Ps. LXXiy
JEANNE D'ARC DEVANT L’ÉGLISE DE FRANCE
pour se servir de leur ministère et, sans se compromettre, assurer sa vengeance
O Jeanne ! ô martyre ! l’histoire a recueilli votre protestation! Vous en appelez à Dieu et à l’Eglise; Dieu et l’Eglise répondront et jugeront l’iniquité de cette sentence.
Dieu a choisi son temps, et il a jugé la justice menteuse des hommes quelques années seulement après le crime de Rouen, lorsque plusieurs des juges coupables vivaient encore et que l’Angleterre, à peine refoulée dans son île, saignait encore de ses blessures; et l’impartialité qui domine cet arrêt de Dieu a si bien éclaté à tous les yeux que personne, même parmi les ennemis de Jeanne, n’a jamais osé l’attaquer.
Mais si le jugement qui a réhabilité Jeanne d’Àrc a pu lui rendre son honneur, sa dignité, sa réputation que des juges vendus lui avaient pris, il n’a pu récompenser ses nobles et touchantes vertus, son long et douloureux martyre; il fut impuissant à la replacer sur le piédestal d’où sa condamnation l’avait fait descendre, car il ne put dissiper complètement le doute qu’avait fait naître l’odieuse et criminelle sentence de Rouen.
Eh bien ! c’est ce complément de justice, ce couronnement de gloire, cette récompense de ses mérites que nous demandons aujourd’hui pour Jeanne d’ Arc, sa canonisation !
Si l’Eglise a voulu laisser au temps le soin d’apaiser les esprits et d’éteindre les vieilles haines ; si elle a attendu que le sentiment public, éclatant par instinct, vînt lui demander l’achèvement de son œuvre, il semble que l’heure est venue de placer enfin sur le front virginal de Jeanne la couronne de gloire.
En dehors des ennemis de Dieu, nous ne lui connaissons plus d’ennemis, et ceux-là mêmes qui nient le prin-
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cipe surnaturel de sa vie ne résistent pas à l’admiration que commandent ses merveilleuses actions. Un mouvement d’opinion grandit chaque jour davantage en faveur d’une justice plus complète à rendre à tant d’héroïques vertus qui honorent l’humanité. L'Allemagne protestante a chanté ses louanges ; l’Angleterre a répudié le crimede Bedford et les injures de Shakespeare. La France sent qu’elle doit à sa libératrice plus qu’un arrêt de justice. Elle l’a glorifiée par ses historiens, ses poètes, ses artistes ; Orléans et Paris lui ont dressé des statues ; une souscription nationale a relevé de ses ruines la maison de Domrémy et un monument expiatoire marque laplace où elle mourut.
L’opinion se préoccupe de faire davantage et il a été question d’étendre à toute la France la fête séculaire d’Orléans. Je ne sais si ce projet, se réalisera. Mais qu'on n’oublie pas que, dans Jeanne, ce n’est pas la femme ce n’est pas la guerrière qui nous a sauvés, c’est l’envoyée de Dieu, c’est la sainte ! O mon pays, sache apprécier dans toute son étendue le don que t’a fait le Seigneur : Non fecit taliter omni nationi ; il l’a fait pour Israël qui était son peuple ; il l’a fait pour toi qui es le bien-aimé de son Eglise et son soldat, la nation privilégiée de sa Providence ! Voulant te sauver, parce que tu en étais digne encore, il t’a envoyé plus qu’un capitaine, une vierge, une sainte, une martyre, ce qu’il y a de plus élevé et de plus beau dans son Ciel ! En retour, sache comprendre qu’il faut aujourd’hui répondre à la prédilection divine, et demander à l’Eglise le droit d’honorer dans ta libératrice ce que les meilleurs de tes enfants y ont toujours vu : la sainteté !...
