D ORLÉANS A REIMS — LE SACRE
du duc d'Alençon, de Dunois, de l'archevêque de Reims et de la Trémoille, le roi la rejoignit le lendemain avec le gros de l’armée. On passa trois jours devant Auxerre occupée par les Bourguignons : la ville demanda à rester neutre, ce qui lui fut accordé, malgré l'avis de Jeanne qui, seule, semblait sentir le danger de laisser derrière l’armée une place en réalité hostile; mais La Trémoille avait reçu traîtreusement deux mille écus, et il avait toujours l'oreille du roi.
Devant Troyes, nouvel arrêf de cinq jours passés en pourparlers avec les Bourguignons, maîtres de la ville, ou en conseils tenus en dehors de Jeanne et dans lesquels se débattait la question de savoir si l’on entreprendrait le siège ou si l’on passerait outre, ou enfin si l’on rétrograderait. Comme les discussions s’éternisaient, Jeanne prit sur elle de violer les consignes; elle vint frapper à la porte du Conseil. On l’introduisit et ses paroles claires et inspirées mirent lin aux débats. « Noble dauphin, dit-elle, ordonnez à votre gent d’assiéger la place. En nom Dieu, avant trois jours, je vous introduirai en cette ville par amour ou par puissance ; et sera la fausse Bourgogne bien stupéfaite. »
Et Jeanne tint parole. Le lendemain la ville capitula, sans presque essayer de repousser l’assaut mené par la Pucelle. Frappés d'effroi, croyant voir « des 'papillons voltiger autour de l’étendard de Jeanne » les Bourguignons cédèrent à la pression du peuple réclamant la capitulation. Charles VII entra dans la ville, entendit la messe dans la cathédrale et reçut le serment des notables. Le il, l’armée acclamée par les habitants, traversa Troyes et marcha sur Châlons qui se soumit sans résistance. Le 16 , on arriva à quatre lieues de Reims. La ville du sacre n’essaya pas de se défendre. Charles YII fit, le jour même, son entrée solennelle, précédé de Jeanne, et entouré des chevaliers de l’armée. On décida
d’Orléans a reims — le sacre
que, dès le lendemain, le roi serait couronné et sacré.
Nous voici arrivés à la page la plus éclatante de l’histoire de Jeanne, au triomphe de sa mission. Cette page, nous la détachons encore de l’ouvrage de M. Villiaumé, au chapitre des « Exploits de Jeanne d’Arc » qu’elle clôt magistralement :
« Lorsque laPucelle, son étendard à la main, fut placée près de l’autel, Charles entra, précédé de ses grands officiers, et se mit à genoux devant cet autel. L’archevêque s’approcha à la tête de son clergé et dit : « Nous te requérons de nous octroyer que, à nous et aux églises à nous commises, conserves le privilège canonique, loy et justice due; nous gardes et deffendes comme roy est tenu eii son royaulme à chascun évesque et à l’Église à lui commise. »
Charles YII répond : « Je, par la grâce de Dieu, prouchain d’être ordonné roy de France, promets au jour de mon sacre, devant Dieu et ses saincts, que je conserveray le privilège canonique, loy et justice à chacun de vous, prélats, et vous deffendray tant que je pourray, Dieu aydant, comme ung roy doibt par droit deffendre en son royaulme chascun évesque, et l’Eglise à luy commise. Je promets, au nom de Jhésus-Xhrist, au peuple Xhrestpien à moy subject, ces choses : premièrement que tout le peuple Xhrestpien, je garderay à l’Eglise, et tous temps la vrayepaix, par vostre advis. Itemquejeledeffendray de toutes rapines et iniquités de tous degrés. Item, que en tous jugemens je commanderay équité et miséricorde, affin que Dieu clément et miséricordieux m’octroye et à vous sa miséricorde. Item que de bonne foyje travailleray de mon pouvoir mectre, hors de ma terre et juridiction à moy commise, tous les hérectiques déclarés par l’Église. Toutes choses dessus dictes je confirme par serment . »
Dès que ce serment fut prononcé, des pairs tenant la
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couronne semblèrent, suivant l’usage, demander le consentement du peuple. Or ce consentement était toujours manifesté. La couronne fut posée sur la tète du monarque, qui aussitôt après reçut de l’archevêque l'onction ou sacre, signe de l’inviolabilité.
