SIS
Airaoit à se venger d’un indigne repos.
Tavannes, secouant la flamme pétillante,
Disoit à tous les chefs rassemblés sous sa tente :
« Pour te brûler on prend le feu de ton foyer,
O France ! et de les eaux le flot pour te noyer,
El le bras de tes fils pour dépouiller leur terre ;
Et toujours au profit de la sage Angleterre ! Pourquoi veut-elle donc nous imposer des lois ? D’où fait-elle venir la source de ses droits?
« De Philippe-le-Bel la royauté si fière N’avoit plus de trois fils qu'une seule héritière, Jeanne, dernier espoir de Louis-le-Hutin.
« Or, un droit vénérable autant qu’il est certain. Le droit qu’aux princes seuls donne la loi salique, Guidant de tous les cœurs l’élan patriotique,
Cette Jeanne, elle-même, honoroit les Valois Comme seuls appelés à l’onction des rois,
Quand l’Anglais, renversant et principe et famille, De Philippe-le-Bel a couronné la fille Dans son fils Édouard déjà roi d’Albion,
« Ainsi mentoit la voix de l’usurpation ;
Et des trois successeurs de ce fils d'Isabelle La moitié de la France épousant la querelle A prodigué sa vie à trois usurpateurs.
Aujourd’hui le troisième aux mains de ses tuteurs Sait à peine quels bras sont armés pour sa cause.
« Et voilà l’intérêt que tant de sang arrose !
Moi, fidèle vassal, j’accomplis un devoir.
Mais de m’en imposer nul n’auroit le pouvoir.
Oh ! non, jamais, jamais l’effort de l’imposture Des légitimes droits ne change la nature. »
Et Tavannes se tait. Ces énergiques mots
Dans tous les cœurs français ont trouvé des échos.
Ils annoncent le jour où sur le teins conquise La légitimité doit être enfin comprise.
« Ce n’est pas pour l’Anglais, ajoute Savoisy,
C’est contre le Dauphin que nous sommes ici.
Du pont de Montereau la pierre ensanglantée D'un besoin de vengeance est encor tourmentée ,
Car Jean-sans-Peur appelle, au seul cri de son nom, Sous nos drapeaux en deuil tout loyal Bourguignon.
— «Et pourtant, dit Grancey, dans ce cri de vengeance, Son fils ne prétend rien conquérir sur la France ;
Sa grande âme y répugne ; et s’il veut se venger,
C’est en laissant le sceptre aux mains de l’Étranger. » Guitaut s’écrie alors : « Pourquoi ne pas tout dire ? Ici, la vérité ne sauroit trop reluire.
Charles, roi chevalier, Charles, gentil Dauphin,
N’a point fait de son nom le nom d'un assassin I Et Tanneguy lui-même a peut-être une excuse Au funeste attentat dont Montereau l’accuse.
Car Jean-sans-Peur, hélas ! une première fois,
A voit plongé le fer dans le cœur d’un Valois.
De ce noir souvenir on crut devoir tout craindre,
Et soudain dans le sang la crainte alla s’éteindre. » Sennecey parle ensuite, et franchement il croit Au miracle prédit en l'honneur du bon droit.
« Ne nous étonnons point, amis, si Dieu lui-même Intervient dans l’éclat de sa bonté suprême.
A la France il a fait des destins merveilleux.
Elle est, sous l’Évangile, un écho des Hébreux.
Aux magnifiques jours qu’on aime à lui prédire,
Ce grand Dieu par la main semble aussi la conduire. Qui pourroit s’étonner de l’excès de ses maux ?
Prépare aussi l’instant où Pbilippe-le-Bon,
Fidèle au nom français comme à son propre nom ,
De ses nobles vassaux entendra la prière Et bien loin des félons portera sa bannière.
La terre ne voit pas les babitans des cieux,
Car d’une vierge pure elle n’a pas les yeux ;
Mais celle qui les voit et souvent les implore Au terme de ses vœux n’arrive point encore.
Jeanne d’Arc vainement retourne à Vaucouleurs.
Son cœur est abreuvé de nouvelles douleurs ;
Car, dédaignant sa plainte et sa persévérance, Baudricour lui refuse un guide vers la France.
Les peuples, cependant, avoient crié Noël.
Ils cbantoient le bonheur de ce jour solennel.
La chrétienne croyance en fait un jour de trêve,
Où le guerrier lui-même, en déposant son glaive , S’en va glorifier aux pieds du Roi des rois,
Et le Dieu de la crèche, et le Dieu de la croix.
Sous les murs d’Orléaus l’hiver chargé de neige Renforçoit le blocus sans ralentir le siège.
Tout à coup le beffroi fête l’heureuse nuit,
Et vingt cloches en branle appellent à grand bruit La prière des cœurs où revit la mémoire Du mystère sacré dont ils chantent la gloire ,
Et tout soldat du Christ veut, dans un si beau jour, Ne haïr que la haine et n’aimer que l’amour.
Jeanne d’Arc imploroit la suite des oracles.
Dieu pourroit d’un seul coup briser tous les obstacles. Mais au gré des mortels et dans leur liberté
ïiî JEANNE D’ARC.
Souvent l’ordre d'en haut veut bien être arrêté.
Puis au merveilleux but de la Toute-Puissance On voit tourner enfin même la résistance.
Qui dira les soupirs des célestes Esprits Témoins des flots de grâce exposés au mépris ?
Pour épargner le deuil et la plainte à leur zèle.
Est-ce trop des torrens de la gloire éternelle ?
La voix des mécréans sur l’inflni bonheur Reste impuissante : aussi les Anges du Seigneur, Assurés qu’à lui seul la victoire demeure.
Comme lui patiens, l’attendent à son heure.
Ainsi de Baudricour l’auguste Micaël Surveille les retards autour du vieux castel.
Mais des combats de l’âme ignorant le mystère.
Sur son espoir l’Archange est forcé de se taire ;
Car Dieu, présent partout, garde silencieux Le mouvement des cœurs dans le secret des cieux ;
Et son ambassadeur, la sagesse l’exige.
Retourne interroger l’avenir du prodige Et dénouer le nœud qui lui reste inconnu.
Aux éternels parvis aussitôt revenu,
Il réjouit leur gloire et leur magnificence Dans le rapide essor de son obéissance :
D’un coup d’aile il franchit mille et mille soleils,
11 est au ciel des cieux dans les divins conseils.
Mais, tandis que du haut de leurs saints tabernacles L’Archange a suspendu le cours de ses oracles,
Le sol ensanglanté de la triste Orléans Excite un rire impie au cœur des mécréans.
« Oui, la fille des champs qu’attendent ces murailles
CHANT DOUZIÈME. îtt
Sans faute arrivera pour voir leurs funérailles. » Murmuroient-ils. Alors la cité chaque soir Poussoir des cris pareils aux cris du désespoir.
Toutes les nuits, hélas l par le sang arrosées. Appellent au combat ses forces épuisées,
Tandis que l’Étranger par des renforts nouveaux Rajeunit son armée et poursuit ses travaux.
Le canon des deux camps à travers les ténèbres Se renvoyoit l’écho de leurs concerts funèbres.
Aux nocturnes assauts dont il s’est irrité,
Dunois répond le jour par l’intrépidité.
En bataillons flottans ses troupes réparties Répandent la terreur de leurs brusques sorties.
Du fort de Saint-Paterne au fort des Orgerils,
Il est présent partout dans les plus grands périls.
Son bras , son seul bras semble armé de mille glaives . . . Dans le jour face à face, et la nuit dans les rêves, L’ennemi toujours pâle et tremblant devant lui,
Se croit encore atteint au plus loin qu’il ait fui. Gomme un lion couvert du sang des funérailles, Dunois poursuit l’Anglais tantôt avec Xainlrailles, Tantôt avec Lahire et le fougueux Villars.
Nul ne peut soutenir le feu de leurs regards.
Arundel et Crawfort, Clarence et Ladisdale,
Tout à l’iieure en feront une épreuve fatale.
Si d'abord sous leurs coups Cerquenceau terrassé Tombe sur Baugener mortellement blessé,
Et si de l’Étranger, aux deux bords de la Loire,
On entend retentir un long cri de victoire,
Dunois de la terreur éveillant les échos.
Et pareil à l’éclair, venge les deux héros.
Devant lui des vainqueurs la glorieuse foule,
vn
Comme un flot égaré se retire et s’écoule.
Les chefs sont restés seuls avec d’autres guerriers Toujours prêts à mêler leur sang à leurs lauriers.
Le prince immole ensemble et Crawfort et Clarence ; Xainlrailles va frapper les autres de sa lance,
Quand pour les protéger les nobles Bourguignons Accourent, déployant leurs nombreux bataillons.
En face du péril ils n’ont plus de murmures.
Mais.au fort du combat, leurs mains semblent moins sûres. Oh ! qu’ils seroient ardens contre le léopard Ces deux peuples unis sous un même étendard !
Ils s’étonnent toujours de se combattre encore,
Et dans des pleurs de sang leur regret se déplore.
Les braves d’Orléans eux-mêmes cette fois S’alarment du grand deuil qui fait pleurer Dunois; '
Lui qui d’abord, vengeant le meurtre de son père,
Avoit du même glaive immolé dans la guerre Dix mille Bourguignons à ce noir souvenir,
Lui-même il a des pleurs qu’il ne peut retenir !
Par un soudain effort le héros les surmonte.
Il s’élance, et la foudre est à peine aussi prompte.
11 atteint Beaufremont, Saint-Belin, Rochefbrt; Toulongeon pousse un cri : c’est le cri de la mort!
Les blessés, les mourans, sur l’arène sanglante,
Dans l’éclat du courage oublioient l’épouvanTe.
Ils aiment le vainqueur. Tavannes cherche en vain A mesurer ses coups aux coups de cette main ;
11 chancelle ; son pied glisse; mais, à sa vue,
De Xaintrailles déjà la pitié s’est émue ;
Entre les deux champions son grand cœur s’est placé :
Ce Tavannes qu’il tient tendrement embrassé.
Il étoit son ami, son compagnon naguère,
Quand le Brabant avoit son Hélène et sa guerre,
Et pour, punir Gloceslre et ses impurs amours Des braves de Bourgogne acceptoit le secours.
Français et Bourguignons, du fond deleursentrailles, Frémissent aux élans de l'âme de Xainlrailles.
Le nom de la patrie a remué les cœurs;
On ne distingue plus ni vaincus, ni vainqueurs,
Et tous ces ennejnis sont redevenus frères...
Mais point de trahison contre les insulaires!
Et Dunois attristé de ce combat fatal De la double retraite a donné le signal.
Il s'écrie, au regret d’un sang cher à la France :
« C’est assez pour la gloire, et trop pour la vengeance! »
Aux jours suivans, Suffolck resserrant le blocus , Surveille les Français, mais ne les cherche plus Jusqu’au jour où viendront de nouvelles cohortes D’un convoi de Falstoff imposantes escortes.
Bedfort l’exige ainsi, doutant plus que jamais Des vœux du Bourguignon contre l’Orléanais.
Les prudens léopards veulent encore attendre Ce qu’un prompt avenir va bientôt leur apprendre.
Pour sauver Orléans la renommée enfin Publioit un secours au nom du Roi Dauphin.
De nobles chefs suivis de quatre mille braves Sauront jusqu’à la ville arriver sans entraves,
S’ils suivent le conseil et les pas de Dunois.
Mais l’orgueil de Clermont déjà s’éveille à Blois.
Il sait que le héros, et La Hire, et Xaintrailles,
Et mille chevaliers nourris dans les batailles, Viennent à sa rencontre, et que, près de Rouvroy,
Ils veulent de Falstoff enlever le convoi.
là.
Et quand déjà l’Anglais s’étoit laissé surprendre.
Il leur écrit : « Gardez de ne rien entreprendre Sans moil » — Trop respecté, cet ordre de malheur Ne pouvoit jusqu’au bout tenir contre l’honneur ;
Car Falstoff revenu de sa terreur première Et d’un combat réglé mesurant la carrière,
Dans des retranchemens formés de trois cents chars, A provoqué l’assaut et bravé les hasards.
Les Français maudissant la voix qui les retarde. Aperçoivent enfin la royale avant-garde,
El la troupe écossaise, et ces Stuarts dont le deuil Semble emprunter le sceptre aux cyprès du cercueil. La valeur n’attend plus, la bataille est livrée.
Et son historien, c’est Jeanne l’inspirée.
De loin, et dans les pleurs, le soir du même jour.
Son récit prophétique étonne Baudricour,
Et l’Archange le dicte, et Vaucouleurs l’écoule. Falloit-il tant de sang pour dissiper un doute?
« Je vois, je vois, dit-elle, aux plaines de Rouvroj, Le désastre sanglant des fidèles du roi.
« Albret a succombé, victime téméraire!
Et Stuart le connétable expire avec son frère.
Sang malheureux l... Plus tard, à quel funeste sort Est-il encor voué dans la vie et la mort !
Je vois tomber aussi sous le tranchant du glaive, Vtrduran et Chabot, Châteaubrun et La Grève. Combien de preux livrés aux dents du léopard !
Yvray, Lescot, Mailly, Louis Roehechouart,
Mille Français!... Pourquoi, spectateur du carnage, Clermont leur a-t-il donc refusé son courage?.,.
Et Dunois est blessé !... Le lion d’Orléans
Lance encore aux vainqueurs des regards effrayans.
Et môme de sa voix l’acceat les inquiète.
C’est le roi des forêts regagnant sa retraite Et jetant dans les cœurs de soudains tremblemens Au seul ressouvenir de ses rugissemens.
Menaçant comme lui. Xaintrailles se retire ; Cbabannes, Du Tilloy, les Laval et La Hire,
Boucliers du malheur, protègent les vaincus,
Et la nuit sous son ombre enfin les a reçus.
A la trace on suivroit leurs blessures sanglantes !
Du blocus sommeillant ils traversent les tentes ;
Et la ville éplorée à ce convoi nouveau
De blessés, dp mourans, s’ouvre comme un tombeau.
Il est tems, il est teins d’y porter l’oriflamme.
Dieu le veut! Ce sera par la main d’une femme ! •
Cet oracle funèbre émeut le châtelain,
Et môme il est forcé d’y croire au lendemain ;
Car de ce jour de sang l’annonce désastreuse Des plus lointains échos venoit jusqu'à la Meuse;
Et puis toutes les voix, après divers récits,
Tour à tour redisoient ceux que Jeanne avoit dits.
Dans un étonnement égal à sa tristesse,
Baudricour laisse enfin partir la prophétesse.
Trois nobles chevaliers, Jean de Novelompont,
De Vienne et Poulengy, demain la conduiront;
Et chacun d’eux emmène un serviteur fidèle;
Et le frère guerrier de l’humble pastourelle,
Pierrelo d’Arc, partout devra suivre sa sœur.
Ainsi le prescrivoit l’Archange du Seigneur.
Jeanne avant le départ, au réveil de l’aurore,
A saintement reçu la manne qu’elle adore.
