DE REIMS
Salut, o cathédrale ! ô monument béni ! Espace limité renfermant l'infini !
Édifice pesant, de son faîte à sa base, De tout le poids de Dieu sur le sol qu'il écrase. Salut ! viens m'inspirer un chant digne de toi, Poème de granit, tout sculpté par la foi. Lorsque je fais le tour de ta masse dressée, Monde architectural éclos d'une pensée, Mon regard scrutateur ne se repose pas : L'aspect des siècles change à chacun de mes pas. Je remonte le cours des peuples et des âges,
342 JËÂlNi'SE D'ARC, GUERRIÈRE.
Ta mystique Babel parlé tous les langages; Quand de notre mémoire il paraît effacé^ En alphabet divin tu traduis le passé ; Dans les sombres replis de ton écaille noire. J'explore les secrets des fastes de l'histoire. Comme de couche en couche on lit sur le rocher L'âge de l'univers^ qu'il voulait nous cacher.
Le géant ouvre à tous l'éternité qu'il porte. Le flot des souvenirs passe par chaque porte! Toute illustre action vient courber sa hauteur Sous le porche abaissé du temple rédempteur. Salut, châsse éternelle l immense reliquaire ! Magnifique tombeau qu'adore l'antiquaire, Où les os des grands saints se plaisent à rester ! Quand l'impie à l'entour, en hurlant^ vient heurter^ Il ne peut effacer, sous le sang, sous les larmes, Tes écussons où Christ a blasonné ses armes ! Et tes maîtresses-tours, au front sacerdotal, A d'autres tours encor servant de piédestal ; Tes clochetons perçant ta coupole gothique De leur jet téméraire et filigranatique, Montent toujours plus haut quand l'orage les bat, Car leur vol dans le ciel emporte le combat! Le zodiaque noir, qui te sert de ceinture. Noue autour de tes flancs sa forte architecture; Et du peuple de Dieu les bibliques récits
Se lisent, merveilleux, $ur tes piliers noircis.
Admirons à genoux ta sévère puissance.
Et de ton vaste amas la riche efflorescence ; Oui, d'un regard chrétien, admirons, à genoux, L'ceuvre des jours croyants, déjà si loin de nous!!! Tout cet élancement d'obélisques, d'aiguilles. De cloches, animant les hautes campanilles. De flèches, de rinceaux, d'arcades, de fleurons, De saints sculptés, portant des mitres sur leurs fronts, D'acanthe, d'arcs-boutants, de trèfles, de voussures Où le temps a laissé d'imposantes blessures ; De dentelles de marbre, aux contours assoupUs, D'anges baignant leurs pieds dans la coupe d'un lis, De vitraux colorés, qu'un or fluide arrose, Où le soleil géant se peint dans une rose; De comtes suzerains et de rois fainéants Sur cette arche de l'être étalant leurs néants; D'ogives que donna, pour des murs de cyclope, La Chaldée à l'Egypte, et l'Egypte à l'Europe; D'archivolte légère, et de ses longs festons Attachant le profil au-dessus des frontons.
A tes enseignements l'homme entier s'intimide. Dédiant au soleil sa grande pyramide, Le Nil en admirait l'élan audacieux ; Mais tes clochers, moins hauts, sont bien plus près des cieux! Ils sont bien plus chargés de symboles austères !
S44 JEANNE D'ARC, 6UEBB1ÈEE.
Tous les sphinx de Chëops n'avaient pas tes mystères ; Tous les sphinx de Chéops^ ses taureaux, ses ibis, Le céleste aboiement de son triple Anubis, Ses hiboux dont l'enfer avait révë la forme, Ses crocodiles-dieux, son scarabée énorme, N'avaient point les terreurs qui siègent sur les tours Dont tes guivres de pierre ont armé les contours ! De l'artiste chrétien formidable caprice, L'aspect de tes dehors de dragons se hérisse. Tandis que dans tes flancs l'espérance et l'amour Des blancheurs de leur vol illuminent le. jour. Ainsi notre âme enferme, en son pur &anctuaire, L'infini, l'éternel, la vertu, la prière; Mais tout change à l'entour : ses abords inconstants Sont partout ^assiégés dés visions du temps; Ses bizarres terreurs ressemblent aux Gorgones Dont le ciseau chargea tes clochers octogones ; Le réseau renaissant des désirs vénéneux. Comme une hydre aux cent plis, la presse de ses nœuds ; Et, sous l'œil flamboyant du mal qui la regarde, Auprès de ses penchants l'enfer se met de garde.
Entrons... Ija cathédrale, aux multiples accords. Est le monde de l'âme et le temple du corps. Figurant à la fois, austère et solennelle, lies souffrances de l'homme et sa vie éternelle. C'est le mythe fécond de la société
Autour de son symbole engendrant la cité ; C'est la croix qui grandit et qui se fait église; C'est le temple archétype où tout s'évangélise ; C'est la forme servant d'enveloppe à l'esprit ; EgCe Homo géant, gothique Jésus-Christ, Par quatre cents piliers cloué sur notre terre, Comme il s'était fait chair, ici Dieu se fait pierre !
Appuyant au portail les douleurs de ses pieds Qui ruissellent ehcor de crimes expiés.
