L£ DUEL DAIKS LA CHAPELLE
L'esclave préféré d'Isabeau, Noëmé, Pressait du coursier noir le vol accoutumé ; Mais lorsqu'il arriva sur les bord^ de la Loire, Orléans, retranché derrière sa victoire, Respirait, libre enfin, et son fleuve élargi De cadavres anglais battait le mur rougi.
Le secret ennemi de Jeanne d'Arc la sainte Rôda longtemps autour de l'héroïque enceinte. Il savait que souvent la guerrière, le soir. Seule et pensive auprès des eaux venait s'asseoir; Puis dans une chapelle, aux quatre yènts ouverte,
188 JEANINE D'ARC, GUERRIERE.
Entrait ; non, pensait-il, pour prier saint Euverte, Mais pour venir sans doute en ce lieu retiré
Boire à Técart le sang d'un enfant massacré.
I^ soir d'un jour de fête, un de ses émissaires Lui dit :
— Elle viendra. —
Ij'autour aux fortes serres Voit, s'élançant fiirtif du creux de son rocher. Avec moins dé bonheur la palombe approcher! Son cœur de musulman sous son poignard tressaille. Il cache en un ravin, hérissé de broussaille, Son coursier, son lion, et derrière un pilier De la nef il attend, seul et sans bouclier.
Dans l'église vieillie et d'Orléans voisine, A cause du saint jour, trois torches de résine Brûlaient.
— Mon grand duel ne sera point voilé, Dit-41. . . contre l'enfer mon anneau constellé ! Et contre la géante au flamboyant panache. Le nom de Mahomet, mon damas et ma hache ! Oui, pour en triompher ces armes suffiront ! J'abattrai les serpents qui sifflent à son front \ Je briserai sa force, et 1 éclair de ma lame Du rouge bouclier fera pâlir la flamme ; Et puis je jetterai, pour tenir mon serment, La chair de la sorcière à mon lion fumant..
Elle vient! —
C'était elle, en la fleur du bel âge I La fîUç des pasteurs, douce comme au village. Il croyait voir venir, horrible sous le fer, Une femme marquée au signe de l'enfer : Il voit un front charmant aux grâces ingénues, Comme les fronts divins qui descendent des nues ; Type mystérieux de céleste beauté, Empreint de rêverie et de virginité ; Un œil bleu se levant sous sa noire paupière Pour suivre dans les airs l'élan de la prière, Et des cheveux épars qui tombent, voltigeant, Sur un corsage où brille un crucifix d*argent^ Muet, comme frappé d'uii pouvoir fatidique, Loin de lui les transports de la reine impudique! Loin de lui le serment que l'altière Isabeau Scella par un baiser dans la iiuit d'un tombeau ! O Jeanne d'Arc ! jamais au pied d'un sicomore La sultane des fleurs, amante du roi maure, Ne se montra plus belle à ses yeux enflammés!. .. De son sang africain les torrents allumés Ruissellent de son cœur qui palpite et soupiré Dans un rêve d'amour où sa vengeance expiré.
Elle vient à l'autel , s'agenouille et sa voix :
— Pour t'adorer, mon Dieu, je descends du pavois!
Aplanis sous mes pas mon sentier d'espérance.
J'ai consacré m$i vie à l'ange de la France ;
Je dois vaincre l'Anglais et vaincre sans frapper :
Monseigneur saipt Michel ne peut pas se troitiper!
C'est lui qui me Fa dit au village, et j'espère
Qu'il y vient quelquefois apparaître à mon père
Afin de lui parler tout bas de son enfant,
En lui disant tout haut : — Charles est triomphant. —
En souvenir de moi qui cherche des trophées,
Mes sœurs ne dansent plus sous le chênie des fées,
Et ma mère^ affaissée au poids d'un lourd chagrin,
A fait par le pasteur bénir un romarin:
Dont la branche, attachée aux murs de la chapelle^
Conjure les dangers. où mon pays m'appelle.
Et quand je reviendrai dans ce village ami,
Ce sera grande fête aux champs de Oomremy !
Tandis que-dii hameau la bergère est absente,
Mes agneaux sont gardés par uife main puissante ;
Oui, je n'en doute pointy par la vôtre, Seigneur;
Mais je sens que la gloire est un deuil du bonheur!
