J. Michelet: Jeanne d'Arc , Hachette et C le , Paris
JEANNE TRAME ET VENDUE
refoulèrent jusqu'au pont. Restée en arrière pour couvrir la retraite, Jeanne ne put rentrer à temps : elle fut jetée à bas de son cheval et prise par un archer picard ou, selon quelques-uns, par le bâtard de Vendôme qui la vendit à Jean de Ligny, vassal du duc de Bourgogne.
Comment, des mains de ce seigneur qui se fût probablement borné à exiger une forte rançon pour la rendre aux Français, Jeanne passa-t-elie aux mains des Anglais qui la menèrent au supplice après avoir tout mis en œuvre pour la flétrir?
Il faut en accuser tout d’abord la cupidité de Jean de Ligny, sa soumission, dictée par l'intérêt, à son suzerain le duc de Bourgogne, serviteur lui-même des Anglais, et surtout les manœuvres de ces derniers décidés à tout pour s’emparer de Jeanne et assouvir sur elle leur rage de vengeance. Le procès de l’héroïne, sa condamnation et son supplice étaient déjà décidés en leur esprit : il y avait pour eux un intérêt capital à ce qu’un tribunal à leurs gages transformât en œuvres du démon les actes miraculeux de la mission de Jeanne d'Arc et envoyât au bûcher des sorcières l’héroïne que le peuple regardait comme l'envoyée de Dieu.
Les bourreaux de Jeanne trouvèrent dans Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, l’instrument que réclamait la satisfaction de leurs haines.
La vérité historique nous oblige à noter que ce Pierre Cauchon était d'crigine française, né à Reims, membre du parti cabochien et s’y signalant par ses violences, il fut, en 1413, chassé de Paris; il n’y rentra qu’avec le duc de Bourgogne et se fit nommer évêque de Beauvais. Chassé également de cette ville, en 1429, par les habitants qui frappaient en lui le valet de la cause anglaise, il reparut quelque temps à Paris puis passa en Angleterre où il se fit anglais. Winchester se l’attacha en le comblant de faveurs qui allèrent jusqu'à le proposer au
JEANNE TRAHIE ET VENDUE
Pape pour l'archevêché de Rouen. Mais le pape ne voulait pas de ce candidat indigne et les difficultés soulevées à ce sujet lièrent plus étroitement encore Pierre Cauchon à son protecteur qui se chargeait d’écarter tous les obstacles.
Jeanne d’Arc avait été prise sur la limite du diocèse de Cauchon : celui-ci, devenu son juge, réclama le procès au roi d’Angleterre qui accorda que l'évêque et l'inquisiteur jugeraient ensemble. Mais d’abord il fallait tirer l’inculpée des mains des Bourguignons, Cauchon s’en chargea. Il fit sommation au duc de Bourgogne et à Jean de Ligny de lui remettre leur prisonnière et, connaissant bien ceux à qui il s’adressait, il joignit à cette sommation des offres d’argent : trais cents livres de rentes au bâtard de Vendôme, dix mille francs aux autres « autant, disait-il, qu’on donnerait pour un roi ou un prince, selon la coutume de France. » En même temps, pour rendre la résistance du duc de Bourgogne impossible, le conseil d’Angleterre interdisait aux marchands anglais les marchés des Pays-Bas par lesquels se faisaient les échanges de toile et de laine, base des deux grandes industries flamandes. La Flandre relevait du duché de Bourgogne; l’effet de cette interdiction était certain. Le duc s’inclina et Jean de Ligny, acceptant l’argent anglais, lui céda sa prisonnière qui fut aussitôt livrée aux Anglais.
Jeanne fut conduite à Rouen vers la fin de décembre 1430. Peu s’en fallut que l’impatience de quelques simples qui n’étaient pas dans le secret de l’atroce comédie du procès, ne vînt couper court aux lenteurs de l’infâme programme des Anglais : à l’arrivée de Jeanne, il fut question de la mettre dans un sac et de la jeter à la Seine. Sa mort suffisait à la populace anglaise, et cette mort pressait : vivante, la Pucelle semblait protéger encore les armes de la France partout victorieuses.
JEANNE TRAHIE ET VENDUE
Nous l’avons dit, celte exécution sommaire ne suffisait pas aux Anglais ; elle vengeait leurs défaites, ce n’était pas assez : il leur fallait quelque chose qui entachât la victoire en flétrissant l’héroïne.
