D'ORLÉANS A REIMS — LE SACRE
Dès le lendemain de la levée du siège, Jeanne quitta Orléans avec une partie de l’armée et le maréchal de Rayz, et alla trouver Charles YII au châteaufort de Loches où le roi s’était rendu. Insensible aux honneurs et ne voyant que l’accomplissement de sa mission, elle demanda à Charles VII de marcher tout de suite sur Reims. « Je ne durerai qu’un an et guère au delà, disait-elle; il faut tâcher de bien employer ce bref temps!... Noble dauphin, venez au plus tôt à Reims prendre votre digne couronne ! »
Naturellement irrésolu et partagé entre les avis de Dunois qui tenait tout d’abord pour la prise de Jargeau, Meung et Beaugency, et ceux du duc d’Alençon et d’autres conseillers qui demandaient qu’avant le sacre on reconquît d’abord la Normandie, Charles VII hésita longtemps et, quand il se décida, vers la fin de mai, ce fut pour adopter l’opinion de Dunois et ordonner les préparatifs de l’expédition qui devait commencer par le siège de Jargeau. Il en confia le commandement au duc d’Alençon, en lui enjoignant toutefois, contradiction singulière! de ne rien faire sans l’avis de Jeanne. Aussi bien, comme on le verra par, l’exposé dont nous empruntons les grandes lignes au savant historien de Jeanne d’ Arc, M. Villiaumé, Jeanne sera l’âme de cette campagne et ses inspirations en assureront le
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succès. Le duc d’Alençon sera plutôt le lieutenant de la Pucelle que son commandant en chef : la chose est tellement évidente, même autour du roi, que la duchesse d’Alençon suppliant la jeune fille de ne pas emmener son mari, Jeanne dutlui répondre : « Ne craignez rien. Madame; je vous le ramènerai mieux portant qu’il n’est maintenant. »
Voici (1) comment s’ouvrit cette merveilleuse campagne du sacre :
«Au moment où l’on approchait de Jargeau, les chefs de guerre virent encore un moyen dilatoire, en ce que l’armée royale ne se montait qu’à cinq mille hommes, tandis que la place qui était très fortifiée possédait une garnison nombreuse commandée par Suffolk, La Pucelle ranima leur confiance par ces paroles : « Ne craignez point le nombre des Anglais, et ne faîtes point difficulté de leur donner l’assaut. Croyez bien que, si je n’étais sûre que Dieu même conduit ce grand œuvre, je préférerais garder les brebis, plutôt que de m’exposer à tant de périls et de contradictions ! »
On espérait s’emparer le soir même par surprise des faubourgs de la place; mais le comte de Suffolk, que ses espions avertirent de l’arrivée des Français, les attaqua pendant leur marche avec toute sa garnison (samedi 11 juin). Comme l’armée française ne s’attendait point à cette manœuvre, elle ne tarda pas à plier. Les généraux eux-mêmes perdaient tout espoir, lorsque Jeanne parcourt au galop les rangs, harangue les troupes, adresse des reproches à leurs chefs, et enflamme leur courage. Bientôt les Anglais sont forcés de rentrer dans la ville dont ils abandonnent les faubourgs, où l’armée française passe commodément la nuit.
Le lendemain Jeanne place les batteries, et commence
1. M. Villiaumé : Histoire de Jeanne d'Arc et réfutation des ei'reurs publiées jusqu'aujourd'hui, E. Dentu, Paris.
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le feu contre la place. Le duc d'Alençon l’accompagnant: « Éloignez-vous de là, s’écrie-t-elle, ou cette pièce qui va tirer vous tuera. » En effet ce prince s’étant écarté, un énorme projectile vint frapper un gentilhomme, au lieu même qu’il venait de quitter.
Dans la matinée, le bruit se répand parmi les assiégeants que Falstoff arrive de Paris au secours de la ville, avec deux mille combattants et une artillerie formidable. Plusieurs capitaines proposent la levée du siège pour se retourner contre lui, afin de ne pas se trouver pris entre ses troupes et celles delà place. Quelques autres, saisis de terreur, se disposent même à se retirer dans leurs fiefs avec leurs hommes ; car, en ce temps-là, ces sortes de désertions étaient fréquentes. Mais Jeanne ayant remontré à ceux-ci la honte d’abandonner l’entreprise, et aux autres l’imprudence denepas continuer un siège bien commencé, pour courir, sur de vagues rumeurs, au-devant d’une armée, chacun se remit résolument à l’œuvre.
Le 14, dès le matin, Suffolk ayant déjà perdu beaucoup de monde et voyant ses munitions presque épuisées, demande une trêve de quinze jours, en s’engageant à rendre la place si, avant ce terme, il n’est point secouru. On refuse la trêve, en accordant aux Anglais la simple faculté de partir sans délai, avec leurs chevaux. Cette proposition n’ayant point été acceptée, l’assaut fut ordonné pour le jour même.