Allons. . . ne pleurons plus. . . laissons inoctupée
La quenouille de lin que brisa mon épée.
Qu'importent mes regrets, mon fleuve, mon troupeau !
Ma houlette, à présent, est faite d'un drapeau!
Marchons! affranchissons la Seine après la Loire :
I^ France est un bercail dont je garde la gloire ! —
Elle priait encore et, d'amour tourmenté.
L'Arabe du regard dévorait sa beauté ;
Car dans ce cœur, trempé de feiix et de coUrage^
L amour passait toujoui's sous les traits d'un orage.
— Oh! si pendant la nuit mon coursier hasardeux, Ainsi qu'un tourbillon , nous emportait tous deux! Houris de Mahomet 9 se dit-il , quelle joie D'enrichir le désert d'une si jeune proie ! Et de voir Jeanne d'Arc, guerrière sans cimier, languir, voluptueuse, à l'ombre du palmier! Traverser avec moi, reine d'un auti-e empire, Nos oasis en fleur comme son frais sourire ! xAu soleil de l'Afrique allumer son amour; Fuir sôus nos monts cretisés la pesanteur du jour; Presser sous ses doigts blàhcs le lait de la chamelle; Flatter mon beau lion apprivoisé comme elle; Et dans ma libre tente, assise à mes cot^s, Ajouter une ivresse au ciel des voluptés ! —
11 dit, et s'élançant dans la nef profanée, Enlace des deux bras la vierge prosternée, L'arrache à la prière et sous ces bras d'acier I/entraîne versies lieux où l'attend son coursier. Vainement elle élève une voix douloureuse, Il étouffe ses cris d'une étreinte amoureuse. Du triomphe déjà, superbe, il s'enivrait; Mais au seuil de l'église un guerrier apparaît : C'était Dunois, Dunois vel'S là sainte héroïne
Guidé par le hasard ou par la main divine.
Tel qu'Achille devant les remparts d'IUon^
Il jette un cri. . . L^Arabe appelle son lion,
Prend sa hache... et, fuyant celui qui rabandonne,
Ija vierge vient en pleurs <;mbrasser la madone.
— Mécréant! dit Dunois, jusque dans le saint lieu Oser porter la main sur la fille de Dieu ! Cette main criminelle, a ton bras arrachée, Sur ce portail de fer blanchira desséchée. Je l'y clouerai moi-même après t'avoir puni. Il faut à tes amours un asile béni ; Il faut à tes amours, pour séduire une belle, Les vapeurs de l'encens qu'exhale une cliapelle ! Et tu viens, méditant d'adultères larcins. Placer tes voluptés sous la gattie des saints! Contemple Jeanne d'Arc ! . . . Sais-tu bien que moi-même Je dors à ses côtés sans. lui dire : — Je t'aime! -— Sais-tu bien que là nuit, la défendant de tous, Veille autour de sa couche un archange jaloux? Et que Dieu même attache avec persévérance A sa virginité les gloires de la France ? Sais-tu que son regard peut, dans sa chaste ardeur, Au ciel de Mahomet enseigner la pudeur?... Es-tu de race noble, et, dans ton sang trempée, Puis-je ébrécher ta hache au fil de mon épée? — -
— Je suis prince au désert.
— Moi, je suis le bâtai*d D'Orléans.
— J'èspérais'te rencontrer plus tard ; Mais il faut l'avouer, ta sagesse est étrange : Dunois laisse une vierge à la garde d'un ange! Il craint un tel rival et, priant pour ^s rois, Exorcise l'amour sous des signes de croix ! Dunois de Jeanne d'Arc adore l'auréole.
Sans se faire payer les lauriers qu'on lui vole ; Il dort à ses côtés dans les camps, sous la tour, Sans réparer, la nuit, tous ses affronts du jour' Ah! de tant de vertu je ne saurais l'absoudre ! Nos amours au désert ne craignent pas la foudre ; Et, nous éblouissant de leur molle splendeur. Les cieux de nos houris veulent moins de froideur!
