‹ Jeanne d'Arc; tragédie en cinq actes et en versChapitre 10 sur 55 · LA FÊTE DE MADAME ISA BEAU DE BAVIÈRE · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE MADAME ISA BEAU DE BAVIÈRE

Dans- Paris cependant, «fîgnobWs saturnales De la noble cité flétrissaient les anïiates ; Et tandis que la Seine, en cachant ses douleurs, Se grossissait au loih du sourd torrent des pletrrs, lues carrefours payés hurlaient leur joie immonde i la bourse de Judas circulait à la ronde; Au fiel des trahisons, dont il se nourrissait ^ Du pays gangrené le sang se pourrissait. Bedfort nous invitait aux banquets de sa gloire, En &ageUant nos reins du fouet de la victoire. Sur les bords asservis que le fleuve lavait, Du fond du désespoir la fête se levait,

14 JEANNE DARC, GUEBRIÈRE.

Et Paris, insulté sur son double rivage. Traînait parmi les fleiTrs son boulet d'eisclavage. tl encensait le npin d'Isabeau... Les vainqueurs Semblaient dans notre honte enraciner nos cœurs. Le déshonneur prenait les, traits de Tl^abitude. . Vil troupeau qu'en riant parquait la servitude, Tout un peuple en délire avait, dan* ses excès, Effacé de son front le beau nom de Français!

Il était dans. Paris un large cimetièrç, Abîme oii bien, des fois tombal la ville entière. Encombré, surchargé des dépouilles des ans. Et qu'on avait nohimé : Champ des saints TirNocEJrTS. L'homme n'y portait pas sa dépouille complète : Il fallait le cadavre à l'état de squelette.^ Il fallait, pour dormir parmi ses habitants, Dans un autre sépulcre avoir blanchi longtemps». Immense labyrinthe et crypte sans modèle, Ce palais de la mort n'était construit que d'elle. Dés piliers d'ossements supportaient des arceaux. Que des membres humains tapissaient dé leurs os; Des ossements sculptés, regrettant leurs ténèbres^ Couraient sur. les frontons, arabesques funèbres ; Et les toits protecteurs de ces débris dormants Pour chaume du sépulcre avaient des ossements. Là, les fûts élancés, leâ yoûJtes et les dalles Prostituaient la tombe à d'étranges scandales.

Là, le crapaud gonflait la place où fut un cœUr. Là, fîère.dans sa nuit d'un contraste moqueur, La chouette chantait et nichait, impunie, Dans un crâne où peut-^étre habita le génie! Jeu funèbre, hasard par le temps enfante, Et qui ne change rien à notre éternité!

Sans raninier Içurs os de souffles prophétiques, Bedfort, qui recherchait l'ombre de ces portiques, Pour donner une fête à madame Isabeau, Désigna par instinct la place du tombeau. On vint le remuer del sa base à son faîte; On élargit ses murs pour élargir la fête. Tout un peuple, fidèle aux ordres de Bedfort, Oubliant que Dieu même est caché dans la mort. Sur des fronts desséchés vint effeuiller des .roses; Car toujours les Anglais ont des plaisirs moroses! Et les enveloppant de voiles nuageux.

Les délices du spleen circulent dans leurs jeux î

Comme des Pharaons on dorait les momies, Uïi grand squelette, pris aux races endormies . Et des autres débris en pompe séparé, Sur tous ses ossements avec soin fut doré. Il fut roi des festins, et deux rubis énormes Remplirent de ses yeux les cavités difformes; L'abeille d'or brilla sur sa robe au?^ longs plis; Sur sa tête de mort la couronne de lis

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Sembla dire aux Anglais, seuls maîtres de nos portes, Que la France comptait parmi les races mortes; Car au lieu de gémir, de se tordre les mains, Son peuple de la fête inondait les chemins ! Et, le voyant ainsi rire dans la poussière, La hache du vainqueur lui façonnait sa bière !

Et la fête volait' joyeuse et, sans rembrd. Les plaisirs résonnaient sur le sol de la Mort. La Mort, en répétant le refrain des cadences^ Ouvrait sa voûte humide à la chaîne des danses.- La Mort voyait passer des fiants 6rhés de flairs :

— Bientôt mon souffle froid pâlira leurs couleurs, Disait-^lle, et bientôt, dans ces mêmes royaumes, Tous viendront essayer la danse des fantômes, Et pour régler leurs pas je m^ tiendrai près d^eux, Et leur luth chantera sous mon ongle hideux. Et j'aurai dispersé fleurs et voiles de soie. Et le ver du sépulcre aura sa part de joie ! Mes funèbres jardins ont aussi leurs bouquets. Nul convive ne manque à mes sombres banquets ; Et tous pourront alors mieux juger mes conquêtes, Et d'un œil large et creux comparer nos deux fêtes. Malheur ! Quelle démence a pu les conseiller? Du bruit de leur orchestre ils osent m'éveiller? Les imprudents!... Leur voix à leur bal me convie: Ils ne me trouvent pas assez près de la vie !

