‹ Jeanne d'Arc: Tragédie en cinq actes et en vers avec choeursChapitre 23 sur 38 · LE DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOURGOGNE

Ah ! Seigneur î BEDFORT

Je tremble... parlez donc, Philippe.

LE DUC

Le bonheur, Jusqu'à ce jour, Bedfort, à nos armes fidèle. Nous a trahis; l'Anglais cède; le sang ruisselle, Et la France l'emporte ! On succombe, on se rend ; Impossible, Seigneur, d'arrêter le torrent.

Non, je ne sais quel sort à nos armes s'attache ; Mais ne m'accusez point ; je ne suis point un lâche ; Je cède a je ne sais quel esprit ténébreux Que nous gardait Tenfer dans ses antres affreux.

FASTOLF

Laissez aux ignorants ces croyances vulgaires Dont les grands aujourd'hui ne s'embarrassent guères. Vous couvrez, Bourguignon, d'un bien pauvre manteau La peur qui vous a fait perdre votre drapeau.

LE DUC

Parlez pour vous, Fastolf ; de la fuite commune Vous avez partagé les torts et la fortune.

FASTOLF

Vous oubliez, Seigneur, un détail capital :

Qui donc de cette fuite a donné le signal ?

LE DUC, en colère.

A me braver, Fastolf, vous n*êtes point de taille : Allez compter les morts sur le champ de bataille, Ils pourront vous montrer, pour vous tirer d'erreur, Chez qui fut la vaillance et chez qui la terreur. Sachez bien que, sans moi, votre maudite engeance N'eût jamais mis le pied sur la terre de France. L'Anglais ne doit qu'à moi ses succès les plus beaux; Il n'eût jamais, sans moi, quitté ses noirs vaisseaux. Traitez-moi donc, Fastolf, avec moins d'arrogance : Il fallait un Français pour conquérir la France.

FASTOLF

Non, ce n'est point à vous, irascible seigneur, A nous parler encore et de gloire et d'honneur.

LE DUC

Ah l voilà bien le prix que je devais attendre

Des services qu'hélas ! j'avais tort de vous rendre.

Quand pour vous des combats j'affronte le destin,

L'égoïste Albion ne pense qu'au butin.

C'est l'intérêt et non l'honneur qu'elle consulte,

Et pour ses défenseurs elle n'a que l'insulte.

Nous nous retrouverons là-bas, sur le gazon.

Et de vos sots discours vous me rendrez raison.

Oui, je le sais, pour vous, je ne suis qu'un impie,

Un félon à ses rois, un traître à sa patrie;

J'ai, pour un peuple ingrat, dépensant ma valeur,

Assumé sur mon front le pire déshonneur.

Le nom de Bourguignon, de traître est synonyme,

Le nom seul d'Armagnac ou d'Anglais est sublime. Voilà ce que l'on gagne à vous prêter appui.

Et que me font à moi les démêlés d'autrui ?

Sachez qu'un autre but me pousse à cette guerre : Je combats pour venger le meurtre de mon père Que Tanneguy, le vrai traître et l'affreux bourreau, Assassina jadis au pont de Montereau.

Mon honneur est donc sauf, car ma cause est sacrée : Que m'importent vos cris, si le Seigneur l'agrée ? La sainteté du but excuse le moyen; Quel est le vôtre ? Est il aussi pur que le mien ?... — Vous l'avez provoqué, le lion se redresse ; Oui, je puis vous donner des leçons de noblesse ; Tout aussi haut que vous je puis lever le front ; Le traître, avec mépris vous rejette l'affront. Rétractez vos discours; je prétends à l'estime; Cédez, ou je retourne à mon roi légitime.

BEDFORT

Des querelles, hélas ! ce n'est pas le moment ; Il est bon d'étouffer votre ressentiment.

(.4 Fastolf :) Pour le bien de la paix, laissez là ce caprice, Au noble cœur du duc sachez rendre justice.

{Au duc :) Et vous aussi, Philippe; il convient à des chefs, Dans le malheur commun, d'oublier leurs griefs.

FASTOLF Eh bien, restons unis...

LE DUC

Unis pour la défense; Mais, pour des temps meilleurs, je garde ma vengeance.

BEDFORT Hâtons-nous...

S€ÊïïE YïSi

Les précédents, Talbot.

TALBOT

C*est trop tard. Quel désastre, seigneurs î Il est sans précédents. Mais à tant de malheurs Il ne faut point chercher une cause ordinaire : Il est, dans notre échec, un étrange mystère. Et ce n'est rien d'humain qui brise notre sort. Tout m'étonne et m'effraye ici. Je crois, Bedfort, Qu'un ange, que Dieu même a lutté pour la France. Nous avions pour nous seuls le nombre, la vaillance, La confiance enfin que donne le succès.

Et pourtant la victoire est à quelques Français Réunis au hasard, groupés par une femme.

Mais de Jeanne le fer, brillant comme une flamme, Pénétrait dans nos rangs sans effort, sûrement Ainsi qu'une faucille en un champ de froment. Ou bien comme un vaisseau dont le sanglant sillage Ne se refermait point après un tel passage.

Croyez bien, ô Bedfort, qu'aucun rempart humain Ne pouvait arrêter ce torrent, et ma main, Qui, sans faiblir Jamais, soutint votre querelle, A vu tomber, hélas ! son glaive devant elle.

BEDFORT

La parole de Jeanne, en ce jour, s'accomplit : Tout espoir, à ses pieds, seigneurs, s'ensevelit.

TALBOT

L'intrépide coursier que monte l'héroïne.

Sous la main qui l'excite, et s'exalte, et devine Ses ordres. Le voilà ! Ses naseaux sont fumants, Et sa crinière d'or qu'on voit flotter aux vents. Lui donne d'un lion l'apparence. Tout tremble

Devant lui ; quel désordre ! On se pousse ; ce semble

Un chaos; nul n'entend ses chefs; à rallier

Les fuyards je m'épuise; on commence à plier,

Et du combat l'issue, hélas ! n'est plus douteuse.

Alors des assiégés une sortie heureuse

Achève dans nos rangs la défaite, et je vois

A la tête des siens, le valeureux Dunois

Tomber entre les mains de sa libératrice

Qui termine en un jour d'Orléans le supplice.

Je restais seul...

iۃ3^Ei im:

Les précédents, Isabeau de Bavière,

suivie de l'armée en déroute.

ISABEAU, emportant dans ses bras le roi Henri VI, Elle ne fait que traverser la scène, effarée, en criant :

Horreur et malédictions !

La Pucelle triomphe ! Elle arrive ! Fuyons Et sauvons notre roi de ses mains.

BEDFORT

Soyons calmes :

De la victoire on peut reconquérir les palmes. Mais il faut se hâter : pour de nouveaux combats. Allons, dès maintenant, réunir nos soldats.

(Tous sortent.)

Jeanne d'Arc et toute sa suite.

{Entrée triomphale du cortège .'prisonniers anglais, chevaliers français ; musiciens, chœur des guerriers ; Jeanne d'Arc, tenant en main sa bannière et son épée, portée en triomphe par les soldats, escortée par Dunois, Lahire, Xaintrailles, Richemont, etc.)

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