Loin de repousser une prière si dignedesa sollicitude, l’Eglise s’y est montrée favorable. Elle sait, en effet, que Jeanne d’ Arc Y a servie enluigardant laFrance sauvée du joug anglais et, par là, préservée de l’hérésie
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et du schisme. — Qu’eût été l’Eglise, depuis trois siècles, sans la France, sans son appui, et l’ayant pour adversaire ? Elle sait que Jeanne d’Arc Fa glorifiée par la sainteté de sa vie et par les dons surnaturels que Dieu lui a départis. En ce moment, elle étudie la cause, et nous nous réjouissons dans Fespérance d’un prochain jugement qui rendra pleine et entière justice, non seulement en vengeant notre sainte héroïne du mal qu’elle n’a pas fait, mais encore en la récompensant du bien qu’elle a accompli. Car elle est morte, on l’a dit, pour des causes qui méritent encore d’avoir des martyrs pour Dieu et la Patrie. »
(Mgr Langénieux, Archevêque de Reims.)
« ... Dans les splendeurs et les triomphes des fêtes de Reims, Jeanne demandait au roi la grâce de retourner à son pauvre village. La France l’y reconduira demain dans des fêtes plus belles et des triomphes plus grands !
La voyez-vous, l’angélique guerrière, comme autrefois « toute armée en blanc », et sa bannière à la main? Elle est suivie par l’armée immense de tous les soldats de France. Guerriers de Clovis, de Charles Martel et de Charlemagne, chevaliers bardés de fer du moyen âge et des guerres saintes, compagnons de Duguesclin et de Bayard, bandes vaillantes d’Orléans, de Beaugency et de Patay, régiments de Turenne et de Condé, conquérants du premier Empire, vainqueurs d’Alger et de Constantine, de Sébastopol, de Solférino et de Magenta, défenseurs intrépides de notre pays dans ses derniers désastres, combattants de l’Afrique et de l’Extrême- Orient, marins héroïques de tous les siècles, ils vont au
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sanctuaire de Domrémy, et nous les saluons dans l’erithousiasme de la foi et du patriotisme.
O Jeanne ! Jeanne de Domrémy et d’Orléans, quand bientôt vous apparaîtrez, suivie .de cet incomparable cortège, portant au front l’auréole des saints, la France entière acclamera en vous la patronne de l’armée, l’ange de la patrie, de l’union, de Fespérance et de la victoire!... »
(Mgr Türinaz, évêque de Nancy et de Toul.)
« Fille de Dieu, va, va, redit le grand Archange; je serai avec toi ! »
Et elle va, Messieurs. Elle va à Yaucouleurs et triomphe de Baudricourt. Elleva à Chinon ; elle va à Poitiers et triomphe des théologiens et du roi. Elle va à Blois; elle va à Orléans, prend le commandement de l’armée et la mène à l’ennemi. Son sang coule ; elle s’en émeut, c’est vrai ; mais c’est en voyant d’autres blessures qu’elle jette ce cri : « Jamais je n’ai vu couler le sang français sans sentir mes cheveux se dresser sur ma tête. » Elle emporte les bastilles, escalade les remparts, défait les bataillons anglais, délivre la cité de sa souillure, réduit Fargeau, force Beaugency, s’empare de Talbot. Elle va, elle va et contraint Troyes à lui ouvrir ses portes. Elle va et conduit Charles VII à Reims ; et c’est à l’ombre de son étendard qu’est enfin sacré le roi de France.
« On eût dit, écrit Henri Martin, l’Ange de la France présidant à la résurrection de la patrie.» C’était bien, en effet, la résurrection. Qui l’avait opérée? Dieu, Messieurs ; mais dans sa main, le patriotisme et la foi de la Pucelle.
La mission de Jeanne est finie. Pour toute récom^ pense, la glorieuse enfant voudrait retourner à ses
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champs, à son troupeau, près de son père et de sa mère qui « tant se réjouiraient de la voir. » Mais si Dieu ne commande plus, le patriotisme de Jeanne continue d’obéir à son Roi.
Vous savez le reste, Messieurs. Ce n’est plus, hélas! Orléans et Reims : c’est Compiègne et la captivité ; c’est Rouen, la prison et le martyre.
C’est pour la France et pour Dieu que Jeanne d’Arc a vécu: c’est pour la France et pour Dieu qu’elle va mourir.
