CHANT SEPTIÈME
GliACIDAS.
La nuit sombre régnait... Noëmë, que naguère Glacidas avait fait son prisonnier de guerre, Dans le caihp des Anglais dévorait maint affront; Sur sa main convulsive il appuyait son front. Par les ordres du maître une chaîne éprouvée. Dans la pierre et le fer profondément rivée, Attachait le jeune homme, autrefois mécréant, Au pilier qui portait la tente du géante
'. — Captif!... de mes efforts ô fatale impuissance ! Quel horrible linceul que celui de l'absence! Disait-il ; que la nuit est lente, ô ma beauté! ^
Dans mon sein expirant le temps s'est arrêté*
Captif!... à ton drapeau j'avais voué mes armes;
Je n'ai pu ni mourir ni vivre pour, tes charmes.
Mon courage à mes fers n'a pu me dérober^
Et même mon lion ne m'a pas vu tomber!
Au coucher du soleil ^ couvert du cimeterre,
De ton nom adoré faisant mon cri de guerre,
Contre vingt ennemis gavais lancé mes pas...
Quand je me bats pour toi je ne les compte pas!
J'ai succombé... ma chaîne est toute ma conquête ;
Forçant l'ange Tsrafil à détourner la tête,
J'ai succombé, vaincu, trompé dans mon effort,
Et ma chute n'a pas l'excuse de la mort !
Jeanne d'Arc eût donné des pleurs à ma mémoire ;
Mon malheur à ses yeux déshonore ma gloire...
O rage! sous le nombre on m'a donc vu plier!
J'ai for&it à l'honneur d'être ton chevalier,
Et le cœur où l'amour faisait couler sa lave
Bat pour toi, leanùe d'Arc, dans le sein d'un esclave.
Oh! c'est trop de mon front prolonger la rougeur :
Un poison dort au fond de mon anneau vengeur;
Mourons... Je porte en moi, lorsqu'en héros je tombe,
Cet idéal amour qui survit à la tombe.
Ma chaîne en ce moment te sépare de moi :
Sur l'aile de la mort je reviendrai vers toi ! —
Il disait, «t la voix du guerrier sans armure. Plus triste que ses^ pleurs, en- orageux murmure
S'exhalait... Mais soudais on écarte à. grand bruit Les rideaux de la tente... on en chasse la nuit Par le jaunâtre éclat des torches de résine. Le géant, précédé des sons de là buccine^ Apparaît sur le seuil.
— Holà! mon échànson, Mêlez la coriandre à ma rouge boisson ; Sans invoquer les saints, qui mé sont peu propices, Retrempez ma gaieté dans le feu des épices. A boire! Glacidas soupe chez lui ce soir. —
En face du captif le géant vint s'asseoir. Son rire était affreux; Téclàir de sa prunelle Semblait s'être allumé dans la âamme étemelle Où l'espoir vient nous dire un formidable adieu ; On lisait sur son front : -^ Je suis maudit de Dieu! -^
— A boire! . . . Chante un peu,.beau ménestrel d' Afrique; Galvanise mon vin dès sons de ta musique. A qui se laisse prendre il faut une rançon : I^ bruit des fers m'ennuie ! allons, une chanson! Tu croyais, m'a*t-on dit, ta défijdte impossible; II fallait ton lion pour te rendrie invincible; Mais tu ne l'avais pas... Pourquoi t'en séparer?
— J'espère lui donner un jour à dévorer La chair de Glacidas.
— Ma chair n'est pas très-tendre, Et ce repas pourra longtemps se faire attendre; Ton lioii va maigrir... Étoiite, mécréant, Atome inaperçu dans les fers d'un géant, Ta conduite en tout point me semble malhabile : Un fils de Mahomet servir une sibylle, Marcher, sous les drapeaux d'une vierge!... Vraiment, Je ne te croyais pas si mauvais musulman ! Je veux, si tu ré vois un jour la Palestine, Qu'à garder son sérail le sultan te destine ; . Moi, si j'en avais un, je te le confierais; A boire,!.. . Les élans du vin sont indiscrets; Causons tous deux avant que le claicon résonne. On dit que les exploits de ta chaste Amazone Tiennent à son surnom, prestige surhumain! On dit que les Anglais seront battus demain-. Si quelque jeune Alcide à ta vierge pudique N'enlève cette nuit ce surnom fatidique. Ayant que le jour monte à l'horizon vermeil. J'aurai de Jeanne d'Arc profané le sommeil. Seule avec soji bon ange,- à tous les yeux voilée. Elle dort sous l'abri d'une tente isolée. Et, pour mieux assurer mon fugitif hymen, • L'or et la trahison m'en livrent le chemin.
