez des torrens de lumière. »
La vision sacrée à ces mots disparaît Comme un doux météore autour de la forêt.
Jeanne seule restée, en vain prêtant l’oreille. N’entend plus que le bruit du troupeau qui s’éveille ; Elle prend sa houlette, et d'un pas triste et lent Au sentier du hameau le ramène bêlant.
Osera-t-elle enfin à toute sa famille,
A toute la contrée, elle, timide fille,
Divulguer le miracle? et pourtant il le faut.
C’est le conseil de l’Ange, et c’est l'ordre d’en haut. Elle a déjà su dire, à de longs intervalles,
Comment le ciel, touché des détresses royales.
Par la main d’une vierge en veut hâter la fin.
Et couronner à Rheims Charles gentil Dauphin.
Une fois à sa mère, Isabelle Romée,
Une fois seulement Jeanne s’étoit nommée,
Et ce cœur maternel soudain épouvanté Trembla que sur sa fille un sort ne fût jeté !
Et pour trouver la paix dans sa cruelle angoisse,
Au Révérend Guillaume, abbé de la paroisse,
Elle alla raconter sa crainte ei ses douleurs.
Mais il a répondu : « Femme ! essuyez vos pleurs,
Et chassez loin de vous toute funeste idée.
D’un invisible esprit si Jeanne est possédée.
C’est de l’Esprit divin. Ah ! soyons-en bien sûrs,
Les esprits ténébreux, ni les esprits impurs Ne sauroient envahir une âme virginale.
D’une indigne terreur fuyez donc le scandale !
Dieu seul tient dans ses mains et la vie et la mort.
Et nul mortel jamais n’a gouverné le sort. »
Jacques père de Jeanne apprenant d’Isabelle Le trop pesant secret de l’étrange nouvelle,
Son humaine prudence a bientôt arrêté Pour sa fille un dessein longtems prémédité.
A ses mains confié presque dès sa naissance,
Le fils, l’unique fils de son ami d’enfance,
Depuis tantôt quinze ans qu’il étoit orphelin, Grandissoit à ses lois soumis ; c’est Estellin. Jacques sut lui garder un modeste héritage,
Et bien plus qu’un trésor, la candeur du jeune âge. Elle brille à son front comme un signe d’honneur Et son œil confiant respire le bonheur.
Enfant d’une frontière exposée aux alarmes Il n’est point étranger à la gloire des armes.
Chéri des jeunes cœurs et béni des vieillards,
Un cortège d’amis le suit de toutes parts.
Grâce au clerc qui l’instruit dans la Bible sacrée.
Il va psalmodier sous la blanche livrée,
Et l’église de Greux a déjà mille fois Retenti des accens de sa limpide voix.
Le tuteur est heureux et fier de son élève ;
Il veut l’être surtout dans le jour qui se lève.
Ce pupille adoptif, les parens l’ont appris,
De la sainte bergère est saintement épris;
Il a même avoué le bonheur qu’il espère;
Jeanne l’ignore seule ; ainsi le veut son père.
Mais, au moment précis où l’apparition La pressoit d’annoncer enfin sa mission,
Estellin obtenoit de Jacques d’Arc lui-même Le droit de dire à Jeanne aussi comment il l’aime ; Et l’orphelin joyeux s’en courut plein d'amour,
Au devant de la vierge, à l’heure du retour.
Nouveau bonheur I le soir de la même journée.
La valeur d’Estellin doit être couronnée,
Car devers Vaucouleurs, non loin de Domrémy,
Il fut, hier encor, vainqueur de l'ennemi :
L’ennemi, c’est hélas! le Français infidèle Qui veut des rois anglais épouser la querelle. Hameaux contre hameaux souvent coalisés Trouvoient dans leurs enfans des chefs improvisés, Alors que les félons à plus d’une chaumière Osoient de leur révolte attacher la bannière.
Combien de fois le sang a coulé des deux parts !
Tous les frères de Jeanne ont couru ces hasards,
Et Pierrelo, l’un d’eux et le plus téméraire,
Avoit eu pour sauveur l’orphelin tutélaire.
Un beau laurier doit donc avant la fin du jour Couronner d’Estellin et la gloire et l’amour.
Il étoit beau, ce jour, et Jeanne encor plus belle. Tout l’éclat d’un ciel pur resplendissoit sur elle. Lorsqu’elle revenoit, d’un pas silencieux,
En méditant ces mots de l’Archange des cieux :
« Sans redouter les pleurs d’un père ou d’une mère. Des volontés d’en haut expliquez le mystère,
Et craignez moins encor la plainte ou le courroux D’un amour jusqu’ici bien ignoré de vous,
Et quand il gémira vous direz tout à l’heure :
« Souvent le ciel reçoit ce que la terre pleure. »
Elle en cherchoit le sens, quand Estellin paraît;
Et l’oracle aussitôt a perdu son secret.
— « O Jeanne! votre père a fait longlems attendre Une heureuse promesse, et j’ose vous l’apprendre :
Il permet qu’Estellin espère le bonheur D’unir son cœur au vôtre à l’autel du Seigneur. »
Jeanne reste d’abord et tremblante, et muette ;
Puis, recueillant sa force et pressant sa houlette :
« Estellin ! Estellin ! je n’ai pas le pouvoir De laisser à votre âme un moment cet espoir.
Je suis toute à Dieu seul. Pour moi, dans son service. Je ne vois qu’un autel, l’autel du sacrifice. L’Archange aujourd’hui môme est venu m’avertir.
Au secours d’Orléans bientôt il faut partir,
Et combattre l’Anglais, et sauver la patrie. »
Estellin a frémi comme l’herbe meurtrie.
Ainsi, lorsqu’un rayon avant-coureur du jour Semble, perçant les cieux, en mesurer le tour Et promettre l’éclat d’une vaste carrière,
Si de noires vapeurs dérobent sa lumière,
Soudain mille torrens comme de larges pleurs Bouleversent la terre et dévorent les fleurs.
Telle du jeune amant la face radieuse Se couvre tout à coup d’une ombre ténébreuse ;
11 refoule à moitié de rapides sanglots,
Et de son désespoir laisse échapper ces mots :
« Jeanne ! la mort m’a fait orphelin sur la terre.
Elle m’avoit laissé du moins un second père,
Et d’être un jour son fils tout à fait devant Dieu Avec un saint transport j’avois formé le vœu.
Une voix qui jamais n’a connu le mensonge Dans le deuil sans espoir d'un seul coup me replonge. Oui, Jeanne I je vous crois, et je vous crois si bien Que pour moi désormais ce monde n’est plus rien.
ISO