En garde... —
Et Noeiné, comme pour une fête, S'avance, dédaignant d'invoquer le prophète; Car le lion est là, sinistre, et l'animal Peut rendre, en s'y mêlant, le combat inégal. Ses longs rugissements ébranlent la chapelle!..^ Mais la Vierge à spn tour au nom de Dieu l'appelle. O prodige!... Son œil, de haine étincelant. S'apaise et, tout pensif, le monstre grommelant, Pour la première fois infidèle à son maître, A l'esprit du Seigneur a semblé se soumettre! Il vient, baissant la tête au cri miraculeux,
Aux pieds de Jeanne d'Arc se coucher, onduleux. Et, neutre spectateur, satis combattre il regarde T>es deux fiers champions qui se sont mis en garde.
L'Arabe prend sa hache... il pardonne au lion Et sa nouvelle chaîne et sa rébellion, Et croit que de son maître il protège la gloire En refusant sa part d'une telle victoire. Il frappe ! il a l'élan d'un jaguar des déserts; Sa hache, en tournoyant, le couronne d'éclairs ; Et du fougueux bâtard l'invulnérable épée Plonge dans cet orage et s'égare trotaipée. Il s'avance... L'Arabe en reculant bondit, Lève l'acier brillant, sur son front le brandit, Menace, vise au cœur, et d'une main guerrière Lance, en poussant un cri, la hache meurtrière : L'air siffle sous ^son vol ; mais Dunois se penchant. Rapide, se dérobe à son double tranchant. Et la hache s'enfonce, ainsi qu'en un tronc d'arbre. Au buis sculpté portant le bénitier de marbre. L'Arabe l'abandonne et, sans être troublé, Tire son yatagan du fourreau ciselé, Et contre le désert, encore sans blessure, Dans un autre combat la France se mesure ; . La France au blanc cimier, superbe en sa valeur, Reine des paladins dont Dunots est la fleur, Fleur que l'amour greffa sur une illustre tige. L'escrime aux cent détours dans sa droite voltige,
Et son glaive pesant déploie, impétueux,
Du fleuret moucheté le jeu tumultueux.
Qu'il est beau tout armé lorsque, héroïque fièvre,
Le courage Vallùme et frémit à sa lèvre 1
Terrible, dédaigneux, courroucé, qu'il est beau
Pressant d'un pied d'acier la pierre d'un tombeau !
Car le combat livré pour la chaste héroïne
Se prolongeait au bord d'un sépulcre en ruine ;
D'un sépulcre noirci, tout prêt à s'écrouler.
Que le choc de la lutte achève d'ébranler.*
Il s'écroule... des morts dispersant la poussière,
De lourds oiseaux de nuit nichés dans cette bière
S'élancçnt de son ombre, et leur essaim bruyant
Enferme le combat dans son vol tournoyant ;
De l'Arabe, en passant, ils ejffleurent la hache ;
Leur a:ile de Dunois enlève le panache ;
Et de la vaste nef élargissant le deuil j
Semble reconquérir la nuit de leur cercueil,
Et joindre, dans l'horreur des grands cercles funèbres,
Aux hasards d'un duel le hasard des ténèbres.
L'Arabe qui bondit, semblable aux léopards.
Tourne, pare, combat, frappe de toutes parts ;
Il ondoie en serpent, se baisse, se relève;
Et les saints de granit, balafrés par le glaive.
Chancellent, et le fer, aveugle en ses défis,
"Vient rouvrir sur l'autel les flancs du crucifix!...
Mais Jeanne d'Arc priait .. I^ lune, à sa prière,
Pour prêter au combat sa paisible lumière Sort des flancs d'un nuage, et Dunois, sans remord, Peut dans la blanche nef faire voler la mort; Et son bras ne craint plus qu'en sa châsse fleurie IjC glaive d'un chrétien aille blesser Marie !
Il fond sur son rival pareil à l'ouragan : Malheur ! sa bonne épée au fll du yatagan Se brise en mille éclats ...
— Meurs, meurs!... ton sang ruisselle.