Choisissant, étendu, le rond-point de l'abside Pour y. poser son front où le salut réside. Ce front de Dieu mourant, ce front immaculé. Ce front, ciel rédempteur de miracles peuplé! D'un grand cercle d'autels composant la couronne Dont, pour porter nos maux, sa tête s'environne; Laissant battre son cœur aux flancs du monument; Et, pour mieux compléter ce saint crucifiement, Jetant des deux côtés dé la nef transversale De ses bras de Sauveur la pâleur colossale. Oh! quel sacré refuge ouvert aux pleurs humains! Que d'aumônes coulant de ses souffrantes mains ! Pour plaindre ses enfants, quels sanglots d'harmonie L'orgue gémissant prête à sa large agonie! Oh ! comme il fait parler, sous l'éponge de fiel, J^a voix qui nous appelle aux délices du ciel ! T^es rêves du berceau, le deuil des funérailles; Les jubilés plaintifs qu'il porte en ses entrailles ;
Les péchés monstrueux qu il transforme en remord;
Le veuvage et l'hymen, la naissance et la mort ;
T^s offrandes, les vœux, les gracieux symboles ;
L'enseignement voilé des chastes paraboles;
Les reliques des saints s'animant sous nos pleurs ;
Les stations montant Téchelle des; douleurs;
T^s interdits tonnant, les mystiques louanges.
Les parfums qui ne sont que l'haleine des anges ;
IjC prêtre, dans sa force et dans sa royauté.
De la hauteur de Dieu parlant d'égalité;
Les miracles sauveurs de la grande amnistie;
Un monde s'éclairant des rayons d'une hostie;
L'austère pénitence, au front silencieux,
Prenant l'homme déchu pour le lancer aux cieux ;
La charité, donnant la main à ce qui tombe '^
L'espérance, expliquant Vénigme de la tombe;
I jC mystère enchanté des songes de Jacob ;
La harpe de David voilant les cris de Job ;
Le bâton pastoral et la blancheur de l'aube,
Signes du jour nouveau qui fait le tour du globe ;
La douce humilité, dont le regard vainqueur .
Soumet l'aigle de l'âme aux colombes du cœur ;
Les chants de la pudeur, l'extase au ciel ravie ;
La sueur de nos fronts en travail de la vie.
Tout est là, tout est là!... L'homme ne semble né
Que pour vivre en ce Christ au sol enraciné.
Oui, chrétiens, tout est là. . . Qu'on souffre ou qu'on espère.
L'humanité s'y vient revêtir de son père;
L'humanité^, saignant du peuple jusqu'aux rois^ Y vient habiter Dieu, saignant sur une croix!!!
Vers un tel monument s'avance ùotre armée, Et Jeanne d'Arc la guide avec sa renommée. Reims ouvre à Charles Sept ses portes sans effroi; Il les passe en dauphin et les repasse en roi. Sa légitimité cesse d'être éphémère, Malgré tous les efforts venimeux de Sa mère. Malgré tous les efforts du fils de Jean sans Peur, £t comme si l'Anglais dormait dans sa stupeur.
Avant qu'au front du roi ruisselât le saint chrênie. Des humaines grandeurs formidable baptême, La Hire et Bârbazan, Xaintrailles et Dunois Ont invité la gloire aux fêtes des tournois^; Tandis qu'un troubadour, fils de l'Occitaiiie, Dont la cigale d'or a le chant du génie. Vient célébrer la France, et de faits éclatants A son berceau lointain peupler la nuit des temps.
— A moi , guerriers, à moi ! . . . des palmes ! des trophées ! Enlacez à mon luth la verveine des fées ; Apporte&'moi la coupe, aux changeantes couleurs, Où Morgane, en riant, verse Fesprit des fleurs. Que l'hymne de Roland devant mes pas résonne. Et toi France, intrépide et superbe amazone!
348 JEANiNE D'ARC, GUERRIÈRE.
Toi que j'ose chanter, France de nos aïeux, Merveilleuse et brillante, apparais à nos yeux ! De tes premiers enfants raconte-nous l'histoire ; Dis-nous qu'à ses guerriers promettant la victoire, Le fameux Mithridate. en donnait pour garants Quelques-uns de tes fils, dispersés dans ses rangs ; Dis-nous qu'aux plus beaux noms leur souvenir s'allie : On les vit triompher aux champs de Thessalie, Aux bords du Sperchius, aux collines d'Œta, Ces Gaulois qu'en ses vers Callimaque chanta; Byzance dans ses murs jadis les vit descendre; Leurs exploits sont partout; et l'on dit qu'Alexandre, Interrogeant un jour ce peuple audacieux. Apprit qu'il ne craignait que la chute des cieux!
En vain Rome, s'armant d'augures et d'oracles, Voulut de nos aïeux arrêter les miracles; Ses dieux, près de fléchir sous des dieux inconnus, Ne purent qu'annoncer l'approche de Brennus, De Brennus dont l'épée, en conquêtes féconde, Servit de contre-poids à l'empire du mondé !
Fiers Gaulois, au milieu des combats meurtriers. Des nœuds de fleurs pressaient le front de vos guerriers : De la douce amitié divinisant les charmes, Sur l'autel du serment ils échangeaient leurs armes ; Et leur glaive vainqueur, s'y couchant avec eux, Défendait du mépris leurs tombeaux belliqueux.
Pour amante et pour sœur ils adoptaient la gloire, Et d'un pas de géant ils entraient dans l'histoire!
Les filles de la Gaule étaient belles : leurs yeux Ne savaient réfléchir que la couleur des cieux ; Moins blanche était la fleur des pommiers de Neustrie : Confidentes souvent des dieux dé la patrie, Sous la faucille d'or elles cueillaient, pieds nus, Le sélage, aux lueurs de la chaste Hélanus. Elles savaient des chants dont l'étonnant mystère Endormait les douleurs des enfants de la terre. Réunissait deux cœurs l'un à l'autre inconstants, Et dans des jours 'd'orage évoquait le printemps. I^eur regard enchanté, beau comme l'espérance. Veillait sut le berceau de notre antique France, Et, ranimant partout le génie et l'honneur, Récompensait la gloire, en donnant le bonheur ! Quand les cieux se taisaient, prodigue de miracles. C'était leur jeune voix qui tenait lieu d'oracles ; Car ce sexe charmant était pour nos aïeux Ce qu'on avait trouvé de plus semblable ai|x dieux!