— Tu mens !
— i)'un séducteur n'ai-je donc pas la taille ?
CHAm vu. 267
Assurer par l'amour le gain d'une bataille, Qu'en dis-tu y bel Arabe au regard acéré?
— Fais-moi rendre, mon glaive, et je te répondrai. Jeanne d'Arc! Jeanne 4'Arc!
-^«Sa garde m'est vendue...
— Tu mens. . "*
— Pour conquérir la perle défendue, Je tiens d'un vieux sorcier, squelette au front blanchi, De trésors clandestins par le diable enrichi, D'un vieux sorcier qui semble oublié dans la vie Comme un serpent au fond d'un bocal d'éau-de-vie, Un charme, un amulette, un certain talisman ; 11 est là* sur mon sein. . . Lé rusé hécromant, Volant pendant la messe un pain d'eucharistie, Dans le don sàtanique a fait entrer l'hostie.
Vive mon talisman!... Regarde, le voilà
Je ris au fond du cœur de ces i^isères-là. J'ai mes enchantements pour réduire une belle ; Mais comment refuser le sorcier d'Isabelle ? Entends-tu, Noëmé?. . . d'Isabelle. . . L'on dit,
— Et je tiens ce propos du nécromant maudit, — Qu'elle avait soupiré pour tes yeux: noirs naguère. La conquête Qst piquante et n'a rien de vulgaire; Et lorsqu'après souper elle a bu Fhypocras, . C'est un démon d'amour qui se tord dans nos. bras. Veux-tu pas voir ici ta royale victime ?
— I Le ciel ne tombe pas pour écraser ton crime j Lâche qui de l'ivresse alluiniuit ta vapeur Yeux t'inonder de vin pour y noyer ta peur ! Mêle à ce vin moa sang.
— Tu veux ^ue le ciel tombe ?
C*êst un trop grand réseau pour ta faible colombe ; A boire!. .. car du mien les iils sont bien tissus. Diomède enlevales coursiers de .Rhésus : ' J'irais, pour enlever ta belle Sarrasinè, Violer au besoin l'autre de Mélusine, * Violer au bescHn, par un temps pluvieux. L'ermitage du diable alors qu'il se fit vieux. Devant aueun péril jamais je ne reculé ; Teus toujours du penchant pour les travaux d'Hercule , D'Hercule mon patron quiy pour en triompher, Comme autour des lions qu'il voulait étouffer, Jetait ses deux bras nus autour des fluncs rebelles, Et se changeait en <Ueu rien qu'en domptant les belles. Si Jésus ressemblait ait fils de Jupiter, J'en jure par Vénus, étoile de l'éther. Je serais bon «hrétien^ et, sans filer la laine. Pour mon Omphale iti je prendrais Madeleine ; Mais ses rites vont; mal à mes. mœurs .de Pahdour : Ses goupillons d'eau sainte exorcisent l'amour; N'admettant ni soupirs ni faveurs clandestines, Ce n'est pas Cupidon qui sonne ses matines; Et ses tristes nonnains, anges estropiés, Dérobent au sculpteur la forme de leurs pieds.
CHANT VH. 269
Aussi ce Dieu c^hétîf, ce Dieu, par trop sévère.
Ne m'aura pas pour fruit à l'arbre du Calvaire!
11 a vieilli ce front que la foi fit saigner;
Sur la poussière humaine il ne sait plus régner.
Il a vieilli ce Dieu désormais sans prophètes,
De brouillards rédempteurs glaçant toutes nos fêtes,
Et sur la vie en deuil fixé par des clous noirs,
Comme un oïséau de nuit au portail des manoirs.
Je voue à d'autres dieux mon âpre* Êintaisié :
L'Olympe avait ^du- moins ses buveurs d'ambroisie;
IjCs Grâces y dansaient en se donnant la maiii.