Soustraite aux fureurs de la foule, Jeanne fut enfermée, non dans une prison ordinaire, mais au château, dans une cage de fer. Plus tard, on se contenta de l’enchaîner, exposée aux grossièretés de ses gardiens et aux railleries cyniques dos visiteurs.
Pierre Cauchon vint s’installer à Rouen, et on s’occupa de composer le tribunal qu’il devait présider. Il eut pour procureur général son vicaire, Jean d’Estivet, dit Bénédicité . L’Université de Paris fournit des assesseurs: Jean Beaupère, Pierre Maurice, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Gérard Feuillet, Thomas de Courcelles. On en choisit quelques-uns dans le diocèse de Rouen: Gilles, abbé de Fécamp; Nicolas, abbé de Jumièges ; Pierre Miget, prieur de Longueville ; Raoul Roussel , N icolas de Y er dun ; N icolas Loy seleur et William Haiton, secrétaire des commandements de Henri VI. Quelques membres du tribunal cédèrent à la peur en acceptant d’y figurer : Jean Tiphaine, médecin, ne s’inclina que devant la force. ;Nicolas de Houppeville fut emprisonné. Les autres rares opposants se le tinrent pour dit.
Tel fut ce tribunal à mot d’ordre. Par un raffinement d’hypocrisie, les juges étaient d’origine française, mais choisis avec soin pour perpétrer l’œuvre anglaise, véri tables délégués de l’Angleterre travaillant à ses frais et sous sa surveillance. Aussi bien quelle que fût l’issue du procès, d’ailleurs point douteuse et fixée d’avance, les Anglais tenaient Jeanne, ils l’avaient achetée et ne la rendraient pas : la lettre du roi d’Angleterre livrant Jeanne d’Arc à ses juges, le spécifiait formellement. La postérité est donc fondée à infliger aux seuls Anglais la honte de ce procès et le remords du supplice qui devait le terminer.
PROCÈS ET SUPPLICE
PROCÈS ET SUPPLICE
Jeanne comparut devant ses juges le 21 février 1431. Elle y fut rappelée le 22, le 24 et le 27 du même mois, le 1 er et le 3 mars. Interrompus pour permettre aux « docteurs experts en droit divin et humain d’extraire ce qui était à recueillir dans les aveux de l’accusée », les interrogatoires furent repris le 10 mars, dans la prison même, et continuèrent les 12, 13, 14, 15 et 17.
Dans tous ces interrogatoires, les mêmes questions se répétaient ; la forme seule variait, et cela dans un but facile à démêler.
Isolée à son banc, sans conseil, Jeanne déjoua tous les juges, par le seul secours de son bon sens et de la bonne foi qui avait présidé à tous ses actes. « Spectacle touchant! s’écrie Joseph Fabre. D'un côté, une cinquantaine de docteurs fouillant dans les subtilités de leur dogme pour y trouver de quoi dresser un bûcher à la libératrice de leur pays; de l’autre, une enfant de dixhuit ans, ignorante, franche et sans peur. Souvent, dans leur zèle, les docteurs parlaient tous ensemble. L’enfant souriait et leur disait : « Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre. »
A côté de cette observation, toute d’ironie enjouée, certaines réponses de Jeanne à ses juges éclatent comme des modèles de hauteur et de fermeté. Telle
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cette réplique à l’évêque de Beauvais affirmant son droit de la juger :
— Vous vous faites mon juge et vous êtes mon ennemi !
Mais suivons ces interrogatoires.
Le premier roula sur sa naissance, son âge, sa religion, l’enseignement reçu de ses parents et les sentiments que dès son enfance, elle éprouva à l’endroit du roi de France, d’une part, et de ses ennemis, de l’autre. Il y fut aussi question de l’arbre des Fées et de la vertu curative des eaux de la fontaine. Cette dernière partie de l’interrogatoire cachait un piège ; elle s’en tira par le pur aveu de la vérité : elle n’avait jamais vu les Fées, et elle ignorait si les malades qui venaient boire à la fontaine guérissaient ou non.