Mais de tant de ferveur témoin insoucieux, Baudricourjen ces motsjlui jette ses adieux :
« Advienne que pourra! » — L’angélique amazone Au message divin aussitôt s’abandonne.
Elle saura conduire un ardent destrier;
Elle porte le casque et l’habit du guerrier.
L’héroïne a déjà remplacé la bergère ;
L’épée est suspendue à sa taille légère;
Et pour mieux annoncer de merveilleux exploits,
Le pommeau de ce glaive est formé d’une croix.
Entre ses mains souvent cet adorable signe Est pressé sur son cœur qui veut en être digne.
Sa prière S’élève à ce glorieux but;
De la chrétienne France elle y voit le salut;
Et des choses du ciel ainsi préoccupée.
Elle médite ensemble et la croix et l’épée.
A son frère elle a dit comme aux trois chevaliers :
« Venez ! et sans jamais avancer les premiers,
Près de moi tenez-vous et toujours à ma suite;
Car je vois Catherine, et je vois Marguerite,
Et je vois Micaël : Tous, du haut de l’azur Ils viennent m’indiquer le chemin le plus srtr.
De lumineux- rayons s’échappent de leurs ailes,
Et je n’ai qu’à les suivre avec des yeux fidèles.
« Fidèlement aussi marchez donc sur mes pas,
Vous qui savez leur gloire et ne les voyez pas.
Ils sont nos protecteurs : et vous pourrez tous quatre Avec moi jusqu’au prince arriver sans combattre.
Et sans redouter rien, pas même le danger De marcher quelquefois sous l’œil de l’Étranger;
Mais vous réserverez l’ardeur de vos courages
Aux grandsjoursquidu sang voudront les témoignages.
Au passage de Jeanne, et sur tous les chemins,
Le peuple des cités et des hameaux voisins, Psalmodiant pour elle un doux chant de prières, Saluoient son départ sous leurs saintes bannières; Et partout de nouveau rassemblé dans les airs Le chœur des bienheureux redisoit ses concerts :
« France ! terre bénie !,
Pour la vierge des champs ,
Prépare l’harmonie Des plus glorieux chants.
« Fiers remparts, fières citadelles,
Êtes-vous un bien ferme appui?
Et vous, preux, phalanges fidèles,
Votre gloire d’hier revient-elle aujourd'hui?
Ah! le nom du Seigneur, seul gage d’espérance, Doit être seul aussi le salut de la France :
Voulez- vous être forts? appuyez-vous sur lui.
«France! terre bénie!
Pour la vierge des champs ,
Prépare l’harmonie Des plus glorieux chants.
« A nous tous, Saints de la patrie,
Pour sauver des coups de la mort Cette France, hélas! si meurtrie,
A nous de l’embrasser dans un même transport : Embrassons-la!.. mais Dieu va confier son glaive A l’innocente main d’une autre Geneviève;
11 n’aura pas besoin d’un plus puissant effort.
« France! terre bénie!
Pour la vierge des champs.
MO
Prépare l’harmonie Des plus glorieux chants.
« L’instrument foible aux yeux du monde Avec Dieu brave le danger.
Le caillou d’une simple fronde A brisé le géant sous les coups du berger.
Le fragile roseau, ce sceptre dérisoire,
Entre les doigts du Christ est un sceptre de gloire. Oui, le bras d’un enfant chassera l’Étranger.
« France 1 terre bénie!
Pour la vierge des champs,
Prépare l’harmonie Des plus glorieux chants. »
A ces hymnes dictés à la foi de la terre Les martyrs renvoyoient un écho plus austère.
Et déjà de leur sang le cri victorieux Arrive à Jeanne d’Arc de la cime des cieux;
Des plaines de l’azur ils déployoient sur elle Les rayons empourprés de leur gloire immortelle.
Heureuse du bonheur à la France promis.
Elle marche au milieu des nombreux ennemis; Traversant les forêts, les rochers, les rivières.
Elle subit sans peur ces fatigues premières ;
Et l’Archange toujours en radieux sillons Des sentiers du miracle éclaire les jalons.
Jeanne en marche sons la conduite des Anges et des Saintes. — Station à Clairvaux.— Estallin au cloître. — Jeanne l’iguore.^ Pressentimens.— Monde invisible. — La Gloire-Diev.— Grotte de Sabinus. — Légende de saint Vorle à Marcenay. — Station à Auxerre.
L’Ange conduit Tobie, et vers les bords du fleuve 11 le fait triompher d’une première épreuve,
Il dirige sa main sur un monstre des mers,
11 enchaîne un démon dans le fond des déserts;
Puis il donne à deux cœurs, dans la plus pure flamme, Le nœud de l’homme chaste et de la chaste femme ;
Et quand il a béni leurs pudiques amours,
Il va du vieux Tobie étendre les longs jours Et rendre à ses vertus une douce carrière,
A sa tendresse un fils, à ses yeux la lumière ;
Enfin, dans la splendeur des augustes adieux,
Leur révéler son notn et remonter aux deux.
ÎÎÎ2
Du Dieu de Raphaël ainsi la gloire brille Dans les soins dont il comble une simple famille.
Que ne fait-il donc point pour des peuples entiers Quand il veut du salut leur ouvrir les sentiers ?..
Tous les Anges sont là distribuant ses grâces,
Et l’humble foi s’élance aussitôt sur leurs traces.
Croyons à Jeanne d’Arc et suivons tous ses pas,
Et les rayons du ciel ne nous manqueront pas.
A travers les périls, sans retard et sans crainte.
Elle s’acheminoit à sa mission sainte.
Dès Vaucouleurs, l’Archange a voit depuis deux jours Du chemin le plus sûr ménagé les détours,
Évitant avec soin toute cité félonne
Et la troupe ennemie, anglaise ou bourguignonne.
D’un seul souffle il pourrait introduire à la fois Et Jeanne et son cortège au palais des Valois;
Mais il plaît au Seigneur de voiler à la terre Et les commencemens et le cours d'un mystère;
Sa droite à tous les yeux, pour éprouver la foi.
Semble livrer son œuvre à la commune loi,
Et jusque dans le fruit des merveilles fécondes Ne rien faire sortir que des causes secondes.-
Jeanne d’Arc voit donc seule ou l’étoile, ou la main Qui partout la dirige et lui fait son chemin !
Les célestes lueurs apparoissoient moins vives Au moment où de l’Aube on abordoit les rives.
Alors que sur l’Anjou, l’un de ses affluents,
Des ombres s’agitoient au murmure des vents.
Jeanne suspend sa marche, et vers La Monterie Elle attend un éclair de l’Ange quelle prie :
«sa
Et soudain l’astre brille au confluent des eaux,
Sur la sainte contrée où florissoit*Clairvaux.
Elle avance, elle voit non loin du monastère Un cordon lumineux autour du presbytère Où Dom Pierre, pasteur d’un agreste hameau. Consacre ses vieux jours au soin de son troupeau ;
Où Clotilde, sa sœur, comme lui charitable.
Garde au pauvre toujours une place à sa table.
Elle a vu l’héroïne et court la recevoir Dès avant qu'elle arrive au généreux manoir. L’invitant au bonheur de l’agape chrétienne,
Puis à dresser sa couche à côté de la sienne,
Tandis qu’à Pierrelo comme aux trois chevaliers Clairvaux ouvre déjà ses murs hospitaliers.
Là, dans leur solitude et dans leur paix profonde, Les enfans de Bernard venoient mourir au monde,
Et se faisant un ciel aux parvis du saint lieu,
De l’immortelle vie ils vivoient devant Dieu.
Sans juger la querelle et le conflit des armes,
A toutes les douleurs ils dévouoient leurs larmes,
Et sans vouloir choisir ou Lancaslre ou Valois,
Ils prioient pour le prince aux pieds du Roi des rois. Ils comprennent pourtant combien est criminelle La force qui s’impose en royauté nouvelle,
Qui brise insolemment au gré des passions Le légitime droit, salut des nations.
Dans l’humblaobéissance ils courbent donc leurs tètes, Comme l'arbre son front au souffle des tempêtes, Espérant à la fin sous ces chocs fatigans,
Le soleil et l’azur après les ouragans.
Hélas ! parfois la guerre en ses crises fatales
23i JEANNE D’ARC.
Étend autour du cloître un cercle de scandales 1 Et parfois des enfers les ignobles suppôts Y pénètrent, certains de troubler son repos Môme alors qu’ils n’ont plus, dans leurs rôles infâmes, L’espoir de subjuguer ou d’enchaîner les âmes.
De là ces tristes jours où le sarcasme impur Au fond des foibles cœurs va frapper à coup sûr.
Quand il ose imputer au froc des plus saints ordres Et les malheurs du tems et même ses désordres. Clairvaux en fit l’épreuve, et trop souvent alors Subit le contre-coup des luttes du dehors.
Aussi, dans le secret d'un silence angélique,
La ferveur s’enflammant au souffle prophétique , Pressentoit, à des bruits venus de Yaucouleurs,
Et la fin de son deuil et la fin de ses pleurs.
Naguère encore, un frère, aux marches de Lorraine, En avoit recueilli cette annonce certaine :
« Une fille inspirée, humble cœur, bouche d’or,
Aile d’Ange, bientôt ira d’un même essor,
Conduite avec les Saints par le Dieu des batailles , D’Orléans aux abois délivrer les murailles.
Chasser au loin l’Anglais et présenter Valois Jusqu’aux autels de Rheims à l’onction des rois. » Mais lui, frère Estellin (c’est le nom du novice),
Il veut au joug sacré s’offrir en sacrifice.
Depuis plus de cent jours il est arrivé seul.
Implorant la cellule, ou plutôt un linceul.
Rien, il l’a dit, non rien ne l’attache à la vie !
La mort, l’heureuse mort est son unique envie.
Il l’attendra tranquille en ce béni séjour Où son cœur veut à Dieu s’immoler sans retour.
Déjà durant des mois sa ferveur éprouvée Pour le cloître sembloit dès longtems réservée,
Et sa vertu reluit'dans son noble regard.
Pourtant le saint Abbé des enfans de Bernard, Anselme, dont la vie est presque séculaire, Trembleroit d’engager Estellin sous la haire.
Il médite avec lui le redoutable vœu Où l’homme dit au monde un angélique adieu.
«O mon fils! sachez bien jusqu’au fond devotreâme, Pour cette mort des sens quelle voix vous réclame.
Ce n’est point un regret, encor moins un dépit,
Qui devra sur vos reins fixer le saint habit.
Vous le dites : d’abord une pudique ivresse Vers les plus chastes nœuds portoit votre jeunesse.
Il est dans l’ordre, il est dans la loi du Seigneur,
Il est donc bien permis ce terrestre bonheur ;
Et Dieu qui le bénit par là soutient ce monde,
En livrant aux époux sa parole féconde.
Coadjuteurs tous deux des éternels desseins.
Ils préparent pour lui les élus et les Saints ,
Se proposant de loin, au nom de l’innocence.
Pour but final le ciel avec sa récompense.
Non ! le cloître n’a point de plus noble travail Que celui d’un bon père ouvrier du bercail.
Autant la passion vile et désordonnée De sa honte flétrit l'humaine destinée,
Autant la pureté du lien solennel Réjouit tous les cœurs des enfans d’Israël.
Or, si de cet espoir votre âme s’est éprise.
Pourquoi l’abandonner dès la première crise î Vous si jeune ! à vingt ans! vous ne soupçonnez pas
Ce que c’est qu’une vie entière de combats Où pour vous attaquer l’auteur du mal suprême En vous et contre vous s’armera de Vous-même.
Vous espérez mourir bientôt : mais savez-vous Le nombre de vos jours? Dieu seul les compte. tous. Seul il a mesuré leur cours et leur durée.
Hélas ! les miens sont longs sous la robe sacrée !
Et pourtant cette faim, cette soif de la mort,
Comme vous je l'avois jeune et bien loin du port ;
Et vous voyez mon front courbé sous des ruines.
Et s’il est couronné, ce n’est pas sans épines.
Ah ! j’en bénis mon Dieu ! mais dans cet entretien,
En dehors des aveux où s’ouvre un cœur chrétien,
Je vous dois mes conseils, ô mon fils! et sans crime Je ne saurois cacher les écueils et l'abîme. Scrutez-vous donc vous-même encor plus d’une fois. Ne précipitez point un si périlleux choix.
Cette vocation, trop nouvelle et trop prompte, N’est-elle point un rêve et le fruit d’un mécompte? Voyons : à part le deuil d’un malheureux amour, Eussiez-vous tout quitté sans espoir de retour ?
— « Oh! non, mon père, oh ! non, ma première pensée Vers cette mort jamais ne se fût élancée.
Mais contre le malheur sans consolation Je ne vois que le sein de la religion.
Le cloître est mon asile et je n’en veux nul autre.
Ne me rejetez point, ô vénérable apôtre !
En me réfugiant aux pieds des saints autels,
Je n’attends désormais plus rien des cœurs mortels , Rien surtout de celui qu’un père avec sagesse Avoit cru préparer aux vœux de ma tendresse...
Cette vierge, il est vrai , sous les voiles sacrés
CHANT TREIZIEME. ï37
N'a point enseveli sès attraits vénérés ;
Mais elle est à Dieu seul, et son regard l’explique Dans le rayonnement d’une flamme angélique ;
Et j’ai dû, sur un mot de sa sainte vertu ,
Oublier pour jamais mon espoir abattu :
Moi qui, dans les hasards et les bruits de la guerre, De nos sanglans périls ne m’épouvante guère,
Je suis resté tremblant, je suis resté confus...
Et, puisque Dieu le veut, je ne la verrai plus ;
Et, loin de murmurer contre sa providence ,
Ici je lui dévoue, en toute dépendance,
Et ma vie, et mon corps, et mon âme, et mon cœur. N’est-ce pas de moi-môme être et rester vainqueur ? Car, je le sens aussi, nulle autre créature Ne sauroit à mes yeux réveiller la nature.
On n’aime pas deux fois quand on a tant aimé !..
Un siècle de cent jours m’a bien accoutumé Au céleste bonheur dont je fais mon étude...
En doutez-vous, mon Père ? et quelle inquiétude Pourrait sur moi troubler votre zèle pieux ,
Quand la mort, la mort seule, estun bien à mes yeux ?
— «Et c’est de cette mort le désir qui me semble, O mon fils! vous tromper; et c’est pourquoi je tremble ! Qui n’est point à la vie et comme il plaît à Dieu,
Ne saurait de soi-même offrir le libre vœu.
La fièvre du malheur rêvant le sacrifice Pour cette liberté n’est point le tems propice.
Il faut, il faut encore élargir en plein air Le souffle où librement doit respirer la chair ,
Il faut vous rendre au monde, à la vie, à vous-même ; Vous reviendrez après dire le mot suprême ,
Vous reviendrez plus sûr, Vous reviendrez plus fort,
JEANNE D'ARC El nous vous permettrons do vivre dans la mort.
« Vous avez, Estellin, aux épreuves du cloître.
Déployé la vertu qui ne peut que s’accroître,
La franche piété, céleste ambition Qui partout fait l’honneur de la religion.
Mais pour à tout jamais épouser cet asile,
Non! votre âme n’est point encore assez tranquille.