J'eusse aimé pour prison les filets de Vulcain;
Car, sans que Lucifer lui . parlât dans un rêvé,
Sa y énUr trébuchait plus souvent que notre ÉVe!...
Mais est41 donc dès dieu^?... Pour inoi^ foi de géant,
Après la volupté, je ne croi$ qu'au néant.
Tu» peuples de houris ton .ciel ismaélite;
Je ne crois tju'au néant, dieu des âmes d'élite ; '
Et des illusions le spectre desséché :
Ne fertilise', plus mon sein de débauché.
Je UQ crois qu'au néant, dont, l'aride mamelle
N'a pas pour notre soif le lait de ta chamelle.
Quand le sépulcre vient clore notre, destin, *
Quand de notre cadavre il.se fait un festin.
Quand ses vers affamés viennent, pour tout hommage,
Du Créateur ep nous ronger la pâle imagé^
Bien ne survit, tout meurt, et j'en suis enchanté;
Je craindrais trop l'ennui de l'immortalité !
A bas les Pharaons, familles endormies, Qui pour être éternels s'érigeaient en momies! J'aime tout ce qui passe, et parmi les humains Jamais les vrais plaisirs n'ont eu de lendemains. J'aime les goûts pervers des têtes sans cervelles; J'aime qu'un lit de fleui's att des roses nouvelles; J'aime un joueur royal, sur la table accoudé, Qui refait son empire à chaque coup de dé; J'aime que Marguerite, amante toujours neuve. Jette, pour en changer, ses amants dans lé fleuve; J'aime des monceaux d'or le talisman vermeil, Pour changer en plaisir ces larmes du soleil; J'aime que la bataille, où dans le sang je nage, Change pour s'embellir les aspects du carnage ; J'aime les longues nuits où mon amante en fleur Me change entre ses bras en spectre de pâleur; J'aime qu'un vin rosé, près d'une tête blonde, Sous ses riches couleurs nous transforme le monde ; Lance avec ses bouchons des éclairs de gaieté , Nous jette fous d'ivresse aux pieds de Jâ beauté, Et, nous brûlant au cœur de sa flamme invincible, Déplace autour de nous l'horizon du possible ! Après cent toasts fumeux , xîonvive palpitant , A force de bonheur je me suis cru Satan; J'ai cru, sous l'or mouvant de- leurs soyeuses tresses, Laver pour le sabbat le corps de vingt maîtresses. Et quelquefois aussi j'ai cru, moins douce erreur, Que le sacre du vin me faisait empereur !
De ce sacre mousseux le pétillant dëlice Vaut bien la sainte ampoulé et l'aUstère calice. A boire!... A mes grandeurs iaissez-moi préluder; Versez-moi l'univers que je veux posséder. Dans des rêves sans iîu que ma raison s'éclipse;. Faites-moi de l'ivresse une autre Apocalypse : J'aime saint Jean ! je veux que bien loin de Patmos Mon char de roi traîné par ses quatre animaux- S'élance, et, sans aller se perdre dans les nues, M'offre pour visions cent nymphes demi-nues ; Qu'il ne m'emporte point vers les sources du jour : Je ne connais de ciel que celui de l'amour. A boire!... En ses élans que BacchUs persévère^ Dût-il faire à ses fils un tombeau de son verre! J'aime à voir sous le vin un abîme s'ouvrir; J'aime le3 voluptés dont On aime à mourir; J'aime, quand César dort, que sa lubrique épouse S'essaye au fond d'un antre à n'être plus jalouse Des filles à l'œil noir qui boivent du vin bleu : Il faut tant de plaisirs à qui n'a. point dé Dieu ! ! ! ' J'aime qu'à tout propos l'on hasarde sa tête ; Que pour aller se pendre on sorte d'une fête ; Qu'àui jours de la récolte on jette aux vents l'épi... Et toi, sombre rêveur dans ta chaîne accroupi, Qu'aimes-tu?
— J'aimerais que ma mort fût prochaine, Et que l'on vînt serrer ma gorge avec ma chaîne
Pour m'ëtranglèr..
— D'honneur, il eat très-amtisant !
Je n'exaucerai pas ee vœu d'agonisant, Car je suis trop pressé «.. La Vierge est endormie; Le grand palladium de l'armée ennemie .