CHANT n. M 7

Des fausses vokiptës ô rapides élus !

Ijeur folie aux plaisirs donne un néant de plus!

Leur rondie trop étroite agrandit son orinte;

Ils prennent pour leurs jeOx Fînfini que j'habite;

Et jusqu'en mes palais se tenant par la main.

Us osent m'épargner la moitié du chemin ;

Et sans apercevoir ni ma faux ni mon glaive,

C'est sur nKm horizon que leur fête se lève !

Ils osent à mes yeux adorer, sans effroi,

Ce spectre fraternel sous son maiiteau de roi !

Faisons-nous reconnaître à quelque gmnde marque,

Et donnons aux sujets la pâleur du monarque ! ! • —

Et sous les hauts arceaux de squelettes formés; La fête s'épandait en groupes embaumés.

La danse dénouant l'or de ses tresses blondes, Aux souffles du sépulcre abandonnant leurs ondes, Tournoyait délirante, et semblait sous ses pas Dans des cercles de joie enfermer le trépas. De ses deux pieds brillants partaient des étincelles. Comme un esprit de l'air qui nous cache ses ailes, Elle, rasait le sol en s'élançant par bonds ; Attachait la folie à ses jeux vagabonds, Tantôt les bras levés au milieu de la fête, Comme pour affermir un vase sur sa tète; - Tantôt lente et rêveuse, et parmi ses amants Jetant les voluptés de ées balancements ; Et près d'un sein aimé tantôt avec mystère,

148 JEANNE DARG, GUERRIÈRE.

Sous le poids du plaisir s'affaissant vers la terre !

Et le duc de Bedfort réglait Tordre des pas : he cadre du tableau ne l'ea distrayait pas !

Mais tout change soudain et partout agrandie, Fendant l'air enchanté d'une aile plus hardie, La fête jette aux vents ses voiles arrachés, i^lus d'abandons rêveurs, plus de transports cachés. Palpitante, impudique et d'ivresse rougie, T^ Bacchante a monté les degrés de l'orgie. Arrive jusqu'au faîte et de sa nudité Enflamme de plus près l'œil de la volupté.

Telle en ses pas ardents, sans réseaux ni mantilles, I^ danse impure, éclose aux chaleurs des Antilles, S'élance en soumettant à ses bizarres jeux Le vertige tournant de son cercle orageux. Tandis qu'on aperçoit, en leur vivante houle. Vaciller à l'entour les têtes de la foule, Une femme d^ Afrique et que le Sahara Au milieu des Uons pour ce bal prépara Bondit, et, Taflrontant dans la même attitude. Vingt amants subjugués tombent de lassitude. Elle irrite, elle accroît d'un rhythme plus pressé Le plaisir qui ia mord comme un dogue insensé. Ses frères du désert, étalant à la ronde . T>eur bonheur accroupi sur la poussière immonde,

L'excitent de leurs chants comme un liruit d'aquilon : Les chajits de rescia vage ont des notes de plomb. La sueur en flocons reluit sur sa peau noire ; Chacun de ses élans remporte une victoire. Durant un jour entier, sous ce ciel du midi, Son pied fumant se crispe et bat le sol tiédi ; Son gosier crie et râle et, remuant ses fanges, La volupté s'abîme en des transports étranges^. Ses nerfs galvanisés semblent tissus de fer; Son extase a les traits d'un tourment de l'enfer; Et son regard insulte, en sa course immortelle. Le soleil fatigué qui se couche avant elle ! Elle meurt quelquefois, sans demander merci. Oh ! qu'il faut de malheur pour s'amuser ainsi !

Déjà le spectre roi des pompes insensées Avait pu contempler toutes ses fiancées, Lorsque de ces plaisirs l'ordonnateur puissant Y voulut joindre encor les voluptés du sang.