La Pucelle se fait apporter son casque, et crie au duc d’Alençon : « En avant, gentil duel à Passant! » Le prince lui représentant qu’il fallait attendre encore : « N'ayez doute , réplique la Pucelle, il est temps (P agir quand Dieu le veut. » Comme il hésitait encore : « A h ! gentil duc , astu peur ? ne sais-tu pas que fai promis à ton épouse de te ramener sain et sauf ? » Elle s’élance vers les fossés où ses troupes descendent et dressent des échelles centre
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les murs. Les Anglais se défendent vaillamment à coups de lance et de pierres énormes. Au bout de quatre heures les fossés sont remplis d’échelles brisées et de cadavres ; mais six ou sept cents Anglais morts ou mourants s’entassent aussi sur les remparts; Jeanne, l’étendard SA la main, monte une échelle, lorsqu’un ennemi lui lance une pierre à la tète. Son casque la préserve, mais le poids du projectile le fait tomber sur ses genoux. Les assiégés, la croyant tuée, poussent un long cri de joie sauvage, lorsque la Pucelle se relève et fait entendre ces mots qu’elle accompagne du geste du commandement: « Amis , amis , sus ! sus ! Ayez bon courage ; Notre- Seigneur a condamné les Anglais ! A cette heure ils sont tous nôtres ! » Les Français se précipitent de rechef à l’assaut, atteignent le sommet des remparts, et culbutent leurs défenseurs qu’ils poursuivent par toute la ville en les massacrant avec rage ; ils en tuèrent ou blessèrent plus de douze cents dans cette journée.
Suffolk abandonne la place, en ralliant le reste de ses troupes, et se retire, en combattant, vers un fort établi à l’extrémité du pont. Mais les vainqueurs ayant entouré ces débris, il se rend avec une partie de ses troupes. Le reste s’étant réfugié sur la rive droite de la Loire, dans une forêt qui la bordait, y est poursuivi et forcé de se rendre (1).
Jeanne courut à Orléans, dont elle ramena deux mille hommes, qui s’y étaient réunis durant le siège de Jargeau, et se mit en marche pour entreprendre celui de Beaugenci. Talbot, gouverneur de cette place, ayant remarqué la promptitude avec laquelle les Français venaient de s’emparer des bastilles d’Orléans et de Jargeau, résolut de leur livrer bataille en plaine, au lieu de se borner à la défensive derrière des murailles. A près avoir
1. Cet endroit est encore nommé dans le pays : Le bas les armes .
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confié le commandement de la ville à Pun de ses lieutenants, il la quitta avec la majeure partie des troupes pour opérer sa jonction avec Falstoff, qui amenaiteffectivement de Paris des renforts. Ils se rencontrèrent à Janville.
Les Français arrivés le 16 devant Beaugenci s’en emparèrent aisément, parce que l’ennemi feignit de l’abandonner pour se retirer dans le château. Mais au moment où sans méfiance ils parcouraient la ville pour prendre leurs logements, des compagnies anglaises, qui s’étaient cachées dans des maisons, les attaquèrent à l’improviste, et en tuèrent ou blessèrent un grand nombre. Néanmoins elles furent bientôt repoussées. La Pucelle établit des corps-de-garde devant le château, pour empêcher les Anglais d’en sortir, et fit dresser des bombardes pour en commencer le siège, lorsqu’un renfort inattendu vint s’offrir à elle.
Le comte de Richemont, s’ennuyant de l’inaction que sa disgrâce lui imposait durant cette importante campagne, leva dans son apanage du Poitou deux mille hommes, dont douze cents de cavalerie, et se mit en marche. Charles YII lui ayant enjoint de n’aller pas plus avant, le connétable répondit qu’il voulait prendre part à la guerre dans l’intérêt du royaume et du roi. Dès qu’il fut près de Beaugenci, il envoya deux gentilshommes demander logis au duc d’Alençon. Ce prince, qui avait reçu du roi l’ordre formel de n’y point consentir, se trouva très embarrassé, parce que Jeanne d’Arc lui remontra qu’il ne fallait point se priver d’un renfort si précieux.
On n’avait pris aucune décision, lorsque, le 17 juin, Richemont se présenta aux portes de la ville, où il fut gracieusement accueilli par la Pucelle qui entraîna avec elle le duc d’Alençon. Il la supplia de faire sa paix avec le roi; ce qu’elle promit, à condition qu’il jurerait
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de le servir toujours loyalement. Le connétable, ayant fait ce serment, fut admis dans les rangs, en attendant la réponse du roi.
La nuit suivante, le commandant du château demanda à capituler, sous la condition que la garnison sortirait avec ses chevaux et un marc d’argent par homme, et jurerait de ne point porter les armes pendant dix jours. Ces conditions furent acceptées : les Anglais se retirèrent vers Meung, avec un sauf-conduit; et les Français prirent possession du château (18 juin matin).
Comme tous les chefs de guerre étaient réunis en conseil, un homme d’armes de La Hire vint les avertir que l’armée anglaise approchait. « Ah ! beau connétable, s’écrie Jeanne d’Arc d’un air joyeux et affable, vous n’êtes pas venu de par moi ; mais, puisque vous voilà, vous êtes le bienvenu. » Elle ordonne une reconnaissance et les préparatifs de la bataille. Leduc d’Alençon, assez inquiet, lui demandant son avis sur quelque chose : « Avez-vous tous de bons éperons? s’écrie-t-elle. — Que dites-vous, répondent tous les chefs; s’agirait-il de tourner le dos à l’ennemi? — Non ; mais les Anglais seront vaincus, et des éperons seront nécessaires pour les poursuivre. Ce triomphe coûtera très peu de sang à l’armée française. »
Talbot, Scales et Falstoff, qui venaient avec six mille hommes au secours du château de Beaugenci, apprenant sa capitulation et voyant l’ennemi les attendre de pied ferme, opéraient leur retraite en bon ordre. Comme la Pucelle voulait qu’on les attaquât, plusieurs généraux s’y opposèrent, en rappelant les affaires d’Azincourt, de Yerneuil et de Rouvray-Saint-Denis.« En nom Dieu, s’écrie-t-elle, il faut combattre ces Anglais; fussent-ils pendus aux nues, nous les aurons : Dieu nous les envoie pour que nous les punissions! Mon conseil m’a dit qu’ils sont tous en notre pouvoir, et que le gentil roi