Sera conquis ce soir. >. Tu ombles interdit?
— Holopherne tomba .sous le fer de Judith.
— •Holopherne tomba sans doute après la belle; la Bible a sa pudeur... Adieu, l'heure m'appelle; Et, fallut-il combattre et de taille et d'estoc, J^ chanterai, victoire avant, le chant du coq. Que de fois iFeai^ne 4^Arc m'éblouit sous l'armurie ! Qu'il est doux-de cueillir, comnie ime grappe mûre, Les fruits dé U^beauté que.livi^ à notre ardeur
Son sein voluptueux on>bragé de pudeirr, ;
Et de voir, dans les jeux de l'ampureux déliré,
Trente perles d'Ophir-éniailrer son sourire ! . ♦
Qu'en dis^tu, jeune Arabe, Arabe à l'oeil fatal?
Je me suis enivré d'un vin- oriental, -
Et mon. discours^ trempé des.parfums de l'amphôre.
Ici plus qu'à l'amour tourne à la métaphore.
Je changerai de Style... Adieu donc, armons-nous!
Je verrai sans pitié Ja belle à mes genoux.
La paiivre enfant peut-jetré aura peur qu'on la tiie;
Je m'expose à glaner des baisers de. statue;
De Sitatue... oh! non pas... comme Pygmalion , J'animerai ce marbre.
— Où donc est mon lion? — Â murmure l'Arabe ; il pousse un cri de rage ; Il agite sa chaîne avec un bruit d'orage ^ Pareil à ce guerrier qui, las des ihaux soufferts , Déracinait un temple en remuant ses fers ; Il roidit ses deux bras, et sa fougueuse attente Croit arracher du sol le pilier de la tente ; Mais le pilier résiste.
— A moi, mon échanson; Verse de Thjrpocras à ce futur Samson, Dit le géant. Tu vois qu'il tourmente sa chaîne Pour abattre sur nous ce grand pilier de chêne ; Qu'il boive à mes amours; l'effort sera moins vain. S'il retrempe un moment ses muscles dans le vin.
— J 'accepte. . . à tes amours ! . . .
Leurs coupes se choquèrent , Et les yeux du géant à peine remarquèrent Que l'Arabe, élevant sa main gauche dans l'air. Eut le front traversé par un joyeux éclair. . .
— A tes amours 1 . . . Parfois le lit se change en bière : Don Juan fut étouffé dans deux longs bras de pierre.
— Grand merci.
— Les destins parfois sont inconstants; Peut-être Tun de nous survivra peu de temps A ce toast.
— J'ai pour nom Glacidas l'indomptable!
Tu me parais avoir l'ivresse lamentable. L'air est brûlant ; la nuit est à l'amour... adieu... —
Et Glacidas sortit pour aller tenter Dieu.
Il sortit le front haut, l'âme de vin rougie^
Enflant l'impiété des vapeurs de l'orgie^
Battant d'un pied de fer le sol qui s'agitait,
Tout prêt à s'en tr' ouvrir au crime qu'il portait.
Il sortit le front haut. . . Les arbres de la plaine
Dérobaient leur feuillage au vent de son haleine :
On était averti, sous le ciel ténébreux,
Qu'il devait se tramer quelque chose d'affreux,
Et qu'un pécheur allait donner, géant du crime,
A la coupe du mal la largeur d'un abin)e.
Il marchait... Les ramiers s'effrayaient dans leur nid ;
Plus de poison sortait des fleurs de l'aconit.
Le cœur tuméfié de désirs effroyables,
Rêvant les voluptés des nuits abominables^ Il marchait vers la Vierge, et, convulsivement, Sa main gauche pressait le don du nëcromant...
Cependant Jeanne d'Arc, guerrière pénitente, Sans soupçonner qu'un traître avait livré sa tente, Priait pour demander, avant le jour vermeil, Un songe prophétique aux esprits du sommeil.
