‹ Jeanne d'Arc, sa mission--son culteChapitre 5 sur 23 · LES VOIX : PEINTURE DE LENEPVEU (PANTHÉON · texte numérisé non relu

LES VOIX : PEINTURE DE LENEPVEU (PANTHÉON

ENFANCE ET VOCATION DE JEANNE

la première fois une voix d’en haut lui parler et lui tracer sa mission: « Jeanne, il faut que tu ailles en France, au secours du dauphin, afin que par toi il recouvre son royaume. » Bientôt après, la voix, confirmant la révélation, prit corps; celui qui parlait apparut à Jeanne et se nomma : «Je suis l’archange Michel. » Le chef des armées célestes n’était pas seul : il amenait avec lui sainte Catherine et sainte Marguerite, choisies pour être les guides et les conseillères de Jeanne. Les apparitions se multiplièrent; chez Jeanne, la frayeur des premières s’était changée en joie et en amour. Les esprits lui parlaient de sa mission « de la grande pitié qui était au royaume de France »; elle devait aller trouver le dauphin Charles et le mener sacrer à Reims. Elle résista longtemps, se défiant de sa faiblesse. Trois ans, elle vécut ainsi, en communion avec ses voix, gardant son secret, couvant la fièvre des grandes actions à accomplir. Quelques mots lui en échappèrent malgré elle; ses parents, son père surtout qui eût mieux aimé « la noyer que de la voir s’en aller avec les gens d’armes » la surveillèrent et cherchèrent à la marier. Un jeune homme prétendit avoir d’elle une promesse de mariage et l’assigna devant les juges ecclésiastiques : elle comparut, jura qu’elle n’avait rien promis et gagna son procès.

Le spectacle des maux de la guerre contribuait à l’exalter; les bandes bourguignonnes ayant saccagé son village et brûlé son église, elle n’hésita plus. « Hâtetoi! lui criaient ses voix, va à Vaucouleurs, vers Robert de Baudricourt! » A la prière de Jeanne, l’oncle de la jeune fille se rendit à Vaucouleurs et parla à Baudricourt qui le railla. Jeanne vint elle-même : Baudricourt la regarda comme une folle, mais elle ne se rebuta pas. Elle s’installa quelque temps à Vaucouleurs, chez des amis de son oncle, et, n’obtenant rien du gouverneur, se laissa reconduire au village du Petit-Burci. C’est là que

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les nouvelles d'Orléans vinrent la chercher. Sa renommée s’était répandue; des amis enthousiastes lui étaient venus; Baudricourt ayant reçu une message du roi à qui, sous la pression de l’opinion publique, il avait mandé l’événement, consentit enfin à envoyer Jeanne à Charles VII.

Elle partit en priant son père et sa mère de lui pardonner. Elle avait coupé ses cheveux et revêtu des habits d’homme ; Baudricourt lui avait donné une épée; son cheval avait été acheté par son oncle et un autre paysan. Pour toute escorte, six cavaliers. Du village de Fierbois, en Touraine, où elle s’arrêta le 5 mars, Jeanne fit écrire au roi pour prendre ses ordres : la cour était à Chinon, le roi y appela Jeanne.

« Charles VII, dit Henri Martin, était alors âgé de vingt-six ans, il avait presque tous les défauts et aucune des qualités de la jeunesse : à la fois mobile et obstiné, léger et « songeur », soupçonneux envers les bons et crédule aux méchants, amolli dès l’adolescence par ce précoce abus de voluptés qui avait coûté la raison à son père et la vie à son frère, il ne montrait en rien l’activité d’esprit et de corps, ni les passions énergiques de son âge. Il n’était pas lâche : quand il fut obligé de payer de sa personne, il le fit honorablement; mais il craignait les fatigues et le tumulte des camps, « ne s’armoit point volontiers et n’avoit point cher la guerre » ; il n’était ni cruel ni absolument insensible ; « il étoit beau parleur à toutes personnes et piteux envers les pauvres gens; » mais sa sensibilité toute physique, pour ainsi dire, était sans profondeur et sans durée; sa vie morale était toute dans la sensation présente , il n’aimait pour ainsi dire que par les yeux. »

Les influences qui se disputaient le roi prirent parti pour ou contre. Jeanne. La belle-mère de Charles VII, Yolande d’Aragon, femme de tête qui s’employait à sau-