Mais voilà que des Grecs la douce colonie Vient conquérir la Gaule aux dieux de l'Ionie, Et jeter sur nos bords, de son luxe embellis, Marseille, Théliné, Nice, Athénopolis; L'habitant de Phocée avec lui nous amène L'olivier de Samos, les fruits de Clazomène,
La vigne de Corinthe ; et nos. fleuves émus S'ombragent mollement des myrtes de l'Athmus. Sous l'arbre d'Irminsul Tencens des grâces fume ; Du doux miel de l'Hybla Narbonne se parfume. Belle Provence, ainsi tes coteaux fortunés D'autels, de temples grecs ont fleuri couronnés! Il semblait que Cythère ou Délos, l'inconstante, Dans ton paisible golfe eût abordé flottante, Avec ses souvenirs, ses noms mélodieux, Son peuple et ses beaux-arts, ses fêtes et ses dieux.
Orné d'abeilles d'or et de trois fers de lance. Quel nouvel étendard sur nos bords se balance? C'est celui du Sicambre et des Francs indomptés: Du vaste joug romain ces peuples exceptés. Anciens fils de la Gaule, avaient dans Hersynie Aux bords du fleuve Halys fondé leur colonie; Orgueilleux des exploits d'Anténor, de Sunnon, La fière liberté leur a donné son nom ; Et de ce nom, si cher à leur idolâtrie, Ils viennent enrichir leur première patrie. Leur intrépidité se rit du joug romain. D'un sceau mystérieux je ne sais quelle main A marqué dès longtemps leur race voyageuse; Leurs yeux ont la couleur d'une mer orageuse; Des paroles de mort éclatent dans leurs chants. Et leur bras fait voler la hache à deux tranchants, A leur roi chevelu cent bardes applaudissent;
Les poulains consacrés au milieu d'eux bondissent; Leurs femmes^ leurs enfants^ sur leurs pas accourus, Leur versent l'hydromel dans des cornes d'urus, Et d'oiseaux au pied jaune une troupe affamée Demande par des cris du sang à leur framée.
La Gaule les accueille, et reçoit avec eux Leurs chars verts^ attelés de taureaux helliqueux. Sicambre au collier d'or, la Gauloise charmante Change le nom de vierge au nom de ton amante, De genêt pour te plaire enlace ses cheveux, Et t'offre, en rougissant^ la coupe des aveux.
Déjà d'autres lauriers la France se couronne ; Déjà Lutèce a vu sa modeste patronne, Geneviève, bergère aux îles du pasteur, I^ver contre Attila son roseau protecteur. Clovis, qu'appelle à lui le Dieu de l'espérance. Refait sous son grand front les contours de la France; Il éteint cet encens qu'aux plaines de l'éther Se partageaient encore Odin et Jupiter; Se courbant au long bruit de l'Olympe qui tombe, Il soumet sa puissance au vol d'une colombe; Et la céleste voix lui dit sur quel chemin Il doit faire avancer les pas du genre humain. Tout change : on ne voit plus sur notre beau rivage La victoire s'armer du sceau de l'esclavage; Avec l'Agneau divin la charité descend;
Son culte a remplacé le culte menaçant
De Thor, le dieu ciiiel;^ de Dis^ père des ombres;
Du sinistre Irminsul qui, dans nos forets sombres,
Chêne mystérieux d'écorce dépouillé.
Montait dans l'air, blanchâtre et de meurtres souillé;
Agitait soiis la nuit ses bras chargés d'armures,
Et, fantôme des bois, poussait d'affreux inurmures
Quand ses adorateurs, s'approchant du saint lieu.
Étalaient sur leur front la pâleur de leur dieu.
Gaulois et Francs, chrétiens, soyons 6ers en notre âme! Un Français a vaincu tous les dieux d'Abdérame ; Triomphe merveilleux dans nos temples écrit, Martel vient conserver l'Europe à Jésus-Christ!... Mais, grand parmi les rois et grand parmi les sages, Phare prodigieux en spectacle aux deux âges. Entre la barbarie et les siècles des arts, Charlemagne, paré du bandeau des Césars, Paraît, et, dans sa cour accueillant Uranie, Prête au monde étonné l'élan de son génie. Relève, réunit, soutient de toutes parts De l'empire romain les vieux lambeaux épars. Une autre Europe sort de ce chaos immeiise; L'histoire s'arrêtait,* l'histoire recommence, Et, de ces temps lointains sondant les profondeurs, Marche aux clartés d'un nom aïeul de nos splendeurs. Sous les pas du héros la terre est fécondée; Il donne à son pouvoir la hauteur d'une idée;
Son diadème, pur de lauriers mal acquis, Porte à chaque fleuron un empire conquis. Guerrier législateur, fils àxné :de l'Église, Presque autant que ses lois son glaive civilise^ Et son œil d'aigle au loin couvre de ses éclairs Son époque, en travail d'un nouvel univers. Dans son large tombeau quand ce roi vint descendre. Le tonnerre y tomba pour honorer sa cendre ; La terre sans trembler ne put s'oiivrir pour lui ; Le soleil, do^t les feux sur sa gloire avaient lui, Se voila d'une édipse aux célestes demeures; De ce frère attristé le deuil dura trois heures, Et l'on put contempler dans un même destin L'astre sans diadème et Charlemagne éteint! Éteint, il ne l'est pasi phénomène suprême. Son souvenir est roi, comme il le fut lui*méme; Tout grand homme vivant dé ce iHort est vassal^ Rien ne peut s'ajouter à ce nom colossal !