Un bourgeois de Paris, Pierre de la Chapelle^ Nom obscur que la gloire avec orgueil rap})elle^ Nom obscur, mais rival des hécos de Calais, Avait osé prétendre à n'être plus Anglais ! La torture l'invite à nommer ses complices ; Mais lui :

— Pensez-vpus donc par la peur des supplices Que mes complots ici vous seront dévoilés^

lôO JEAI\iNË DARGf GUERRIERE.

Et que d'un cœur français I^ torture ait les clefs? Non , . . Mon crime est trop beau pour que je le partagç, £t je lègue à mes fils mon crime en héritage! Aux bras des tourmenteurs lorsque je me soumets. Ma tête peut tomber, maïs se courber, jamais! On ne m'entendra pas, dëstgimnt quelques tâtes, Agrandir d'un forfait la liste de vos fêtes ; Et ce bourgeois, objet d'un impuissant courroux, Du haut de l'échafaud vous dominera tous! 11 est vrai, fatigué dé votre joug servile, J'ai mis l'honneur de garde aux portes de ma ville ; J'ai, bourgeois de Paris, conspiré sans effroi, Pour apprendre à Paris qu'il s'est trompé de roi l Je chéris mon complot encore qu'il avorte f Car de la liberté seul il m'ouvre la porte! J'ai voulu qu'on chassât les Anglais triomphants. Parce que je suis homme et que j'ai des enfants. Et parce qu'il est faux qu'une folle espérance Puisse rayer des cieux l'étoile de la France : Tout vainqueur, croyez-moi, doit bientôt repartir. Lorsqu'il cherche un esclave et qu'il trouve un martyrl Frappez... Du code anglais la clémence est absente : Yous allaitez de sang votre splendeur naissante ; Vous ne vous trouvez pas peut-être assez hais ? Prolongez mes tourments, ils servent mon pays ! On saura que,^ s'armant de coins et de tenailles. Trop grand pour s'amuser à gagner des batailles, Bedfort, dispensateur des peines de l'enfer.

Veut que ses léopards nient des ongles de fer ! Le plomb que vous fondez et qui rend mes chairs pâles, On le ramassera pour en faire des balles I ! Frappez... de. vos fureurs octroyezHBoi le don : J'abhorre trop l'Anglais pour demander pardon! pt toi, que le plaisir à mon supplice amène , Toi, qui veux pour ta fête une victime humaine, Viens repaître tes yeux de mes derniers moments, Reine, j'ai préféré ton fils à tes amants! J'ai cru qu'on pouvait voir la haine maternelle. Même au cœur d'Isabeau, n'être pas étemelle, Et que l'ennui du crime en ce cœur combattu Ferait peut-être éclore un semblant de vertu ! Je me suis trompé ! . . . reste en ton ignominie : Tant de crédulité devait être punie, . Et je perds beaucoup moins à mourir pour ma foi Qu^à vivre aux lieux où sont des mères comme toi!!! —

Il dit; le peuple anglais répond : (

' - — Qu'on l'écartèle. —

Quatre coursiers-bourreaux que ta justice attelle. Liés au torturé, partent en même temps, Sans arracher du tronc les membres palpitants. Le cercle des danseurs l'environne... Sa tête Règle, en heurtant le sol, les élans de la fête; Et l'on entend au loin, de moment en moment, Les os du condamné crier horriblement.

152 JEANNE D^ARG, GUEBHIÈHË.

Sur ses flancs convulsifs la corde multiplie

Ija morsure dû nœud qui les presse et les lie.

Sa chevelure traîne et son côu se roidit :

Aux lenteurs du supplice une reine applaudit !

Chaque effort des coursiers que tout un peuple anime,

Sans pouvoir la briser allonge la victime. .

Son ëciîme sanglante inonde à gros bouillons

La poussière où son coi^ps laisse d'affreux sillons ;

Sa bouche fume ainsi qu'une fournaise ardente.

11 manquait aux tourments inouïs que le Dante

Inventa pour peupler son multiple tombeau'^

Les plaisirs dédiés à madame Isabeaulj!

Les bourreaux sont lassés. . . Dans cette horrible lice^ Les chevaux haletants ont leur pai't du supplice; Mais enfin, sous les coups du long foaet acéré, • D'un bond plus effroyable et plus désespéré Tous les quatre à la fois partent comme 1^ foudre, Laissent le tronc sanglant s'agiter dans la poudre ; A travers tout le peuple en tumulte assemblé, Emportant les lambeaux de Thomme écartelé. Ils vont offrir au loin, sous l'œil des jeunes filles^ Soii quartier de cadavre à chacun des quadrilles!

Et la valse toujours passait et repassait : La beauté, les seins nus, devant la mort dansait, Et montrait au soleil, rapide, étincelante, Du brodequin lascif la gaieté pétulante.

