‹ Jeanne d'Arc: Tragédie en cinq actes et en vers avec choeursChapitre 33 sur 38 · LIONEL · texte numérisé non relu

LIONEL

Le prisonnier. Madame, est ici sans espoir.

ISABEAU As-tu les qualités que ton rôle réclame?

LIONEL Je n'ai que ma consigne : éprouvez-moi. Madame.

ISABEAU C'est bien. Appelle-moi l'Evêque de Beauvais.

LIONEL J'y cours.

(Il sort.)

ISABEAU

En attendant, examinons de près Ces portes, ces verrous, ces poutres, ces serrures. Ces lucarnes, ces murs^ ces bois, ces fermetures, Et ces barreaux de fer, ces recoins et ces ais.

(Après avoir examiné chaque chose :) Oui, c'est parfait vraiment; Lionel, tu me plais.

Isabeau, l'Evêque de Beauvais, par momei\ts LioneL

L'ÉVÊQUE, saluant.

Madame !

ISABEAU

Eh bien ! prélat, que fait ma prisonnière?

Quand livreras-tu donc sa proie à l'Angleterre?

L'EVÊQUE

Je ne suis point pressé : je sais trop la valeur

D'un procès qu'on exploite et qui traîne en longueur.

ISABEAU C'est la rapidité, prêtre, qu'on te demande.

L'EVÊQUE Eh ! non, puisqu'avec moi l'Angleterre marchande.

ISABEAU

Et qu'exiges-tu donc ?

L'EVÊQUE

Ah ! comptons, s'il vous plaît :

Un peuple qui me chasse, un clergé qui me hait.

Les noms de renégat, de traître à ma patrie, Ma foi foulée aux pieds, ma mémoire flétrie, Tout ce que j'ai perdu : mon siège de Beauvais, Mon honneur, mon repos, ma dignité, ma paix ; Réunis à la fois sous une signature Mensonge, apostasie, assassinat, parjure ; L'affront, ce pilori ; le remords, ce cancer; Ma conscience enfin, tout cela coûte cher.

ISABEAU Il me faut à Pinstant la Pucelle maudite.

Va! l'Anglais sait payer le mal qui lui profite. Hâte-toi, je t'attends.

(Montrant un papier sur la table.) Voici le jugement, (Présentant une plume.) Tu n'as plus qu'à signer,

(Tendant une bourse,)

et voici ton paiement.

L'ÉVÈQUE, soupesant la bourse, à part.

Accepterai-je ?

ISABEAU

Prends : allons, point d'équivoque !

C'est un présent royal.

L'ÉVÊQUE à part.

Elle est bien loin l'époque Où l'on vendait le juste, hélas! trente deniers.

ISABEAU Eh bien?

L'ÉVÊQUE à part.

Cruels remords !

ISABEAU Accepte.

L'ÉVÊQUE

Volontiers.

(Il signe et prend la bourse.)

ISABEAU

Tu connais Isabeau ; redoute sa colère ; Sa patience est courte et son courroux sévère. Tu m'appartiens, prélat ; hâte ce jugement Et ne t'expose point à mon ressentiment.

(A part :) Dans ce coin cependant je veux guetter ma proie Et puiser dans sa ragejune infernale joie* Quelle ivresse de voir se baisser devant moi Ces deux yeux foudroyants qui répandaient l'effroi 1 D'ouïr son désespoir et son vain sortilège, Et les rugissements du lion pris au piège !

C'est un régal de roi que je veux me servir ;

Ma rage est à son comble et je puis l'assouvir ! ! !

(A Lionel :) Allons, ne tarde plus, Lionel; qu'elle vienne

Entendre sa sentence, et puis subir sa peine

(Lionel sort.) Ah ! ce n'est pas trop tôt, et si mon cœur est fier,

Aujourd'hui, j'ai payé mon triomphe assez cher

La voici, cachons-nous.

(Elle se dissimule dans la petite cachette qui est à gauche, visible pour les spectateurs, invisible à Jeanne d'Arc)

Jeanne d'Arc, Isabeau de Bavière, cachée, l'évêque de Bauvais, Lionel.

UÉVÊQUE, lisant à Jeanne son jugement.

Comme hérétique, Jeanne, Au supplice du feu l'Eglise vous condamne.

Dans les fers cependant puissiez-vous réfléchir. Abjurer vos erreurs, enfin vous repentir !

(Il fait signe à Lionel de renchainer et sort.)

Jeanne d'Arc, Isabeau, cachée; pendant quelques instants,

Lionel.

LIONEL, à Jeanne, en Venchaînant, Donne tes maîns ! (bas :) Courage !

JEANNE D'ARC, à Lionel,

Isabeau m'emprisonne; Dites-lui de ma part que Jeanne lui pardonne.