J'attacherai ta tête à l'arçon de nia selle ! Meurs! —
Et Dunois, sans peur au cri de Noëmé, Voit sur un piédestal un saint Michel armé Doiit la céleste main déployait une épée, Lourde, informe et longtemps d'eau bénite trempée. Il s'élance, accomplit son belliqueux larcin : Le bâtard s*est chargé de l'armure du saint. Et se signant trois fois, orgueilleux de l'échange. Sent son bras assez fort pour un glaive d'archange !
Le -combat recommence et la Vierge applaudit. Le glaive pacifique en flammes resplendit; Et le damas, brisé par cette arme divine. De l'Arabe à son tour laisse à nu la poitrine. Il recule, il trébuche, il tombe... Sur son cœur - Il sent déjà peser le genou du vainqueur... Dimois levait le fer, quand Jeanne d'Arc :
—Beau sire, Je le prends à mem; ne viens paà pour occire; Mais à mon coursier blanc plus ne veux dire adieu, Que Charles ne soit roi par la grâce de Dieu! Pardonnons au vaincu... le ciel se scandalise De voir un musulman mourir dans une église : Ce serait Toffenser quand il veille sur nous. —
L'Arabe se relève et pui^ vient à genoux Adorer Jeanne d'Arc.
— Guerrière sainte et Belle , Ce bras s'était arme pour la reine Isabelle. Tu viens de triompher de nsioi sans coup férir} Prends*moi pour ton esclave ou laisse-moi mourir! Loin du Nil au flot jaune et de son doux rivage, Ainsi que mon lion, j'ai changé de servage. Reçois<>>tu mon serment?
• — Te feras-tu chrétien ?
— J'ai changé de servage et mon ciel est le tien. Je prends pour ennemis Bedfort et l'Angleterre ;. J'en atteste Israfil, l'ange du cimeterre!^ —
Dunois lui répondit :
-^ C'est bien ; voici ma main . —
Tous les trois d'Orléans raprennent le chemin.
Jeajine^ pour se distraire au sein de Tombre noire ^ De Tétrange lion veut connaître l'histoire. Et TArabe répond ;
— Vers rhdure de midi| Foulant les bords du Nil profond, lourd et tiédi. J'aperçus un lion dont la gueule écumaute . Sous les feux du soleil s'ouvrait, large et fumante, Devant un grand boa qui, roulé pesamment, Dormait comme un tronc d'arbre auprès du flot donnant. La griffe du lion jusqu'à son cœur se plonge. Le serpent réveillé sifQe, bondit, s'allonge. Se dresse avec fureur, gigantesque, hideux. Et les fiers ennemis se regardent tom deux. Ije lioa dont le flanc rugit coinme la foudre, Arrachant de l'arène un tourbillon de poudre. Agile et dédaigneux du co^at commencé.
Tourne autour du reptile en spirale dressé Et qui, pour repousser l'attaque circulaire. De tous ses dards vil)rants allumait la colère. Longtemps à mes regards les rivaux meeoaçants Prolongèrent le choc de leurs efibrts puissants, Et du désert, témoin des profondes morsures, Le sable altéré but le sang de leurs blessures. Mais enfin le serpent, reculant le premier, S'attache avec saqueua au tronc d'un haut palmier. Dans ses plis convulsifs en fait crier l'écorce Et sur ce point d'appui ressuscite sa force ;
Il embrasse, il étreint dans un réseau de nœuds
La crinière superbe et les flancs caverneux
Du lion haletant dont la grifTe lassée
Sur récaille du monstre en vain s'est émoussée.
Le désert attristé voyait mourir son roi.
Je sentis la pitié qui s'emparait de moi ;
Je voulus secourir, pour hii plein d'épouvante,
Le lion disparu dans sa tombe vivante!
J'allai faire changer la bataille, et d'abord
Du palmier que le Nil nourrissait sur son bord
Je séparai le monstre au tranchant de mon glaive.
A l'aspect d'un ami le lion se relève.
Me sert d'auxiliaire, et de son sang rougis
Déchire du serpent les orbes élargis. . .
Notre lutte fut courte et, sous mon cimeterre.
Le boa pour toujours se coucha sur ta terre...
Je revins dans ma tente... et depuis ce moment,
Le lion que voilà me sert fidèlement. —
Neuf jours après, un bourg ignoré dans Hiistoire Devait d'un nom obscur faire un nom de victoire.