Sur le point des visions, l’interrogatoire prit une tournure indécente. La sérénité de Jeanne ne se démentit pas un instant. Comme on lui demandait si Saint Michel et les anges lui apparaissaient nus :
— Pensez- vous, dit-elle, que Dieu n’ait pas de quoi les vêtir ?
Le Tribunal insistait : « Parlez-nous de leur corps » et s’attirait cette simple réponse :
— Je n’en puis rien dire. Ce que je sais, c’est que leurs paroles sont bonnes et belles.
Plus loin, à propos des apparitions de Sainte Catherine et Sainte Marguerite, le Tribunal s’entête dans ses questions au moins douteuses : « Comment distinguezvous si ce qui vous apparaît est homme ou femme ». Et d’un mot, Jeanne décourage ces tentatives :
— A leur voix.
L’interrogatoire sur les actes de sa mission serait à citer tout entier; mais il ne fait que répéter et confirmer ce que nous avons déjà rapporté. Jeanne y déclare qu’en partant elle avait obéi à Dieu. « Quand j’aurais eu cent
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pères et cent mères et que j’eusse été fille du roi, je serais partie. » Le Tribunal s’étonnant que Dieu, ayant à donner cette mission, l’eût choisie, elle, une enfant :
— Dieu se glorifie, répondit-elle, quand il lui plaît, dans une faible fille. Il est le Tout-Puissant.
On cherche à lui faire dire si elle n’avait pas quelques sortilèges.
— Mes sortilèges, dit-elle, c’était l’amour de la France et le mépris du danger.
— Ne disiez-vous pas à vos compagnons que les étendards à la ressemblance du vôtre portaient bonheur?
— Non, je disais seulement : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j^y entrais moi-même.
— Pourquoi votre étendard fut-il porté en l'église de Reims, au sacre?
— Il avait été àla peine; c’était bien raison qu’il fût à l’honneur.
Notons enfin cette merveille de sagesse en même temps que de fidélité à une conviction arrêtée :
— De l’amour ou haine que Dieu a pour les Anglais, je n’en sais rien. Mais je sais bien qu’ils seront tous mis hors de France, sauf ceux qui y périront.
Très réservée sur le point de ses visions, Jeanne ne le fut pas moins au sujet de la révélation qu’elle avait faite à Charles Vil. Sa première réponse fut brutale :
— Allez le lui demander à lui-même.
Puis, consentant à s’expliquer et déclarant que le signe donné au roi était de Dieu, elle se retrancha derrière la promesse qu’elle avait faite à ses saintes de taire ce signe.
Dans un autre interrogatoire, les juges lui demandant si elle avait au cœur bonne assurance sur la fin de sa captivité et si elle savait par révélation qu’elle dût échapper, elle répondit qu’elle s’en rapportait à Notre- Seigneur. Pressée de s’expliquer, de dire si, d’après ses voix, sa délivrance était proche, elle précisa :
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— Dans trois mois, je vous répondrai.
Trois mois, c’était la date de son supplice.
Plusieurs fois, mais notamment dans l'interrogatoire
qui roula sur ses prévisions, Jeanne répéta sans y être provoquée, on le comprend :
— Tout le royaume reviendra à Charles, fils de Charles, seul roi... Avant qu’il soit sept ans, les Anglais délaisseront un plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans et perdront tout dans ce pays.
Le grand gage, c’était Paris, qui fut, en effet, enlevé aux Anglais moins de sept ans après le procès de Jeanne.
Le ton prophétique de la plupart de ces réponses fit espérer aux juges qu’ils pourraient amener Jeanne à se dire prophétesse, ce qui leur eût suffi pour l’accuser de sacrilège. Elle réduisit très vite à néant leur espoir.
— Non. Elle ne savait qu’une chose de l’avenir, c’est que les Anglais seraient mis hors de France... Quant à être prise pour une sainte, elle n’en avait jamais rien su.
— Savez- vous être en état de grâce? demanda l’interrogateur.
— Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; si j’y suis, Dieu m’y tienne.
L’évêque de Beauvais lui fit observer que le port d’un habit d’homme la tenait en perpétuel état de damnation.
— L’âme ne tient point à l’habit, répondit-elle. Il était naturel que, faisant œuvre d’homme, et guerroyant avec des hommes, je portasse habit d’homme.