ISABEAU, cachée, à part.

J'enrage !

JEANNE

Je serai, si Dieu m'en fait le don, Comme au feu des combats, grande dans ma prison.

ISABEAU Nous verrons bien.

(Lionel sort.)

JEANNE, baisant ses fers.

Et vous, fers, liens, je vous baise.

Heureuse si par vous le ciel enfin s'apaise.

Et rend à mon pays le calme désiré !

ISABEAU Je n'y tiens plus !

JEANNE

Entends de mon cœur déchiré

ISABEAU l.e ciel est sourd.

Le vœu que ton enfant t'adresse :

Prends ma vie et mon sang, ma force et ma jeunesse.

ISABEAU Ils sont à moi.

JEANNE

Craindrais-je un fer qui me meurtrit ?

Ce qui dompte le corps ne peut rien sur Tesprit.

ISABEAU

Tu te trompes,

JEANNE

Merci, Seigneur, pour tant de gloire !

Isabeau, je te dois ma plus belle victoire.

ISABEAU Oh ! malédiction !

JEANNE

C'est mon suprême honneur !

Sa rage et son courroux font ton œuvre, Seigneur !

ISABEAU Honte !

JEANNE

Elle ne saurait enchaîner ta puissance.

ISABEAU Ohî

JEANNE Soumets Jeanne d'Arc, mais délivre la France.

ISABEAU sortant furieuse de sa cachette.

(Haut, à Jeanne :)

C'est l'Eglise, c'est Dieu, par la voix d'un prélat, Qui te condamne.

JEANNE

Non; un évêque apostat, Que le peuple chrétien a chassé de son siège. N'est qu'un virséducteur.

ISABEAU C'est toi la sacrilège,

Qui blasphèmes le ciel, qui voiles tes desseins De vaines visions et du nom de nos saints.

Dieu ne peut plus longtemps tolérer ton caprice.

JEANNE

Oh f les païens, du moins, avant le sacrifice.

Décoraient leur victime : il fallait Isabeau

Pour insulter la sienne ; est-ce noble ? est-ce beau ?

ISABEAU Ne t'en prends qu'à toi-même.

JEANNE

Oh ! l'insulte m'est chère Et je sais la subir sans haine et sans colère.

ISABEAU Je saurai te dompter.

JEANNE

Eh ! ne le suis-je pas ? Ces chaînes et ces fers m'ont mise entre vos bras. Que voulez-vous de plus ?

ISABEAU Ton calme m'exaspère.

JEANNE Connaissez-en le charme, Isabeau.

ISABEAU

Comment faire ?

JEANNE

Reprendre votre place : elle n'est point ici, Et ce sont vos remords qui me vengent ainsi.

ISABEAU Je ne te comprends point.

JEANNE

Que vous a fait, Madame,

Ce fils que vous perdez, dont le cœur vous réclame,

Votre roi ?

ISABEAU, à part.

Quel tourment !

JEANNE

Vous trouverez la paix En lui rendant sa mère et sa reine.

ISABEAU

Jamais.

La coupe des plaisirs cache bien des tristesses,

Et le calice amer a de douces ivresses.

Je suis votre vaincue, et pourtant comparez :

C'est moi qui suis heureuse et c'est vous qui souffrez.

ISABEAU C'en est trop.

JEANNE

Du devoir connaissez l'avantage.

Et de votre bonheur ayez donc le courage.

Qui vous tient ?

ISABEAU

Mon orgueil! Moi? moi? me repentir?

Isabeau?

JEANNE

Oui, Madame.

ISABEAU

Oh ! non, plutôt mourir.

JEANNE

Ah ! si vous pouviez voir quelle onction céleste Est même dans ces fers !

Tais-toi, je la déteste.

JEANNE

Que je vous plains, Madame ! Oh ! béni soit le ciel D'avoir gardé mon cœur vierge de tant de fiel !

ISABEAU, à part.

Tu fléchis, Isabeau; tu te laisses convaincre, Et tu subis sa loi, toi qui croyais la vaincre. C'est Jeanne qui te tient, qui reçoit tes aveux, £t ses yeux ont déjà pu lire dans tes yeux.

Une seconde fois faut-il qu'elle te dompte?

Isabeau, lève-toi ; souviens-toi de ta honte.

(Haut, à Jeanne, avec une sévérité affectée :) Jeanne, écoute l'Eglise et reconnais ton tort Aux pieds de ce bûcher...

JEANNE Que m'a dressé votre or.

ISABEAU Tu mens.

JEANNE

C'est votre cœur qui se ment à lui-même.

ISABEAU, sortant exaspérée,

O Jeanne, je te hais.

JEANNE

Isabeau, je vous aime !