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ver le trône chancelant de son gendre, voulait qu'on accueillît Jeanne; les favoris, la Trémoille au premier rang, peu soucieux de la grandeur française, tout aux plaisirs du jour, y étaient opposés. A côté de la Trémoille rêvant déjà de s’entendre avec le duc de Bourgogne, étaient l’archevêque de Reims, son associé d’intérêts, et le chancelier de France, Régnault de Chartres, ancien secrétaire du pape, prêtre sceptique et vulgaire. Dece côté, Jeanne ne pouvait trouver que malveillance ou railleries. Le parti de la Trémoille mit tout en œuvre, alla jusqu’à faire dresser une embuscade pour empêcher Jeanne d’arriver à la cour. Elle y arriva pourtant, et Charles Vil cédant à sa belle-mère et aux députations populaires, dont l’une était venue d’Orléans, accorda une audience à Jeanne, le quatrième jour de son séjour à Chinon. Mais il hésita jusqu’au dernier moment et, forcé dans ses résistances, il voulut encore éprouver la jeune fille.

Jeanne fut introduite dans la grande salle du château . où s’étaient réunis tous les seigneurs de la cour. Le roi se tenait à l’écart sous des vêtements dont la modestie devait tromper Jeanne. Cette supercherie ne l’égara pas : elle alla droit à Charles VII et lui embrassa les genoux.

« Ce n’est pas moi qui suis le roi, dit Charles en lui montrant un de ses courtisans, voici le roi! — En nom Dieu, gentil prince, c’est vous et non autre !... Très noble seigneur dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et je suis envoyée de par Dieu pour recourre vous et votre royaume et faire guerre aux Anglois... Pourquoi ne me croyez-vous? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui en faisant prières pour vous. »

Le roi, ébranlé, écarta sa cour pour rester seul avec Jeanne; on ne saurait rien certifier de ce qu’ils se dirent

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dans cet entretien mystérieux, mais il est permis de croire que, désirant obtenir de Jeanne une preuve de sa mission surnaturelle, Charles VII qui, on le sait, doutait alors de la légitimité de sa naissance et de ses droits au trône de France, chercha à éprouver sur ce point celle qui se disait renvoyée de Dieu. Quelques paroles de Jeanne, rapportées par son chapelain Jean Pasquerel, confirment cette probabilité ; l’héroïne aurait déclaré à Charles VII: « Je te dis, de la part de messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi. »

Ce qui n’est pas douteux, c’est que, à partir de cette entrevue, le roi accorda sa confiance à Jeanne et permit qu’on la reçût à toute heure.

Cependant, sur la demande des gens d’église qui doutaient encore, le roi ordonna que Jeanne subirait un nouvel examen à Poitiers, devant les théologiens de Paris qui s’y étaient réfugiés pour ne pas se soumettre aux Bourguignons et aux Anglais. Suivi de son conseil, il s'y transporta avec Jeanne.

Les procès-verbaux des scènes qui se passèrent entre Jeanne et les théologiens ont été détruits ; le témoignage des contemporains seul nous reste, qui nous a conservé quelques réponses de la jeune fille aux questions de ses examinateurs. «Si Dieu veut délivrer la France, lui objectait-on, il n’a pas besoin de gens d’armes. » — « En nom Dieu, les gens d’armes batailleront, Dieu donnera la victoire, » dit Jeanne. Un théologien, qui parlait limousin, lui ayant demandé : « Quelle langue parlent vos voix? » — « Meilleure que la vôtre ! ^ répondit-elle. Tous insistant pour qu’elle donnât un signe de sa mission : « Je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des signes, s’écrie-t-elle; conduisez-moi à Orléans : Je vous y montrerai des signes pourquoi je suis envoyée. En nom Dieu, je ferai lever le siège, je mènerai sacrer le Dauphin à Reims., je lui rendrai Parisaprès son couronnement. . . »

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Et aux citations des Saintes-Ecritures et des Pères qu'on lui opposait, elle répondait par son acte de foi : « Il y a plus dans les livres de Dieu que dans les vôtres. »

Elle triompha ; les docleurs déclarèrent qu’ils n’avaient trouvé en elle que « tout bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse > et qu’on devait la mener à Orléans pour y montrer « le signe divin qu’elle promettait. »

L’expédition fut donc résolue.