Et sa dernière épreuve est de faire sans nous •
Le choix dont nous pourrons alors être jaloux.
— «Pourtantelleest bien douce, ô monpèrel et bien vive, A l’ombre de Clairvaux la voix qui me captive !
Dieu lui-même y soutient mon courage et ma foi;
Sa grâce me suffit puisqu’elle est avec moi.
Je n’ai voulu jamais de cette impure joie Où l’amour tout humain se flétrit et Se noie;
J’aimois un front de vierge, un front plein de candeur,
Où le souffle divin révèle son ardeur....
Je vous ai dit son âme, et je vous la rappelle,
Et de quelle beauté cette humble fille est belle !
Et combien la vertu de son regard pieux S’élève de la terre et s’approche des cieux...
Oui ! pour en résumer d’un seul mot la louange,
En la voyant, mon père, on croiroit voir un Ange!
Aussi, dans tout le tems qu’il me fut défendu De laisser rien prévoir du bonheur attendu,
Je demeurai près d’elle avec cette innocence Et de frère et de sœur, âge d’or de l’enfance;
J’y méditai la loi des plus saintes amours,
Et nulle ombre jamais n’en a terni le cours.
Dans l’âme d’Estellin cette épreuve subie Ressemble en quelque chose à celle de Tobie,
Et peut-être le cloître et son austérité
Ne parlent-ils pas mieux de notre éternité.
Le chaste souvenir d’un espoir angélique N’a donc rien à troubler sous le froc monastique.
Ah! je vous en conjure en présence de Dieu,
Ne cherchez plus ici la cause d’un adieu!
— « Ce Dieu bon, 6 mon fils ! vous l’aimez d’un cœur tendre. Eh bien! du même cœur, sachez donc le comprendre,
Pour qu’il soit dans le ciel scellé d’un sceau béni,
Sauf l’amour de Dieu seul, tout amour est banni;
Et de quelque beau nom que vous lui nommiez l’autre,
Ce nom n’est pas le sien, il est presque le vôtre!
Il est bien pur, sans doute, avec vous je le crois;
Mais il doit être mort sous nos paisibles toits,
Mort tout entier! sa tombe ici doit être close...
Puis-je donc l’exiger, cet oubli? Je ne l’ose!
Et si vous le voulez avec un saint transport,
Hélas l vouloir mourir ce n’est point être mort.
— « Dans ma prison sacrée, à la paix que j’espère Le tems mettra son baume. Et vous, vénéré père,
Voyez mon cœur plus fort que vous ne le pensez,
Ou dites-moi comment il ne l’est point assez.
— «Oui, mon cher Estellin, oui, mon fils, je sais lire Au fond de votre cœur tout ce qui le déchire;
Et son secret se lie à ce que j’aperçois Sur le front, dans les yeux et jusque dans la voix. Comptez, mon jeune ami, comptez pour quelque chose Ma vieille expérience à juger votre cause,
Et jugez -la vous-même en pleine liberté Avec plus de lumière et plus de sûreté.
Sachez, dès à présent, de quel saint privilège Doit jouir un mortel que le cloître protège ;
Combien sur la nature il lui faut de pouvoir,
Et du fond de son cœur comment on doit savoir Dans tous les souvenirs d'un amour guérissable.
Moins s’il fut enflammé que s’il reste inflammable,
Et jusqu’à quel moment et jusqu'à quel danger A telle ou telle ardeur il peut vivre étranger. »
A ces molsEstellin tombe aux pieds du saint prêtre, Et, dans la confidence où son cœur fait connoître Le plus intime sens des plus intimes voix.
Il s’ouvre tout entier une dernière fois.
De là, tous deux ils vont au chœur du monastère. C'est l'heure de l’office et du divin mystère.
Dans les tressaillemens des cantiques sacrés Anselme de l’autel va monter les degrés.
Tous les religieux sous la voûte encor sombre Dans les stalles déjà sont rangés en grand nombre.
Et la nef au milieu de ses larges piliers Reçoit Pierrelo d’Arc et les trois chevaliers.
La prière à l’encens mêlant son pieux baume Rassembloit à la fois tous ses vœux dans un psaume, Résumé magnifique où le prophète-roi Déroule en quelques traits les trésors de la foi :
« Chante ton Dieu, mon àme! oui, je le glorifie! Gloire éternelle au Dieu de mon éternité !
Jamais aux rois mortels qu’un mortel ne se fie,
Le salut ne vient pas de leur infirmité.
« Un jour il faudra rendre et le corps à la terre.
Et l’âme au Créateur seul Roi de l’univers.
Dans le Dieu de Jacob heureux quiconque espère !
Ses vœux ne mourront point comme ceux des pervers.
CHANT ÏREIZtÈME. 241
« Ce Dieu, voici son œuvre : à sa vérité gloire!
Aux opprimés justice! aux captifs liberté !
Aux pauvres l’abondance! aux humbles la victoire! Aux justes la lumière! à tous l’éternité !
« Il rend à l’exilé la patrie et la joie,
A la veuve l’époux, le père à l’orphelin.
Mais des cœurs endurcis il disperse la voie...
Gloire, gloire à Dieu seul! dans les siècles sans fin! »
Après les chants sacrés, l’auguste sacrifice Vient combler tous les vœux et couronner l’office. Mais, au moment suprême où du banquet divin Dans le recueillement s’approchoit Estellin,
Prenant d'abord son rang parmi les longues files Qui tournent vers la nef leurs colonnes tranquilles, D'un œil involontaire il rencontre le front De Pierrelo son frère! et (l’éclair est moins prompt A briser le rameau sur la tige de l’arbre),
Estellin presque mort est tombé sur le marbre ;
Et de pieuses mains l’emportent sans savoir Ni ce qui fait son mal, ni ce qu’il vient de voir.
Sa pâleur les effraie ; et chacun d'eux ignore Le front qui dans la nef reste paisible encore,
Sans avoir pressenti rien de ce qu’il a fait :
Cause inconnue, hélas ! d'un si rapide effet.
Sur sa couche Estellin est longtems sans parole , Mais il semble d’un Saint entrevoir l’auréole,
Dès que la voix d’Anselme a calmé sa douleur;
Et son teint de la vie a repris la couleur;
Il a même rouvert ses yeux à la lumière,
i'iî JEANNE D’À RC.
Sa mémoire aux autels, son cœur à la prière.
Enfin il est debout; mais, sans force et sans voix.
Il se jette en pleurant dans les bras de la croix.
Il avoit cru toucher au port : son rêve étrange Le renvoyoit au loin, malgré ses ailes d’ange.
Son cœur reste innocent; mais il avoit compté Sans lu foible nature, et le voilà dompté.
Oh ! qu‘il corriprendra mieux la parole du prêtre. Gomment on doit saisir et juger tout son être,
Sonder ce cœur mortel trop souvent inconnu De celui qui le porte et qui le met à nu.
Une ombre, au moment même où son àme ravie Aux sources de la grâce alloit puiser la vie,
Une ombre a suffi seule aux regards d’Estellin Pour renverser l'espoir dont il étoil si plein !
Au cloître de Clairvaux dans sa persévérance Peut-il encor donner le change à sa souffrance?
Ou ne lui faut-il point avec sa pureté L’atmosphcre des champs et de leur liberté?
Cependant Jeanne d'Àrc dans Theureux ermitage Où Dom Pierre et Clotilde honoraient son passage. Loin de l’œil indiscret de tout autre témoin,
Recevoit les accueils d’un mystérieux soin.
A l’oreille du prêtre elle avoit disses larmes,
Et comment elle osoit voyager sous les armes.
Mais d'abord le vieillard avoit su deviner Cet ange que le ciel lui daignoit amener.
Déjà quand Estellin errant et solitaire Des enfans de Bernard cherchoit le monastère. Comme un père aussitôt l'accueillant dans son sein. Il avoit de ses vœux écouté le dessein
En tremblant. «A Clairvaux.souslesclaustralea voûtes. Mon fils! avoit-ildit, vous fixerez nos doutes. »
Et Dom Pierre depuis ne l’avoit point revu.
L’angélique voyage étoit ainsi prévu.
Mais un devoir plus saint encor que la prudence * Respectait de deux cœurs la double confidence.
Le prêtre n’a rien dit : et dès le lendemain Jeanne et ses chevaliers reprennent leur chemin.
A l’heure du départ et dans l’humble chapelle,
La vierge va puiser une force nouvelle Au festin des élus. Elle embrasse la sœur Qui de ce pain vivant goûte aussi la douceur.
Et Pierre sous l’éclat de sa blanche auréole Bénit les pèlerins. Cet adieu les console.
Ils partent; et bientôt un doux rayon des cieux Les dirige ù travers les bois silencieux.
Jeanne près de Clairvaux a vu comme un présage, Une ombre d'Estelliu retraçant son image;
Et la voilà qui prie, et, tout en chevauchant.
Se prend à confier au ciel ce vœu touchant :
«Mon Dieu! faites qu’il soit à vous du fond de l’âme ! S'il lui faut un amour, que votre amour l’enflamme ; Qu’il se donne à vous seul, toujours, et tout entier, Dans la guerre des camps ou la paix d'un moutier. Faites aussi, mon Dieu ! qu’en aucune rencontre.
Ni hasard, ni conseil, ni rien ne me le montre.
Au terrestre avenir j’ai dû fermer les yeux.
Et pour but de mes pas ne plus voir que les cieux. Dans ces âpres chemins et de glace et de neige.
Votre bras me soutient, votre aile me protège,
Et de nos ennemis j’aurois grand’peur sans vous !
Mais le rayon céleste est tracé devant nous ;
Je le suis, et mon frère, et nos chevaliers suivent,
Et nous arriverons au terme, comme arrivent Aux sentiers que vos mains préparent dans les airs, Les timides oiseaux à la fin des hivers.
« Je vous aime, ô mon Dieu ! mon Dieu, je vous adore ! Éternel Créateur ! vous avez fait l’aurore.
Vous avez fait la nuit, et la terre et le ciel.
Vous, dans les tems anciens le pasteur d’Israël,
Pour consoler aussi le Très-Chrétien royaume, Vous-même êtes venu me chercher sous le chaume. Oh ! non, je ne suis rien : mais de mes yeux je vois Vos Anges et vos Saints, et j’écoute leur voix ;
Et j’avance tranquille à mon pèlerinage,
Et j’aperçois le port sans craindre le naufrage.
Ma force vient de vous, je le sens, je le dis,
Et par vous tous mes pas vont droit au paradis. » Ainsi, toujours de Dieu méditant la présence,
Jeanne s’entre tenoit dans son cœur en silence.
Mais pourquoi d’Estellin rêver le souvenir?
A ce moment précis qui le lui fait venir ?
Et comment dans les airs, aujourd’hui balancée.
Cette ombre arrive-t-elle aux yeux de sa pensée. Quand elle ne sait rien de son douloureux sort.
Et que dans sa cellule il penche vers la mort?
Des âmes et des cœurs c’est qu’il existe un monde Où tout élan est sûr, toute vie est féconde.
Si de la même vie et des mêmes élans
Les âmes et les cœurs devant Dieu sont brûlans :
Colloque fraternel, communion sacrée,
Dont il daigne lui-même étendre la durée Jusqu’au couronnement dont ils seront suivis
Et récompensés tous dans les divins parvis.
Tels sont les vœux de Jeanne; Estellin les écoute.
Lui qui sait son passage et devine sa route :
Le voilà consolé dans les bras du Seigneur,
Et plus fort, et plus saint, pour ce nouveau bonheur.
Au milieu des frimas poursuivant sa carrière,
Jeanne par tous chemins murmure la prière.
Tout à coup ses accens s’élèvent, et ses mains Semblent chercher en haut des objets incertains.
Souvent aussi sa voix, révélant des échanges Avec des voix du ciel, parloit de Saints et d'Andes.
D’autres fois en repos son regard virginal Étudioit dans l’air quelque nouveau signal;
Puis marquant les sentiers qu’elle ouvre ou quelle évite.
D’un geste elle entrainoit son cortège à sa suite.
Après qu'elle a franchi les landes, les forêts,
Et par de longs détours sillonné les guérets,
Tantôt sur la montagne et tantôt dans la plaine,
La voici sur les bords de la naissante Seine, •
Vive, étroite et profonde, en un vénéré lieu Qui porte saintement ce nom : La Gloire-Dieu.
Nom puissant ! dans les cœurs il répand la mémoire Du Dieu de vérité comme du Dieu de gloire ;
Il réchauffe. l’ardeur des pieux pèlerins;
Et les yeux inquiets redeviennent sereins.
Le courage s’accroît contre la saison dure,
Tant ce nom porte en soi son bienheureux augure !
Des siècles de vertu sont là comme un trésor Qui chaque jour s’amasse et s’enrichit encor.
Au dessus du moutier la noble caravane Traverse un pont de glace en suivant toujours Jeanne,
Qui des religieux saluant l’heureux toit
JW JEANNE D’ARC
Demande quelque abri contre l’aigreur du frbid Au large et doux foyer d’une vieille chaumière De la sainte maison voisine hospitalière.
Bientôt, un frère lai qui des vitraux du tour A vu les voyageurs prendre leur long détour,
Avec un autre frère arrive les mains pleines Des dons réparateurs de leurs marches lointaine#.
La caravane accepte et bénit le secours De ces amis du Dieu qui la conduit toujours.
Jeanne ainsi parcouroit sur la terre de France Une route choisie et tracée à l’avance.
Mais qui pourrait savoir, parmi tant de bonheur.
Tous les généreux murs ouverts en son honneur Et dont l’Ange plaçoit les paisibles enceintes Aux heures du repos sous la garde des Saintes? Lui-méme il veille au loin, conjurant les dangers.
Et l’œil des ennemis et l’œil des Étrangers.
Si les mortels émus de cette confidence A chacun de leurs pas voyoient la Providence,
En seroient-ils ravis? en seroient-ils ingrats?
Mon Dieu ! vos enfans seuls se couchent dans vos bras. Mais elle vit encor la race de vipère Qui ne veut voir en vous ni son Dieu ni son Père :
Et cependant sur eux, sur leurs biens, sur leurs jours, L’astre de vos clartés, le soleil suit son cours ;
Jusque sous son éclat ils restent sans prière,
Se détournent du ciel, rampent dans la poussière.
Et pour faire le mal s’ouvrent mille chemins.
Pourtant nul ne peut fuir vos redoutables mains ;
Et de sa volonté sans enchaîner la fibre,
Vous savez à votre heure attendre 1 homme libre;
Et quand il s’applaudit de n’obéir qu'à soi.
Vos éternels décrets le trouvent sous leur loi.
Alors que Jeanne avance à travers mille obstacles, On diroit l’ennemi fauteur de vos miracles ;
Car dans le long trajet en trois jours parcouru,
11 est partout, et rien de lui n’est apparu !
De la route directe, à l’ordre de l’Archange,
Le lendemain encor l’itinéraire change,
Et le soir on arrive auprès du souterrain,
Refuge ténébreux de ce Gallo-Romain,
Sabinus, qui neuf ans avec son Éponine Dut y puiser du moins la lumière divine.