Bientôt, aux fiers accents d'une voix inspirée, Vers la tombe d'un Dieu saintement égarée, IjSl France, qui s'indigne et frémit du repos, * Au soleil d'Orient court montrer ses drapeaux, ' Et dans l'antique Egypte ou la molle lonie Gonfler son sein fécond des -germes du génie. ' Avec ses noms fameux, son luxe, ses palais. L'héritage des arts légué par Périclès, Son ciel, berceau brillant de la mythologie,
Ses vases, ses trépieds^ ses parfums, sa magte^ Ses marbres-dieux, sortis.des.antres.de Paros, Constantinople accueille et ravit nos héros. Souvenir du passé, tu n'es jamais stérile : Tancrède a tressailli sur la cendre d'Achille! Et, loin de la Durance et des flots de l'Adour, Au bord du Simots chante le troubadour. L'imagination, trompeuse enchanteresse.
Berce son luth rêveur des fables de la Grèce, Lui nomme l'Euro tas, le Mélès, le Cydnus, Le beau fleuve Aphrodite où se baignait Vénus ; ^ Sur son vaisseau de fleurs lui montre Cléopâtre Aux baisers du Triton livrant ses pieds d'albâtre ; Ou rallume, en fuyant sous un ciel velouté. Du phare de Sestës l'amoureuse clarté.
Le damoisel ému-se ressouvient et prie ; Déjà son^drapeau flotte aux palmiers de Syrie; Déjà l'onde asphakite et les bois de Nachor, Et ceux où de Rachel la voix gémit encor. Ont de nos ennemis coAtempléles défaites. Triste Jérusalem , nourrice des prophètes ! Triste Jérusalem, cité du Dieu vivant.
Toi, sans pouvoir périr détruite si souvent. Oh! ne ^auraçrtu fuir la sentence sévère Qui t'attache toi-même aux dous de ton Calvaire? Ne sauras-tu J£||nài$, si féconde en douleurs, Laver ton déicide au baptême des pleurs ? Reste miraculeux de la flamme et du glaive.
Du Fond dé tés déserts ta grande ombre se lève. Tes rocs, tes monts blanchis, tes torrents desséchés, Ces palais de la mort où tés rois sont couchés, Ton fleuve baptismal, ta grotte des présages. Tes aigles, que le ciel chargeait de ses messages, Tes aspects désolés, ton sol sans habitants. Que la main dii Très*Haut remua si longtemps! Tes sables tout fumants, où gémit la mer Morte, Abîme qui nous parle une langue si forte. Et des décrets de Dieu montre la profondeur Pour nous refaire une âme égale à sa grandeur. Tout retrace à nos preux tés antiques oracles ; Tout leur montre un désert travaillé de miracles! Les révélations, les transports inspirés Et les pressentiments ét'les songes sacrés, '
Des hauteurs du Thabor descendus sous leur tente, ' Viennent sanctifier leur gloire pénitente. La croix dé feû s'attache au ntaiiteau du guerrier; Un prodige éclatant luit sur chaque laurier ; I^ prière combat, la valeur s'hiimilîé ; '
Et la victoire, assise au char brûlant d'Elie, La victoire, à Taspect du tombeau solennel, Le seul -qui ii'aura rien à rendre à l'Eternel, S'arrête, et, tout en pleurs, prosternant danà Solime Un front transfiguré sous sa pâleur sublime. Au seuil du grand sépulcre appelant tous ses fils , Vient déposer sa palme au pied du crucifix !
S66 JEANNE D'AHC, 6UERBIÈBB.
C'est arme de ce Christ autant que de sa lance Vers les mêmes périls que saint Louis s'élance : Le Sarrasin^ vainqueur du monarque pieux^ Étonné d'un captif qui surpasse ses dieux , Lui demande humblement, comme faveur unique^ S'il veut pour sa rançon devenir roi d'Afrique! . De la couche funèbre où son sort s'accomplit La cendre ne fut pas plus chaste que son Ut ; De sa mort à son fils il légua l'héritage } L'ombre de M arius et celle de Carthage Semblèrent dire ensemble, en tombant à genoux : — La mort de ce chrétien est plus grande que nous! -^
Le troubadour se tait. . . Mais dans la vaste enceinte Un éclair a plané sur Jeanne d'Arc la. sainte; Du souffle inspirateur tout son corps frémissait; Tja vision de Dieu devant elle passait; Ses regards, rayonnants de la céleste flamme, Loin du monde réel et des bornes de l'âme Semblaient voir, sans que rien les puisse limiter, Au sein de l'infini l'avenir palpiter!
L'avenir de la France... et d'abord ces images. Comme un ange sorti d'un groupe de nuages, L'éblouissent ; sa voix n'ose les révéler; Dieu pèse sur sa lèvre, elle n'ose parler; Elle n'ose, incertaine et presque terrassée. Vêtir de mots humains l'étemelle pensée^ Et sans un ordre exprès, des hauteurs du pavois^
Profaner fiavisible en disant : -"— Je te vois! — Mais, frappé de l'éclair qui dans son regard brille, L archevêque de Reims :
-^ Que voyer-vous, ma fille ?
— Un homme a fait parler la voix du souvenir, Il chante le passé, je chante l'avenir : Salut, o Charles Sept ! jeune roi que l'histoire S'apprête à^ baptiser du nom de sa victoire ; J'affranchis de ses fers ma belle nation ; ' Ton épée à son tour aura sa mission ! Fils de France, bientôt tu seras grand comme elle!... Quelle expiation à tes destins se mêle? Ton fils?..- Dieu, que la vie est triste à son déclin! Que ton Louvre ressemble à la tour d'Ugolin! Détournons nos regards du rusé fanatique Qui, couvrant ses forfaits avec sa politique. Du nom de très-chrétien sans rougir se nomma. Sous les cages dé fer dont sa haine s'arma. De titres plus réels la France se décore ; De monarque en monarque elle s'accroît encore. Et le peuple, adorant lin règne paternel. Donne à son Louis Douze un nom plus solennel.