Le roi se relève. Jeanne pleurant d’émotion s’agenouille devant lui, et baisant ses genoux : « Gentil roy, dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que levasse le siège d’Orléans, et que vous amenasse en ceste cité de Reims recepvoir vostre sainct sacre : en monstrant que vous estes vray rov, et celluy auquel le royaulme de France doibt appartenir. »
JEANNE TRAHIE ET VENDUE
JEANNE TRAHIE ET VENDUE
« Oh! s’écriait Jeanne, à la sortie du sacre, envahie par l’ivresse générale, que ne puis- je mourir ici! »
Et comme l’archevêque de Reims lui demandait : « Où croyez- vous donc mourir? — « Je ne sais, réponditelle; ce sera où il plaira à Dieu. J’ai fait ce que mon Seigneur m’avait chargé de faire. Je voudrais bien maintenant qu’il lui plût de m’envoyer garder mes moutons, avec mes sœurs et ma mère ! »
Les Anglais vaincus, le roi sacré, peut-être Jeanne sentait-elle que sa mission s’arrêtait là, qu’elle n’avait plus rien à attendre que la souffrance, et, redevenant simple fille des champs, elle se tournait vers son hameau qui l’appelait. Elle ne devait plus le revoir : en échange de la couronne au’elle venait de donner à Charles VII, la haine des Anglais et l’ingratitude de son roi lui en réservaient une : celle du martyre.
Il n’est pas douteux que Jeanne, à ce moment de sa mission, songea à rentrer dans sa famille. On la retint, et elle s’inclina. Mais quand, au mois d’août, le roi devant qui toutes les routes s’aplanissaient, toutes les villes s’ouvraient, marcha sur Paris, Jeanne éleva de nouvelles objections. « Ses voix lui disaient de ne pas aller plus avant que Saint-Denis. La ville des sépultures royales était, comme celle du sacre, une ville sainte; au-delà, elle pressentait quelque chose sur quoi elle
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n’avait plus d’action. » C’est Michelet (1) qui parle, et, commentant les répugnances de la sainte fille, c’est à elle qu’il donne raison contre Charles VIL « Cette inspiration de sainteté guerrière, cette poésie de croisade qui avait ému les campagnes, n’y avait-il pas danger à la mettre en face de la ville raisonneuse et prosaïque, du peuple moqueur, des scolastiques et des cabochiens! L’entreprise était imprudente. Une telle ville ne s’emporte pas par un coup de main; on ne la prend que par les vivres; or les Anglais étaient maîtres de la Seine par en haut et par en bas. Us étaient en force, et soutenus par bon nombre d’habitants qui s’étaient compromis pour eux... »
Les Français néanmoins emportèrent un boulevard , mais cette première attaque eut des conséquences doublement funestes pour Jeanne. Elle y eut la cuisse traversée d’un trait, et quand elle revint entraînée par la retraite, on fit peser sur elle tout le poids de l’insuccès, on alla jusqu’à lui imputer à crime d’avoir donné l’assaut le jour de la nativité de la Vierge (8 septembre). Et, à partir de ce moment, le pouvoir de Jeanne paraissant faiblir, l’abandon commença. Elle fit, pendant l’hiver, les sièges de Saint -Pierre -le -Moustier et de La Charité. Presque seule, soutenue par quelques rares fidèles, elle emporta Saint-Pierre-le-Moustier ; mais, complètement abandonnée devant La Charité par ses troupes qu’une terreur panique dispersa brusquement, elle dut renoncer à prendre la ville. Le duc de Bourgogne étant venu mettre le siège devant Compiègne mal défendue par un gouverneur suspect, elle courut s’y enfermer et, le jour même de son arrivée, elle tenta une sortie. D’abord, les assiégeants surpris cédèrent ; mais, bientôt remis, ils revinrent sur les troupes de Jeanne et les