— Oh ! disait l'héroïne, ô pudeur douce et belle ! Fleur qu'on ne cueille pas pour la rendre immortelle. C'est toi, c'est toi qui viens, avec des rêves d'or, Des richesses du cœur compléter le trésor; Et, quel que soit son vol, l'aile de l'espérance. Chaste sœur du soleil, te doit sa transparence!... Laisse ton auréole à chacun de mes jours ; Que mon ange gardien t'accompagne toujours ; Je pourrai sans remords, en passant sur la terre, Comme le lis des champs, comprendre ton mystère. Et pour mes yeux, craintifs ne sera pas voilé Ton diadème blanc, de prière étoile. —
Et le géant marchait. . . Sous la nuée obscure Se lamentait au loin l'âme de la nature; Tout l'enfer, resserré pour tenir dans un cœur. Du voyage sinistre accompagnait l'horreur.
Il marchait; et bientôt, sur la couche guerrière,
370 JEANNE DARG, GUERRIÈRE.
Jeanne d'Arc dans un songe achève sa prière. Autour de sa beauté confusément épars, Un nocturne flambeau laisse de toutes parts Voir^ non ces riens charmants, parures enchantées Par la nuit indolente au pied d'un lit jetées; Non ces tissus légers, flottants, inaperçus, Que les esprits de Tair dans leur vol ont tissus; . Ces gazes qu'on emprunte à l'aile des abeilles, Dont la mode enrichft ses changeantes corbeilles ; Non ces corsets ambres où l'œil, avec amour. Du torse de la femme adore le contour; Mais le casque à visière et la cotte de mailles Que l'héroine offrait aux baisers des batailles ; Et les brassards luisants, et l'éperon d'acier Qui s'abreuve de sang dans les flancs du coursier.
Et le géant marchait... Sous la nuée obscure Se lamentait au loin l'âme de la nature ; Tout l'enfer, resserré pour tenir dans un cœur, Du voyage sinistre accompagnait l'horreur.
Ses sens tumultueux allumaient leur ten]ipête ; Son crime avec le vin tournoyait dans sa tête. Conquérant ténébreux, séducteur clandestin, L'ivresse du forfait et celle du festin Précipitaient ses pas... Sa démence est si forte Qu'il ne sent pas le poids du talisman qu'il porte!. . Sans que de ses complots la hideuse noirceur,
CHANT Vif. 277
Sans que les séraphins qui veillent sur leur sœur
Viennent l'épouvanter, il arrive, il soulève
Le rideau de la tente avec le fer d'un glaive;
Il entre... Voilez- vous sous vos ailes de feu :
Un homme ose tenter de faire tomber Dieu,
Purs esprits du Seigneur! et, dans son espérance.
Déjà du viol d'un ange il écrase la France.
La trahison lui livre un triomphe certain ;
Le voilà face à face avec notre destin!...
Prêtre du déshonneur, il veut se faire un temple !
Oh ! comme .avidement son œil troublé contemple
Ce beau corps virginal et ce front gracieux,
Dormant sous ses regards comme on dort dans les cieux;
Et ce long voile noir de cheveux, dont la tresse
Lui dérobe à demi les bras qu'elle caresse ;
Et ces lèvres qu'entr' ouvre, avec un doigt vermeil.
Un rêve fugitif souriant au sommeil.
D'une furtive main Glacidas, en silence,
Saisit de Jeanne d'Arc et le glaive et la lance.
Jeanne d'Arc se réveille j et lui :
— Tu m'appartiens ; La puissance de l'or te sépare des tiens. Femme, nous sommes seuls; te voilà désarmée; Tes cris voudraient en vain réveiller ton année ; La distance et la nuit te livrent à mes vœux. La force de Samson était dans ses cheveux ; Et moi je viens ici, blanche vierge chrétienne, Sous un de mes baisers faire envoler la tienne.
C'est ta virginité qui donne le trépas ?
Au combat de demain tu ne nous vaincras pas ;
Tu ne nous vaincras pas... —
La Vierge défiée Par l'horreur sur son lit semblait pétrifiée ; Ses sourcils ondulaient, en couronnant d'orgueil Le pli de sa narine et l'éclair de son œil ; Sa belle nudité rayonnait de courage.
Ainsi qu'un flot battu par le vent de l'orage.
S'abaissaient et montaient, soi;s ses cheveux flottants.
Au vent de la pudeur ses deux seins palpitants :
— Non, de ma garde en vain ton or m'a séparée ; Non, devant un soldat une femme est sacrée! Ou tu n'eus pas de mère, ou tu n'oseras pas ! Non. —
Mais vers Jeanne d'Arc Glacidas fit trois pas.