GHANT IF. 163

Tout à coup du coté de la porte Gibard, Allumant des éclairs aux o^illoux du rempart, Et guidant vers la. fête en fleurs, tombe odorante,- D'un cheval du désert la course fulgurante ; Un jeune homme, — c'était l'Arabe Noëmé, Fait esclave en Egypte et de la Muse aimé, — S'élance haletant... Une aigrette superbe . Sur le front du Spahi faisait trembler sa gerbe; ' Un sabre de Damas flottait à son côté; Un lion à l'œil fauve, aux bords du Nil dompté^ Le suivait... Sous des cils à la courbe héroïque Son regard reflétait le soleil chaud d'Afrique, Et les dames disaient en le voyant si beau :

— C'est l'Arabe au lion de madame Isabeau, Fameux au bord du Nil par son luth et sa lance! Entre Bulbul et lui la jeune. Aimé balance.

Et la reine toujours l'écoute eu souriant.

Car elle aime les airs qui viennent d'Orient. —

— Reine, dit-il, Allah prépare une tempête; I^ semoun des combats vient dévorer ta fête; Une magicienne au talisman vainqueur. Portant le serpent noir replié sur son cœur.

Te menace, et déjà, près des bords.de la Loire, L'enfer vient -décider des luttes de la gloire. On dit que dans la nuit, pour traverser les airs, Elle emprunte le vol d'un griffon* des déserts!

iâ4 JEANNE DAEC, GUERRIERE.

Elle fait, eu s'armant d'un miracle éphémère, Revivre un nourrisson mort aux bras de sa mère; Puis elle revient pâle, et dans Tobscurité Abandonne aux démons l'enfant ressuscité! Mélusine à son front attache sa couleuvre. ï)e blasphème en blasphème elle accomplit son œuvre. On la voit au milieu d'un abime béant, Ou fée insaisissable ou paladin géatit, Monter vers la bataille, et rapide, indomptée, Des rondes du sabbat elle marche escortée. Du volcan qu'elle habite elle a gardé l'éclair. Sous la cotte de maille et le casque de fer, . Elle, sème autour d'elle une terreur subite ; L'œil qui la voit passer s'éteint dans son orbite. Devant son cheval brun chaque coursier s'abat ;

En orage d'un geste elle diange un combat.

I^s nains, les nécromants, les psylles et les gnomes Doublent ses bataillons d'un peuple de fantômes ; Et, pour premier exploit voilant l'astre vermeil , Ses soldats nuageux triomphent du soleil. Vainement aux regards de l'armée indécise. Au nom de Jésus-Christ Hennangard l'exorcise!. Son nom est Jeanne d'Arc. -^

— Voila bien des défis, Voilà bien des exploits dignes de notre fils! Dit la reine... Olv! combien ce- règne qui commence Du règne qui finit a toute la démence !

CHANT lï. 165

Charles, se laissant prendre, à des pièges fleuris,

Jette aux genoux d'Agnès tout un sceptre en débris.

Il dresse des faucons pour. la chasse... il soupire;

Il disperse du pied ses titres à l'empire;

Et, lorsqu'il était né pour un large horizon,

Il se fait de l'amour une ohscure prison.

Entre Ja gloire et lui c'est un lâche divorce;

La volupté lui prend les restes de sa force !

Sous son manteau de roi se cache sa langueur;

Dans des rêves de femme il appauvrit son cœur.

Son sang dégénéré dans ses veines d'esclave,

Yil limon qui jamais ne se transforme en lave.

Ne saurait enfanter ce» généreux projets

Qui sous les coups du sort nous refont des sujets!

Mais il sait conspirer... la haine en lui réside :

Ije héros éclipsé montre le parricide.

En s'armant contre moi du pouvoir des enfers,

11 cherche à triompher sans soulever, ses fers,

Et blessant des autels le divin privilège.

Croit racheter un trône avec im sortilège!...

Aucun de mes guerriers, aucun de mes amants

Ifosera-t-il s'armer contre les nécromants ?

Pour me donner la mort je sais que la magie

Chaque nuit d'un stylet perce mon effigie,

Et le spectre apparu dans les bois de Sennar

Eut des cris meurtriers plus puissants qu'un poignard !

Cette femme. . . —

156 JEA^NE D^ARC, GUËRBIÈBE.

— Veux-tu que mon bras t'en délivre?