Mais où trahis tous deux, au sortir d’un tombeau,
Sur le trône du monde ils trouvoient leur bourreau. Qui ne pardonna rien dans leur dernier supplice,
Ni l’homme repentant, ni sa tendre complice,
Ni les enfans issus d’un héroïque amour Pour la nuit du cachot et la mort du grand jour !
Laissons ce souvenir dans les deuils de la terre,
Et suivons avec Jeanne un consolant mystère.
Elle entre dans l’église où saint Vorle et Gontran, Jadis à l’oraison portés d’un même élan De leur éternité s’entretenoient ensemble.
On dit.qu’un jour au sein du peuple qu’il rassemble, Vorle devant le roi commençoit à l’autel Le sacrifice où Dieu vient aux mains d’un mortel : Tout à coup le saint prêtre y demeure immobile,
Et nul n’ose troubler son silence tranquille.
On ne sauroit si l’âme est restée à ce corps Qui semble n’avoir rien des vivans ni des morts. L’heure entière se passe; enfin sa voix s’élève!
Le mystère se suit, le mystère s’achève ;
Puis on apprend qu’alors près de la Gloire-Dieu Saint Vorle est apparu, qu’il a sauvé du feu Au fort de l'incendie une heureuse victime A qui le sang l’unit par un lien intime.
A ces pieux récits venus des anciens jours Le peuple a toujours cru, le peuple croit toujours.
A Marcenay, de Jeanne ils charment les oreilles.
Elle est accoutumée à bien d’autres merveilles.
Et ne demande point à l’incrédulité Pourquoi l’homme sans foi s’en revient irrité.
La route ainsi frayée à la vierge amazone A mesuré deux jours de la Seine à l’Yonne,
Et voici la colline où les vrais Auxerrois
Sont fiers de tous leurs Saints plus que de tous leurs rois.
Honneur selon le titre aux princes de la terre !
Mais un prince du ciel est toujours salutaire ;
Il reste heureux témoin de ces âges anciens Où sur ses pas chacun vouloit régler les siens ;
Les peuples de leurs vœux ont salué sa vie ,
Et d’un culte empressé leur carrière est suivie :
Voilà la gloire! ici jusques au lendemain Jeanne d’Arc la médite au tombeau de Germain ,
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(;• Rom a
Les cryptes de Saint-Germain d’Auxerre — Station à Gien. — Embuscade miraculeusement déjouée. — Station à Fierbois.— Arrivée à Chinon.— Hésitation de la Cour. — Joie du peuple. — Agnès Sorel avant sa honte. — Le Coudray-Montpensier. — Les Anges gardiens de la bergère et du roi. — Députation des preux d’Orléans. — Jeanne sera entendue. — Congé d’Agnès. — Imprécations d’Asmodée. — Angélique espoir.
France i honneur à tes Saints dans leurs glorieux restes ! Au fond de leurs tombeaux que de germes célestes Et que de souvenirs dans ce peuple d’élus !
Est-ce que tes savans ne le connoissent plus?
Dans leur docte assemblée et parmi tant de sages, Quels sont les héritiers de la foi des vieux âges?
Du milieu des palais, sanctuaires des arts.
Où leur vaste science entre de toutes parts.
Gardent-ils une place aux archives sacrées ?
Les chrétiennes vertus y sont-elles parées,
Non de ces palmes d’or que leur aveugle main Peut décerner ce soir et retirer demain,
Mais de ce grand triomphe et de cette couronne Où de l’éternité le pur éclat rayonne?
Ah 1 les Saints, les Martyrs, invisibles tuteurs,
Et de tout l’univers vrais civilisateurs,
Trop souvent dédaignés de l’humaine sagesse.
Semblent morts dans la cendre où l’oubli les délaisse : Ils vivent cependant! et leurs os précieux Même au sein de la terre ont le gage des cieux :
Us vivent! et la foule, eu nos douleurs publiques. N’entoure pas en vain leurs augustes reliques.
Sûrs de ressusciter dans la gloire, leurs corps Déjà du paradis respirent les trésors;
Et par eux le Seigneur se complaît à l’avance A faire sur la tombe éclater sa puissance.
Dans l’antique abbaye où le nom de Germain Des pieux voyageurs repose le chemin,
Jeanne d’Arc de la guerre inclinant les livrées Adoroit et prioit sous les cryptes sacrées.
A l’autel souterrain de ce vénéré lieu.
Comme en pèlerinage elle reçoit son Dieu;
On ne la eonnolt point, mais toujours auprès d’elle. Des habitans des cieux le message est fidèle.
Auxerre garde encor parmi ses protecteurs.
Avec vingt des plus saints de ses premiers pasteurs, (Les Germain, les Didier, les Abbon, les Grégoire), D’innombrables martyrs endormis dans la gloire;
Et, près d’eux, de la foi les ardens confesseurs,
Leurs frères les élus et les vierges leurs sœurs.
Oh 1 comme ils font ensemble un sépulcre admirable !
CHANT QUATORZIÈME. *ü
Est-il dans l'univers un lieu plus vénérable P A cette question écrite sur les murs Et pour les teras passés et pour les tems futurs, Heureux, avec la foi d'une âme vive et tendre,
Heureux qui peut répondre, heureux qui peut comprendre Les rois de la science y viennent-ils nombreux?
Tout d’abord l’humble cœur en sait déjà plus qu’eux;
Il sait l’amour divin ; ce qu'il vénère, il l’aime.
Un ami vrai des Saints deviendra saint lui-même.
Ainsi de Jeanne d'Arc la douce humilité Respiroit dans la grâce et dans la vérité.
De l’Yonne elle arrive, après deux jours encore»
Sur les bords de la Loire, à Gien, dès l’aurore.
Avec ses chevaliers. L’Ange qui la conduit Les a fait cheminer dans l’ombre celte nuit.
Ils viennent de quitter la dernière contrée Où la troupe ennemie ait été rencontrée.
Aux rayons du miracle ils ont marché toujours. Quelque nuage aussi leur a prêté secours.
Aux regards des félons il déroboit leur vue ;
Mais Jeanne voyoit seule ou l’étoile ou la nue.
Une fois cependant tous ils ont pu savoir Comment l'auguste guide exerce son pouvoir.
Sous les arbres d’un bois embusqués à l’avance, Cinquante hommes armés attendoient en silence Le passage de Jeanne ; et sûrs d’envelopper La foible caravane avant de la frapper,
Ils croyoient dans leurs mains déjà tenir leur proie. Encore quelques pas et leur front se déploie.
m JEANNE D’ARC.
L’héroïne s’avance avec ses chevaliers.
Un bruit de juremens, d’armes, de boucliers,
A tout à coup surpris le paisible cortège :
11 n'en peut pas douter, il tombe dans un piège!
Mais Jeanne revoit l’Ange ; et tous les ennemis Restent comme à la chaîne attachés et soumis.
Et chacun de son arbre est devenu l’image.
Ils regardent muets le merveilleux passage !.. Enfin ils ont repris leurs libres ruouvemens Quand Jeanne est déjà loin. Mais, plus de juremens, Plus de haine! ils s’en vont racontant le miracle Et préparent ainsi la foi du grand oracle.
Parvenue au pays fidèle au Roi Dauphin,
De ses premiers périls Jeanne a donc vu la fin.
Elle court vers le temple en bénissant Marie,
Les Anges et les Saints, gardiens de la patrie.
Tout chemin jusqu’au prince est ouvert à son choix, Et bientôt sans encombre elle arrive à Fierbois.
C’est là que sur l’autel de l’humble Catherine, Consacrant son épée à la gloire divine,
Charles Martel en a légué le souvenir A la chrétienne foi des siècles à venir.
Si de la France un jour le salut la réclame,
Honneur à l’héritier du vainqueur d’Abdérame !
Mais nul ne sauroit dire à Fierbois aujourd’hui Sous quel marbre, en quel lieu ce glaive est enfoui. La Sainte à Jeanne d’Arc ne le dit point encore,
La laissant tout entière au grand Dieu quelle adore Dans les chastes ferveurs du céleste festin.
Au terme de la route il ne faut qu’un malin.
Sur la Loire et la Vienne élevant sa falaise,
Avec sa gloire antique, et romaine et française,
Et des âges passés majestueux témoin,
A l’œil du voyageur Chinon s’annonce au loin.
A des escarpemens risqués par la nature,
La puissance de l’art a fait une ceinture De bastions, de tours, de murs et de créneaux,
Qui sur les rocs anciens semblent des rocs nouveaux.
La demeure des rois au centre emprisonnée A d’éternels ennuis y seroit condamnée,
Si les riches plateaux à ses pieds étendus Par un facile aspect aux yeux n’étoient rendus . Spectacle assez pompeux et vue assez féconde Pour y faire oublier tout le reste du monde.
Là, du lierre amoureux, aux fentes du rocher,
Mille anneaux, mille bras viennent se rattacher,
Qui, des rudes hivers bravant la froide haleine.
Restent verts sur le mont quand toutmeurt dans la plaine. Chaque tour s’élançant de leurs rameaux fleuris,
Du glorieux manoir couronne le pourpris,
Et, pareille au flambeau sur l’autel des prières,
Relève encor l’éclat des radieuses pierres.
Aux rayons du soleil dont il pompe l’ardeur Ce marbre de la France emprunte sa splendeur;
Des veines de la terre il sort terne comme elle.
Mais il vieillit paré d’une beauté nouvelle.
Tels des saintes vertus les solides remparts Rajeunissent le tems sur le front des vieillards.
Puissent donc à l’éclat d’un séculaire emblème Revivre les fleurons du royal diadème-!
Puissent, puissent tes murs, resplendissant château , Des augustes grandeurs devenir le manteau!
25! JEAN NÏ D’ARC.
Et qu'ainsi d’un long deuil la couronne voilée Par un souffle du ciel soit enfin consolée.
Jeanne arrive, humble aurore annonçant un grand jour. Mais le noble envoyé du féal Baudricour,
Poulengy, porte en vain sa lettre en témoignage ;
Eu vain aussi la reine offre avec son suffrage A la fille des champs l’appui de. sa bonté,
Dans le royal conseil ce vœu n'est point goûté.
Et la vierge appelée à sauver la patrie Reste au pied du palais dans une hôtellerie !
Soudain le peuple accourt avec un saint émoi ,
Et sa vive allégresse est égale à sa foi.
Il veut voir l’héroïne, il la fôte, il l’honore
Des doux soins que la cour ne lui rend point encore.
Dans cette cour mourante où le sceau du malheur Aux fronts sans espérance imprime la pâleur Avec la majesté des royales tristesses*
Chaque jour apportoit de nouvelles détresses.
Aux soupirs de Valois si les cieux restent sourds.
L’exil, le long exil est le dernier recours.
Jeanne est-elle croyable ? est-ce Dieu qui l’inspire ?
Ou n’est-ce pas plutôt quelque pieux délire ?
Charles doute, il s’alarme, il cherche des conseils.
« Jamais roi reçut-il des messages pareils ? »
S’écrioit un ministre. « Et pourquoi ce scandale ?..
On ose ravaler la dignité royale !..
De vos crédulités l’Anglais a déjà ri,
Comme il rit de la France émigrant au Berry.
«Honneur au deuil des rois, mais que rien ne le souille!
— «Rien ne le souillera, sire de la Trémoille, Quand par un bras d’enfant c’est Dieu qui le secourt, Répondoit un prélat, le vénérable Harcourt ;
Et l’œil qui se refuse à voir la Providence Sous le feu de l’éclair en subit l’évidence.
— « Puisque je suis admise au conseil des douleurs. Dit la reine Marie en essuyant ses pleurs.
Au souvenir du roi souffrez que je rappelle
De l’ermite sacré cette voix solennelle
Qui nous prophétisoit Jeanne et ses grands destins,
Il méritoit créance à des signes certains :
Témoin déjà la mort de Henri de Lancastre;
Témoin du chef anglais le lugubre désastre ;
Témoin sa propre fin prédite aussi par lui.
Ainsi d’un triple éclat sa parole a relui.
D’ailleurs par ses vertus une humble pastourelle Montre assez hautement que la grâce est en elle.
Le bruit qui la dit sainte est venu jusqu’à vous :
De sa virginité Dieu seul reste l’époux,
Et de l’impur mensonge elle exclut le mélange.
Sire 1 au milieu de nous laissez venir un Ange.
Ce grand Dieu peut choisir bien indifféremment Sous la bure ou la pourpre un docile instrument, Geneviève ou Clotilde ; et sa main souveraine A droit de préférer la bergère à la reine.
Ah ! si le ciel touché daigne exaucer nos vœux,
Que mon nom reste obscur chez nos derniers neveux, Et que, sans rien savoir de la triste Marie,
Ils disent : Jeanne d’Arc a sauvé la patrie ! »
* » l lr
La Trémoille a frémi de dépit et d’orgueil.
Pour sa faveur nouvelle il redoute un écueil.
Il sc lait ; mais déjà son envie et sa haine Rêvent contre Valois l'espoir d’une autre chaîne.
« Je n’admets, dit le roi, dans nos extrémités,
Ni les crédules vœux, ni les vaines fiertés ;
Mais la reine à bon droit rappelle à nos oreilles Trois oracles remplis de sinistres merveilles.
Et je suis plus encor frappé des mille voix Qui de toute la France arrivent à la fois.
Signal miraculeux où la bonté céleste Aux yeux d’un peuple entier pour nous se manifeste. » Et le prélat reprend : « Rien n’oblige le roi A croire dès l’abord sans éclairer sa foi.
Du parfum des vertus si Jeanne est précédée,
Qu’une épreuve nouvelle en confirme l’idée.
Et que pour l’accueillir au milieu de sa cour La majesté royale attende aussi son jour.
— « Eh bien ! en attendant, il convient et j’ordonne Que Jeanne d’Arc reçoive auprès de sa personne Jean de Gaucour, loyal et pieux chevalier,
Avec un noble asile au Coudray-Montpensier. »
Aussitôt La Trémoïlle, ému de sa défaite,
Promet une vengeance à sa rage discrète.
Il se voyoit déjà ministre souverain,
Mais il croit que Valois veut échapper au frein :
« J’ai dû l’en soupçonner depuis que l’infortune Et de ciel et d’enfer chaque jour l’importune;
S’il n’étoit dans mes mains, on le verroit toujours Implorer des prélats le mystique secours.
Pour consommer en lui l’œuvre de la sagesse,
Il ne leur manquoit plus que cette prophétesse ! Laissons-les s’applaudir de sa conversion,
Et que Sorel reçoive une autre mission. »
Ainsi l’ambitieux sur le bord de l’abîme Saisit le moindre espoir, même au risque du crime ;
Il se fait corrupteur! et par la trahison Aux fibres d’un cœur foible il glisse le poison,
Et de la gloire humaine il chérit le fantôme Jusqu’à s’en faire un dieu près d’un roi sans royaume.
Agnès, beauté décente alors que sa vertu N’avoit rien à combattre et n’a rien combattu.