Il aspirait déjà le soufHe de sa bouche : Un crucifix de fer qui dominait sa couche Tressaillit, se pencha vers l'impie, et son flanc Entre la Vierge et lui laissa tomber du sang. Le géant mit le pied sur le sacré prodige.
CHAiNT VII, 279
— Malgré ton Christ mourant, tu m'appaKiens, te dis-je. Vere la fille du ciel par l'enfer envoyé, A moins que sur ton lit je ne sois foudroyé, A moins que ce Christ noir, pour terminer la guerre. N'éteigne mes baisers sous un coup de tonnerre, 3e serai ton amant , cette nuit même! . . . —
11 dit; A l'appel du géant le trépas descendit^ Il sentit, au milieu de ses menaces vaines, Ija réponse de Dieu s'allumer dans ses veines ; Il sentit qu'un venin subtil, ardent ,Wengeur, S'attachant à ses flancs comme un serpent rongeur, Remplaçait tout àx^ôup, par d'infernales flammes, Tout le feu que l'amour verse à flots dans les âmes. Pour la première fois l'impiç eut peur du ciel ; Car il ne sauvait pas que l'enfant d'Ismaêl, Le front tout radieux d'une gaieté sauvage, L'avait empoisonné dans son dernier breuvage ! . . . Il tomba terrassé^... tout son corps se tordait; Avec des dents de feu le poison le mordait ; Ses pieds battaient le sol ; un effroyable râle Enflait ou resserrait sa gorge sépulcrale. Il veut se relever, mais son effort est vain : Il croit sentir le poids que pèse un bras divin ; Son œil torve s'éteint, son front blêmit, il sue ; Du taureau palpitant qu'assiège la massue Sa poitrine profane a les gémissements ;
280 JEANINE D'ARC, GUERRIERE.
L'écho des monts s'éveille au bruit des hurlements; On accourt, et 1^ Vierge :
— Un grand forfait s'expie ; N'enfermons pas son âme au tombeau de l'impie. Venez, François de Paule, ô vous, prêtre sauveur! Venez, dans tout l'éclat de la sainte ferveur, Empêcher que Satan ne se fasse une proie Du pâle criminel que son crime foudroie. Venez... —r-
Le saint vieillard s'approche du géant Pour qui déjà l'enfer s'élargissait, béant ; Mais sa lèvre se glace et reste sans parole : Un cri de charité manque à François de Paule ! Et devant le mourant, par un saint apporté, Même le crucifix recule épouvanté ! .
— Ce trépas, dit l'apotre, a des horreurs étranges Dont ne peut approcher la parole des anges. Quel mystère!!! —
Un long cri jusqu'au ciel s'élança; Sur ses pieds convulsifs Glacidas se dressa. Le cadavre évoqué qui, sur sa tombe humide, Prostituant la mort à l'impure Gnomide, Vient prononcer la nuit l'oracle d'un malheur, De ce front de damné n'atteint pas la pâleur !
— Je croyais au néant^ dit-il, et voilà, prêtre, Qu'au flambeau du cercueil le ciel vient m'apparaître ; Je pressais une vierge entre mes bras de fer^ Dans les vers du tombeau j'embrasserai l'enfer. Fuis, vieillard., . En quel Dieu prétends^tu que j'espère ?. . . Oh! si je n'avais fait qu'assassiner mon père; Si je n'avais encor,. sans m'attaquer plus haut, Commis que des forfaits prévus par Téchafaud, La justice pourrait se trouver satisfaite ; A l'aide du billot j'acquitterais ma dette, Et, de mon repentir lui présentant l'aveu, J'irais m'offrir sans tête au jugement de Dieu : Mais, quand j'ai profané sa puissance infinie. Quelle expiation mettre, à mon agonie ? Comment oser prier le Seigneur trois fois saint, A qui j'ai fait moi-même un gibet de mon sein? Fuis* . Mes maux ne sont pas de ceux que l'on allège : J'ai sur l'impiété greffé le sacrilège.
Fuis... Cesse dé lutter contre l'enfer vainqueur; Le don du nécromant me dévore le cœur!...
— Quel don?...