Il faut, Messieurs, que la Patrie soit une grande chose, une chose quasi divine, pour mettre à ce point en mouvement la puissance de Dieu.
Il faut qu’en particulier la France lui soit bien chère, pour qu’à l’heure du péril, il intervienne en sa faveur avec une si merveilleuse évidence.
Qui pourrait s’y tromper ? Cette obscure bergère, cette enfant, partant de son village pour reconquérir la France, n’est-elle pas un éclatant miracle de Celui que célèbre saint Paul, de Celui qui, pour accomplir ses plus vastes desseins, choisit les plus petits et les plus simples, afin que personne ne lui en puisse contester la gloire? »
(Mgr Germain, évêque de Coutances et d’Avranches.)
« La grande figure de Jeanne d’Arc monte^de plus en plus, au milieu des luttes contemporaines, comme le symbole providentiel du véritable patriotisme et des fermes espérances de la nation.
Je suis de ceux qui croiraient blasphémer en divisant l’incomparable libératrice. Pour moi je n’admettrai
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jamais qu’on puisse expliquer Jeanne d’Arc en la dépouillant de sa céleste auréole et en dehors de ce cadre que l’Histoire et l’Eglise, appuyées d'une saine critique, agrandissent et justifient de jour en jour.
La Sainte explique l’Héroïne. Tout est là. Aussi doitil être doux au cœur d’un évêque de constater tous les généreux efforts accomplis en ces derniers temps, pour embellir la couronne de la douce et pure vierge de Domrémy. L’Episcopat, on ne saurait trop le redire, et cette affirmation me paraît ici d’une providentielle opportunité, n’a pas d’autre but que de servir les multiples intérêts de l’homme, "citoyen de deux patries.
Jeanne d’Arc fidèle à Dieu et fidèle à la France montra, en toute occurrence, qu’on peut aisément concilier ces deux amours. Bien plus elle prêche par les exemples de toute sa vie que le respect de la Religion et le service de Dieu entraînent nécessairement les victoires et la prospérité des peuples.
Il y avait « grande pitié au royaume de France » lorsque « ses voix » lui dirent de marcher. — « Il faut que je parte et que j’accomplisse ma mission, disait-elle, parce que mon Seigneurie veut. — Et qui est votre Seigneur? — C’est Dieu ! »
Voilà le langage de l’Église, des évêques, du clergé que l’on trouve sans cesse sur les lèvres de l’invincible jeune fille, comme les noms sauveurs de Jésus et de* Marie étaient fixés en lettres d’or sur son étendard.
L’Église catholique revendique la sainte bergère comme une de ses gloires, et en s’intéressant à une telle cause l’épiscopat français, héritier de l’admiration et de l’enthousiasme de l’illustre évêque d’Orléans qu’on appelait « le chevalier de Jeanne d’Arc », montre une fois de plus sa sollicitude pour les intérêts de la Religion et de la Patrie. »
(Mgr Cœuret-Vàrin, évêque d’Ageo.)
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« La libératrice de la France, si semblable au Christ rédempteur dans la tie et dans la mort, devait être, comme lui, un signe de contradiction. « Grande pitié, dit un de nos vieux historiens, jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée (1). »
Pendantque les prophéties de Jeanne s’accomplissent, on l’oublie peu à peu, et à l'heure où le dernier Anglais quitte le sol de France, le naturalisme païen de la Renaissance défigure son histoire. Jeanne n’est bientôt plus qu’une héroïne tout humaine, éprise de la carrière des armes, une sorte d’amazone altérée de sang et de carnage, armée du carquois de Diane.
De son arc, de ses dards,
Et toute consacrée à l’homicide Mars (2).
Et puis un Hercule féminin qui
Ayant vécu comme Alcide,
Devait mourir comme il est mort (3).
Et puis une femme à séductions autour de laquelle s’agitent l’amour et la jalousie (4). Et puis une femme passionnée qui vend son âme aux esprits infernaux pour séduire le cœur de son roi (5). Et puis, sous la plume française de Voltaire, à l’âme corrompue et au cœur