D'ORLÉANS
O France, dont jainais les gloires ne périssent! Éden européen où les grands noms fleurissent ! O France ! doux pays, seul amour de mes yeux, La plus belle paU*ie après celle des cieux ! Ton pittoresque sol, couvert de moissons blondes, Sépare les deux mers qui séparent trois mondes. Tu vois à l'occident les monts Pyrénéens Te protéger... Dressant leurs blocs cyclopéens, Les Alpes pour remparts te prêtent leur structure; Et le vieux Bhin, jaloux d'achever ta ceijiture, S'indigne en agitant ses forêts de roseaux Qu'on prive de ton nom la moitié de ses eaux ;
164 JEANNE DARG, GUERaiËRE.
Le vieux Rhin où l'Europe assied son équilibre, Féodal d'un côté, veut que l'autre soit libre.
Tu portes dans ton sein tous les climats divers Dont les souffles changeants animent l'univers : Ta Flore boit le miel du roseau des Antilles Ou des pins de Norvège adopte les familles ; On cultive pour toi plus d'un tribut vermeil Que le Nil te légua de la part du soleil ; Les mûriers de la Chine en tes plaines demeurent ; Babylone a pleuré sous tes saules qui pleurent ; Pour tes heureux festins l'Inde t'abandonna L'or ambré qui mûrit au cœur de l'anana ; Et, tout fier d'embaumer ta plage hospitalière, L'héliotrope en fleur quitta la Cordillère.
O France ! pour ton sol quels trésors envier ? N'as-tu pas ta Provence où grandit l'olivier, Où nul glaçon jamais n'atteint la primevère. Où le vent se souvient des soupirs du trouvère. Où l'âme du poète, aux accords palpitants, Recommence la vie en rêves de vingt ans ? Ta Provence, de grâce et d'amour embellie, Que l'oranger frileux préfère à l'Italie ; Où l'herbe a des parfums pour chacun de nos pas ; Où nos pleurs endormis ne se réveillent pas ; Où la mer dans la nuit vient, sans élans sauvages. D'un baiser phosphorique étoiler ses rivages,
Et 9 des doux alcyons berçant les chastes nids, Sous la pâleur des pins étend ses flots brunis. Ta Provence ! où rayonne un ciel pour l'astronome ; Climat conservateur des monuments de Rome, Oii règne encor Diane, où le Gard indigent Sous des arcs triomphaux glisse un filet d'argent ; Où les maçons romains, sous leur truelle altière, Au niveau des grands noms faisaient monter la pierre, A travers les rochers bâtissaient un chemin Pour livrer vers leurs murs passage au genre humain ; Et craignant que leur cirque au large vomitoire Ne parût trop étroit pour renfermer leur gloire^ De Nîmes à Fréjus venaient, avec fierté. Tailler leurs blocs géants devant l'éternité. Ta Provence! où, semant ses perles poétiques, Couronné par l'amour roi des chants erotiques", En côtoyant Vaucluse aux vastes gazons verts, Pétrarque sur les fleurs voyait poindre des vers; Cueillait, comme une abeille, une moisson d'images. Des rayons du printemps parfumait ses hommages ; Pour donner à ces bords d'harmonieux roseaux. Laissait tomber sa lyre au fond des claires eaux. Et, comme un lis du ciel, aimait à voir éclore Sa jeune royauté dans les regards de T^aure.
O France! n'as-tu pas, et fumants et biisés, De ton rude x\ve\ron les rocs volcanisés ? Kt ta verte Touraîne; et ta vieille Armorique
Qui donne à ses héros un aspect homérique, Et dont les mœurs, gardant leur antique àpreté, De ses dolmens de pierre ont l'immobilité ? J'aime à la parcourir!... ses légendes mystiques Ont dans mon cœur ému des échos sympathiques. Taime l'assaut tonnant que lui livre la mer, Et ses bords dentelés mordant le flot amer! Et son mont Saint-Michel, dont le sommet étrange Voudrait pour le gravir l'aile de son archange!