I^e Vieux de la Montagne écrivit dans un livre Trois mots, trois mots persans, et dont le s^is voilé Arme contre l'enfer mon anneau constellé: Je vaincrai Jeanne d'Arc. —

—Viens, bel ismaélite, Approche ; un noble orgueil sied aux âmes d'élite ! J^'éclair de ton œil noir part d'un cœur orageux. Vois ce spectre royal qui préside à nos jeux ; Sous la voûte funèbre et de festons ornée, Jure-moi par la mort, par la mort couronnée, D'immoler la sorcière et, présent pour présent. D'un long baiser d'amour je te paierai son sang ! —

Elle dit, et l'Arabe incliné vefs la terre Sur les pieds du squelette étend son dmeterre. Jamais l'auge Jsrafil, aux campagnes d'Iran Agitant pour la guerre un feuillet du Coran, N'eut un regard plus fier que sur la sombre arène ^ Noêmé se flattant d'un baiser de la reine. Il s'agenouille, il jure, et d'un rugissement Son lion hérissé répond à son serment.

Suspendue un instant, la fête recommence ; Mais un nuage épais, cuivré, sanglaiU, immense, Accourt de l'horizon, et sa morne rougeur

CHAiNT IL 157

Flotte sur les plaisirs tel qu'un drapeau vengeur!! Ses plis s'ouvrent : des vents furieux s'en élancent ; Les funèbres piliers sur le sol se balancent. S'écroulent et, doublant l'universel effroi, L'orage d^ns lès tours vient spnàer le beffroi. Sous les sombres arceaux l'onragan se promène. Les yeux sont aveuglés d'une poussière humaine, Et la fête pâlit et, voilant son flambeau, I^ soleil a cessé d'insulter le tombeau. Mais sous les longs festons de lis, de violettes, La foudre, en serpentant, allume les squelettes; En volcan sulfureux le sépulcre est changé. Par tous les éléments à la fois assiégé, Bedfort trébuche au seuil des cryptes centenaires. L'enceinte de la danse est pleine de tonnerres ; La foule hurle, fuit, se heurte, et, sous l'éclair. Des trombes d'ossements tourbillonnent dans l'air.

On dirait, on dirait, dans la tempête étrange. Que la Mort en fureur de sa fête se venge; On dirait que le Spectre aux riches ornements. Dont la main des Anglais dora les ossements, - Se ranime et s'armant de la faux acérée Vient conduire à son tour la danse macabrée.. .

Il vient et de la nuit parcourt la sombre horreur, Et chacun de ses pas soulève une terreur, Et sous les diamants, sous le manteau de moire.

Il a rendu réel son sceptre dérisoire!

11 couche devant lui son peuple épouvanté-

Élu roi pour une heure^ il veut l'éternité;

11 veut que ses sujets, frappés dans leur délire,

Apprennent quel monarque Us osèrent ëlîre ^

Et quel danger s'attache à ce choix hasardeux*,

Et quel tribut sinistre il peut exiger d'eux !

Et lorsqu'on le convie à quelque joie infâme,

Quels baisers il dérobe aux lèvres d'une femme!!!

D'une main convulsive étreignant Isabeau, Noëmé cependant luttait, terrible et beau. La grandeur du péril vépond à tson courage : Comme Enée embrassant Didon dans un orage, A travers l'ouragan il se fraye un chemin.

^- Faisons de ce sépulcre un temple de l'hymen , S'e$t-il écrié. Viens, viens, ma royale amante : J'aime à bercer l'amour aux cris de la tourm«ite! J'aime les longs soupirs et les brûlants aveux, Lorsque l'édair serpente autour de mes cheveux! Je dois venger ta cause aux rives de la Loire; Que le prix du combat en devance la gloire! . Je te rapporterai le trophée attendu :

Ton baiser triomphal ne sera, point perdu . Viens, pour ton lit royal la tombe ofire sa pierre; Le frisson du bonheur fait trembler ma paupière ; A mes embrassements qui bravant le trépas

Le spectre du roi mort ne t'arracherait pas! Bénissons la tempête^ et qu'en sa nuit profonde I^ mer des voluptés ensemble nous inonde ! —

1a reine lui répond :

— J'accepte le traité :

On donne mieux la mort, ivre' de volupté! —

Et sous un. roc profond le couple amant s'égare. . . Mais, éclatant sur eux, la foudre les sépare. I^a reine, à qui l'éclair a parlé de remord, Veut fuir l'Ismaélite et son pied heurte un mort. . . Elle tombe... et d'un souffle indomptable, ironique, L'orage a balayé la fête britannique.

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