Mais quel prince prélude aux pompes de Versailles, Et fait du grand Bayard l'axe de ses batailles? Quel prince, jeune et fier, demande à l'art des vers
Les triomphes aimés qui u'ont pas de revers ? -
Son front n'est point orné dVne palme éphémère :.
Colomb découvre un monde, et lui découvre Homère,
Homère, dieu perdu, qui dans sa cécité
Fera jaillir le jour de ses yeux sans clarté.
Salut, poëte-rcH qu'on ne- peut méconnaître!
D'un baiser de la muse un beau siècle va naître 1
La muse dont ce prince adopte les couleurs.
Sur l'arbre social greffant toutes ses fleurs,
Déployant à plein vol son aile enorgueillie, .
Vient donner sa jeunesse* à la, Fran<:;e vieillie.
Lui porte son sourire en descendant du ciel ;
Dans ses palais de marbre enferme Baphaël ;
Où n'est qu'un diadème alhime une auréole;
Fait renaître en sa cour, adorable symbole,
Le phénix du giénie, et^ doublant tous ses droits,.
Etend sa royauté sur la pourpre des. rois.
Et le monarque autour de cette noble amante
Appelle Rabelais, Léonard, le Bramante;
Et, bien plus triomphant que les premiers Césars,
Se fait un long cortège avec ces rois des arts!
Puis il part, il combat, il change de victoire ;,
Jette des mots channants aux pages de l'histoire;
Ou voit à ^(m retour, honteux et frémissants,
Mourir trois chevaliers de son triomphe absents! . . .
Mais quel fils des combats et de la renommée Suspend autour de lui la course d'une armée ?
CHAlNT X. 359
Sous un chêne penché, l'ombre de cent drapeaux S'entremêle au feuillage et garde son repos. Est-ce quelque monarque aux yeux puissants et calmes? Est-ce un triomphateur rassasié de palmes Qui devant ses captifs dort sur son bouclier? Non ; c'est Bayard mourant, c'est Bayard prisonnier ; C'est Bayard qui, frappé, sentant sa fin prochaine, A dit à ses soldats :
— Portez-moi sous ce chêne.
Aucun effort humain ne peut me secourir; Sauvez les étendards et laissez-moi mourir l —
O France ! tu n'es pas seule à verser des larmes : Bayard se croit encor paimi ses frères d'artnes ; Il n'est plus d'ennemis pour Bayard expirant ! Vois ces fiers Espagnols l'entourer en pleurant. Baisser vers lui leur glaive, et^ Pescaire à leur tête, Ordonner que partout le triomphe s'arrête, Et que chaque soldat, oubliant sa fureur, De la victoire en deuil vienne expier l'erreur. Vois plusieurs de tes fils, troupe sainte et chérie. Qui, semblant préférer Bayard à la patrie, . Sont venus, enflammés d'un sublime transport. Se rendre prisonniers pour contempler sa mort!
— Du faible désormais qui sera le refuge? De l'honneur, disent-ils, qui s'établira juge ? Combien de fois son bras, notre plus ferme appui.
800 JEANNE I^ARG, GUËRRIÉBE.
Nous sauva du trëpais qui le frappe aujourd'hui f C'est lui qui, décore de tant d'illustres marques. Au rang de chevalier élevait les monarques ; C'est lui que l'on voyait, modeste en sa valeur/ Du don de là victoire «irichir lé malheur, £t qui rendait, plus grand que led héros d'Homèrey Sans tache et .sans rançon les vierges à leur mère. De tous les dévouements il embrasa sou cœur r Vainqueur dans les tournois, dans les combats vainqueur; Soit qu'au sein des remparts d^une ville alarmée Il se précipitât pour combattre une armée, Soit que, réalisant de fabuleux succès., Seul, d'un pont qu'on assiège il défendît l'accès. Jamais de tant d'exploits son âme ne fût vaine. Il triompha dans Bresse, à Mézière, à Ravenne ; Trois règnes ont brillé de sa gloire, et l'honneur L'a nonuné «ans reproche, et la guerre sans peur! —
Viens pleurer le héros que la mort environne, Et près de son cercueil tremble pour- ta couronne, O toi, roi-chevalier, roi père des beaux-arts! Bayard meurt; crains Pavie <et les champs des Césars ! Cette arène, où les rois s'empressent de descendre. Jamais de ses vainqueurs n'a gardé que la cendre. Et là vont, tour à tour, et Gaulois et Germains S'offrir en hécatombe aux mânes des Romains. Bayard y succomba; Rome sous ses murailles Bientôt du grand Bourbon verra les funérailles ;
Bourbon qui de Bayard triomphant aujourd'hui Ne voit plus^ de rempart entre le trône et lui ; Bourbon y que sous l'armure et les lauriers d'un traître Les chevaliers français ont peine à reconnaître. Pâle de son triomphe, il s'avance au hasard : Un Dieu vengeur l'appelle aU trépas de Bayard; Il se trouble, il frémit du crime de ses armes ; La victoire étonnée a vu couler ses larmes! £t Bayard, à l'aspect de ce sombre ennemi, De sa couche de mort se levant à demi. Prophétise au vainqueur le châtiment du crime : Bourbon trouve à la fois son juge et sa victime.
— Prince, dit le héros, ne pleurez pas sur moi ; Meurez sur vous : je meurs pour la France et le roi ! Quand, votre gloire impose à l'Europe alarmée. Votre forfait s'accroît de votre renommée. Et Dieu vous a permis ce triomphe cruel Pour livrer aux remords un plus grand criminel. Fuyez, prince, fuyez les étendards du Tage ; Du nom de vos aïeux recouvrez l'héritage; Redevenez Français, noble preux, chevalier. Lisez ces mots écrits stu* votre bouclier : Tout pour l'hokjteur... —
Bourbon se retire en silence.
