‹ Jeanne d'Arc: Tragédie en cinq actes et en vers avec choeursChapitre 22 sur 38 · LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER

Seigneur, que répondrai-je A la Pucelle ?

(Bedfort hésite.)

LE CHEVALIER Eh bien ?

BEDFORT

Que je poursuis le siège.

(Le chevalier sort avec son escorte.)

Bedfort, seul.

BEDFORT

Je l'offense peut-être, ô Dieu juste, pardon !

Je repousse une enfant qui me parle en ton nom

Mais quoi ! Serait-ce là ce que tu me demandes? Et suis-je libre enfin ? Quoi ! ces troupes si grandes, Je pourrais, moi, leur chef, au suprême moment Les trahir, sur un mot d'une femme?... Et pourtant Dans quel trouble profond cette lettre me plonge ! Est-il vrai que je veille et n'est-ce point un songe ? Femme, qui donc es-tu ? pourquoi cette terreur ? Pour la première fois, l'avouerai-je ? j'ai peur... — Non, c'est de la faiblesse : un soldat sans reproche Doit lutter jusqu'au bout. C'est conclu : l'heure approche. Un chef n'a qu'un devoir : la lutte me convient. Le reste te regarde, ô mon Dieu !...

(Voyant venir Suffolck :)

Quelqu'un vient, Soyons ferme.

Bediort, Sulfolck.

SUFFOLCK.

Seigneur !

BEDFORT

La France se réveille, SufFolck ! que tout soit prêt !

SUFFOLCK

Oui, Seigneur, chacun veille.

BEDFORT

La lutte sera chaude ; en toute vérité,

Le succès pourrait être ardemment disputé.

SUFFOLCK

Comptez sur vos soldats : Tardeur qui les entraîne Rend pour vous aujourd'hui la victoire certaine.

BEDFORT

On a vu quelquefois, vaincu par le malheur, Un peuple au désespoir, retrouvant sa valeur, Sous ses drapeaux meurtris ramener la victoire.

SUFFOLCK

Sans doute; mais ces faits sont rares dans Thistoire, Et ce n'est pas d'ailleurs par la division Que la France pourra triompher d'Albion.

BEDFORT Elle s'est réunie à la voix d'une femme.

SUFFOLCR Est-ce donc là, vraiment, ce qui trouble votre âme?

BEDFORT

Je redoute, Suffolck, une présomption

Qui pourrait de grands maux être Toccasion.

SUFFOLCK Pour réduire une femme il nous reste des hommes.

BEDFORT

Pour le suprême effort, restons ce que nous sommes :

Une faute peut faire, en ce temps incertain,

Du vainqueur d'aujourd'hui le vaincu de demain.

SUFFOLCK

Qui peut vous inspirer ce funeste présage ?

Du vainqueur d'Azincourt est-ce là le langage ? Je ne m'explique point, dans le cœur d'un héros Cette subite peur, ces étonnants propos.

BEDFORT

Tu fais erreur, Suffolck : non, non, à Dieu ne plaise Que jamais sur mon nom une lâcheté pèse î Aux vulgaires pensers je ne m'abaisse point Et je ne crains, Suffolck, le danger que de loin. Va, ce n'est point la peur que la France m'inspire : Je sais rendre justice à Dunois, à Lahire ; Je veux des ennemis qui soient dignes de moi. Car c'est là mon honneur, partant ma seule loi. Que m'importent le nombre et la vaillance ? J'aime La valeur d'un rival que j'estime moi-même.

Je méprise un soldat qu'un hasard rend vainqueur : Le héros qui succombe a bien plus de grandeur. Vienne la mort, pourvu qu'elle soit glorieuse ! Arrière une victoire à nos armes honteuse !

Mais le duc de Bourgogne, un traître à son pays. Mais la reine Isabeau, traître à son propre fils,

Voîlà ce que je crains. Le péril, je Taffronte;

Le seul mal que redoute un soldat, c'est la honte.

Je crains, pour mon drapeau que je vois abaisser.

Une tache que rien ne saurait effacer.

Les bienfaits d'Isabeau n*ont nul droit à l'estime

Kt le succès d'un jour ne couvre point le crime.

Isabeau m'importune, et quand sa trahison

Déshonore nos rangs, là-bas, à l'horizon.

Du côté de la France, oh ! je redoute encore

Le nouvel étendard que la Pucelle arbore.

Cet étendard est pur, quand le nôtre est souillé :

De prestige son roi peut être dépouillé.

Mais non de son honneur. Sa gloire reste pure :

Il n'a pour le servir, ni traître, ni parjure ;

Et son cœur, grand encor, dans ce triste duel,

Compte sur ses enfants, sur son droit, sur le ciel.

— Mais écoute, Suffolck, ce superbe langage ;

Il vaut bien d'Isabeau la fureur et la rage.

(Relisant la lettre de la Pucelle :) « Au nom du Dieu vivant,

Jeanne, son humble messagère.

Donne l'ordre à Bedfort, le prétendu régent, De cesser désormais une inutile guerre.

Du reste, quels qu'ils soient, tous les efforts humains, Et ta main, ô Bedfort, si puissante soit-elle, Ne sauraient arrêter ni les décrets divins

Ni les projets de la Pucelle. »

(On entend dans le lointain le bruit du canon et de la fusillade./'

Les précédents, Isabeaù de Bavière.

ISABEAU, entrant furieuse.