O France ! sur ton sol je lis dans chaque lieu Les feuillets les plus beaux du grand livre de Dieu! Tantôt avec labeur sondant tes flancs de reine, Des mondes de Cuvier l'énigme souterraine S'y dévoile, mystère en argile tracé Quand les siècles en pierre ont changé le passé ! Tantôt de tes vieux monts entrecoupés d'ombrages Ton aigle altier m'invite à tenter les orages; Et je vais, en suivant son vol audacieux, Sur ton Pic du Midi m'abimer dans les cieux. Tantôt Chenavari me montre les portiques Dont un volcan créa les masses basaltiques, Dressant devant nos p^s leur s^pect surhumain. On s'étonne, on dirait qu'une puissante main, pont l'efTort incessant à nos yeux se dérobe, Taille en spectres muets les ossements du globe : Ce sont de longs serpents, des bastions, des tours, Dont un rêve de l'homme achève les contours ;
CHANT m. 167
Des lions dont on voit la foreur prisonnière Hérisser les glaçons qu'ils portent pour crinière ; Des éléphants blanchis que le jeu des flambeaux Semble galvaniser au fond de ces tombeaux^ . Et donty sous Télëment qui nuit et jour l'inonde^ T^ trompe grandira jusqu'à -la fin du monde.
Si vers l'éclat du jour je ramène mes pas^ Combien j'admire encore!... O France! n'as-tu pas^ Pour que le géologue y ccmsacre ses veilles, Ton Dauphiné) si fier dé compter sept merveilles^ Et plus fier d^avoir pris, édifiant larcin, A quelque Thébaîde un désort pour son saint ? C'est là que saint Bruno vint dans la solitude Se faire de sa fosse une morne habitude ; C'est là qu'il vint, bien loin des peuples et des rois, Ne laissant subsister de l'homme que sa croix. Tuant les passions qui l'avaient poursuivie, Appuyer sur un roc le fardeau de sa vief Amoindrir le» sanglots du désespoir humain; S'épouvanter du cœur qui battait sous sa main} Marcher sans regarder, sur son front de prophète, Du soleil dédaigné la lumineuse £ke; Donner à sa vertu ces lisières de fer Qui font que nos deux pied» ne heurtent pas l'eofer; Des pointes du ciliée aiguiser tes morsures ; Et, trouvdBit son bonheur à changer de bleseures,
168 JEANINE DARC, GUEURIÈRE.
L'œil baissé nuit et jou^ sur ce sol triste et beau, Tranquilliser son âme en creusant son tombeau!
O France, dont jamais les gloires ne périssent! Eden européen où les grands noms fleurissent! O France ! doux pays, seul amour de mes yeux, . La plus belle patrie après celle des cieux ! Pour chasser de son sein des hordes étrangères, Borne eut des demi-dieux moins forts que tes bergères! A servir leur élan ton bras fut toujours prompt. C'est regarder bien haut que contempler ton front! Vainement on voulut, aux jours des flétrissures, Avec des- fers* anglais couvrir tes meurtrissures : Orléans était là, renvoyant au vainqueur T^a grêle de boulets qui traversait ton cœur!
— Aux armes! secourons la porte orientale! Engageant sans mon ordre une lutte fatale, Des Français ont osé s'avancer aux combats ! Ils ont osé marcher, quand je ne marchais pas!!!
A ces mots, quoiqu'il suive une route ignorée. Son palefroi sans guide emporte l'inspirée. Dunois en l'admirant s'élance, il a frémi D'arriver le second pour battre l'ennemi! L'insulaire depuis, triste et le deuil dans l'âme.
CHAiNT ni. Hîî)
A raconté qu'ij vit trois abeilles de flamme
Voltiger dans les plis du céleste étendard,
En jetant sur Talbot les éclairs de leur dard!
Sur Talbot ! . . . Mais ee cheï, dédaignant tout présage,
De la crainte jamais ne fit lapprentissage ;
Par le choc des combats, cent fois renouvelé,
Le rocher de son cœur n'est jamais ébranlé.
C'est lui... son casque noir dans le sanglant orage Des crins d'un vieux lion se hérisse et s'ombrage ; Un arc est dans ses mains^; ses éperons brûlants D'une noire cavale aiguillonnent les flancs. L'animal belliqueux, que lui seul peut soumettrfey Semble avoir par instinct pris Famé de son maître. Et se plonge au milieu des bataillons d'airain. Ainsi qu'au fond des eaux plonge l'aigle marin.
— Lâches guerriers, dit-il, vous fuyez une femme, Vous appelez miracle un stratagème infâme ! Vous me parlez du ciel : allez, vils combattants, Allez, tout garrottés du nœud des pénitents, Remplacer dans un cloître et loin de nos milices La pointe de nos dards par le crin des ciliçes! Vous, guerriers ! vous, Anglais ! vous, vainqueurs... je frémis ! Vous redoutiez hier de manquer d'ennemis! Aujourd'hui Jeanne d'Arc à vos exploits s'oppose, Et votre déshonneur est son apothéose.
On vous voit pâlissants, même à l'abri d'un fort.