Par mille tendres soins, de la reine de France Dans un servage heureux consoloit la souffrance. Mais voici qu’elle oublie ! et que ses yeux distraits D’une inquiète ardeur dénoncent les secrets.
Ce qu’ils n’ont point osé jusqu’à ce jour, ils l’osent, Et sur le jeune roi souvent ils se reposent!
Et Charles les évite, il se trouble, il pâlit;
Il n’en peut plus douter : La Trémoïlle a tout dit;
Car il sait de son cœur les vœux illégitimes,
Il est le confident de ses combats intimes.
La reine n’a rien vu ; ses regards innocens Sur le prince agité s’arrêtent caressans,
Et quand il est parti retombent doux encore Sur celle où brûle aussi la flamme qui dévore.
Charles s’est retiré gémissant devant Dieu,
Et là de sa foiblesse il dépose l’aveu Dans les épanchemens d’une prière ardente :
« Je veux rester fidèle à la sainte épouvante Et bannir le danger, sûr de ne point périr Si je puis, ômon Dieu! vous chercher et le fuir! » Longtems encor Valois médite solitaire
Et déjà la nuit jette un voile sur la terre.
Il s’endort plus paisible et plus maître de soi.
Dès demain au réveil on verra s’il est roi.
Dans le ciel étoilé des nuits silencieuses,
De Chinon au Coudray deux gloires lumineuses S’approehoient, et charmant les heures du repos.
D’un séraphique zèle échangeoient les propos.
L’une disoit à l’autre une parole étrange :
« Que mon partage est beau ! je suis l’Ange d’un ange. Seize ans déjà passés, et Dieu m’en est témoin,
Au cœur de cette vierge à peine ai-je eu besoin D'inspirer les élans de la sainte prière.
On diroit qu’avec nous elle court sa carrière,
Qu’avec nous elle voit les mystères du ciel,
Et que son regard plonge au sein de l’Éternel.
Autant sa beauté brille, autant son œil est chaste; Autant sa voix est humble, autant son cœur est vaste. Elle étoit pastourelle en son pauvre hameau.
Et la voici guerrière en ce lointain château !
Héroïne ou bergère, elle est toujours fidèle,
Et des enfans bénis le plus touchant modèle. »
L’autre Ange répondoit : « Ah ! moins heureux que toi.
Je vois bien des écueils ! je suis l’Ange d’un roi.
Pourtant, dans sa foiblesse il retrouve des larmes Pour pleurer ses erreurs et détester leurs charmes.
Hier encor mon front s’est voilé de rougeur En jetant sur le sien l’éclair du jour vengeur...
Jamais il ne pourra lasser mon espérance.
Car j’ai sauvé des rois et bien des fils de France. »
Tels les pasteurs des champs dans l’éclat d’un beau jour, De leur plus cher espoir se bercent tour à tour ;
•-“■Bigitizwl byÆeogle
L’œil toujours attentif, tout en prêtant l’oreille, Chacun suit du regard le troupeau qu’il surveille, Unissant et l’attrait et le soin du devoir,
Et le bonheur d’entendre et le plaisir de voir,
Et parmi les tableaux d’une vaste étendue,
Dans tous les horizons rien n’échappe à leur vue.
Tels et plus largement les deux Anges gardiens Embrassoient terre et ciel dans leurs doux entretiens.
L’Ange du roi répond : «Quand, au jour des justices, La révélation des vertus et des vices,
De tous les cœurs jugés illuminant l’arrêt,
De leur sort éternel aura dit le secret Et comment ici-bas la grâce les épie,
Quelle gloire au dévot ! quelle honte à l’impie !
Mon frère, un grand espoir est promis à nos vœux,
Si d’un nouveau combat sortant victorieux,
Charles peut échapper aux pièges d’une femme.
Il a déjà su fuir; c’est détourner la flamme.
Ce n’est point l’étouffer. Il faut donc aujourd’hui Joindre, au nom du devoir pour lequel il a fui,
Le succès du courage au succès de la crainte,
Et dans œtte prière intéresser ta sainte.
Il sommeilla ; mon souffle a béni son repos,
Il s’endort fugitif : qu’il s’éveille héros !
— « Oui, mon frère, ajoutait l’heureux Ange de Jeanne, Qu’un foible cœur s’amende autant qu’il se condamne! Et si tu ne peux pas l’affermir à jamais Dans la vertu qui donne et l’honneur et la paix,
Que du moins pour le cours d’une ère de miracles,
Sa pieuse douleur épargne les obstacles.
Le prodige est tout prêt; mais, dans un saint effroi.
Il peut encor s’enfuir loin d’un indigne roi.
—o Le prophète à Saul parloit comme tu parles.
Mon frère! et j’en frémis! reprend l’Ange de Charles. Mais une loi de grâce a réjoui les cieux,
Et le Seigneur, toujours miséricordieux,
Épandant son soleil môme à travers les crimes. Jusqu’au bord de l’enfer sauve encor des victimes. » Et les Anges chantoient en attendant le jour,
Et des hymnes de gloire et des hymnes d’amour;
Ils remplissoient les airs de leur vive harmonie.
L’un célébra la Vierge entre toutes bénie ;
L’autre, Jésus enfant dans la crèche couché.
Et l’auguste mystère où Dieu reste caché.
Puis, tous deux en mêlant leurs soupirs et leurs âmes, Des divines ardeurs ils recueillent les flammes :
Le nom de Jéhova brille comme l’éclair Dans ces chants inconnus aux oreilles de chair ;
Et de là se répand un invisible baume
Sur tous les cœurs souffrans du désolé royaume.
Enfin l’aube du jour, aux flancs des vieux manoirs. De la nuit qui s’en va blanchit les voiles noirs.
Et l’on n’aperçoit plus aux gothiques verrières Que les pâles rayons des mourantes lumières ;
Mais le flambeau des cieux ne paroît point encor Quand déjà l’air frémit aux fanfares du cor.
Quatre nobles guerriers avoicnt devancé l’heure Où devoit se rouvrir la royale demeure.
A leur fière prestance on reconnoît des preux.
Et bientôt descendus de leurs coursiers poudreux,
Ils venoient de gravir à la lueur des lampes De l’antique château les sinueuses rampes.
Leurs noms sont glorieux dans la cause du roi :
C’est Xaintrailles, Villars, La Hire et du Tilloy.
Leurs fronts, enveloppés des plus sombres nuages. Sur leurs pas répandoient de douloureux présages. • Ils sont au même instant introduits; et Valois,
De l’orgueil des palais congédiant les lois,
Leur donne dans ses pleurs la royale accolade.
«Ledeuil de vos regardsm’annonceuneambassade... Des amis visiteurs seroient trop doux pour moi !
Que faut-il ajouter au malheur de Rouvroy ?
Parlez! » — Villars répond: «Orléans sous la cendre Jure de s’abîmer plutôt que de se rendre!
Malgré son désespoir, peut-être est-il permis D’épargner cette joie à nos vieux ennemis.
« Comme un dépôt sacré, si le roi l’autorise,
La ville aux Bourguignons pourroit être remise •
Car le bon duc Louis, captif depuis le jour Où tant de sang coula dans les champs d’Azincour, Au nom de son malheur et loin de sa patrie Peut, sous le bouclier de la chevalerie,
Contre tout agresseur abriter Orléans.
— « C’est sans doute bien tard le dire aux assiégeons , Répond Charles. N’importe 1 et si le duc Philippe D’un droit chevaleresque adopte le principe,
Je trouve dans mon âme assez de fermeté Pour entendre un arrêt que les preux ont dicté.
— « Que le roi dise un mot ! s’écrie alors Xaintrailles, Notre sang peut encore cimenter des murailles.
A la vie, à la mort, tous nos bras sont à lui.
— « Je le sais, mes enfans ; ce n’est pas d’aujourd’hui , Et Montargis naguère auroit pu le redire A qui l’eût oublié : n’est-il pas vrai, La Hire î..
Et le cri d’Orléans, neuf mois déjà passés,
Du milieu des tombeaux le dit encore assez.
3fiî JEANNE D'ARC.
— « Oui, Sire, de vos preux la meilleure fortune C’est de voir mille morts et de n’en craindre aucune.
—«Votre roi veut du moins, après tant de malheurs. Épargner de son peuple et le sang et les pleurs ;
Et Philippe-le-Bon, lassé de sa vengeance ,
Doit retrouver enfin quelque amour pour la France. Et toi, qui de mon gré naguère lui prêtas Contre d’autres félons le secours de ton bras, Xaintrailles ! près de lui sois encor l’interprète D’une offre où de l’honneur la voix est satisfaite.
Que si l’orgueil anglais répond par un refus ,
Le ciel a des bonheurs pour ceux qui n’en ont pins, Et le souffle divin qui dissipe l’orage Nous rouvrira le port eu dépit du naufrage.
— « Ah ! Sire, comptez-vous sur ce merveilleux bruit Dont la triste Orléans se repaît jour et nuit ? » Répondent les guerriers. « Elle se croit sauvée Si vers nous Jeanne d’Arc vient... — «Elle est arrivée! Elle attend au Coudray les ordres de son roi. —«Quoi! Seigneur, elle attend! et c’est là votre foi? — « Amis, l’espoir du peuple est souvent un oracle; Mais gardons-nous d’aller au-devant du miracle ! Restez jusqu'à demain, et vous pourrez la voir, L’entendre, la juger : je vais la recevoir.
« Nous-mêmes cependant, après cette entrevue,
Et du bonheur promis sans attendre l’issue , Nous-mêmes agissons comme si dans nos mains Dieu vouloit ne laisser que des secours humains.
« A Bourges, dans deux jours la reine se retire ;
La Trémoïlle est déjà chargé de l’y conduire ;
Elle y va sans maison, sans cour ; il ne faut pas D’un reste de splendeur embarrasser nos pas.
Aux plus saintes vertus par le malheur instruite.
Elle a remercié presque toute sa suite...
Que la victoire seule en marque le retour. »
Ainsi Valois exile et l’orgueil et l’amour :
D’Agnès et du ministre il rompt l’intelligence ;
Elle va retourner au fond de sa Provence Et sort dès aujourd’hui de ce royal manoir.
O reine ! puissiez-vous jamais ne la revoir !
Ne pleurez plus ! vos pleurs ignorent le mystère De ce cœur où respire un espoir adultère ;
Et l’enfer, attentif à de honteux progrès,
En la voyant partir aura d’autres regrets.
Cet exil de Sorel confondoit Asmodée.
De l’opposer à Jeanne il caressoit l’idée.
Hier, hier encore, il croyoit être sûr D’enchaîner le miracle à ce regard impur ,
Et de déconcerter par sa seule présence
De la vierge des champs l’angélique innocence.
Il veut du moins tenter une dernière fois De glisser son venin dans le cœur de Valois ;
Il rugit à l’entour, et sa rage enflammée L’assiège, mais en vain ; la porte en est fermée.
A la séduction Charles demeurant sourd Est allé dans le sein du vénérable Harcourt Déposer et sa faute, et son deuil, et sa crainte.
Il y reçoit les dons de la vérité sainte,
Et ce jour de sa vie est l’un des plus beaux jours.
Oh ! non, le cœur des rois n’est pas foible toujours ! C’est vous qui l’égarez sous vos lâches paroles,
Courtisant de plaisirs, adorateurs d’idoles..!
Et vous qui, même encor de nos teins, à Sorel Prodiguez sans rougir un encens criminel ,
Des indignes grandeurs vous vous faites complices Et vous prenez ainsi votre part de leurs vices.
Asmodée en partant fatigue les échos Des soupirs de sa rage exhalée en ces mots :
«Je repars ; mais plus fort et mieux armé peut-être, Au roi de France un jour je veux parler en maître. Dans mes pressentimens ce manoir est maudit.
Je lui serai fatal ! ma haine me le dit.
Ici je reviendrai, tant j’aime l’espérance Qui couve comme un germe au sein de la vengeance ! Mais il faut à mon zèle encor d’autres fureurs, Comme il faut à ce prince encor d’autres erreurs.
Eh bien ! pour retremper à la source des crimes Mon souffle, je m’en vais courir à leurs abîmes, J’embrasserai l’enfer dans ses intimes flancs ;
De sa rage à ma rage il joindra les élans,
Dans ce feu qui, vomi du fond de ses entrailles, Contre la vertu même obtient des représailles.
Je boirai de Satan le plus subtil venin
Et je reviens bientôt par le plus court chemin.
Qu’à mes accens Sorel associant ses charmes Contre le cœur du roi prépare d’autres armes,
Et je retrouverai dans ce combat nouveau Le malheur des Valois et le sang d’Isabeau ,
Ce sang trop près du vice et de sa source impure Pour se débarrasser de toute sa souillure.
Ou la France jamais ne sera plus à lui ,
Et du trône usurpé je resterai l’appui ;
Ou des prospérités si le charme l’enivre,
Agnès bientôt revient et l’amour nous le livre. Je sais dans quels regards est écrit son destin. Courage donc, Sorel ! le triomphe est certain ! Sache, au jour de la honte, étaler ta victoire Et même effrontément lui parler de la gloire. Les poètes impurs nous rediront tes chants.
Et nous serons vengés de la fille des champs. » Il dit, et suit Agnès ; et, dès qu’il se retire, Dans un air pur Chinon plus librement respire.
Alors l’Ange des deux qui veille sur le roi A l’hymne de salut mêle un soupir d’effroi :
« Seigneur 1 bénis le cœur qui t’aime ;
Et jamais le fils du blasphème Sur lui ne pourra prévaloir.
Avec moi garde sa jeunesse ;
Sois sa force dans sa foiblesse ,
Dans son malheur sois son espoir.
« S’il arrive des jours de honte,
Que ta bonté lui tienne compte Des jours fidèles à ta loi ;
Et si dans sa course il s’égare ,
Qu’une sainte douleur répare Tous les jours perdus loin de toi.
« Au souvenir de la tempête Je suis triste : mais d’un prophète Ce démon n’a pas les secrets....
Dieu seul maudit, Dieu seul condamne...
Ah ! qu’il soit béni !.. voici Jeanne !
Tout le ciel brille dans ses traits. »
Jeanne s'avançoit donc , et des peuples suivie Jetoit un doux regard sur la foule ravie.
Le sourire et les pleurs se mêloient dans ses yeux,
Et l’air retentissoit de mille cris joyeux.
« Il est tems que le ciel vienne en aide à la terre !
Il est tems de chasser la perfide Angleterre I » S’écrioient-ils. « Salut à l’ange du Seigneur. »
Oh ! comme ils sont nouveaux tous ces chants de bonheur ! Ils étonnent au loin et la Vienne et la Loire,
Et le coeur qui les chante à peine est sûr d'y croire.
Ainsi, quand les guérets restent longtems couverts De neige et de frimas, lourd manteau des hivers ,
Le pas silencieux suit sa pénible voie,
L’écho ne sait plus rien des concerts de la joie.
Et l’air comme chargé du fardeau des ennuis S'attriste sur des jours presque pareils aux nuits ;
Mais, lorsque le soleil réchauffant les haleines,
De la terre glacée a pénétré les veines Et sur l’herbe naissante étale son flambeau,
A la nature entière il donne un feu nouveau.