Quoi? n'entendez-vous point tout le bruit des combats? Le feu s'est rallumé; l'Anglais tombe là-bas, Et je vois ses deux chefs, dans leur tente tranquilles, Perdre un temps précieux en discours inutiles ? 1

Mais je suis là, je veille; et puisque les héros |

S'endorment aujourd'hui dans un lâche repos, |

C'est à moi de montrer ce que peut une femme. \

BEDFORT De grâce, laissez-nous ; retirez- vous, madame.

ISABEAU

Pas encore, Bedfort.

BEDFORT Partez.

ISABEAU

Il est trop tard.

Une bergère en France a levé l'étendard.

Et réveillé l'armée A mon tour ! le temps presse ;

C'est moi votre Pucelle et votre prophétesse.

BEDFORT

Mes ordres sont donnés et je^n'ai pas besoin Que pour me conseiller l'on vienne de si loin. L'Angleterre, Isabeau, peut encor se suffire.

ISABEAU Le péril est plus grand...

BEDFORT, interrompant.

C'est assez !

ISABEAU

O délire !

De tant d'aveuglement tous mes sens sont glacés :

Ils défendent des points nullement menacés

Et les plus exposés sont laissés sans défense.

La sagesse des preux s'est changée en démence^

Et je ne vis jamais de désordres pareils.

Cette femme, Bedfort, a brouillé vos conseils,

Déconcerté vos plans, troublé votre génie.

Je montre le danger, malheur ! on me renie.

BEDFORT

Allez ailleurs. Madame, imposer vos faveurs; Laissez-nous rester grands, du moins, dans nos malheurs.

ISABEAU

La grandeur se mesure à votre résistance.

BEDFORT Vous offensez le ciel, et Dieu venge la France.

ISABEAU Si le ciel est pour elle, ayons pour nous Tenfer ; Quel que soit le concours qui puisse m'ôtre offert. Je l'accepte, pourvu qu'il donne la victoire.

BEDFORT

Horreur ! Je ne veux point d'une semblable gloire, Et je n'épouse point, femme, votre fureur.

Nos armes garderont leur droit et leur blancheur. Je repousse un succès que l'injustice achève. Un soldat généreux ne connaît que son glaive.

ISABEAU

ÎI faut qu'à ces vieux mots le soldat soit bien sourd. Je ne reconnais plus les vainqueurs d'Azincourt.

BEDFORT

C'est de vos passions le fruit que l'on récolte, Et l'instinct du soldat contre vous se révolte.

ISABEAU

Voilà donc mes travaux, mes soins de chaque jour, Pour notre but commun perdu sans nul retour?

BEDFORT

Oh ! ne confondons point nos deux causes. J'estime Qu'entre nous deux. Madame, il est un vaste abîme.

ISABEAU, hors d'elle.

Eh bien, puisqu'on ne peut vous dessiller les yeux, Si vous mordez, ce soir, la poussière, tant mieux ! Que cent ans de succès soient perdus en une heure ! Sur ses fils écrasés que l'Angleterre pleure 1 Oui, vous avez raison : qu'importe qu'un sang vil, Glacé par la terreur, lâche dans le péril.

De ses flots appauvris aille grossir la Loire? Il peut s'y perdre, oh ! oui, sans regrets pour l'histoire. Qu'importe la défaite et de nouveaux malheurs, Et les cris des blessés, et les veuves en pleurs ? Du carnage déjà le parfum me pénètre, Et comme le vautour, je pourrai m'en repaître. Oui, tressaille, Sorel ! le fuyard de Chinon Peut t'oifrir aujourd'hui ce spectacle.

(Retenant à elle :)

Mais non :

Un trop pressant besoin, en ce jour, me réclame; Et je vous plains, Bedfort, autant que je vous blâme. Pour moi, je reste grande en ce commun péril, Je suis trop au-dessus d'un discours puéril Pour consentir jamais à céder, à me rendre.

Je saurai, malgré tout, et seule, vous défendre, Bedfort. Vienne le roi de Bourges ! de mon bras Sa Pucelle aujourd'hui ne le sauvera pas.

BEDFORT Que dites- vous ?

Qu'il vienne !

BEDFORT

Arrêtez, malheureuse !

ISABEAU

La France, avec son roi, Bedfort, m'est odieuse.

BEDFORT Honte à vous, Isabeau ! ce roi, c'est votre fils.

ISABEAU

Non, non, je ne connais d'autre roi qu'Henri six. (Elle sort.)

Bediort, Sulfolck.

BEDFORT Avez-vous entendu, SufTolck, cette furie ?

suffolck:

Oui, de haine et de fiel la vipère est pétrie. Je craignais, en voyant sa rage s'exciter, De voir le feu du ciel contre nous éclater.

BEDFORT Qui connaît l'avenir ?

SUFFOLCK

Puisse, pour son blasphème, La justice du ciel ne frapper qu'elle-même !

BEDFORT

Du Dieu que nous servons le bras mystérieux Poursuit sur les enfants les crimes des aïeux

Et sur les nations l'iniquité des princes.

Que de comtes, de ducs, de villes, de provinces

Qu'une incroyable haine a conduits parmi nous

Et provoquent, Suffolck, le céleste courroux !

— Mais que vois-je là-bas ? regarde dans la plaine :

Où courent ces soldats sans ordre et hors d'haleine ?

Fastolf, le Bourguignon !... C'est la fuite !

Les précédents, Fastolf, le duc de Bourgogne.

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