Elle s’engageait, d’ailleurs, à revêtir l’habit de femme, si on lui permettait de s’en aller; mais elle s’en tiendrait àl’hahit qu’elle portait,si elle devait rester aux mains de ses gardes.
Ses juges remarquant que, si elle proclamait souvent le pouvoir de Dieu, elle ne parlait jamais de celui de l’Eglise, y voulurent trouver une preuve de son insou-
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mission. Elle déclara qu'elle était venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie, de par les bonnes saintes et l’Eglise victorieuse très haute. « A cette Eglise, je me soumets et tout ce que j’ai fait ou ferai. »
On lui parla de l’Eglise militante, elle refusa de répondre autre chose.Onluidit que, se montrant hérétique, elle risquait le bûcher. Sa fermeté n’en fut pas ébranlée: au pied du bûcher, elle n’eût rien changé à ses réponses.
Hélas! les réponses de Jeanne importaient peu ; on n’en prenait que ce qui pouvait lui nuire, et encore le travestissait-on. La sainte fille était perdue. L’acte d’accusation fut prêt le 17 mars; on lui en donna, devant tous les docteurs, une lecture qui dura plusieurs jours. Le réquisitoire tendaitàce qu’elle fût déclarée: sorcière, devineresse, fausse prophétesse, invocatrice et conjuratrice de mauvais esprits, violatrice des lois, séductrice des princes et des peuples, usurpatrice du culte dû à Dieu, blasphématrice, superstitieuse, mécréante, schismatique, sacrilège, idolâtre, apostate, maldisante et malfaisante, abominable à Dieu et aux hommes.
Jeanne entendit, dans le plus grand calrne, sans révolte ni défaillance, la longue et odieuse lecture d’unréquisisoire où toutes ses croyances étaient bafouées, toutes ses intentions calomniées, tous ses actes flétris.
Les innombrables griefs d’accusation, résumés en douze articles, furent soumis à l’Université de Paris, au chapitre de Rouen et à quelques autres autorités. Pur raffinement d’hypocrisie dans l’iniquité : la réponse des corps consultés ne faisait pas le moindre doute pour les juges de Jeanne. L’Université de Paris confirma les douze articles de l’accusation. Elle reconnut « pour parler le plus charitablement possible » que l’accusée était schismatique, hérétique, apostate, devineresse, obstinée dans l’irréligion et sacrilège.
« C’est pourquoi, si, avertie bénévolement, elle ne
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veut pas revenir à la foi catholique, elle doit être abandonnée au bras séculier pour être châtiée selon justice. »
Or, pendant que se jouait ce dernier acte de leur barbare comédie de justice, Jeanne tomba malade. Les Anglais s’émurent : ils n’entendaient pas qu’elle mourût de morl naturelle. « Leroi l’avait achetée cher, il fallait qu’elle fût brûlée ! » On luf dépêcha les meilleurs médecins, et, comme elle se rétablissait, elle dut subir les trois visites réglementaires de ses juges qui venaient avant de prononcer la condamnation, la sommer, sous menace de tortures, de « changer ses dires ».
— Quand vous me feriez arracher les membres et tirer l’âme du corps, répondit-elle, je ne vous dirais pas autre chose...
Sa faiblesse corporelle faisant craindre qu’elle ne passât pendant la torture, on renonça à lui appliquer la question; et, le 23 mai, prenant acte des refus qu’elle opposait à leurs demandes de rétractation, ses juges prononcèrent la sentence : « Jeanne était retranchée de l’Eglise comme un membre infect et livrée à la justice séculière. »
Mais on n’avait pas renoncé pour cela à arracher à la sainte fille l’acte d’abjuration par lequel il était nécessaire qu’elle se flétrît elle-même. Le 24 mai, on la conduisit au cimetière de Saint-Ouen pour la lecture de la sentence. Le spectacle était préparé, tout était combiné de façon à avoir raison de ses résistances par l’épouvante de ce qui l’attendait. La foule avait été conviée; le bourreau était présent; sur la place duVieux Marché, le bûcher était dressé, visible du cimetière. Toute la matinée, Jeanne avait été obsédée par les théologiens et par son confesseur Loyseleur; enfin, elle allait être soumise à l’éloquence du fameux prédicateur Guillaume Erard. Jeanne résista aux théologiens et à son confesseur; au cimetière, elle écouta en silence les objurgations de