CHAPU : MÉDITATION ET RÉSOLUTION
LA FAMILLE DE JEANNE D’ARC
ils avaient de plus leur maison, leur mobilier et une réserve de deux à trois cents francs... En mettant euxmêmes en valeur ce qu’ils possédaient, ils en pouvaient tirer un revenu annuel équivalant à quatre ou cinq mille francs de notre monnaie. .. »
Il est établi que Jacques d’Arc figurait au premier rang des notables de Domrémy; il est qualifié dans un acte, récemment découvert, de doyen de ce village et vient à ce titre immédiatement après le maire et l’échevin.
Jacques d’Arc et Isabeau Romée avaient trois fils : Jacquemin, Jean et Pierre, et deux filles : Catherine, l’aînée, et la cadette Jeanne ou plutôt Jeannette, l’héroïne qui nous occupe.
Pour compléter ce travail sur les origines de Jeanne d’Arc, travail d’autant plus aride que, ayant sans doute sa place dans un précis historique, il n’offre qu’un médiocre intérêt à la religion des foules, rectifions l’erreur commise parla plupartdes historiensau sujet de Domrémy et qui consiste à représenter ce berceau de Jeanne d’Arccomme unrecoin perdu et, pourainsi dire, isolé du monde. Dans ses recherches critiques, sur les origines de la mission de la Pucelle (1), M. Siméon Luce relève qu’une route très fréquentée vers la fin du moyen-âge, l’ancienne voie romaine de Langres à Verdun, traversait Domrémy. L’exportation des vins de Bourgogne et l’importation des draps de Flandre se faisaient par cette voie sur le bord de laquelle se trouvait la chaumière où naquit Jeanne. « On voit, pour citer les conclusions mêmes de M. Siméon Luce, que, pareille au hêtre légendaire de son village natal, l’enfance de la vierge de Domrémy poussa dans un sol plein de sève et fut en somme hantée par des fées bienfaisantes. Née sur un fer-
l. Siméon Luce : Jeanne d'Arc à Domrémy, recherches critiques sur les origines de la mission de la Pucelle. Hachette et Cie, Paris.
LA FAMILLE DE JEANNE D'ARC
tile et riant coin de terre, issue d une honnête famille dont la médiocrité laborieuse était assez haute pour toucher à la noblesse en s’ennoblissant elle-même par l’aumône, et assez humble pour rester en contact avec toutes les misères; douée par la nature d’un corps robuste, d’une intelligence droite et d’une âme énergique, la petite Jeannette d’Arc devint sous ces douces influences toute bonté et tout amour »
ENFANCE ET VOCATION DE JEANNE
ENFANCE ET VOCATION DE JEANNE
La maison de Jacques d’ Arc et dTsabeau Romée existe encore à Domrémy : nous nous réservons de la mettre sous les yeux de nos lecteurs, dans la seconde partie de notre travail, au chapitre spécial que nous consacrerons à Domrémy et au culte dont le berceau de Jeanne est le premier autel.
Nous avons parlé du « Bois Çhesnu » : il occupait la crête du coteau au pied duquel s’étend le hameau de Domrémy. A mi-côte, sous un hêtre séculaire appelé le Beau Mai , jaillissait une fontaine dont les eaux pures avaient la vertu de guérir la fièvre. Au dire des légendes, les dames faèes , les fées, visitaient souvent le hêtre et la fontaine.
Jeanne naquit le 6 janvier 1412, dans la maison de son père, à deux pas de l’église de Saint-Remy, au pied du coteau enchanté, entre l’autel chrétien et le hêtre des légendes. Les vieilles chroniques, qui nous ont transmis le récit de son enfance, portent l’empreinte de cette double influence. Jeanne prie les saints du Paradis pour la France, dont les malheurs ont, de bonne heure, fait saigner son cœur ; en même temps, elle écoute, le soir, les voix des fées gémir dans les branches, des belles fées dont sa marraine lui a parlé pour les avoir rencontrées autour du hêtre... Une troublante poésie s’envole
ENFANCE ET VOCATION DE JEANNE
de ces récits. Entendez notre historien, Henri Martin, qui les a recueillis et traduits avec le soin filial et le pieux enthousiasme d'un patriote inspiré :
« Des voix gémissent le soir entre les rameaux des chênes ; les fées ne dansent plus : elles pleurent ; c'est la plainte de la vieille Gaule qui expire !
« La plainte a été entendue. Une autre voix bientôt répondra d’en haut. »
Réservée, un peu sauvage, se mêlant peu aux jeux de ses compagnes qui, pourtant, l’aimaient fort pour sa « grande bonté », ardemment secourable à toute infortune, Jeanne, nous dit le même historien, se cherchait elle-même. Elevée dans la haine des Bourguignons qui livraient la France aux Anglais,au milieu des luttes qui déchiraient son pays et l’armaient village contre village, Jeanne connut de bonne heure les horreurs de la guerre civile.
Laissons parler Henri Martin (1) :
« Elle écoutait, le sein palpitant, les yeux en pleurs, les lamentables récits qu’on faisait à la veillée sur les calamités du beau royaume de France, « du royaume de Jésus ». Les récits devenaient pour elles l’aspect même des choses. Elle voyait les campagnes en feu, les cités croulantes, les armées françaises, jonchant de leurs morts les plaines ; elle voyait errant, proscrit, ce jeune roi qu’elle parait de vertus imaginaires et qui personnifiait à ses yeux la France. Elle implorait ardemment le Seigneur et ses anges, ces saints qu’on lui avait appris à considérer comme des intermédiaires entre l’homme et Dieu. Un sentiment exclusif, unique, la pitié et l’amour de la patrie, envahissait peu à peu tout entière cette âme passionnée et profonde. »
Jeanne avait quatorze ans quand elle entendit pour
j. Henri Martin : Jeanne d’Arc, Jouvet et Cie, Paris.