Rien n’échappe à l’ardeur de sa lumière immense,
Et le bonheur des champs aussitôt recommence.
Réception de Jeanne au château de Chinon. — Signes de sa mission divine. — La question sera soumise à un conseil théologique. — Effroi des esprits ténébreux. — Vision nouvelle de l’enfer. — Despotisme de Satan. — Les démons protecteurs impuissans. — Catherine de France et Henri VI sauvés du naufrage par les Anges.
Avant d’entrer au seuil du palais de Valois, Jeanne s’est prosternée aux pieds du Roi des rois : Les autels de Saint-Mexme ont reçu sa prière.
Et les feux de la grâce inondent sa paupière.
Mille acclamations au sortir du saint lien Suivoient encor les pas de la fille de Dieu,
Quand un impur guerrier dont l’âme est possédée Des honteuses fureurs du souffle d'Asmodée,
Au passage de Jeanne, à son front virginal Jette l’obscénité d’un outrage infernal.
ÎC8 . JEANNE D’ARC.
a Le Seigneur va bientôt châtier cet impie. »
Dit- elle, a et je vois l’heure où le crime s’expie! #
Et le moment prédit à peine étoit passé Que la Vienne emportoit le corps de l’insensé.
A l’éclat du miracle et dans sa foi vivante,
Tout le peuple est frappé d'une sainte épouvante.
Ainsi jadis la foudre instruisoit Israël.
Jeanne a donc le secret des vengeances du ciel!..
Jusqu’aux portes des tours et des donjons antiques Mille voix l’ont bénie, au chant des saints cantiques. Conduite par Vendôme et par Jean de Gaucour Elle entre ; elle reçoit les honneurs d’une cour Dont le mourant éclat ressuscité pour elle A fait de cette nuit une nuit solennelle.
Trois cents torches brill oient à l’entour du château.
Et dans l’ombre jamais le jour ne fut plus beau.
Comme au tems des splendeurs, comme au tems des alarmes. Chevaliers et gardiens partout sont sous les armes.
Puis la salle du trône où de sa royauté Charles parmi ses preux cache la majesté,
Largement s’est ouverte à la vierge guerrière Et de mille flambeaux lui jette la lumière.
Mais son œil toujours sûr ne s’en éblouit pas.
Seule et droit au monarque elle a porté ses pas;
Elle a compris le piège et ne s’est point troublée De la complicité d’une illustre assemblée Où cent nobles seigneurs semblables à cent rois Auroient pu l’interdire et l’égarer cent fois.
Alors du front de l’Ange une vive étincelle Invisible pour eux mais visible pour elle
Lui désignoit Valois par un signe divin.
Dans son étonnement le prince indique en vain Le sire de Laval aux yeux de la bergère.
Et lui dit Parmi nous vous êtes étrangère,
Et vous vous méprenez, Jeanne ! voici le roi I Adressez-vous à lui, Jeanne, ce n’est pas moi. »
Mais, au rayonnement qui dirige sa vue,
Jeanne, sans s’alarmer d’une feinte imprévue,
A voit déjà du prince embrassé les genoux En s’écriant : « Le roi, gentil Dauphin, c’est vous;
C’est vous seul et nul autre!... et moi, je suis chargée De porter le salut à la ville assiégée.
Puis à Rheims sur le front du roi victorieux Je verrai couler l’huile et le parfum des deux.
— « Et qui vous a donné, Jeanne, cette puissance?
— « Celui qui plus que vous, Sire, est le roi de France, Celui de tous les rois qui seul est Roi régnant
El dont un autre roi n’est que le lieutenant.
— « Et comment donc sa voix s’est-elle fait en tendre?
— « Il m’est enfin permis, Seigneur, de vous l’apprendre. Trois ans déjà passés je gardois mon troupeau,
-'Et sans penser jamais à sortir du hameau,
Quand Micaël Archange a dit à mon oreille Et prêché dans mon cœur cette double merveille,
Le salut d’Orléans et le sacre du roi.
Et chaque jour depuis il éclaire ma foi.
« Les Anges, les élus, arrivent à sa suite,
Et sainte Catherine, et sainte Marguerite,
Et j’entends leur parole, et je vois leur splendeur.
Il n’est rien de pareil dans l’humaine grandeur :
Et tout à l’heure encore un rayon de leur gloire,
Quand vous ave* voulu l'épreuve avant dé croire;
A plané sur ce front que je n’ai vu jamais,
Et sans l’avoir connu je le reconnoissais.
— « Jeanne, il faut l’avouer : vous croire est difficile. Quoi ! votre oeil vient de voir ce que n’ont pas vu mille ! —«Ah ! ne me tentez point, Sire, vous savez bien Que devant le Seigneur nul d’entre nous n’est rien. Mais c’est dans ce néant qu’il a daigné m’élire
Pour sauver mon pays, peut-être pour l’instruire,
Et dans un coup du ciel lui faire voir comment Une pauvre bergère en sera l’instrumeht.
Oui, Dieu seul m’a conduite à ce roi qui m’écoute, Aussi j’ai bien le droit de m’affliger d’un doute ! »
Et Jeanne fond en pleurs, Charles lui tend la main.
— « Enfant, ayez courage encor jusqu’à demain!
Car si l’ardente foi ne connoît point d’obstacle,
Elle permet du moins d’interroger l’oracle.
Je veux d’ailleurs, je veux sur des faits inconnus Savoir quels bruits du ciel vous seront revenus.
— « Et moi, je puis au roi, sur des choses passées Entre Dieu seul et lui, rédire ses pensées. »
Soudain toute la cour, d’un élan spontané,
Laisse avec Jeanne à part le monarque étonné.
L’anxiété, la foi, la crainte, l’allégresse,
Dans les cœurs agités se combattent sans cesse.
Les uns sont tout espoir, les autres tout effroi.
Les yeux toujours fixés sur Jeanne et sur le roi Contemplent en silence et leur joie et leurs larmes, Ineffable mélange où le deuil a ses charmes.
Puis, lorsqu’après ce trouble on aperçoit enfin Un bonheur sans nuage au front du roi Dauphin, !
Le bonheur est partout : c’est la flamme électrique.
«Jeanne d’Àrc, je l’avoue, est plus que prophétique! Elle ajoute au récit du prochain avenir Des secrets enfermés dans mon seul souvenir.
Ainsi déjà pour moi cette épreuve est oertaine. »
Il dit, et la présente au cercle de la reine ;
Et la reine la nomme, au milieu de ses pleurs, L’Arc-en-Ciel d’Orléans , le lys de Vaucouleurs ;
Et toutes les beautés veulent, après Marie,
Tour à tour embrasser l’ange de la patrie.
La vierge ayoit redit à Charles dès l’abord La prière qu’il fit dans un soudain remord,
Seul devant Dieu : «Seigneur, qui savez ma foiblesse, Daigne votre pitié visiter ma détresse.
Et pour grâce première, ah ! puissé-je savoir Si j’ai le sang des rois, si j’en ai le devoir.
Mais que dans le fourreau se brise mon épée Plutôt que de chercher une gloire usurpée;
Et moi, plutôt descendre obscur^dans l’avenir Que de ravir un sceptre à qui doit le tenir.
Je n’ose sur la France implorer un miracle.
Ah ! si l’espoir suffit pour tenir lieu d’oracle,
Son inspiration ne peut-elle à mes yeux Dérouler de mon sort le fil mystérieux?
Ou faut- il, pour juger le doute qui m’accable,
Faut-il attendre un jour encor plus lamentable? » Ces vœux du repentir de Dieu seul entendus Revenaient donc du ciel 1 Charles ne doutoit plus.
« Ainsi, lui disoit Jeanne, ainsi dans vos alarmes Vous-même avez eu peur du succès de vos armes.
Et moi je viens au nom du message divin Vous ordonner l’oubli de ce scrupule vain.
Reprenez, reprenez et le sceptre et la lance.
Soyez victorieux ! vous êtes fils de France 1 « L’autre sujet d’effroi ne m’est point confié.
Mais les larmes d’hier vous ont justifié Dans ce cri de prière où la grâce est parlante :
« Je veux rester fidèle à la sainte épouvante Et bannir le danger, sûr de ne point périr Si je puis, ô mon Dieu ! vous chercher et le fuir ! » Et Charles, rayonnant d’espérance et de joie, Répondoit aussitôt : « C’est Dieu qui vous envoie ! » La parole du roi suffira-t-elle ?.. Non !
Un conseil composé d’hommes de haut renom Réclame ici d’abord, étroite providence,
Un examen soumis aux lois de sa prudence.
Et Dieu, le même Dieu qui d’un coup de son bras Sait exalter un peuple ou le jeter à bas,
Va permettre aujourd’hui qu'un miracle se traîne Aux pas embarrassés de la sagesse humaine.
Tant il veut constater par des signes divers La nouvelle leçon qu’il donne à l’univers.
L’abîme s’est ému des bruits de la merveille,
Et partout des démons la fureur se réveille.
Ainsi, ciel, terre, enfer, tout dans ce grand débat, Tout s’ébranle à la fois et s’apprête au combat.
Anges! guides sacrés de la vaste carrière Où de vos yeux mes yeux reçoivent la lumière.
Où de vos voix ma voix recueille les accords,
Où de vos cœurs mon cœur embrasse les transports. Soutenez mes élans sur vos divines ailes...
Je revois le foyer des douleurs éternelles,
Et planant au-dessus de ces étangs de feu,
J’y reçois votre souffle au cri de gloire à Dieu!
Voici, voici les flots de l’inferuale rage,.,
Je tremble 1.. rassurez mon timide courage.
Dans le Tartare impur Asmodée est rentré.
Ignorant si d’en haut nos yeux l'ont rencontré.
Il ne peut ni nous voir, ni même nous entendre...
Oh 1 comme il est chargé de cette immonde cendre Où l’écume des cœurs se mêle avec le fiel !..
Et quelle grâce, ici, de respirer le ciel,
Et de pouvoir encor, sans péril de mon âme.
Avec vous, Anges saints, visiter cette flamme,
Et puis eD découvrir au monde épouvanté Pour son enseignement la sinistre clarté !
L’enfer, immense gouffre, aussi profond abîme Qu’un Dieu l’a pu creuser pour l’univers du crime.
N'a point, comme avoient dit les païennes erreurs, Divers climats de feu, divers cercles d’horreurs.
Centre de tous les maux, une et même patrie De la corruption au fond des cœurs nourrie.
Il n’est qu’un seul royaume et qu’un seul océan,
Et pour l'éternité n’aura qu’un seul tyran,
Lucifer! aux regards du monarque terrible,
Tout, dans ces profondeurs, est à la fois visible,
Et de chaque maudit les yeux infortunés A tout voir comme lui sont aussi condamnés : •
Transparence des cœurs, transparence des âmes,
Où rien n’est ignoré des vœux les plus infâmes; Supplice diaphane, en dehors, en dedans,
Et sans cesse éclairé par des rayons ardens;
Miroir épouvantable et dont l’éclat rassemble Tous les pécheurs voyant tous leurs crimes ensemble; Indissoluble nœud de frères ennemis Se maudissant toujours et toujours réunis ; Communauté d’eflroi, de fatigue et de fange,
JEANNE D’ARC Dans l’oscillation d’un éternel mélange,
Rendant des feux aux feux, comme au bassin des mers La vague échange aussi des flots toujours amers.
Et pourtant la justice y sait avec mesure Entre tous les damnés varier la torture.
Et dans la même braise allumer aux pervers,
Pour leurs mille péchés mille brasiers divers.
Ainsi, dans vos foyers le même feu consume En débris inégaux le bois ou le bitume,
La houille ou la bruyère ; et ces rouges torrens Y combinent cent fois leurs sillons dévorans ;
Et variant toujours leur éclat, leur figure,
Ils changent de fureur sans changer de nature.
Les plus affreux tourmens dès lors sont attachés Aux plus coupables coeurs comme aux plus noirs péchés, Et chacun porte en soi dans ces gouffres horribles Tous les divers degrés des flammes irascibles.
La fournaise est donc une ; et, dans cette' unité,
Les crimes font la peine et la diversité.
L’orgueil suscite au feu la rougeur acérée; L’avarice, un amas où la braise est dorée ;
L’impureté, l’écume aux ignobles couleurs ;
L’envie, un fiel mordant de livides pâleurs; '•
La gourmandise, un lac, un océan immonde;
La colère, l’éclat de la foudre qui gronde;
Et la paresse, l’huile aux gluantes ardeurs.
Des crimes capitaux telles sont les splendeurs :
Et trop souvent, hélas ! les âmes dévorées Reçoivent à la fois plusieurs de ces livrées.
Et chaque maudit brûle aux sept sources du mal, Dans l’incendie entier de ce prisme infernal. Asmodée, en passant, avec des yeux avides»
Court des futurs damnés fouiller les places vides, Moins occupé de ceux qu’il voit et qu’il entend,
Que de ceux qu’il espère et de ceux qu’il attend.
Ses bras ont secoué la vague des supplices.
Aux couleurs de la flamme il cherche des indices Et des combinaisons pour des pécheurs connus.
Et pour les deviner avant qu'ils soient venus.
Il bondit comme un tigre, il rugit s’il découvre Un sceptre, une couronne, où l'abîme s’en tr' ouvre :
Ce signe précurseur lui promet quelque jour Un monarque puni des crimes de l’amour;
Et souvent pour l’enfer ces princières aubaines,
Ave® l’âme des rois, avec l’âme des reines,
Ont aussi fait descendre une cour de maudits, Esclaves corrupteurs qui les servoient jadis.
Complices couronnés des crimes de la terre.
Sachez quelle est la fin d’une vie adultère;
Voyez des feux vengeurs l’implacable trésor...
Ayez pitié de vous! il en est tems encor.
De l’impudicité le démon plein de fange Des coupables grandeurs revoit le mauvais ange, Orial, qui vouloit comme lui visiter Ces feux que tôt ou tard leurs morts vont habiter.
Là, parmi les ardeurs de ces torrides zônes.
On voit flotter fleurons, diadèmes et trônes, Stygmates préparés sur un sanglant écueil A des fronts dont la foudre aura brisé l’orgueil.
Mille et mille démons dans le flot des souillures Comme autant de serpens essayoient leurs morsures Et sur les lits de pourpre, et sur les chars dorés,
Us rassembloient le feu de leurs traits acérés,
Puis recourhoient leurs dards sous leur tète livide,
476 Jeanne d’Arû.
Furieux de n’avoir rencontré que le vide.
A l’aspect d’Asmodée et du sombre Orial,
Ils vouloient combiner un supplice royal.
Toute leur légion, comme une affreuse armée,
Sur quelque grand pervers de haute renommée, Épioit le moment de lancer son venin,
Quand tout à coup Satan leur barre le chemin.
« Que faites- vous ? dit-il de sa voix de tonnerre. Cette rage me plaît, mais pour une autre guerre. Pourquoi vous attaquer à des gîtes vacansî Puériles ardeurs 1 quand autour d’Orléans, ün calamiteux siège aujourd’hui vous réclame Et vous promet un règne à la fin de son drame;
Car toujours nous régnons par les usurpateurs;
Leur trône est le garant des principes menteurs : Avec eux le parjure, avec eux l’hérésie,
Et leur vertu jamais n’est qu’une hypocrisie.