Diviniser l'ënigme où se cache son sort. Plus vils que les troupeaux que gardait sa houlette. Vous changez la bergère en vigoureux athlète! Vous la laissez, s'armant d'un surnom efFronté, Clouant votre main d'homme à cette lâcheté^ Jeter, au nom des cieux, un effroi ridictile Dans vos veines d'esclave où la Jbonte circule. Et vous baissez le front devant ses volontés, Vous, précoces vieillards que la peur a voûtés! Vous fuyez une femme!... et ces preux de la Loire A cette lutte étrange ont condamné ma gloire : Une femme s'élance et combat devant eux. Marchons : je me dévoue à ce Uurîer honteux ! J'irai seul au milieu de l'armée étrangère Abattre en souriant la vierge mensongère. Je veux la dépouiller de ce glaive trompeur Qu'aux mains de l'imposture accrédite la peur ; Arradier son armure et, pâle d'épouvante. Sur mon coursier vainqueur l'asseoir nue et vivante ! Oui, je ferai mentir son prestige sacré r" Du surnom qu'elle prend je la délivrerai ! -^-
On s'apprête aux combats... on voit loin des murailles Beaumanoir et Dunois et le fougueux XaintraiUes Suivre la jeune fille au drapeau triomphant, Comme trois fiers taureaux conduits par un enfant ; Ou comme on vit trois rois, d'une course soumise. S'avancer sur les pas de l'étoile promise.
CBANT lîî. m
L'Anglais comptait parmi ses plus puissants soldats. Deux frères, deux géants, Loclin et Glacidas. Jamais leur front n'avait flëchi sous la bataille ; Mais, comme œs Titans dont ils avaient la taille, Tous deux contre le ciel dès longtemps révoltés, Épouvantaient le camp de leurs impiétés. Les sarcasmes amers de leur haine acérée, Passent du Roi des rois à la jeune inspirée, Qui leur crie, en priant les saints du paradis :
— Vous me blessez avec les armes des maudits ; N'osez-vous donc, méchants, me combattre en silence? Ta parole est de trop quand vous avez la lance. ■• —
Déjà de l'orient venait de s'envoler Un beau jour, s'il en est quand le sang va couler! Et déjà gronde, éclate et tonne avec furie Ce bronze destructeur de la chevalerie ; Ce broqze que .la mort dans nos camps a porté^ Couverte du bandeau de la fatalité.
En vain la guerre, en vain la gloire et le. courage Voulurent, indignés, en proscrire l'orage! Les maîtres de la terre en ont armé leurs droits; La foudre a trouvé place entre les mains des rois ! Tout guerrier devant elle est de la même taille : L'algèbre a calculé les bonds de la bataille; L'obus a déployé son vol et le compas
A tracé dans les airs la cdurf>e dû trépas!
La jeune fille assise aux fêtes du village, Parée et souriant sous des arcs de feuillage, !N'a pas un front plus calme, un regard plus serein Que Jeanne d'Arc guidant nos bataillons d'airain. Aucun sang ne rougit son innocente armure. I^es mots mystérieux que sa bouche murmure La défendent assez^ dit-elle, et du trépas Aux régions du ciel les traits n'atteignent pas ! . . .
Lorsqu'un requin poursuit sur les mers tourmentées Le beau poisson volant aux ailes argentées,; Il nage en ébranlant l'esquif des matelots ; I^a blancheur de ses dents luit à travers les flots ; Sa gueule s'ouvre immense et, bondissant de joie. Il dévore en, espoir l'éblouissante proie ; Mais voilà que soudain, désertant les flots bleus. Dans un autre élément le poisson merveilleux S'élance, libre et fier, et de ses fortes ailes Vient sécher au soleil les humides dentelles. Il voit s'évanouir, à son vol. étrangers. De l'abîme béant les ténébreux dangers.
Cet habitant des eaux semble chercher son aire. Il ne craint désormais que l'aigle et le tonnerre. Et du monstre marin, roi du gouffre écumant, L'élan ne peut atteindre à l'oiseau d'un moment.
CHANT If J. 173
Tel le fougueux Talbot frémit, lel l'insulaire Voit de ses dards perdus s'égarer la colère.
Comme un mont couronné des flammes d'un volcan, Les tourhelies de près couvraient le double camp. Au jour de ses hauts faits l'Angleterre en démence Donna le nom de Londre à ce rempart immense, Comme si par ce nom étranger nos tyrans Marquaient le sol français du sceau des conquérants ! C'est de là que Talbot oppose à nos approches, Monstre qui de ses flancs vomit de larges roches, L'informe catapulte et jette par torrent 1^ bleuâtre bitume, arc-en-ciel dévorant. Tantôt il fait pleuvoir sur nos rangs qui se lassent De grands orbes de fer où les chevaux s'enlacent ; Et lui-même tantôt, rival des lourds pierriers. De quelque éclat de marbre écrase nos guerriers.