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Jeanne d'Arc, seule ; puis Lionel, puis Jacques d'Arc.

JEANNE D'ARC, à f/enoux.

Elle souffre, Seigneur ! Daigne, daigne en ce jour, Dans ce cœur ulcéré répandre un peu d'amour ; Par la haine et Torgueil sur cette âme abusée Laisse tomber du ciel la goutte de rosée.

En elle de la foi rallume le flambeau ; Entends ce cri, Seigneur : Pitié pour Isabeau !

(Elle reste à genoux, le visage caché dans ses mains.)

LIONEL entre en examinant si on ne le voit pas. A part.

Elle est partie enfin ! On peut tout craindre d'elle. Isabeau me fait peur et ma frayeur est telle Qu'il me semble parfois que ces murs ont des yeux, Et que tous ces objets, témoins mystérieux, Regardant Jeanne tendrement :

Pour me perdre avec toi vont publier ma ruse. Devant ce tigre hélas ! où serait mon excuse ?

JEANNE, apercevant Lionel, se relève.

Eh bien, que cherches-tu, Lionel ? Isabeau A-t-elle imaginé quelque outrage nouveau ?

Mes fers sont-ils trop doux à son gré? Parle vite : Quel est donc le tourment que sa haine médite?

LIONEL Ne crois point Lionel messager de malheur.

JEANNE Que m'apportes-tu donc ?

LIONEL, lui ôtant ses chaînes.

Un instant de bonheur.

(Il été son costume de geôlier et parait sous celui de Raymond.) O sœur, reconnais-moi : je suis Raymond.

JEANNE, l'embrassant.

Mon frère ?

RAYMOND, ouvrant la porte et introduisant Jacques d'Arc.

Je me suis fait geôlier pour t*amener mon père, Et mêler à tes maux quelque douceur, s'il plaît Au ciel, et si le fouet d'Isabeau le permet.

JACQUES D'ARC, embrassant sa fille.

ma fille !

JEANNE, au cou de son père.

O mon père 1

JACQUES En quel lieu je te trouve î

JEANNE Fidèle à mon devoir.

JACQUES

Ah ! quelle est donc la louve Dont la dent te déchire ainsi, mon pauvre agneau !

JEANNE

Oh ! ne maudissez point, je vous prie, Isabeau. J'ai tant prié pour elle ! et tout à l'heure encore Il me semble, à la voix, au feu qui la colore, Qu'à tout bon sentiment son cœur n'est point fermé.

RAYMOND 11 est de plus en plus par la haine animé.

JACQUES Ah ! j'irai la trouver : il faut que je te sauve.

RAYMOND Croyez-vous attendrir, père, une bête fauve ?

JACQUES

Non, non, je veux aller me jeter à ses pieds. Mes pleurs la toucheront et ses inimitiés Ne sauraient résister à la douleur d*un père.

RAYMOND

Elle a depuis longtemps perdu son cœur de mère. Et l'infidèle, hélas ! riant de nos malheurs. Met aujourd'hui sa joie à voir couler nos pleurs.

JACQUES à Jeanne.

Que faire, mon enfant ?

JEANNE

Aux volontés célestes Conformer notre cœur.

JACQUES

O France, tu nous restes !

Mon espoir est en toi. Oui, tes preux vont venir, Briser ces fers, sauver Jeanne d'Arc et punir Les bourreaux de ma fille.

JEANNE

Oh ! pour ma délivrance, Ne comptez point encor, mon père, sur la France.

JACQUES

Le droit jamais en vain au Français ne recourt ; L'Anglais, à ses dépens, pourrait l'apprendre un jour.

JEANNE

Non, non, c'est par mon sang, plus que par mon épée.

Que l'audace du mal doit être dissipée.

Mon martyre. Seigneur, doit ressembler au tien :

Ne suis-je pas ton Christ, ton envoyée ? Oh ! rien,

Ni les trente deniers, ni le baiser du traître,

Ne sauraient me manquer ; les scribes, le grand prêtre

Sont venus ; contre moi, le peuple de Paris

A de Jérusalem renouvelé les cris :

Mes voix, illusions ! ma mission, blasphème !

Mes succès, sortilège ! et mon nom, anathème !

Comme à Gethsémani, c'est Tinstant infernal

Où le bien est troublé du triomphe du mal.

La bergère est aux fers, le troupeau se disperse.

Mais elle n'a qu'un jour cette force perverse :

France fidèle, attends la résurrection !

La haine fera. place à l'admiration.

De ton calice amer bois la dernière goutte.

Et reprends vers le ciel ta glorieuse route.

L'épine, à ta couronne, est changée en fleuron

Et chaque cicatrice en lumineux rayon.

Du Christ ressuscité tu portes l'auréole.