Bayard n'est plus : on vient de voir tomber sa lance!... A la patrie en pleurs les Français abattus
363 JEANNE DARG, 6UEBR1ÈRE.
Vont raconter sa mort digne de ses vertus; Et la chevalerie^ inclinant sa bannière, . Pose sur le cercueil sa couronne dernière^..
Et cependant un nom, un nom brillant et pur, Rayonnera bientôt sur le. blason, d'azur ; Enfant du vieux Béarn ! Henri Quatre! Henri Quatre, Seul roi dont rindigent doit rester idolâtre, Et qui, par tes bienfaits, auras bien jnérité De te donner de plus cçtte immortalité! Toi, joyeux Béarnais, ^ut maître d'un empire A qui la. royauté laissera le sourire, *
Et qu'on verra, formé de vaillance et d'honneur, Apprendre la bonté, même au sein du bonheur, Et, trésorier royal de France et de Navarre, Des dons que le ciel fait* n'être jamais avare! Passant dans les grandeurs en y semant le bien. Protégeant les hameaux pauvres, comnie le mien, Henri Quatre, chejrcliant notre. amour pour salaire, Grossira de son or l'épargne populaire.
Pour que le, laboureur qui nous donne ses bras Rencontre quelquefois des sillons moins ingrats^ Et que, sous le travail quand la semaine ploie, Aux fêtes du dimanche il ajoute une joie. Salut, roi chevalier! conquérant hasardeux! La même lyre im jour doit nous chanter tous deux ; Mai3 tu te couvriras des rayons éki poëte, Ta gloire fleurira devant ton interprète ; •
£t moi, quand de ses.clîants apparaîtra l'aiTront) Au ciel de la pudeur je voilera mon front! ... Mais sur d'autres accords ma gloire se repose : - Ma mémoire outragée aura Tapothéose!...
France, faut-il cesser de voir ton avenir
Après tant de splendeurs?... Non, non, void venir.
Représentant le beau sur la terre oîi nous sonimes.
Un homme herculéen, créateur des grands hommes ; -
Il prend en lui l'éclat qu'il donne à ses élus ;
La gloire n'est pour lui. qu'un courtisan de plus.j
Et tout ce que Louis, roi de l'Europe armée,
Touche de son regard se change en renommée!
11 ne descend jamais, pour que tout monte à lui.
Le ciel des demi-dieux veut son front pour appui !
Versailles voit surgir, comme ses voûtes d'arbres,
Ce Jupiter vivant d'un Olympe de marbres
Qui, s'élevant toujours de projets en projets,
Dans son ascension emporte ses sujets !
Chaque Français, jaloux d'avoir place en l'histoire, .
Vient se taillerun nom dans le bloc de sa gloire.
C'est de la royauté l'éblouissant adieu ! .
La monarchij^, avant de remonter à Dieu,
Se fait Louis Quatorze, et brille avec lui-même"
Au niveau du soleil qu'il a pris pour emblème.
Puis son éclat s'éti^nt. . >
IjCS temps sont accomplis! .,.
Quelle affreuse rosée emplît le sein des lis?
Quel lamentable roi sous mon regard s'arrête ?. . .
Je vois une auréole et ne vois pas de tête !
La France, le cœur triste et le front menaçant.
Vient pour se rajeunir prendre des bains de sang !
Les palais sont fermés, le siépulcre se rouvre ;
Saint-Denis doit subir Tanathème du Louvre ;
On vous enveloppa dans un arrêt pareil,
Majestés de la mort qu'insulte le soleil ï
£t les rois, au long bruit de leur grandeur qui tombe,
Descendent de leur trône et montent de leur tombe!!!
Tu le remplaces, toi dont Tempire est un caipp. Au faîte du pouvoir lancé par un volcan! Je vois, comme poussé par des forces fatales. Le pied de ton cheval broyer des capitales, Pour en faire jaillir, sous le sabot de fer, La liberté féconde à son premier éclair! Vivifiant partout la place où tu te poses. Tu portes dans ton sein l'âme des grandes choses ; De ton peuple en ton sein vit la forte unité; Tu viens par l'absolu fonder l'égalité ; Et tu semblés donner, toi, monarque solaire, Un air de despotisme au sceptre populaire. Pour arriver au but marqué par l'Éternel, Ija révolution prend ton pas solennel ; Et dans tout l'univers, labouré d'espérance. Ainsi qu'un grain fécond tu vas semer la France!
Prophète en action, de toi tout se remplit :
Ton esprit rend l'oracle et ton bras Taccomplit ;
Ta parole est la force, et ta large pensée,
Plus loin que tes boulets, en tous lieux est lancée.
On peut voir la lumière éclore sous ton ceiL.
A force de hauteur échappant à Forgueil,
Quand un roi prit un mont pour sa statue immensci
Tu veux que l'avenir prenne ta ressemblance ;
Et, comme Phidias à son œuvre attaché.
Tu passes ton ci^seau sur un monde ébauché ;
Puis ce monde t'échappe, pt l'hiver t'enveloppe;
Et jusqu'aux mers d'Afrique un tremblement d'Europe
A, d'orage en orage, exporté le géant
Dont la gloire pour tombe eut toujours l'Océan!
La hideuse Angleterre, aux longs bras maritimes,
Colossale araignée étouffant ses victimes.
Saisit, torture, étreint, ronge le phénix-roi ; .
Elle fait du. héros ce qu'elle a fait de. moi ! . . .
On dirait que son bras, que j'ai ployé naguère,
Ne sait qu'assassiner ses prisonniers de guerre,
Et, cachot d'un cercueil, homicide rocher,
L'Anglaise Sainte-Hélène est sœur de mon bûcherl!!
Oh ! France, ce cercueil veut d'autres funérailles !