Lorsqu'un fourmi-lion dans sa prison rusée, En fosse circulaire adroitement creusée, A vu tomber sa proie, il s'arme; l'œil ardent. Il déclare la guerre à l'insecte imprudent. Son audace et son nom semblent grandir sa forme. Il lance à l'ennemi le grain de sable énorme ; Comme un coursier ailé, comme un tourbillon noir. Tourne rapide autour du perfide entonnoir. Et fait tomber du haut de l'arène croulante Le brin d'herbe écrasant ou la paille accablante.
174 JËÂNiNE D*ARG, GUERRÎÈREi:.
Ainsi du haut des tours le fier Talbot combat ; Ainsi sur l'assaillant sa forte main s abat Et l'enlève, pareille aux poutres meurtrières Qui, s'abaissant le long des murailles guerrières, Saisissaient, enlevaient dans des filets d'acier, Dans des ongles de fer et l'homme et le coursier.
Autour des murs sanglants le carnage palpite ; La victoire y montait, Talbot l'en précipite, Elle qui vainement pour en tenter l'accès Prit les ailes d'un aigle et le cœur d'un Français.
Le jour baissait. . . Dunois, d'une voix courroucée :
— Ce fort. est imprenable et Jeanne est msensée ! La retraite... —
Mais elle, avec un cri brûlant :
— Vous sonnez la retraite, et moi l'air de Roland !!! De l'arbre secoué tombent les fruits d'automne :
Les Anglais tomberont de ce rempart qui tonne. Ils ont assez vaincu... nous aurons notre tour. Et la faible colombe atteindra le vautour ! —
Son écuyer s'approche et d'une main rapide Veut dresser une échelle à la vierge intrépide : Il tombe et meurt frappé... trois ont le même sort. Elle avance, poursuit son belliqueux essor,
CHANT HT. ni
Et des mains du cadavre arrache ensanglantée Cette échelle trois fois par la mort disputée. Elle atteignait déjà les homicides tours, Ijorsque du boulevard ébranlant les contours, Un noir volcan éclate, et la roche minée Sur le soi dévorant croule déracinée.
Ainsi qu'une hirondelle abandonne en volant Son doux nid tout à coup du yieuK toit s'écroulant, Jeanne d'Arc se dégage, et, fière, éblouissante, La pesanteur du roc lui semble moins pesante Que celle du flocon de neige dont l'oiseau Dépouille en l'effleurant la cime du roseau. Sur la vaste ruine elle monte et s'élance ; Elle n'a point repris son- casque ni sa lance : C'est l'ange des combats volant sans s'informer Si sa valeur pour vaincre a besoin de s'armer! C'est l'ange des combats qui, fier de son empire, N'altère point son front des fureurs qu'il inspire ; Rejette tous ses feux au cœur des combattants. Et n'a pour bouclier que ses cheveux flottants. Telle, sur les rochers qu'on a lancés contre elle, Se montre Jeanne d'Arc, calme et surnaturelle.
— Le Très-Haut a parlé, qui le contredira ? Son bras s'est étendu, qui le détournera? Au cours des grandes eaux ses décrets sont semblables; Sa justice est pareille aux monts inébranlables,
Soit qu'il vienne saisir ceux qu'il n'a point bénis,
Comme on pi'end des oiseaux dans la mousse des nids;
Soit qu'il les foule aux pieds^ comme une grappe mûre^
Et de ses jugements qu'il rèvéte l'armure.
A moi. Français, à moi!... de la, part du. Seigneur,
Je garde aux plus hardis le poste de l'honneur !
Il m'élève au niveau de cette citadelle.
Voyez ces guerriers blancs qui volent autour d'elle ;
Voyez vers l'orient, contre nos oppresseui's.
De la hauteur des airs Geneviève et ses sœurs
Avec des chants pieux descendre pour combattre,
Sous des casques d'azur et des armes d'albâtre.
Tout le ciel apparaît à mes yeux éblouis !
Tel qu'aux champs africains, regardez saint Louis
Qui vient éteindre, armé des forces éternelles,
Sous un souffle royal le volcan des toumelles.
Là, Gabriel combat ; là, de ces rocs fumants
Le pied de saint Michel heurte les fondements.
Dieu lui-même conduit la lumineuse armée !