^Oui, Trémoald, dans sa science impie, A l'autel consacré volant la sainte hostie, Est venu la poser sur mon sein haletant. Et donner Jésus-Christ pour ministre à Satan ; Et, dans un talisman dont le fardeau m'opprime.
282 JEANINE D ARC, GUERRIÈRE.
Tout h ciel profané sert de g^rde à mon crime I... Fuis, prêtre du ifteigneur... je merepenstropXard!...-
11 dit et retomba... Mais Tauguste vieillard, A qui la vérité vient enfin d'apparaître, Sur Glacidas couché pose sa main de prêtre : De la poitrine fauve, autrefois blasphémant, Tout le poil se hérisse autour du talisman. Comme pour retenir, prodige fatidique.
Le Dieu de la lumière en sa nuit impudique. Mais de tout son pouvoir l'apôtre resplendit ; Au niveau du combat sa taille se grandit; Sa forte charité, saintement progressive, Dans les replis brûlants de la chair* convulsive Cherche toujours l'hostie..* Avec un cri d'amour. Il la saisit enfin et la rapporte au jour!!! AuKlessus de son front trois fois il la balancé, Et tous les spectateurs alentour font' silence ; L'air vient purifier l'inaltérable don.
Dominant le géant des hauteurs du pardon ; Et du sein de François la prière est sortie :
— Pour ta communion je n'avais pas d'hostie ; Mais l'enfer &k démence aujourd'hui s'est trompé, Et je reprends mon bien qu'il avait usurpé ! A moi ce pain de vie oit Satan en démence N'a pu mettre sa mort quand la tienne commence' Tu portais sur ton cœur Jésus-Christ bla.spliémé ;
Il faut que dans ce cœur il rentre, désarmé. Pour que l'œuvre du mal en bien soit convertie, Pécheur, à deux genoux reçois reuchariBtie ; Prends, mon fils, prends ce pain ejitre mes mains passé : Ton sacrilège est mil ; l'enfer est insensé ! Prends, mon fils; garde-toi de douter du miracl^; Quelques mots de $atan ne changent pas l'oracle ; Ceci, c'est le Sauveur!... Certes, il faudrait plus Pour tarir le froment du festin des élus ! Ceci, c'est le salut; c'est la vie étemelle : Rouvre pour le bienfait-ta bouche criminelle ; Prends le pain que je tends à ton heure de mort, Prends, l'action est sainte avec un seul remord! Ouï, malgré son. baiser, malgré son déicide. Judas ne s'est damné que par son suicide; Et Dieu, quand le remords rappelle en son chemin. Entre l'homme et l'enfer met l'ombre de sa main!... Vois Jeanne d'Arc priant ses saintes protectrices, Venant baigner ta mort de larmes rédemptrices, S'armer pour te sauver, s'armer pour te servir, De cette pureté que tu voulais ravir, Et joindre en pardonnant, quand ta fureur expire, J^e salut d'un impie au salut d'un empire ! . . . Livre ton agonie à mes embrassements ; J'ai tant vu de pécheurs en leurs derniers moments ! Et nul d'entre eux, ému, n'avait ^ous ma parole Refusé de prier avec François de Paule; Nul n'avait opposé, dans son funèbre adieu,
Son épouvante d'homme aiux conquêtes de Dieu. Si tu ne peux parler, vaincu par la souffrance, Presse ma vieille main en signe d'espérance ; Lève tes yeux au ciel à l'instant, du départ. Pour apprendre à ton âme à suivre ton regard : Plus que toqs nos accents, c'est le regard qui prie. Lève tes yeux au ciel, pour qu'ilsoit ta patrie! Un seul signe, un seul geste, un seul dernier effort... —
Puis le vieillard se tut. , Glacidas^tait mort ; On lui ferma les yeux, sa tête fîit voilée; Un instinct de terreur dispersa rassemblée. A côté du géant, recouvert d'un linceul, Pour représenter Dieu, le prêtre veilla seul... Toujours plus près que nous de celui qui pardonne, Le prêtre doit rester quand tout nous abandonne; Son eœur évàngéliquè et rivé dans sa foi Doit avoir plus d'espoir qu'un monde n'a d'effroi , Et seul il peut savoir la parole sublime Que l'on dit au cercueil pour en combler l'abime !
CHANT HUITffiME