DÉLIVRANCE D'ORLÉANS

DÉLIVRANCE D’ORLÉANS

Jeanne revêtit une armure légère et blanche. Elle prit en main un étendard blanc aussi, semé de fleurs de lys ; pour arme, elle réclama une longue épée rouillée, marquée de cinq croix, qu’il fallut aller chercher, sur ses indications, dans la chapelle d’une église voisine de Chinon où elle était enfouie. Suivie du vieux Daulon, son protecteur, de deux enfants, ses pages, de deux hérauts d’armes, d’un chapelain, de nombreux serviteurs et du peuple qui l’acclamait, c’est ainsi qu’elle entra en campagne.

L’armée l’attendait à Blois. Les chefs, le maréchal de Boussac, Dunois, Lahire, Xaintrailies l’accueillirent comme l’envoyée de Dieu et du roi. Le premier soin de Jeanne fut de combattre les désordres des mœurs et de rétablir la dicipline. Elle fut aidée dans sa tâche par les prédicateurs populaires qui s’attachaient à ses pas, moitié prêtres, moitié tribuns. Il faut citer le frère Richard, moine cordelier, dont les prédications déchaînèrent un tel enthousiasme que des milliers d’auditeurs, hommes, femmes, enfants passaient la nuit, sur la terre nue, autour de sa tribune, en plein air, pour ne pas perdre la prédication du lendemain. Seule la première croisade, prêchée par Pierre l’Ermite, offre un pareil exemple d’entraînement.

Jeanne désirait marcher droit à Orléans par la

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Beauce. Les chefs de l'armée lui firent traverser la Loire et guidèrent leurs troupes par la Sologne. Lorsque, trois jours après, elle arriva devant Orléans et trouva le fleuve entre elle et l'armée, Jeanne comprit qu’on l'avait trompée. A Dunois, le bâtard d'Orléans qui, l’apercevant du haut des remparts, était accouru vers elle et défendait le conseil des vieux capitaines, elle répondit :

— Le conseil de Dieu est meilleur que les vôtres... Dieu me fait ma route, et c’est pour cela que je suis née. Je vous amène le meilleur secours que n'eût jamais chevalier ou cité, le secours de Dieu!

Le jour môme, la ville fut ravitaillée malgré les Anglais, et, le lendemain, Jeanne entra dans Orléans à la tête de deux cents lances seulement, suivie de Lahire et de Dunois. Elle y entra au milieu d’un enthousiasme extraordinaire : la foule, prêtres, femmes, enfants, s’écrasait autour d’elle, la proclamait l’envoyée de Dieu et l’accueillait comme telle. Conduite à la Cathédrale, elle fit chanter un Te Deum de reconnaissance, puis se retira dans la maison de la femme la mieux famée de la ville.

Avant d'entamer les opérations, Jeanne tenta d’empêcher l'effusion du sang, Elle dicta une lettre aux Anglais :

« Roi d’Angleterre et vous duc de Bedfort, qui vous dites régent de France; et vous, Guillaume, comte de Suffolk ; Jean Talbot et vous Thomas Scales, qui vous prétendez lieutenant du duc de Bedfort, obéissez au Roi du ciel, rendez les clefs du royaume à la Pucelle envoyée de Dieu ! Et vous, archers et hommes d'armes qui êtes devant Orléans, allez-vous-en, de par Dieu, en votre pays !... Roi d’Angleterre, si ainsi ne faites, je suis chef de guerre, et, en quelque lieu que je vous atteigne, ainsi moi-même le ferai!... Et croyez fermement que le roi du ciel enverra plus de force à moi

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que vous ne sauriez en mener dans tous vos assauts. »

Jeanne terminait sa sommation en invitant les Anglais à venir traiter avec elle dans Orléans, leur promettant sûreté et bon accueil. Les Anglais lui répondirent par des injures, la traitant de « ribaude » et de «gardeuse de vaches ». Son héraut d'armes ayant été, au mépris de tous les usages, retenu prisonnier, elle en envoya un second à Talbot pour offrir à ce dernier le combat en champ clos, sous les murs de la ville. « Si elle était vaincue, on la brûlerait sur un bûcher ; si elle était victorieuse, les Anglais lèveraient le siège. » Cette offre chevaleresque, inspirée à Jeanne pour son patriotisme exalté autant que par sa foi immuable en sa mision divine, devait évidemment rester et resta sans réponse.