En avant comme lui I ton glaive et ta parole

Accompliront aussi des prodiges : la paix.

Ce don de Dieu, chez toi régnera désormais.

Défendre son troupeau, voilà ta destinée.

Le Christ sera toujours avec sa fille aînée.

Mais vers cet avenir, je ne puis le cacher,

Père, il n'est qu'un chemin.

JACQUES

Et lequel ?

JEANNE

Le bûcher !

(Jacques éclate eiijanglots dans les bras de sa fille. Silence.)

JEANNE, inspirée.

Vous pleurez, père! Hélas ! douleurs bien plus s mères ! Dans vos larmes, je vois pleurer toutes les mères. Pourquoi cet or si pur et sitôt obscurci ?

Ces nouvelles Rachel te demandent merci.

Seigneur, pour leurs enfants qu'Hérode leur enlève Par des tourments encor plus cruels que le glaive.

lOO —

Pourquoi t'a-t-on proscrit ? et pourquoi^dans les mains^ Des ministres de paix ces glaives inhumains ? Pourquoi tes serviteurs arrachés de leur cloître ? L'impiété qu'on voit de jour en jour s'accroître ? £t ta pieuse image, ô Christ, par ces bourreaux Ravie à l'agonie, à la tombe, aux berceaux ?

Pourquoi sur tant de saints et de nobles pontifes Des pouvoirs souterrains les sataniques griffes ?

(Silence. Harmonie lointaine.) Quel spectacle nouveau vient réjouir mon cœur ? Une seconde fois mon pays est vainqueur.

Je vois, sur les autels, des lis mêlés aux roses, Et des vapeurs d'encens et des apothéoses ; J'entends des cris d'amour, des cantiques joyeux Et le bronze et l'airain qui se mêlent entre eux. Les pontifes, le peuple, une foule nombreuse Proclament à l'envi Jeanne d'Arc bienheureuse. Une seconde fois j'ai vaincu les enfers, O France, et c'est du ciel que je brise tes fers. Père, de ton enfant la victoire est entière Et ma nouvelle gloire éclipse la première.

JACQUES, à genoux devant sa fille et pleurante

Ta parole remplit mon cœur d'un saint émoi, Jeanne; pardon d'avoir jadis douté de toi !

Demande-le pour moi, Jeanne ; pouvais-je croire Que Dieu me réservât une semblable gloire ?

JEANNE

N'abaissez point ainsi, père, vos cheveux gris; Vite, relevez-vous ! Si nous étions surpris !

JACQUES

Oh ! ne refuse point à mon humble prière

Ta dernière faveur.

JEANNE

Quelle est-elle, ô mon père ?

lOI

JACQUES

Ma fille, bénis-moi : sur ce vieillard tremblant Daigne lever tes mains et de sainte, et d'enfant.

JEANNE émue^ et bénissant son père.

Pour ce père, ô mon Dieu, dont le cœur se déchire Reçois mes pleurs de vierge et mon sang de martyre.

Les précédents, Isabeau de Bavière.

ISABEAU, arrivant à V improviste au milieu de cette scène.

Malheur ! je suis trahie ! ah ! c'est toi, Lionel, Qui me trompes ainsi ! Ton acte criminel.

Infidèle geôlier, aura sa récompense.

(A Jacques et à Raymond :) Hors d'ici, malheureux ! sortez de ma présence.

JEANNE à Isabeau, avec autorité.

Vous ne toucherez point au vieillard, à l'enfant Que mes mains ont bénis : Jeanne vous le défend. Quant à moi, me voici ! Mon corps, je vous le livre, Madame; et de mes maux si l'aspect vous enivre...

ISABEAU, enchaînant Jeanne de nouveau.

Ah ! tu crois m'attendrir, tu te trompes : c'est moi. Moi seule, désormais, qui me charge de toi.

(Elle va s'asseoir furieuse.)

JEANNE, à son père.

Je sens que sous mes pieds la terre se dérobe ; Du beau jour éternel, mon père voici l'aube.

Sous le poids de mes fers, dans ma sombre prison, Il n'en est que plus pur le céleste rayon.

Père, ne pleurez plus, car le bonheur m'inonde : Est-ce donc bien mourir que de quitter un monde Dont la coupe est, hélas ! toujours pleine de fiel ? Séparons-nous, c'est l'heure; au revoir dans le ciel l

JACQUES Jeanne, un instant encor permets que je demeure.

JEANNE

Un dernier sacrifice, ô mon père ! Cette heure, Cette dernière joie, elle appartient à Dieu.

JACQUES, serrant la main de Jeanne.

Pour toujours?

JEANNE

Pour un temps.

JACQUES

Jeanne !

JEANNE

Mon père !

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