Il veut pour son sommeil la paix de tes entrailles ! ,
Ouvre tes bras de mère. au cadavre adoré :
Le mort triomphateur revient transfiguré !
Napoléon revient vers sa terre chérie ;
11 fuit de soa Calvaire au ciel de la patrie ! . . .
Le peuple, qu'il posa sur d'autres fondements ,
Lui fait une avenue avec des monuments ;
Pavoisé de splendeurs, son cercueil s'achemine
Vers son ar£ dévoile que la mort illumine.
11 s'avance longtemps, par ses aigles gardé,
A travers uli sentier de victoires bordé.
Tur^nne, du Guesclin, Hoche, Kléber, Trévise,
Font sur le deuil géant ondoyer leur devise;
Et je vois se courber vers le mort immortel
Tous ces marbres-héros, grandis par son rappel !
Mais, parmi les beaux noms qui lui rendent hommage,*
Quelle est, le fer en main, cette rêveuse image.
Cette jeune guerrière au front humble et vainqueur.
Ce doux marbi^e qui prie, un glaive sur le cœur?
Si mes pleurs ne voilaient la vision suprême,
Je croirais... Ciel! ô ciel!!! ce marbre, c'est moi-même;
Ce sont mes traits sculptés par l'ange de la foi. . .
Merci, France, meixi; tu te souviens dé moi!!!
Merci pour les enfants que ton blason protège;
J'ai mérité l'honneur de grossir le cortège!
Tu peux voir dans ce cœur de femme et de lion
Comment il bat pour toi devant Napoléon,
Et l'aine du héros de son ciel redescendre
Pour me serrer la main que j'étends vers sa cendre!.. .
Merci, France!.,. Et toi, toi, jeune artiste royal,
Toi qui donnas la vie à ce marbre idéal.
Toi qui fis Jeanne d'Arc, salut, 6 noble femme!
Tu mis dans tou^ mes traits la beauté de ton âme ;
Salut! ton sein si pur cadiait un cœur brûlant;
Jamais regard plus doux n'eut 1 éclair du talent!
Oh! qu'on ne pleure pas sur ta vie éphémère;
Que ta gloire suffise à consoler ta mère!>
Fleur de ton beau pays, tu mourus à vingt ans !
Ton cercueil fut .suivi pai* l'ange du printemps;
Et c'est lui qui porta dans la paix infinie
Le diadème d'or de ton chaste génie.
Tu t'enfîiis à vingt ans loin d^un monde agité,
Pour commencer plus tôt ton immortalité!
Pour venir voir aux cieux si ton ciseau fidèle
Avait bien deviné les traits de ton modèle,
Et pour m^ dire, avec une grande douceur :
— Je vous ai déjà vue, et vous êtes ma sœur! —
Nos deux noms fraternel*, 6 princesse Marie,
Tant que les nobles cœurs chériront la patrie.
Seront redits ensemble... oh! oui, sous le soleil.
Nos deux palmes n'auront qu'un souvenir pareil !
Car Qous avons brûlé de la même espérance :
Tu sculptas sur mon front les lauriers de la France;
Et l'artiste sacré, l'artiste sous ses doigts
A couronné de gloire une fille des rois. —
Elle dit ; son regard fixé loin de k terre Semblait suivre dans l'air l'éblouissant mystère ; Elle dit. . . Mais soudain l'ange de l'avenir De ces larges tableaux ôta le souvenir
368 JEANNE D^ARC^ 6UERRIÈBE.
A tous ceux qui venaient de les voir face à face. Tel un songe au réveil de notre esprit s'efface^ Lorsque Dieu ne veut pas qu'il devance pour nous Une de ces leçons qu'on écoute à genoux !
Pour le sacre du roi la ville s'est ornée; Jeanne d'Arc elle-même en fixe la journée. I^ colombe de Beims, à son appel ami, Comme les passereaux des champs de Domrémy, Descend du firmament, et vient, charmant emblème. Pour donner sa blancheur de neige au diadème, Et faire, en l'apportant du céleste séjour, De la toute-puissance un symbole d'amour.
Les tonnerres d'airain grondent sous la nuée; Et la cloche, dans l'air pesamment remuée, La cloche qui répond au formidable appel, Donne au cri de la guerre un écho dans le ciel. Tous les cœurs sont émus de cette pompe austère ; L'aile. du Te Deum lès enlève à la terre ; Et mille oiseaux clianteurs, par la France adoptés, Font dans la vaste nef voler nos libertés. Le vieux temple ébranlé semble, en soupirs de pierre, En faveur de la France exhaler la prière.
Charles de l'épitoge a revêtu l'éclat; L'athlète des grandeurs se prépare au combat ;
Il vient, humiliant sa majesté sujette, ^ .
Se faire une ârae égale au fardeau qu'on lui jette ; Il vient inarquer ses droits du signe précieux; Il se prosterne .afin que son front touche aux cieux! Couronné de son nom et de sa race auguste, . Admis devant l'autel au serment d'être juste^ Sur le divin calice il jure, et «e serment ,
Rive à l'éternité son sceptre d'un moment. Un formidable jaur devant lui se dévoile ; Le (îrmanieht des rois accepte son étoile, . Et dans cet astre pur, sou$ le ciel calme et bleu. Le nom de Jeanne d'Arc luit «n lettres de feu.
Silence, airain guerrier qui tonnez à la porte ! L'orgue va nous parler une langue plms.forte; , De plus vives clartés remplacent votre éclair. , Le pontife s'avance, il élève dans l'air L'image du Sauveur immolé ppur nos crimes : En présence à l'autel il place deux victimes, Et semble dire au peuple, en xîet auguste .lieu, Que pour sacrer les rois il faut le sang d'un Dieu! Il offre à Charks Sept et lé gant de la guerre. Et l'éperon qui doit aiguillonner la terre, Et la main de justice,^ indélébile appui, Qui, s'il le profanait^ viendrait peser sur lui ! Et le fer qu'a porté, pour guider nos phalanges, Le bras de Charlemagne ou celui des archanges.