Dès lors, Fimpatience de Jeanne se donna libre carrière, et les chefs, Dunois et Lahire, qui, peut-être tièdes à Fendroit des révélations de Jeanne, croyaient, du moins, aux effets de l’enthousiasme, n’essayèrent plus de la modérer. Cet enthousiasme était à son comble; toute l'armée était avec Jeanne ; à peine quelques vieux guerriers, entre autres le sire de Gamaches, essayaient-ils de protester contre les préférences accordées aux révélations d'une paysanne sur l'expérience de chefs consommés.

Or, tout ce que cette paysanne promettait s’accomplissait. Dunois, envoyé à Blois au-devant de renforts annoncés par elle, revint, ramenant ces renforts, et rentra dans Orléans sans avoir eu à combattre. Mais il rapportait une mauvaise nouvelle : l’arrivée prochaine d’une armée anglaise destinée à compléter le blocus. Loin d’abattre l’ardeur de Jeanne, cette nouvelle parut Fexalter encore. L’heure des batailles finales approchait.

Il est impossible de ne pas voir dans la direction de ces combats et dans leur issue, l’influence du pouvoir

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surnaturel incarné dans notre héroïne. Telle la prise de la bastille de Saint -Loup. « Armez-moi, avait dit Jeanne. Le cœur me dit d’aller combattre les Anglais. » A ce moment, les chevaliers français qui, sans prévenir Jeanne, avaient tenté de surprendre cette bastille, étaient repoussés par Talbot jusqu’aux remparts. Jeanne n’eut qu’à paraître, elle rallia les chevaliers et, à leur tête, enleva la forteresse et fit la garnison prisonnière. Telle encore la prise des quatre forteresses anglaises de la rive gauche de la Loire. La première attaque des Français avait été repoussée. Jeanne n’y avait assisté que des yeux, elle surveillait l’assaut du haut d’un îlot situé au milieu de la Loire : à la vue de la déroute des siens, elle sauta dans une barque et, conduisant par la bride son cheval qui nageait derrière elle, elle se fit descendre à terre, en plein combat. Elle n’eutqu’à paraître, son étendard déployé : les soldats se rallièrent autour d’elle et, entraînés par son exemple, culbutèrent les Anglais et prirent les forteresses, qui furent brûlées.

Ce jour-là, Jeanne fut blessée au pied, par une flèche.

Telle enfin l’action finale qui eut lieu le lendemain. Dunois et ses lieutenants y étaient opposés, ils avaient même fait fermer les portes : la foule les enfonça, et Jeanne d’Arc, enlevant les soldats qui, eux-mêmes, entraînaient leurs chefs, courut donner l’assaut à la forteresse qui restait aux Anglais. Cette première attaque fut malheureuse; les assaillants furent repoussés, Jeanne y fut pour la seconde fois blessée et roula inanimée dans le fossé. On l’emporta pour la soustraire aux Anglais qui visaient surtout à la prendre. Sa blessure pansée, elle remonta à cheval et suivit la retraite de l’armée ; mais s’étant arrêtée, pour prier, dans une grange, elle y retrouva toute son ardeur, toute sa foi. Sa bannière était restée dans le fossé ; comme on la lui rapportait.

LE SIÊC. E Il'oRLÉA.NS : PEINTURE DE LENF.PVEU (PANTHÉON)

DÉLIVRANCE D’ORLÉANS

Jeanne l’éleva, la fit flotter aux yéuxdes siens, et, brusquement, la retraite s’arrêta ; l’armée reformée fit tête aux Anglais : ceux-ci épouvantés de voir se dresser devant eux celle qu’ils croyaient morte, lâchèrent pied. La forteresse, irrésistiblement assaillie, fut prise. Frappés de panique, courbés sous le bras surnaturel quils étaient forcés de reconnaître dans les actes de Jeanne d Arc, les Anglais n’essayèrent plus de s’opposer à ses succès ; ils détruisirent eux-mêmes les forteresses qui leur restaient et abandonnèrent Orléans.

•Jeanne les laissa partir sans les accabler ; elle les protégea même contre les excès des vainqueurs ; leur départ suffisait à sa mission. Elle fit dresser un autel sur las remparts délivrés et c’est au chant des hymnes e victoire que s’éloignèrent les Anglais

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