« Oh! oui, pour de longsjours France tu m’appartiens, Si je peux, au mépris de tes rois Très-Chrétiens, Établir l’Angleterre avec des goûts de schisme Sur les débris sanglans de ton christianisme!
De Hus et de Wiclef déjà les vœux hardis Ont de loin préparé des peuples de maudits...
Croyez, donc aux élans d’un espoir qui me ronge. Moi, moi l’inspirateur des œuvres de mensonge .
« Puissiez-vous gouverner seuls le tuteur anglais ! Contre de vains remords ajustez tous vos traits.
Qu’il usurpe! a-t-ii peur de trahir un pupille?
A ce simple attentat le chemin est facile Sitôt que vers le trône, et par d’autres méfaits,
De degrés en degrés les premiers pas sont faits. Puisqu’il a mis la main aux fruits de l’injustice,
CflANT QUINZIÈME. «7
l)e tout ce qu’elle opère il est déjà complice.
« Marchez donc à ce but, démons! si dans ces jours Il est bon d’allumer les impures amours,
Il faut choisir aussi le lieu, les cœurs, les âmes;
Et pour un dénouement si vous armez les femmes, Pourquoi ne point d’abord diriger vos filets Sur la fille des champs intruse des palais?
Voilà par quel triomphe et par quelle conquête On réduit au silence une voix de prophète.
Qu’en dites- vous?
— « Satan ! je crains de t’irriter;
Mais tu veux la réponse, et tu vas l’écouter :
Eh bien ! cette jeune âme a dans son œil timide Tout un ciel de splendeurs, impénétrable égide Dont les rayons pareils à d’invincibles dards Ont toujours devant elle abattu nos regàrds.
Cette épreuve a comblé celle que j’ai subie A l’apparition de ce vierge Tobie Qui du tombeau sept fois creusé par Ragüel Sauva son innocence en suivant Raphaël.
«Par un Archange aussi Jeanne est-elle guidée?
Je frémis de le croire 1 » — Ainsi parle Asmodée, Rampant comme un reptile autour de Lucifer.
— « Ne crains pas mon courroux : tu sers trop bien l’enfer. Mais ne me cache rien de tout ce qui le touche ;
Car, même avant d’ouïr cet aveu de ta bouche,
Par mille autres démons je savois vos terreurs.
« Venez donc avec nous retremper vos fureurs. Attachez à vos pas des escortes nombreuses ;
Multipliez partout vos courses ténébreuses;
Allez 1.. mais je devine à l’ardeur de tes yeux Ce que leur flamme veut emporter de ces lieux,
Asmodée i oui, viens, viens ; que mon souffle t’inonde Et verse avec le tien sa rage sur le monde! »
Il dit, et dans le choc des grincemens de dents,
Il lui fait respirer ses feux les plus ardents,
Et le crime à grands flots y roule ses amorces.
« Orial ! viens aussi. Par de nouvelles forces Il faut de ton message assurer le succès,
Et par la trahison faire un roi des Français ;
Accours ! accours ! » — L’enfer témoin de leux étreinte De mille hurlemens assourdit son enceinte,
Et de ses légions saluant le départ
S’est écrié : « Courage ! et gloire au léopard ! »
A l'instant, Kabaël, le démon du blasphème,
Au cratère infernal glissant sa face blême.
Avec un bruit pareil au souffle de l’autan,
Précipitoit son vol jusqu’aux pieds de Satan.
« Guerre à Dieu ! guerre à Dieu ! Voici des jours de trouble Où la haine s’accroît, où la rage redouble.
Cette fille de rien, poussée au nom du ciel,
Va de tous les dévots entretenir le fiel.
Un ordre des prélats, et je viens de l’apprendre,
Dans les murs de Poitiers lui prescrit de se rendre.
Déjà vers le concile elle a pris son chemin ;
Elle doit y subir l’éclat d’un examen.
Un beau champ s’ouvre donc pour lancer le sarcasme Sur les folles ardeurs de son enthousiasme ;
Aussitôt l’ironie arrive sans détours A conspuer aussi la foi des anciens jours ;
Et sortant du secret des foyers domestiques Nos cris blasphémeront sur les places publiques. GuerreàDieu! guerre à Dieu !— «C’est bienl répond Satan. Toutefois prenons garde ! et l'exemple d’Aman
CHANT QUINZIÉME. m
Renversé par Esther nous a fait trop de honte Pour ne point redouter un semblable mécompte.
— « Le tems n’est pas le même, a repris Kabaël ; Alors, le bras de Dieu conduisoit Israël.
Mais de sa providence il cache le prodige Dans les peuples chrétiens, encor qu’il les dirige ;
Et son front est voilé dans ce vaste univers Dont il livre souvent les peuples atyc pervers.
— « Peux-tu donc, Kabaël, ne point voir ta méprise ? Regarde le progrès de sa fatale Église !..
Naguère j’espérois dans un schisme sans fin Des successeurs de Pierre enchaîner le destin ;
Et n’a-t-il pas repris dans les mur3 de Constance, Comme en un jeu de mots, sa moqueuse constance?..
« Ah ! tout ce que Dieu fait est fait pour les élus ! Sache donc le comprendre et ne l’oublier plus :
S’il voile sa splendeur, s’il retient sa puissance,
C’est pour multiplier l’ardeur de la croyance ;
Car dans les cœurs épris du zèle de sa loi.
On le sait trop, le ciel est le prix de la foi.
Aussi, de loin en loin, au bruit d’une merveille, Parfois il l’affermit, parfois il la réveille.
Veut-il que la croix monte au sceptre des Césars : Soudain le Labarum étonne leurs regards.
Veut-il fonder la France : un seul cri de prière,
A la voix du Sicambre y répand la lumière.
Veut-il contre l'Arabe armer un bras mortel :
L’Ange exterminateur frappe au gré de Martel.
Et dès qu’il veut jeter l’Europe sur Solyme,
A crier Dieu le veut ! l’Europe est unanime»
Donc aux rois Très-Chrétiens s’il prête son appui, ün enfant peut chasser Albion devant lui...
J’en ai peur ! je confie à l’enfer cette crainte...
Gardez qu’un tel aveu n’en dépasse l’enceinte I 11 irrite déjà mon intime fureur.
« Mais que la vérité serve à semer l’erreur.
Kh bien ! j’en frémissois au récit d’Asmodée :
Puisque d’aucun de nous elle n’est possédée,
Cette fille, je tremble 1 et tremblez avec moi !
Ah ! je ne puis en vain subir pareil effroi...
En exceptant toujours l’épouvante éternelle Que partout à nos yeux la croix porte avec elle, Jamais terreur plus sombre ici ne pénétra,
Depuis Esther, Judith, Jahel et Débora ! »
Et Satan s’interrompt. Les enfers en silence De sa rage à son front lisoient la violence ;
Elle éclate aussitôt en longs rugissemens Et l’abîme frémit jusqu'en ses fondemens ;
Et l’antique dragon sur les brasiers se roule ;
Et de tous les damnés il pressure la foule ;
Et de ses yeux il sort comme de rouges pleurs Versant les feux aux feux, les douleurs aux douleurs... Et tout à coup le roi des océans de flamme S’écrie : « Anges maudits ! laissez donc cette femme ! Craignez, en remuant les peuples sous ses pas, Craignez de lui donner un nom qu’elle n’a pas !
— « Quoi ! Satan,tu pourrois te résoudre à la craindre ? Quoi ! ce bel incendie, est-ce à toi de l’éteindre ?
Pour moi, j’y trouve un goût où ma voix se promet Tout l’accent infernal que la langue permet.
— « Un souffle de révolte est dans cette réponse ;
Va donc au fond du gouffre où ma fureur t’enfonce ! » Et Satan de sa corne enlève Kabaël Et le replonge au puits de l’abîme éternel.
« Aux enfers comme aux cieux il ne fautqu’unseul maître. Je te déchaînerai dans quelque tems peut-être;
Mais, jusque-là, subis, muet à mes côtés,
Les feux jl es plus aigus des esprits révoltés. »
Et l’on vit tournoyer la ténébreuse écume De l'immense fournaise où la poix, le bitume,
Et mille autres ardeurs rouloient dans leurs bouillons Les rages du blasphème en fougueux tourbillons.
Sur l’océan du crime une terreur nouvelle Remuoit dans les cœurs l’incendie avec elle.
Mais contre Lucifer et contre son pouvoir Nul d’entre les démons n’oseroit s’émouvoir;
Car sous son pied de feu le monde infernal tremble.
Et son bras, plus puissant que tous leurs bras ensemble,
Lui conserve toujours dans ces lugubres lieux,
Sauf la grâce, le rang qu’il avoit dans les cieux.
O vous qui vous bercez d’un espoir anarchique î Sachez-le donc : L’enfer n’est pas la république.
Vous détestez les rois et le pouvoir divin ;
Mais à ce droit sacré vous résistez en vain.
Et vous avez beau fuir sa vérité sublime,
Vous la retrouverez jusqu’au fond de l'ablme.
Et l’Archange maudit cria : « Point de repos ! »
Et l’on vit accourir ses infâmes suppôts
Plus nombreux que la vague au sein des mers profondes
Ou que les grains de sable arrosés par leurs ondes.
Les ordres sont donnés à chaque légion.
Et Luziel reçoit ainsi sa mission :
« Toi qui sais, dans l’éclat d’une amère ironie.
Et jusque sur les Saints jeter la calomnie.
Cours à Poitiers! observe avec un œil prudent,
Et ne mords point sans voir où tu portes la dent,
Mais tâche de t’anir à quelque âme hypocrite Qui dans le mal se joue et jamais ne s’irrite...
Kabaël, s’il le faut, aura des suppléans.
« Et vous, démons guerriers, volez vers Orléans !
Et que l’Anglais triomphe alors qu’on examine Si Jeanne est prophétesse ou n’est qu’une héroïne. » Puis à d’autres esprits le tyran des enfers Ordonne de monter vers ce grand bras des mers,
De deux peuples rivaux éternelle frontière,
Ou comme leur lien, ou comme leur barrière.
Du sein de la Tamise, à ce même moment,
Sortoit avec splendeur un royal bâtiment;
Et du haut de ses mâts, aux cadences des rames,
Ses pavillons flottoient, rouges et blanches flammes. Bientôt il s’élança sur la hauteur des flots Où l’Océan n’a plus que les deux pour échos.
Il approchoit enfin de ces plages françaises Dont la gloire ennoblit les célèbres falaises,
Quand tout à coup les airs troublés par les autans Roulent des trombes d’eau sur des feux éclatans.
Le navire, assiégé par la foudre et par l’onde,
Ne sait plus où trouver un Dieu qui lui réponde. Au-dessus, c’est le ciel déployant la terreur, Au-dessous, c’est l’abîme entr’ouvrant son horreur, Et partout, c’est la mort !.. Quel sera le refuge Et contre l’incendie, et contre le déluge ?
Pour la première fois les esprits infernaux,
Rôle étrange ! vouloient combattre des fléaux.
Mais, en de tels secours, inhabile, impuissante,
Leur force n’a servi qu’à doubler l’épouvante;
Et tous ils s'enfuyoient avec ce cri fatal :
« Jamais, jamais le bien ! toujours, toujours le mal ! »
Alors, dans cette nef, une femme en prière.
Se croyant avec joie à son heure dern ière, Demandoit, non la vie, au souverain Seigneur,
Mais la mort, désormais seul espoir de bonheur.
Et c’étoit une mère! et l'orphelin près d’elle Inspiroit son enfance à la voix maternelle.
Et c’étoit une reine ! et l’enfant étoit roi !
Et ce roi de six ans dans sa mère avoit foi.
Et Catherine a dit à l’éclat des tempêtes :
« Frappez, frappez encore, et tombez sur nos têtes !
Et cet ange aussitôt s’en ira droit aux cieux ;
Et moi je trouverai grâce devant tes yeux.
Seigneur ! dans ta clémence, oh! oui, tu me pardonnes Le déplorable nœud de mes tristes couronnes! »
Ainsi prioit la reine, arrosant de ses pleurs L’enfant-roi, doux écho des amères douleurs.
Et tous deux ils vivront contre leur espérance,
Hélas! ils vont encor revoir le ciel de France.
Dieu seul s’est réservé les secrets de la mort,
Car un port de la terre est loin du dernier port !
Le rayon de salut apparoit dans la nue :
C’est d’en haut que la force est enfin revenue,
Et les Anges voilés dans le feu des éclairs Ont éteint l’incendie avec les flots amers.
Puis, ramassant encor les lames vagabondes,
Ils les font retomber dans le gouffre des ondes :
Et voici que l’airain des remparts de Calais A salué Henri comme roi des Français;
Et les cris redoublés de Vive l’Angleterre !
Escortent vers Paris et le fils et la mère.
Au fond de l’Océan se replongeant confus.
Les démons sur les eaux ne reparoissent plus.
Mais, bientôt, rassemblant leur armée infernale, Ils planent sur la France et sur sa capitale.
Tandis que dans l’azur formant de saints concerts, Les Anges ont ému tous les échos des mers.
« Dieu seul règne sur le monde Comme au ciel, comme aux enfers.
Son jour luit, sa foudre gronde Jusqu’aux plus lointains déserts.
Et l’immensité de l’onde Dans la mer la plus profonde Voit le feu de ses éclairs.
« 11 commande à la tempête ;
Son souffle irrite les flots.
Les apaise, les arrête.
Les brise au bruit des échos ;
Et, devant ses yeux muette,
Toute la nature est prête A rentrer dans son repos.
« Anges de ce Dieu suprême,
A sa voix nous répandons,
Au sein du peuple qui l’aime.
Et sa grâce et tous ses dons,
Et le feu de l’anathême Au peuple qui le blasphème Et dédaigne ses pardons. »
Examen de la mission de Jeanne par l’Assemblée de Poitiers — Invocation de l’Esprit-Saint. — Interrogatoire de la jeune inspirée. — Son triomphe. — Charles VII lui confie le sort de la France.
Poitiers, vieille splendeur de la vieille Aquitaine, Abritant de Valois la fortune incertaine,
Dans ses murs fatigués d'un long gémissement Recueilloit les débris du royal Parlement.
C’est là que, présidés par la voix de l’Église,
Les pieux sénateurs vont tenir leur assise Et décider enfin si -la divine loi A la fille des champs permet d’ajouter foi.
Hélas t le teins s’écoule et Jeanne pleure, prie,
Et compte tous les jours perdus pour la patrie.
« Fille du ciel, courage ! et ne vous troublez pas ; » Lui redisoient les voix qui dirigeoient ses pas,
« Et vous triompherez de cette longue attente,
Et la gloire de Dieu sera plus éclatante ! »
La vierge chevauchoit en costume guerrier. Jamais prince ni roi n’eut plus beau destrier.