370 JEAIVNE D'ARC, GUERRIÈRE.
— Sois 3^uTé! ... —^ dit le prêtre.
Il se relève enfin ; L'héritier de fHovis remplace le Dauphin. . Brillant parmi sè^ pairs oméé de leurs insignes^ * Ainsi que le soleil^ avec ses douze signes, Quand) sous Tor rajeuni des nuages flottants, Dans ses bras paternels il berce le printemps^ Et que, versant les jets de sa clarté féconde, Sacré piar l'Éternel, il vient «acrer le monde!
Dans son maïiteau d'azur Charles étincelait*
Mais sous son étendard la Yierge chancelait \ Comme si Fesprit saint, qui fut longtemps son âme. Eût cessé, tout à coup, d'habiter cette femme; Comme si Dieu passait, en la glaçant d'effroi, Du sein .de Jeanne d'Arc sur la tête du roi ; Comme si, défaillante et vers le sol plojée, Des rayons du saint c)irême elle était foudroyée. On vit son front pâlir, on vit ses yeux pleurer; Sans quitter l'existence^ elle crut expirer; £Ue crut voir, en proie à des terreurs funèbres^ Son rêve lumineux se changer en ténèbres ; • Elle crut voir, horrible, armé d'un glaive^rdent, Le spectre d'Hérmangard sur l'autel s'accoudant ; Le spectre d'Hérmangard qui venait encop dire :
— Je serai près de toi quand il fsiudra maudire! —
Sa frayeur ^ut bien grande!... auasi le lendemain Du palais du monarque elle prit le chemin ; Elle baisa la main royale, et, tout-^n larmes,
Murmura lentement :
— Sire, voici mes armes :
Ma houlette suffit à gard^ mes troupeaux. Sire, permettez-moi de quitter vos drapeaux. D'une pauvre bergère accablant la faiblesse, Ce casque d'or n'est plus qu'un fardeau qui me blesse. Vous voilà de par Dieu fait roi, gentil Dauphin ; Ma mission s'achève, et mon beau séraphin Me dit de' revenir aux marches de Lorraine. Je crains à vous céder que l'orgueil ne m'entraîne ! > J'ai des sœurs, un vieux père, une mère priant; . Mon retour leur ferait un àort plus soumnt. Oh1 laissez-moi partir!., pkr vos pieds que j'embr^asse, Oh! ne me mettez pas avec l'ange en disgrâce! Depuis qiie sur mon roi l'huile sainte a coulé. Mon regard «'est éteint, saint Michel s'est voilé; Dans tes déserts du ciel ma forée est remontée. Des conseils du TrèSi-Haut maintenant rejetée, . Je n'ai plus ici-bas de plalme à conquérir. Et près de mon berceau je veux aller mourir! —
Mais, à son tour, le roi s'incline devant elle, ^
Et sous sa renommée il ratient l'immortelle. Qu'importe qu'elle tremble et qu'elle dise : — Non ! — Sî sa force n'est plus, il lui reste son nom. Qu'importent les périls oîi Charles Sept la jette ? L'égolsme du roi pèse sur la sujette ! De leur abaissement nos lis sont relevés ; Qu'importe qu'elle meure?,., elle nous a sauvés!!!
Telle, au bruit foudroyant de la terre ébranlée. Balançant dans la nuit sa tête échevelée, Luttant avec effort contré un souffle immortel Et pour s'y dérober s'élançant de l'autel, On voyait autrefois la sibylle extatique Vouloir fiiir les périls de l'antre prophétique. - La femme refusait le long combat <lu dieu ; Et tout un peuple autour du formidable lieu, Redoutant du destin les embûches prochaines,^ Sur la fille des cieux osait jeter des chaînes, La saisissait hurlante, et pour la consulter La liait sur le seuil qu'elle voulait quitter. Aloi*s, s'abandonnant à la sainte démence,
Quoique sous son trépied s'ouvrît un gouffre immense, La sibylle cédait sans regarder la mort* Sa pensée, en travail de l'énigme du sort, Montait vers l'infini, comme un aigle à son aire; Son laurier flamboyait au niveau du tonnerre, Et le vol de l'esprit rapportait de l'cther Des secrets réservés à l'œil de Jupiter!
Jetant l'éternité dans les fastes de Rome,
Intéressant l'Olympe aux querelles de l'hoinme,
Elle réglait la guerre, ou dietait, pour Vesta,
Ces livres merveilleux que César consulta.
Ses élans devançaient la course de l'histoire;
Les fers qu'elle portait décoraient sa victoire;
Son cothurne d'airain battait le sol fumant ;
Les rois interprétaient son délire écumant,
Et, pour se dérober à des signes funestes,
Rassemblaient à genoux les syllabes célestes.
Mais son âme s'usait à cliacun de se^ vers :
On hasarde sa vie en changeant d'univers!
Et devant les autels, sous le fardeau sublime,
La prêtresse parfois, tenait lieu de victime.
Des voiles consacrés le poids la surchargeait;
La vapeur prophétique en. poison se changeait.
Elle sentait frémir, en des terreurs profondes.
Son cœur, chaos souffrant d'où jaillissaient des mondes !
Des spectres inconnus assiégeaient son trépied.
Jalouse d'un pouvoir longtemps inexpié,
La tempête, emplissant l'antre de la sibylle.
Illuminait d'éclairs sa pâleur immobile.
Comme si, plein du Dieu qu'il ne peut contenir,
Son grand front se brisait au choc de l'avenir.
Elle expirait, vaincue à son dernier miracle.
Et la mort triomphante interrompait l'oracle!