De Jean duc d’Alençon c’est le don magnifique :
Il est fier de porter l’amazone angélique,- Et dans un noble instinct il semble avoir compris De ce poids glorieux et l’honneur et le prix.
De toutes parts le peuple accouroit au passage ; Et la Vienne et le Clain, sur leur double rivage. Échangeant mille cris d’allégresse et d’amour,
Du bruit de leurs échos se eharmoient tour à tour.
Un immeuse concours émerveilloit la ville Où la fidélité retrouvoit un asile.
Le roi venoit lui-même entendre de plus près Du tribunal sacré les augustes arrêts ;
Et de ce grand débat le chancelier de France Renaud de Chartres doit y tenir la balance.
Tous les docteurs, flambeaux des universités, Par l’attrait du problème étaient sollicités.
Et pour que l’examen soit encore plus sévère,
On entendra d’abord le promoteur Ilveyre :
Esprit superbe, il sait recouvrir sans effort Tout le feu du Midi sous l’air glacé du Nord; Cœur sec, il ne sait pas sous une large étreinte S’ouvrir à l’onction de la vérité sainte ;
Ame chagrine, il voit le Dieu qui doit punir,
Il ne voit pas le Dieu toujours prêt à bénir :
Et pourtant sur le cours d’une longue carrière Son génie a versé sa gloire et sa lumière.
Les autres juges sont, et par l’austérité
chant Seizième.
Et par le grand savoir, des garans d’équité.
Devant ce tribunal Jeanne n’est point présente. Car d’un premier arrêt il faut subir l’attente ;
Et la vierge déplore avec un cœur soumis Le doute solennel que le ciel a permis.
A genoux devant Dieu, bientôt la cour plénière Ouvre son audience au chant de la prière.
C est l’hymne dont l’Église attend sur ses décrets De l’inspiration les prodiges secrets :
« Esprit créateur ! à nos âmes,
A nos cœurs formés dans ta loi,
Viens prêter tes ardentes flammes !
Tu les as tous créés pour toi.
« Descends sur nous, toi qui te nommes Consolateur! présent de Dieu,
Trésor de grâce à tous les hommes,
Source d’eau vive, amour et feu.
« Toi, des sept dons faisceau eélèste,
Toi, le doigt du Dieu des vertus,
Toi, sa parole manifeste Sur les lèvres de ses élus.
« Tiens nos sens unis à ta vie,
A ton souffle nos cœurs ouverts,
Et de la nature asservie Que ta force brise les fers.
« Éloigne l’ennemi perfide.
Rends-nous la paix aux jours du deuil.
Et que ton flambeau soit le guide Qui nous préserve de i’éeueil.
« Par toi nous saurons Dieu le Père,
Par toi nous saurons Dieu le Fils,
Et pour jamais la foi sincère Nous dira que tu les unis.
« Gloire au Père! au Fils ! gloire égale A l’Esprit dont les traits vainqueurs,
Au souffle divin qu’il exhale.
De sa flamme embrase les cœurs!
Après le chant sacré, chaque juge à son siège Arrive tour à tour dans l’ordre du cortège ;
Les simples conseillers au rang inférieur,
Les pontifes divins à des trônes d’honneur.
Le saint pasteur de Rheims harangue l’assemblée : « Vous savez de quel deuil la France est accablée! Chaque jour elle tombe aux mains de l’Étranger.
Dieu veut-il l’arracher lui-même à ce danger? Lui-même ! et par un trait de si haute évidence Que tout œil doit crier : « Voici la Providence ! »
Oui, le ciel peut s’ouvrir; mais, avant de le voir, Quels titres avons-nous pour un si grand espoir?
Et nous suffira-t-il qu’une vierge l’annonce ?
Sages des nations, donnez-nous la réponse. »
Ilveyre le premier se lève : « J’ai compris Quel doute la prudence impose à vos esprits. Gardons-nous donc d’abord d’un espoir trop crédule.
CHANT SEIZIÈME. 2$î
Peut-être falloit-il le peser, ce scrupule,
Avant de rassembler en pompeux appareil De l’autel et du trône un auguste conseil.
Mais il est tems encore, au nom de la sagesse.
De réprimer l’ardeur d’une première ivresse.
« Jadis, en conduisant Israël par la main.
Au milieu de la mer Dieu lui fait un chemin ;
Et jusqu’au fond de l’onde à l’instant refermée Il jette Pharaon et toute son armée.
Tandis qu’à l’autre bord les enfans d’Israël Bénissent triomphans le nom de l’Étemel.
Sa colonne les guide, ou lumineuse, ou sombre ; Ombre dans la lumière, et lumière dans l’ombre.
Il leur donne la manne au stérile désert;
Il les abreuve à l’eau du rocher entr’ouvert ;
Et préparant ainsi leurs grandes destinées,
Il est leur nourricier durant quarante années.
Du haut du Sinaï, sainte échelle des deux,
Sa loi leur est donnée au bruit de mille feux :
Et pour mieux assurer la foi de cet oracle,
Il vient au milieu d’eux poser son tabernacle.
Puis, après que Moïse a dormi son sommeil,
11 livre à Josué la marche du soleil.
Il amène à ses pieds les villes alarmées,
Et toujours il combat au front de ses armées.
Au son de la trompette et d’un bruyant écho,
Il fait tomber soudain les murs de Jéricho ;
Et du vainqueur son arche a protégé la course,
El les eaux du Jourdain remontent vers leur source.
« Plus tard, il jette un souffle au cœur de Débora, Et le clou de Jahel a percé Sisara.
« Veut-il sur Chanaan déployer sa colère :
Aux pasteurs de son peuple il prêle son tonnerre. Veut-il humilier des ennemis hautains :
Sa force par Samson brise les Philistins.
« Du règne de David tout rempli de merveilles Il serait superflu d'occuper vps oreilles,
Pt les roiç de sa race, en tout tems, en tout ljpu, Tour à tour ont revu la main de ce grand Dieu Exerçant sa justice à visiter leurs crimes,
Ou, dans ses ennemis, à choisir ses victimes; Suscitant ou Judith sur un triomphateur,
Ou sur Sennachérib l’Ange exterminateur.
« Daniel à Babylone, à Su?e Mardochée, Dévoiloient cette main à tant d’autres cachée.
Puis ses gloires, planant sur les siècles futurs,
Ont deux fois de Sion ressuscité les murs,
Et les Antiochus qui les croyoient tombées,
Les ont vu reparaître au front des Mapliabées.
et Enfin du Christ un astre éclaire le berceau Et la nuit en plein jour descend sur son tombeau.
« Les voilà, les grands faits dont la vive lumière A produit des témoins dans la nature entière,
Ou bien nous a montré Dieu chargeaut des mortels De venger en son nom son peuple et ses autels.
c< Les enfans de Jacob ont seuls vu ces prodiges. Mais les siècles chrétiens n’en ont aucuns vestiges,
Et le divin auteur de la nouvelle loi Sur d’autres fondemens a cimenté la foi.
« Aux oreilles du corps, aux yeux de chair, la Bible Articuloit un Dieu souvent presque visible.
o L’Évangile, au contraire, enseigne un Dieu caché. Portant et la figure et le poids du péché,
Et qui, ressuscitant, n’apparoît dans sa gloire
Qu’à des témoins chargés d’en fixer la mémoire.
Sa céleste doctrine aussitôt a relui
Sans se faire escorter des feux du Sinaï j
Et dès lors la vertu, seule reine des àmesr
N’a plus besoin du fer, surtout aux mains des femmes.
Donc celle qui des camps emprunte les habits,
Eût peut-être mieux fait de garder ses brebis.»
Ilveyre se rassied, et son œil cherche à lire Sur tous les fronts l’effet de son amer sourire.
Mais on n'aperçoit point que de ses trail^ moqueurs L’audace ait ébranlé les esprits et les cœurs.
La parole est donnée à Pierre de Versailles.
« A la fin d’un hommage au grand Dieu des batailles, J’attendois dans l’éclat de ce vaste tableau Pour. la sainte héroïne un suffrage nouveau.
Oui, laCroix,ce doux sceptre, aujourd’hui nous gouverne- Nous laissons les Judith au tems des Holopheme;
La verge de Moïse au tems des Pharaon ;
Au tems de Chanaan le bras de Gédéon ;
Au Sinaï ses feux, à l’arche sa vengeance :
Mais devant Dieu jamais ne bornons l’espérance.
«* Des merveilles de grâce, et de gloire, et d’amour. Depuis l’ère chrétienne éclatent chaque jour.
Dans le sang des martyrs les couronnes semées Valent bien la terreur qui brisoit les armées.
« Et sur l’autel du Christ quel parfum de pardons !
Un Dieu s’offre lui-même au milieu de ses donsl Perpétuel miracle où le Souverain Maître Se livre tout entier entre les mains du prêtre,
Et par l’apostolat remuant l’univers,
Au devant des mortels marche les bras ouverts.
8&2 JtîANNË D’ARC.
Partout -sur eux, partout ses bienfaits se déploient. Les morts sont réveillés, et les aveugles voient.
Ainsi viennent répondre aux récits des Hébreux Les prodiges chrétiens mille fois plus nombreux.
Plus rapprochés des cœurs, plus rapprochés des âmes, Des ferveurs de la foi leur prodiguant les flammes. Même les visitant dans leur infirmité,
Et par là des grandeurs confondant la fierté.
« Faudroit-il en conclure avec le docte Ilveyre Que rien du Sinaï ne revient au Calvaire,
Ou que les traits dont Dieu perça ses ennemis Sont restés sur leur tombe à jamais endormis?
Non, nonl mais du passé rappelant la mémoire,
Le glaive d’un enfant peut donner la victoire.»
Le promoteur réclame : « Ai-je donc prétendu Que de son char de feu désormais descendu Le grand Dieu des combats cesse d’y reparaître,
D’y verser l’épouvante et d’y parler en maître? Clovis, Charles-Martel, Charlemagne, Louis, Jetteroient leur réponse à mes yeux éblouis. Naguère encor, semblable au tonnerre qui gronde, Le cri de Dieu le veut ! a secoué le monde.
Il peut de même, un jour, ou des glaces du Nord,
Ou des feux du Midi gratifiant la mort,
Soit au fond de la neige engourdir des armées,
Soit aux sables brûlans les livrer consumées.
Mais j’oserai le dire à la face des cieux :
Le Seigneur maintenant ne parle plus aux yeux;
11 parle à la pensée : aussi l’intelligence Reste seule appelée à voir sa providence ;
Je dis et je redis qu’aucun ambassadeur
Ne nous vient plus du ciel couvert de sa splendeur. Et que donner créance à cette pastourelle,
C’est dans l’illusion se fourvoyer comme elle. »
Et Versailles reprend : « Un céleste secours. Invisible ou visible, arrivera toujours Aux peuples dont la voix gémit dans la prière.
a Sur cette vérité déployant sa lumière,
L’Ecriture nous montre au livre de Daniel,
Comment pour les Hébreux l’Archange Gabriel Inspire un roi païen ; et, grâce plus étrange !
Comment la Perse entière est sousl’oeild'un autre Ange. Ainsi, parmi les cœurs même les plus pervers,
Nul n’est abandonné du Dieu de l’univers :
Le miracle est partout, et quand il se révèle,
Son prophète peut être une humble pastourelle. »
Il dit; et l’on entend le pieux Aimery.
Des saintes vérités dès l’enfance nourri,
Aux lumières il joint le zèle et la prudence.
Et tout ce qu’il affirme est comme l’évidence.
Car de sa vie aussi la douce austérité Imprime un sceau de gloire à son autorité.
« Nous implorons le ciel dans la même croyance, Et nul de nous ne songe à nier sa puissance.
Mais nous nous demandons s’il nous sera donné De voir la France libre et Charles couronné.
Un espoir sans oracle est souvent téméraire.
Mais si Dieu parle, il faut adorer et se taire.
Il n’a point de ses dons épuisé le trésor.
Ce qu’il a fait jadis, il peut le faire encor.
« Sachons, d’abord, sachons si Jeanne est inspirée.
A son front des vertus l’auréole sacrée Reluit, et leur parfum s'épand de toutes part?,
Et la paix de son cœur se lit dans ses regards.
Sa foi, sa piélé, son âge encor timide,
Contre un soupçon menteur sont une triple égide. Vous devez donc l’entendre; et ce qu’elle dira Peut vous montrer en elle une autre Débora,
D’autant plus étonnante et plus miraculeuse Qu'elle a vécu plus humble aux rives de la Meuse. »
Accueilli d’un concert de vœux approbateurs,
Ce discours simple et vrai du plus saint des docteurs, Sembloit clore la thèse et résumer la cause;
Mais un juge a gardé ce doute qu’il propose :
« A la ûn du débat, j’en demande pardon A tous les orateurs, dit Jacques Maladon;
Aucun d’eux n’a louché la question première Soumise par son chef à l’assemblée entière.
« Le ciel peut bien s’ouvrir; mais avant de le voir,
« Quels titres avons-nous pour un si grand espoir? » Lambert alloit répondre ; Ilveyre se redresse :
« C’est à moi, c’est à moi que cette voix s'adresse !
Je vais en peu de mots réparer un oubli.
« J’ai fixé mon principe, il demeure établi.
Mais je demande encor de quel droit ce royaume Espère sur sa plaie un angélique baume,
Quand du vice partout les poisons corrupteurs Circulent dans le peuple et gagnent les hauteurs ?
Oh ! oui, c’est pour longtems que la France est punie, Et par votre prêtresse en vain elle est bénie.
Dans l’Église elle-même, on revoit de nos tems Du scandale public les signes révoltans...
— « Ilveyre ! dit alors le président supiôrae, L'Église est en dehors de ce cri d’anathème .
Quand elle a le malheur de voir sur ses enfans Courir un souffle impur ou des feux élouffans,
Elle suit vers le ciel sa route, et reste pure Des crimes attachés à l'humaine nature.
Le fond des coeurs, voilà ce qu’il faut déplorer !
Mais l’Église, toujours nous devons Phonorer.
— « Je l’honore si bien que je veux la défendre Contre un piège où l’on a tenté de la surprendre.
— « A vous le dernier mot, Messire de Lambert. Pour la conclusion le débat reste ouvert.
» — « Eh bien'! ce dernier point est facile à résoudre.
C’est le divin pardon qu’il s’agiroit d’absoudre !... Sans doute nul mortel n’a droit à ses bienfaits ;
Et quel peuple ici-bas les mérita jamais?
Nul, pas môme Israël ! mais Dieu dans sa clémence Aime sur les pécheurs à la répandre immense :
« Je suis venu, dit-il, et guérir et sauver ! »
Donc l’Ange du Salut vers nous peut arriver. »
Les avis recueillis, une voix solitaire Proteste; mais l’arrêt la condamne à se taire.
Et Jeanne est introduite ; et l’auguste pasteur Doit être le premier son interrogateur.
«Sachons ce que le ciel vous dit de nous apprendre, Jeanne !
— « Il me dit d’abord qu’il ne faut plus attendre; Car les retardera ens mêlent dès le début La pierre de scandale à l’œuvre de salut.
Je n’ai rien, ne sais rien, ne suis rien de moi-même,